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Full text of "Histoire d'Élisabeth de Valois reine d'Espagne (1545-1568)"

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600035142L 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. $31 

point admissible, et on iloit justifier de cette cruauté un 
père dont les rigueurs n'avaient pas besoin de ce der- 
nier acte pour rassurer ses craintes et sauver ses peuples 
«lu règne insensé de son fils. Il faut en soulager aussi la 
mémoire d'un tribunal dont la haine pouvait à laide 
d'un peu de patience recevoir une dernière et funèbre 
satisfaction. II faut donc séparer le nom de Philippe II de 
ceux de Brutus condamnant ses enfants, de Pierre le 
Grand fanant mourir son fils aîné, de Jean II, mi d'Ara- 
gon, ordonnant le procès de don Carlos son fils, roi de 
Navarre, prince de Yiarme, issu de son premier lit, ou 
fermant les yeux sur son empoisonnement, essajé par la 
reine Jeanne, sa seconde femme. 

Si les louanges de la postérité et l'honneur que distri- 
bue l'histoire ne peuvent pas être accordés à Philippe H, 
ce modèle de haine contre la France et de despotisme 
envers ses sujets, la vérité du moins ne saurait souffrir 
que la calomnie \ienne ajouter des flétrissures à ses justes 
improbalions. 

En présence des événements accomplis et de ceux qui 
se préparaient encore, la reine Elisabeth et la princesse 
de Portugal étaient dans les larmes; celle-là avait été 
constante dans sa maternelle compassion pour don Cnrlos, 
celle-ci n'avait pu se départir de la sollicitude, maternelle 
aussi, qu'elle avait vouée au jeune prince, lorsque en- 
fant encore il était confié h ses soins, avant d'appartenir 
à d'autres maîtres. Don Juan, revenant chaque soir au 
palais depuis que l'incarcération de l'infant l'avait mis h 
l'abri de son inimitié , avait cru devoir essayer les habits 
rie deuil ; mais le roi, qui lui-même accordait des pleurs 
à son malheureux (ils, interdit à son frère un témoignage 




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REINE D'ESPAGNE 



(1545-1568). 




HISTOIRE 



D'ELISABETH DE VALOIS 



REINE D'ESPAGNE 



;-. i. -,.:-, r. y 



PAR LE MARQUS 1)1 PRAT 




I* A R I S 
TEGHEXER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

53. Rl'E DE L'ARBRE-SE< 

Frt3 "i V'.cnnm tï ".' "■■ 

1 850 



£*/ ^. /. 



n PRÉFACE. 

guerres et de combats sans doute, mais autant de 
noblesse de cœur, d'élévation d'âme, d'habileté 
dans les négociations; plus de grâces et de char- 
mes, l'esprit, le zèle et le savoir dans une égale 
mesure. Si chaque bataille, chaque conquête pré- 
sentent à l'admiration de la postérité le nom d'un 
héros couronné, chaque réconciliation, chaque 
trêve offriraient à l'enthousiasme populaire celui 
d'un ange de paix qui, sous les traits d'une fille de 
France ou sous ceux d'une jeune reine nouvelle- 
ment arrivée, rend à la religion, aux lettres, aux 
arts, à la prospérité publique, ce calme et cette 
tranquillité si nécessaires à leur développement. 

La branche issue de François 1" ne compta que 
trois générations sur le trône. 

Elle se composa de cinq rois, dont le règne 
embrassa soixante-quatorze années seulement, du 
l tr janvier 1515 au 2 août 1589. 

Louis XII avait laissé sa couronne à son gendre, 
François I er ; un autre monarque plus grand encore, 
Henri IV, la reçut de son beau-frère Henri III; suc- 
cession due chaque fois, non pas aux alliances de 
ces princes, mais au droit de leur naissance, qui 
les rendait légitimes héritiers de leurs prédécesseurs. 

Ainsi noblement devancée et remplacée sur le 
trône, cette branche d'Orléans- Valois fut digne en 
bien des points de ceux dont elle reçut la couronne 
et de ceux auxquels elle la transmit. 

Malgré les troubles sérieux dont elle fut victime 
et les reproches justes et graves qui lui peuvent être 
adressés, elle ne manqua point de la gloire qu'ob- 



PRÉFACE. m 

tinrent dans une mesure différente chacun de nos 
rois. Elle fut riche surtout de celle que nous nous 
plaisons à signaler aujourd'hui. Les reines, les ré- 
gentes, les princesses qui lui appartiennent méritent 
toutes dans l'histoire une place que la vénération, 
l'admiration ou la crainte doivent environner de 
leurs hommages. La gloire les a presque toutes 
couronnées; la durée manqua à cette branche vite 
éteinte, bien que la fécondité ne lui ait point fait 
défaut. 

Auprès de quelques rois, que leur malheur ou 
leurs habitudes rendirent inhabiles à perpétuer leur 
race, nous trouvons de grands princes, François I" 
et Henri II, non moins occupés de la stabilité de 
leur trône et de sa transmission que de leurs plaisirs 
(plaisirs, hâtons- nous de le dire pour justifier du 
moins quelques-uns d'entre eux, attachés bien sou- 
vent au culte des lettres et à la passion des arts). 
Assises près de ces princes, nous signalons de 
grandes et de chastes reines, Claude de France et 
Catherine de Médicis, dont les nombreux enfants 
attestent l'amour conjugal et la fidélité. 

Mais pour ne pas nous borner à ces deux noms, 
qui tiennent une place principale dans l'histoire du 
seizième siècle, nous indiquerons rapidement les 
grandes princesses qui, pendant soixante-quatorze 
années de ce même siècle, combattirent par leur 
énergie, par leur talent, par leur influence, par 
leurs prières, tandis que nos rois portaient au loin 
leur épée, leur bravoure, leur noble et légitime 
ambition. 



iv PRÉFACE. 

Avant elles, Louise de Savoie, qui fut leur aïeule 
ou leur belle-mère, mérite d'être nommée. Le titre 
seul de reine faillit à la grandeur de son rang. 
Deux fois régente, elle fit pour tranquilliser la 
France des efforts aussi nobles et plus heureux que 
ceux que le roi son fils faisait au loin pour reculer 
ses frontières. 

On sait quelle extension le mariage de Claude 
avec François I er ajouta au royaume : le vaste et 
puissant duché qu'elle apportait en dot forma dé- 
sormais Tune de ses plus belles provinces, et la 
plus fidèle entre toutes; le sang des ducs de Bre- 
tagne, issus d'ailleurs du sang des rois de France, 
l'égalait en noblesse. L'habileté et le bonheur de ce 
mariage complétèrent le royaume, bien mieux que 
n'auraient pu le faire de plus riches apanages. Pour 
que la France parvînt aux limites que la nature 
semblait lui avoir fixées, il ne fallait plus désormais 
tourner les yeux vers l'Occident ; il ne restait plus 
qu'à rêver aux agrandissements qu'obtinrent les con- 
quêtes de Louis XIV, à ceux qu'ajouta le mariage 
de Louis XV avec Marie Leczinska, à ceux enfin 
qui résultèrent trop passagèrement des victoires 
d'une république et d'un empire auxquels la gloire 
des armes apporta son éclat. 

Après Claude de France vint Éléonore d'Au- 
triche, veuve d'Emmanuel, roi de Portugal. 11 
serait inexact de prétendre qu'elle consola le veu- 
vage de François I tr et fixa son humeur incon- 
stante; du moins fut-elle le gage d'une alliance avec 
Charles-Quint, son frère; elle rendit à la France les 



PRÉFACE. v 

héritiers du trône, au roi ses joies paternelles, au 
pays l'espoir de son avenir. 

Malgré les reproches exagérés dont Catherine de 
Médicis fut l'objet, cette grande princesse ne fut 
point sans gloire personnelle et sans utilité pour 
la France. Héritière des comtés de Boulogne et 
d'Auvergne, elle apporta de plus au prince qui 
devint Henri II les avantages attachés déjà à la 
récente mais illustre et puissante noblesse de ses 
pères. Nièce de deux souverains pontifes, Léon X et 
Clément VH, celui-là l'un des plus grands, celui- 
ci l'un des plus saints papes qui aient gouverné 
l'Église, elle joignit à la juste célébrité de son nom 
les bénédictions et l'alliance de Rome, bénédictions 
chères à la religion dans tous les siècles, ambition- 
nées en ce temps par la politique. Trois fois ré- 
gente du royaume, durant un voyage de Henri II, 
la minorité de Charles IX et l'absence de Henri III, 
Catherine de Médicis prouva que du moins son 
talent et ses forces égalaient son ambition. 

Marie Stuart, Elisabeth d'Autriche, Louise de 
Lorraine, belles-sœurs entre elles, femmes des trois 
derniers Valois et successivement reines, n'exercè- 
rent point sur les destinées du royaume l'influence 
des augustes princesses que nous avons nommées; 
leurs caractères plus frivoles ou plus timides, en 
tout cas leur élévation passagère , celle surtout des 
reines femmes de François I er et de Charles IX, ne 
leur permirent point de mêler leur action aux évé- 
nements et aux intrigues qui se déroulaient sous 
leurs yeux; du moins la beauté et la noblesse cei- 



vi PRÉFACE. 

gnirent avec elles la couronne , et Louise de Lor- 
raine unit à ces précieux avantages la pureté de 
l'âme, la ferveur de la religion et la fidélité du 
cœur. 

La branche des Valois fit asseoir ces sept souve- 
raines sur le trône de France. Par une inexactitude 
que nous permettent la proximité du sang, la simi- 
litude du pouvoir et le titre de régente, nous ran- 
geons Louise de Savoie parmi elles. Supérieure à 
toutes ses belles-filles et petites-filles par l'autorité 
qu'elle exerça et par les services qu'elle rendit à la 
France, il est juste, ce semble, de l'égaler à elles 
par le rang. 

Les princesses non moins illustres qui environ- 
naient le trône du roi François I er et celui du roi 
Henri II offriraient à l'histoire des études aussi at- 
trayantes. Madeleine, mariée à Jacques Stuart, roi 
d'Ecosse; Marguerite, femme d'Emmanuel -Phili- 
bert, duc de Savoie; Claude, épouse de Charles II, 
duc de Lorraine; une deuxième Marguerite, à la- 
quelle le roi Henri IV conserva son titre de reine 
de Navarre, et paya le tribut d'une amitié cheva- 
leresque en lui retirant sa fidélité et son amour, 
telles sont les filles de France qui, chacune, ou par 
leur participation aux affaires de l'État, ou par leur 
influence sur des princes étrangers devenus leurs 
époux, méritent plus de place dans la mémoire et 
dans la reconnaissance du pays que ne leur en a 
faite l'histoire. 

Nous nous contenterons seulement de les avoir 
nommées, et de les avoir appelées ainsi en témoi- 



PRÉFACE. vu 

gnage de cette vérité, que les reines et les princesses 
de France ont toujours été pour beaucoup dans 
l'éclat de la couronne et dans la grandeur du pays. 

Nous la confirmerons aujourd'hui par une autre 
vie. Si nous paraissons nous écarter de notre pensée 
en suivant au loin notre héroïne, nous lui demeu- 
rerons toujours fidèle cependant, puisque les ver- 
tus, la constance qu'elle fit éclater sur un trône 
étranger, dans les difficultés et les traverses qui ac- 
cablèrent ses dernières années, jettent un reflet de 
noblesse sur la maison dont elle était issue, sur la 
patrie vers laquelle se tournaient ses regards et se 
dirigeait son cœur. 

Nous choisirons entre tant de grandes princesses, 
dignes chacune de louanges et de mémoire, Elisa- 
beth de Valois, fille de France, reine d'Espagne. 

Elle était sœur de la duchesse de Lorraine et de 
la reine de Navarre; elle fut plus grande que l'une 
et que l'autre par ses destinées, plus infortunée par 
sa mort prématurée, plus intéressante qu'elles peut- 
être par les drames qui se déroulèrent sous son 
règne et qui accompagnèrent sa trop courte exis- 
tence. Le charme du mystère et le culte du malheur 
nous ont inspiré cette préférence; puisse la lumière 
avoir accompagné nos recherches, autant que la 
conscience et l'attrait les ont dirigées! 



VIE 

D'ELISABETH DE VALOIS 

REINE D'ESPAGNE. 



CHAPITRE PREMIER. 

naissance d'Elisabeth de valois. 

Le grand règne du roi François I" approchait de son 
terme , et la vie de ce prince arrivait à son déclin ; il était 
cependant riche d'années à venir si Ton considère son 
âge, mais les plaisirs avaient hâté sa vieillesse; quant aux 
travaux et aux combats , ils l'avaient impunément occupé. 
Ce n'est pas qu'il se fût ménagé lorsqu'il avait été ques- 
tion de puissance et de gloire pour son nom et pour la 
France; il avait tout exposé, sa personne et peut-être la 
fortune du pays, pour donner à sa couronne et au royaume 
une grandeur nouvelle et un éclat de plus. Sa jeunesse, 
sa constance, sa bravoure, son étoile, avaient heureuse- 
ment triomphé des dangers et des fatigues; elles l'avaient 
rendu supérieur à ses échecs eux-mêmes; mais le plaisir 
le trouva moins invulnérable; il languissait déjà du mal 
auquel il ne devait pas tarder à succomber, lorsque le 

4 



2 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

\ 3 avril 4 545, entre onze heures du soir et minuit, naquit 
au château de Fontainebleau sa petite-fille Elisabeth de 
Valois. Elle fut une des dernières joies intimes de sa vie. 

Par un rapprochement assez singulier, ce fut Éléonore 
d'Autriche, sœur de Charles-Quint, femme de François I", 
qui reçut en ce monde cette princesse , sa belle petite- 
fille. Quinze ans plus tôt, quittant l'Espagne pour la 
France, elle y avait apporté la paix. Cette royale enfant, 
chargée par le ciel de la même mission, devait quatorze 
ans plus tard s'éloigner de la cour de France pour mon- 
ter sur le trône d'Espagne. Épousant le fils de Charles- 
Quint , elle renouvela les bienfaits dont Éléonore d'Au- 
triche lui avait donné l'exemple et semblait lui jeter le 
sort en la prenant dans ses bras. 

Cette seconde naissance (François, duc de Bretagne, 
était venu au monde deux ans auparavant) justifia l'amour 
et l'espérance dont le roi et le Dauphin environnaient la 
Dauphine. « Tardive à concevoir, selon le naturel des 
femmes de la race de Médicis 1 , » elle était demeurée 
mariée dix années sans donner aucun signe de mater- 
nité; nombre de courtisans et de politiques insistèrent 
pour qu'elle fût répudiée, mettant en avant « le besoin 
d'avoir lignée en France ; mais ni l'un ni l'autre n'y vou- 
lurent consentir, tant ils l'aimaient a . » 

Destinée à devenir un lien d'amitié entre les deux plus 
puissants royaumes de l'Europe , la princesse naquit sous 
les auspices de la paix. Celle-ci avait été amenée par la 
gloire; la prise de Nice en \ 543 , le gain de la bataille de 
Cérisoles en avril 1544, n'étaient point étrangers aux 
négociations que le 48 septembre de la même année 

1 Brantôme. — 2 Idem. 



VIE D'ELISABETH DE YALOIS. 3 

consommèrent les traités de Crespy. Pour que la même 
influence ne cessât point de se développer autour d'elle, 
le 7 juin 1546, la France concluait avec l'Angleterre une 
paix non moins féconde en avantages que celle qui deux 
ans plus tôt avait mis un terme aux guerres avec l'Empire. 

Brantôme recueille et signale ces faits en ces termes : 
« Lorsqu'elle naquit à Fontainebleau, le Roy, son grand- 
père, et ses père et mère, en firent une très-grande joie, 
et vous eussiez dit que c'était un astre heureux envoyé 
du ciel pour apporter tout bonheur à la France , car son 
baptême y apporta la paix comme son mariage. Voyez 
comme les bonnes heurs se rassemblent en une personne, 
pour les distribuer par diverses occurrences; car alors la 
paix se fit avec le roy Henry d'Angleterre.... Et à la 
naissance et au baptême de la princesse se firent aussi 
grandes réjouissances qu'à celles du petit roy François 
dernier. » 

La reine Éléonore d'Autriche, femme du roi Fran- 
çois I er , et madame la princesse de Navarre, furent les 
marraines d'Elisabeth ( . Ce fut un transfuge du catholi- 
cisme, Henri VIII, roi d'Angleterre, que le roi de France 
lui donna pour parrain : choix auquel présida l'intérêt de 
la politique, et non l'esprit de la religion. Mais par une heu- 
reuse contradiction entre cette influence étrangère et ses 
propres penchants, par une admirable supériorité de son 
attrait et de sa volonté sur les entraînements de l'exemple, 
elle demeura toujours fidèle à la foi de ses pères et 
des deux grandes nations qui partageaient son existence. 
Henri VIII lui imposa ce nom d'Elisabeth, qu'en un jour 
de colère et d'amour inconstant il avait flétri par le 

1 M. Louis Paris, Négociation sout François II, page 893. 

4. 



4 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sceau de l'illégitimité dont il marquait la fille d'Anne 
de Boulen. 

Il le réhabilitait alors; il l' éleva dans la suite à la hau- 
teur de la couronne par l'acte réparateur qui contenait ses 
dernières volontés; il l'environnait de grâces en l'attri- 
buant à la jeune princesse, qui devait le porter noble 
et pur dans les difficultés d'une vie orageuse et les 
dangers d'une cour où l'intrigue se dénouait souvent 
par le crime. 

Un demi- siècle plus tard, une autre fille de France, 
fille d'un autre Henri et d'une autre Médicis , destinée à 
son tour au trône d'Espagne, au lit d'un nouveau Phi- 
lippe, recevait, par une première analogie qui semblait le 
présage de tant de similitudes, le même nom d'Elisabeth. 
Ce nom, glorieux par son origine biblique, ravissant par 
les parfums que répandit sur lui une deuxième patronne , 
la reine de Hongrie , ne cessa pas d'être noblement porté 
par toutes les filles de France. La dernière d'entre elles 
à laquelle il fut donné acheva de le rendre auguste et saint 
par les vertus de sa vie et par le martyre, qui, faute de la 
couronne et du sceptre pour lesquels elle semblait née, 
lui décerna la palme et l'auréole. 

Pour parfaire les liens qui unissaient la cour et le 
royaume de France au royaume et à la cour d'Angleterre, 
pour compléter l'adoption spirituelle qui attachait la prin- 
cesse à Henri VIII, elle fut promise à Edouard VI , son fils, 
fils aussi de Jeanne Seymour. La mort enleva ce jeune roi 
avant qu'il eût atteint sa majorité. Ce deuil préserva la 
conscience et le cœur d'Elisabeth des dangers d'une lutte 
contre les doctrines protestantes, qui firent de rapides 
progrès en Angleterre sous ce règne de courte durée; 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 5 

peut-être aussi lui évitèrent-ils le malheur d'une chute en 
présence des influences et des intérêts qui l'auraient envi* 
ronnée et assaillie. 

Le 34 mars 4547, François I er mourait à l'âge de cin- 
quante-trois ans, au château de Rambouillet. La postérité 
Ta nommé père et restaurateur des lettres; il méritait encore 
les titres de grand, de brave, de magnifique, que lui ont 
donné quelques biographes et quelques historiens. Les 
fautes incontestables de sa vie ne sauraient lui faire 
perdre les droits acquis par ses qualités à l'admiration 
publique. 

Il mourut, du reste, corrigé par l'expérience de la 
plupart de ses défauts. Quelques auteurs tiennent pour 
assuré que si le terme de ses jours eût été retardé, et 
si la persévérance eût accompagné ses résolutions , la fin 
de son règne eût donné à la France d'heureuses et de 
florissantes années '. 

La pénurie des finances avait si souvent entravé ses 
succès qu'une de ses premières applications avait été d'en 
réparer le désordre; à sa mort, le trésor royal, exempt 
de dettes, contenait plusieurs millions 9 , indépendamment 
du revenu courant de l'année. L'on peut juger à ce détail 
que le pays n'était point arrivé à l'état d'épuisement où 
l'on disait que ce prince l'avait conduit. 

Ce fut dans cette situation de prospérité publique et de 
paix assurée que le roi François I er laissa la France lorsque 
le Dauphin lui succéda sous le nom de Henri II, âgé de 

1 Brantôme, Vies des hommes illustres et grands capitaines français, 
discours 45*. — P. Anselme, Histoire générale de la maison de France, 
page 4Î9. 

* Brantôme, Vie des hommes illustres et grands capitaines français, 
discours 61 «. — Varillas, Vie de François / <r , livre xn e . 



6 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

vingt-neuf ans. Il reçut avec le dernier soupir de son père 
de derniers conseils qui n'étaient « point inférieurs aux 
remontrances de saint Louis pour Philippe le Hardy l . » 

« Henri II était de tempérament et d'inclination le por- 
trait au naturel de Louis XII , son aïeul maternel 9 . » Cette 
ressemblance n'avait point été pour François I" une raison 
de préférence; ses prédilections avaient été accordées à 
François, duc de Bretagne, frère aîné de Henri, mort 
par le poison à l'âge de dix-neuf ans, et surtout à Charles, 
duc d'Orléans, son frère cadet, mort à l'âge de vingt-trois 
ans, d'une maladie, peste 8 ou pleurésie 4 , contractée par 
imprudence. Il ressemblait au roi son père d'humeur et 
de visage*; mais la Providence est sans égards pour ces 
prédilections dans le choix qu'elle fait des souverains. 
Elle donne aux peuples, aux princes, aux rois eux- 
mêmes, la leçon de leur dépendance, l'enseignement de 
leur instabilité et l'exemple de sa toute-puissante domina- 
tion; les chutes et les élévations qu'elle permet en sont la 
preuve. Ses prédestinations sont irrésistibles. Ceux qui se 
glorifient d'élire ou de renverser, de reconstituer ou de 
maintenir, ne sont que les instruments aveugles d'une 
volonté qui ne connaît point d'obstacles. Les nations sont 
toujours mineures entre les mains de cette Providence; 
les princes établis par elle sont ses ministres, et rien de 
plus. L'honneur, le droit et la force de leur mission royale, 
quelle qu'en soit l'origine, vient de cette délégation d'en 
haut, et de nulle autre cause en ce monde. 

C'est par ces vicissitudes et par un tel arrêt que le duc 

1 Varillas, Vie de François J"", page 64 4 . — * /<*., p. 644. — 3 Id., id. 
* P. Anselme , Histoire générale dé la maison de France. 
5 Varillas, Vie de François /•»", tome XII, page 509. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 7 

d'Orléans fat amené au droit d'héritier de la couronne, 
puis, sous le nom de Henri II, au titre de roi, dont pen- 
dant dix-huit ans l'avait éloigné l'existence de François 
de France , Dauphin de Viennois et duc de Bretagne. Il 
justifia cette haute destinée par sa valeur personnelle et 
par la grandeur qu'il sut conserver à la France. Si, le 
30 juin 4559, les hasards d'un tournois, donné pour la 
célébration des mariages des princesses ses filles, n'avaient 
pas mis une fin prématurée à ses jours, peut-être aurait-il 
évité à ses fils la honteuse décadence dans laquelle s'étei- 
gnit leur race, et à la France les mauvais jours qui, sous 
leur gouvernement, vinrent souiller et ensanglanter son 
histoire. 

Les quarante et un ans de cette existence et les douze 
années de ce règne eurent la gloire pour but et pour 
emploi; cette gloire ne fut pas même troublée par les fai- 
blesses du monarque. 

Celles-ci, dont nous ne prétendons point faire l'apo- 
logie, eurent du moins un grand caractère. La duchesse 
de Valentinois, sur laquelle le cœur de Henri H égara ses 
préférences, joignait à la beauté, cause de ses chutes, 
à son esprit, auxiliaire de ses charmes, un amour des arts 
et un culte de la bravoure qui ne permirent jamais au 
prince qu'une défection et une infidélité, celles qui l'ame- 
naient à ses pieds. La magnificence de Henri II fut toute 
royale, son courage fut tout français. Le connétable de 
Montmorency, témoin de ses beaux faits, et juge compé- 
tent en cette matière, lui disait et répétait souvent : 
« Sire, sire, si vous voulez faire cette vie, il ne faut plus 
que nous façions d'estat de roy, non plus que d'un oyseau 
sur la branche, et qu'ayons une forge neufve pour en 



8 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

forger tous les jours de nouveaux, si tous les autres veu- 
lent faire tout de mesme que vous \ » 

Aussi la reine Catherine de Médicis, dont F esprit et la 
beauté auraient dû mériter et fixer pour toujours l'amour 
du roi son époux, voyant que la couronne qu'ils portaient 
ensemble ne perdait rien de son éclat par ses fautes, 
cessa désormais une lutte inutile, et souffrit un ascendant 
qui la désolait sans doute, mais qui du moins n'abaissait 
pas la royauté et n'épuisait pas la France. Elle supporta 
d'injustes préférences, qui, du reste, n'étaient pas un 
complet délaissement. Les nombreux berceaux qui l'en- 
vironnaient la consolaient de la solitude trop fréquente de 
sa couche royale. Par compensation du cœur inconstant 
qui lui échappait, elle s'occupa de captiver ceux de ses 
enfants, et elle établit ainsi l'influence souveraine, heu- 
reuse parfois, et trop souvent fatale, qui, sous le règne de 
ses fils, assura son autorité. Sans préjudice de la bra- 
voure, qui ne leur fit point défaut au besoin, et dont 
l'âme élevée de Catherine leur donnait les leçons, elle 
leur communiquait avec son sang italien l'amour des let- 
tres et des arts, tandis que l'alliance des races d'Âlbret 
et de Foix faisait prédominer chez les Bourbons l'instinct 
belliqueux et la passion des armes. 

Tels furent les auspices sous lesquels naquit Elisabeth 
de Valois, et telle fut l'influence sous laquelle elle fut 
élevée. 

La première année de sa vie se passa à la cour du roi 
François I er , et les treize suivantes à celle du roi Henri II, 
son père. Durant ces quatorze années, elle n'offre rien à 
l'étude ni à l'histoire, si ce n'est le germe des vertus qui 

1 Brantôme, Vie des hommes illustres, Henri IL 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 9 

la rendirent l'idole de l'Espagne ', le sentiment de piété 
filiale et d'amour patriotique qui la trouvèrent toujours 
fidèle, et les premiers traits d'une beauté qui lui valurent 
l'admiration de ses sujets et l'éloge de ses biographes. 
Brantôme, le premier et presque le seul écrivain qui ait 
consacré à sa mémoire des lignes exclusives, la qualifie 
de princesse la meilleure qui ait été de son temps, et autant 
aimée de tout le monde. Puis il parle en ces mots des qua- 
lités de son esprit et des dons physiques qui lui furent 
départis: 

« Sa taille était très-belle et plus grande que toutes ses 
sœurs, qui la rendait fort admirable en Espagne; et cette 
taille, elle l'accompagnait d'un port, d'une majesté, d'un 
geste, d'une marche, et d'une grâce entremêlée de l'Es- 
pagnole et de la Française , en gravité et en douceur. 

a Cest une très-belle princesse, et très-agréable, et de 
fort gentil esprit, et qui sait toutes les affaires d'État du 
roi son père, et y est fort rompue, aussi l'y nourrit-il fort. 

« Elle avait un beau savoir comme la reine sa mère 
l'avait faite bien étudier par M. de Saint -Etienne, son 
précepteur, qu'elle a toujours aimé et respecté jusqu'à 
sa mort. 

« Elle aimait fort la poésie, et à la lire; elle parlait 
bien, avec un fort bel air, tant français que espagnol, et 
y avait une fort bonne grâce. 

« Son langage espagnol était aussi beau , aussi friand 
et aussi attirant qu'il était possible, et l'apprit en trois ou 
quatre mois qu'elle fut là 9 . » 

Saint-Réal rend à sa beauté les mêmes témoignages. 

1 P. Anselme, Histoire de la maison royale de France, t. I er , p. 435. 
3 Brantôme, Dames illustres françaises et étrangères, discours 4*. 



10 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

« Autant de fois, dit-fl, qu'elle sortait en public, c'était 
autant de triomphes pour elle; il était si difficile de la voir 
sans l'aimer, que c'est encore aujourd'hui une tradition 
dans la cour d'Espagne qu'il n'y avait point d'homme sage 
qui osât la considérer en face. Enfin, s'il est vrai, conti- 
nue-t-il, que la beauté soit une espèce de royauté natu- 
relle, on peut dire que jamais reine ne fut plus reine 
qu'elle. » 

Ailleurs, Brantôme, réunissant dans un même tableau 
les deux figures d'Élisabe thde Valois et de Claude de 
Valois, sa sœur, passe du récit à l'enthousiasme. 

« Je commencerai, dit-il, par son ainée, madame 
Elisabeth de France, ou plutôt il faut appeller la belle 
Elisabeth du monde, pour ses rares vertus et perfec- 
tions, etc. '. » 

Il ne nous est pas donné d'en recueillir ni d'en dire 
davantage sur les années d'enfance d'Elisabeth, ni sur 
celles de sa première jeunesse; elles furent pleines de la 
grâce et de la bonté qui préparèrent ses succès, des efforts 
qui développèrent ses vertus, de l'esprit et des charmes 
qui amenèrent sa grandeur. 

La France l'adorait dès le berceau; elle était son espoir 
par le projet de ses alliances. Sa royale famille la contem- 
plait avec un légitime amour et un noble orgueil. 

Ce n'est qu'en l'année 4557, à l'âge de quatorze ans, 
qu'elle commence à appartenir à l'histoire; c'est à cette 
date seulement que nous allons l'étudier et l'admirer pour 
chercher à lui rendre une partie de l'honneur que réclame 
sa mémoire. 

Mais avant d'entrer dans ce sujet, il faut, pour le pré- 

1 Brantôme, Dames illustrts françaises et étrangères, discoure 6 . 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 11 

parer et pour l'éclaircir, voir et connaître quel était le 
prince, quelle était la nation, auxquels elle devait se con- 
sacrer, et quels événements, quels caractères, quels per- 
sonnages amenèrent les difficultés et les catastrophes qui 
signalèrent les neuf années qui lui restaient à vivre et à 
régner. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 

NAISSANCE, ÉDUCATION, RELIGION DE PHILIPPE II. 

L'un des traits dominants du caractère de Philippe II 
fut son attachement à l'Église romaine. L'empereur 
Charles-Quint, son père, lui en avait donné l'exemple. 
La joie que, le 21 mai 4527, sa naissance lui causa eut 
presque dans son transport et dans sa reconnaissance le 
caractère d'une consécration : le prenant entre ses mains, 
il l'éleva vers le ciel , et pria Dieu d'en faire un successeur 
heureux et catholique de sa couronne ! ; l'épiscopat et les 
plus grands seigneurs d'Espagne avaient été appelés à son 
baptême. Après l'avoir placé sous la protection de Dieu et 
de l'Église, l'empereur, voulant l'environner du dévoue- 
ment de sa noblesse, lui donna pour parrains deux de 
ses plus magnifiques représentants, les ducs d'Albe et de 
Béjar; mais, par une contradiction qui semblait démentir 
ces manifestations religieuses , et combattre l'influence qui 
le dominait dès le berceau, on apprit, presque à l'heure 
même où le jeune prince devenait un nouveau chrétien , 
que les armes impériales avaient emporté d'assaut la ville 
de Rome, et que le pape était prisonnier de Charles- 
Quint. L'allégresse éprouvée à la naissance de dom Phi- 
lippe se changea-t-elle en profonde tristesse ? Dieu seul le 
sait; du moins les fêtes préparées pour le baptême se con- 
vertirent en signes de deuil. 

Ce fut à son éducation surtout que le prince dut son 
attachement convaincu au catholicisme. Remis entre les 
mains de prêtres savants et zélés, que dirigeait le grand 

1 Jean de Ferreras, Histoire d'Espagne, tome IX, page 83. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 13 

commandeur de Castille, il puisa dans leurs enseigne- 
ments, plus encore que dans son origine, l'horreur qu'il 
ressentit toujours pour les idées nouvelles; mais ce qu'il 
ne trouva qu'en lui-même, ce fut le caractère sombre que 
dans la suite il donna à sa dévotion, et la cruelle sévérité 
dont il accompagna toujours son zèle. Lorsque l'ardeur 
religieuse se porte aux excès auxquels se livra trop sou- 
vent le roi d'Espagne, elle ne procède plus de l'inspiration 
d'en haut : elle naît de suggestions ennemies, qui, pour 
que la vérité demeure impuissante, commencent par la 
rendre odieuse; elle n'est plus la forme du catholicisme, 
mais elle est le masque emprunté par des passions mau- 
vaises pour servir des intérêts coupables. Rome elle-même 
désavouait ou menaçait de son désaveu l'Inquisition, 
cette forme cruelle inventée par la politique, et imposée à 
la religion; elle en combattait du moins les applications 
excessives. 

En 4559, l'évêque de Terracine, nonce du pape en 
Espagne, voulut, au nom du chef de l'Église, son souve- 
rain, intervenir dans les jugements de ce redoutable tri- 
bunal, et tempérer ses rigueurs, s'il ne lui était pas per- 
mis d'y mettre un terme. C'était la première mission que 
lui imposaient ses instructions. Il lui fut obstinément 
refusé de la remplir; l'Inquisition entendait demeurer 
indépendante, et sans aucun contrôle de cette autorité 
sacrée au nom de laquelle elle prétendait agir \ Ce fut à 
l'influence de sa politique personnelle , à son aveuglement 
peut-être, qu'il faut attribuer les persécutions dont la 
mémoire de Philippe II est justement chargée. Aux heures 

1 M. Louis Paris , Négociations sous François II, page 292. — L'évêque 
de Limoges au roi. 



14 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

de ses cruautés, sa foi n'était plus son conseil, elle était 
le voile dont il couvrait ses intérêts, et Tanne empruntée 
par son humeur arbitraire, vindicative et implacable '. 

Il faut avouer cependant, tout en reconnaissant le mal 
incontestable que l'Inquisition produisit en Espagne, 
qu'elle y fut la conservatrice de la foi. Elle seule eut aussi 
la puissance de la préserver de ces massacres, de ces 
guerres religieuses, qui ensanglantèrent, dans le courant 
du même siècle , les États voisins. 

Philippe II voyait non pas une réforme, mais une révo- 
lution tout entière dans le succès des idées et des dogmes 
luthériens; il sentait son trône s'ébranler avec l'autel; il 
comprenait qu'une insurrection générale des peuples était 
en germe dans cette innovation. La soif de l'autorité, bien 
plus que l'amour de la vérité, animait ces modernes apô- 
tres. L'ordre, la paix et les lois, étaient menacés par les 
voix qui attaquaient le catholicisme. Le roi assistait de 
loin aux discordes sanglantes de la France; il enregistrait 
avec horreur les cruautés que l'établissement de cette 
religion nouvelle inspirait à Elisabeth. Si l'on ne pouvait 
les éviter, ne valait-il pas mieux les commettre au profit 
de la foi que de les subir pour prix de l'erreur? Il se sou- 
venait des inquiétudes que la ligue de Smalkalde avait cau- 
sées à l'empereur son père; sa victoire à Muhlberg, rem- 
portée sur l'électeur de Saxe et le parti protestant, avait 
été bientôt suivie de la convention de Passau , et plus tard 
enfin de la paix d'Augsbourg. Ces alternatives, et surtout 
ces résultats, lui semblaient un échec pour l'honneur 
aussi bien que pour l'intégrité de la foi et de la couronne. 

1 Watsoh, Histoire de Philippe //, tome I", discours préliminaire y 
(>age vt. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 15 

Philippe II remplaça la guerre civile par des supplices, 
les champs de bataille par des échafauds; il y eut à cet 
échange plus de transes particulières, mais moins de per^ 
tnrbations générales. L'ordre public ne fut point troublé; 
le sang répandu ne fut pas moins considérable peut-être 
que celui qu'il aurait fallu verser dans les combats, mais 
il fut mieux choisi. Cette comparaison établie laisse-t-elle 
le roi d'Espagne aussi cruel , aussi odieux , aussi coupable 
en ce point que le prétend l'histoire, et que nous en con- 
viendrions avec elle si nous ne considérions que l'Inquisi- 
tion en elle-même, abstraction faite des maux qu'elle 
prévint et de ceux qu'elle remplaça? 

Philippe II ne crut point appeler le glaive et les cala- 
mités sur l'Espagne en y introduisant l'Inquisition; il 
pensa choisir le moindre des maux nécessaires, et comme 
David, qui ne pouvait éviter tous les fléaux annoncés à 
Jérusalem, il prit celui d'entre eux qui lui parut le moins 
éprouver ses peuples. Nous n'entendons point faire ici 
l'apologie de cette institution sanglante, mais seulement 
soulager un peu la mémoire de Philippe II des rigueurs 
auxquelles il participa, et rappeler que dans la condamna- 
tion méritée par les hommes et par leurs actes, il faut tenir 
compte des passions des partis, de l'esprit du siècle, 
des périls de l'époque. Les mesures extrêmes sont souvent 
une nécessité des temps, et les excès qui les amènent, 
et qu'elles châtient, ne font jamais l'éloge, mais sont tou- 
jours l'excuse de leur violence. 

II faut encore rendre à Philippe II la justice que l'Inqui- 
sition, cette déplorable cause des troubles et des malheurs 
de la Belgique, n'y fut point introduite par ses ordres, 
bien que, pendant quelque temps, elle se soit exercée en 



16 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

son nom et à son profit : elle avait devancé son règne '. 
Le roi lui-même s'excuse du surcroît de rigueurs dont ou 
lui prêtait l'intention. Le 6 mai 1566, il écrivait à Mar- 
guerite de Parme, sa sœur naturelle, gouvernante des 
Pays-Bas. Il lui mandait, entre autres choses : « Quand à 
la nouvelle té que aucuns sèment que j'avois voulu intro- 
duire au regard de l'Inquisition, je vous ai déjà par 
plusieurs fois écrit, et dit aux députés d'État et villes 
particulières , qui sont été par deçà , que je n'y ai jamais 
pensé, et en pouvez bien assurer un chacun 9 . » 

En la même année de nombreux évêcbés furent établis 
en Belgique. Par la mission et l'autorité données aux pré- 
lats qui les occupaient, ils formèrent bien une sorte d'In- 
quisition nouvelle *, mais plus douce cependant que celle 
qu'ils remplaçaient. Le nom d'inquisition, le rôle d'inqui- 
siteur, furent effacés et retranchés. 

Philippe II, donnant cette forme moins sévère à la 
protection qu'il ne cessait cependant pas d'accorder au 
catholicisme , se félicitait d'avoir détruit ce tribunal dans 
les Pays-Bas, et il mandait à Marguerite de Parme : 
« Après longue et mûre délibération, j'ai voulu accom- 
moder ceci, et est ma résolution que, étant l'exercice de 
la juridiction épiscopale établie comme de droit appar- 
tient, je suis content que ladite inquisition cesse \ » 

Philippe II mit toujours son autorité royale au service 
de la religion, mais trop souvent il appela la religion à 
l'aide de ses intérêts. Il confondit ensemble ces deux 



1 Strada, De bello Delgico. Roma, 4687, page 253. 

2 Mémoire pour l'histoire de Flandres- Amsterdam, 4729, page 248. 

3 Strada, De bello Belgico. Roma, 4687, page 258. 

4 Mémoire pour l'histoire de Flandres, tome II, page 369. 



ME D'ELISABETH DE VALOIS. 17 

causes, qui, tout en s'appûyant l'une sur l'autre, doivent 
demeurer distinctes. « C'est chose importante qui peut 
porter grand préjudice à mes affaires et à notre sainte foi 
catholique, » disait-il dans une de ses dépêches. Et plus 
tard, en 4579, lorsque le prince d'Orange, qu'il avait 
proscrit, fut assassiné par Gérard, mêlant toujours, au 
détriment de l'Église, sa cause sacrée avec celle de la 
politique : « Si ce coup eût été porté il y a deux ans , 
s'écriait -il, la religion catholique et moi y aurions 
gagné 1 . » 

Philippe II gouverna la foi comme ses intérêts; il iden- 
tifia les progrès de sa puissance avec les progrès de la 
religion; il les aida des mêmes moyens, souvent barbares, 
et malgré le désaveu que lui donnait le véritable esprit du 
catholicisme , il lui imposa sa protection dans la mesure 
et selon la forme que lui suggérait son esprit personnel. 
Cest ainsi que l'Inquisition, abandonnée en Belgique 
ii près trop d'exécutions et de troubles, repoussée à Naples 
et en Sicile, fut en Espagne une de ses armes les plus 
redoutables. 

En étudiant l'usage qu'il en fit, il devient évident, à 
nos yeux du moins, que cette institution, loin de résul- 
ter d'une usurpation du pouvoir spirituel sur le pouvoir 
temporel, constituait un tribunal royal, muni d'armes 
religieuses, et que les inquisiteurs ne furent que des fonc- 
tionnaires royaux, auxquels ne pouvaient échapper ni 
princes de l'Église ni princes du sang, quelque garantis 
qu'ils fussent d'ailleurs par les lois et par leur grandeur *. 

Il n'est point dans notre plan de traiter ici ces graves 

1 Correspondant, n° du 25 avril 185?. 

2 L. Rancke, Histoire des Osmanlis et de la monarchie espagnole, p. 2o3 

2 



18 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

questions; nous les touchons* seulement, parce qu'elles 
appartiennent au règne de Philippe II , qu'elles révèlent 
son caractère, et que le prince auquel fut unie Elisabeth 
de Valois, les hommes et les choses au milieu desquels 
elle vécut, les événements qui précédèrent ou suivirent 
son mariage, sont liés en quelque sorte au trop court 
passage de cette princesse sur le trône d'Espagne. 



CHAPITRE TROISIÈME. 

AMBITION ET PUISSANCE DE PHILIPPE II. 

L'empereur Charles-Quint n'avait pas attendu la mort 
pour renoncer à la vie. Voulant se reposer du monde et 
se soulager des grandeurs avant le jour de l'éternité, il 
avait remis ses royaumes et ses affaires entre les mains 
de l'infant don Philippe. Craignant que le poids subit de 
tant de couronnes qu'il possédait, ou par le droit de sa 
naissance ou par le succès de sa politique , n'écrasât le 
prince son fils , il ne les lui avait transmises que succes- 
sivement. 

En 4554, il adiqua en sa faveur les royaumes de 
Naples et de Sicile, afin que son mariage avec Marie 
d'Angleterre se fit avec plus de majesté. 

En 4 555 , il se dépouilla solennellement des États hé- 
réditaires de Flandre et de Bourgogne et de la grande 
maîtrise de l'ordre de la Toison d'or; il ajouta cette 
puissance et ces honneurs à ceux que le roi don Philippe 
tenait déjà de ses bienfaits. 

En 1556, l'empereur se déchargea sur son fils des 
soins de la monarchie espagnole, et cette nouvelle éléva- 
tion donna au roi de Naples le titre plus éminent encore 
de roi d'Espagne sous le nom de Philippe II. 

Ce fut en cette circonstance que celui-ci montra , par 
son langage, une habileté et une sagacité peu communes. 
« Votre Majesté Impériale, dit- il à l'empereur Charles- 
Quint en recevant la couronne d'Espagne, me charge 
d'un pesant fardeau. Je ne me sens point capable de 
suivre les grands exemples qu'elle m'a donnés ni de rem- 

t. 



20 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

plir le grand vide qu'elle laisse; je n'accepterais point 
cette démission, si je n'étais persuadé qu'elle aidera à 
prolonger la vie de Votre Majesté impériale , dont au reste 
je tâcherai d'imiter les vertus en partie, l'homme le plus 
accompli étant dans l'impossibilité de les pouvoir retracer 
toutes. » 

Enfin , en 4558, Charles-Quint, voulant compléter le 
sacrifice mystérieux qui devait couronner son repos, et 
le conduire à son dernier terme avec le calme de la con- 
science et dans le recueillement de la solitude, fit re- 
mettre aux électeurs par Guillaume, prince d'Orange, 
sa renonciation à l'empire et les insignes de sa dignité 
impériale. 

Ferdinand d'Autriche, frère de Charles-Quint, déjà roi 
des Romains, de Bohême et de Hongrie, fut, le 4 8 mars, 
élu empereur. Six mois plus tard, le 24 septembre 4558, 
la mort justifiait la prévoyance de Charles-Quint. Ce 
prince, âgé de cinquante-huit ans seulement, passait 
dans l'autre monde, et arrivait sans doute, selon l'espoir 
de sa foi, à la possession de royaumes inconnus, plus 
immenses et plus riches que ceux qu'il avait réunis sous 
son sceptre. 

Mais l'ambition de Philippe II surpassait encore sa 
puissance et ses trésors. Veuf en 4545 de la princesse 
dona Maria de Portugal, il monta en 4554 sur le trône 
d'Angleterre aux côtés de Marie, fille de Henri VIH, sans 
s'effrayer des onze ans que cette princesse avait de plus 
que lui. Il avait partagé son titre, mais non pas son auto- 
rité, faible compensation à la disproportion des âges. 
Déchu par un second veuvage des honneurs qu'il tenait 
d'elle * après avoir eu Elisabeth d'Angleterre pour belle- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 21 

sœur, après l'avoir désirée pour femme, il avait, à deux 
reprises différentes, et sous prétexte de zèle pour les inté- 
rêts de la religion, déclaré la guerre à cette grande reine, 
au préjudice de ses flottes et de ses armées. 

Il est permis de penser que le soin de sa grandeur, 
plus que l'ardeur de sa foi, avait inspiré cette folle et 
gigantesque entreprise; il n'en retira point le fruit qu'il 
s'en était promis. On sait quel fut , en 4 588 , le sort de 
l'invincible Armada et celui de la seconde expédition, 
par laquelle il se flattait de réparer les désastres de la 
première. Couvrant alors son dépit du voile de la rési- 
gnation, il répondit aux messagers qui lui annonçaient 
sa défaite : « J'avais envoyé combattre les Anglais, et 
non pas les tempêtes. Que la volonté de Dieu soit faite. » 
II se flattait par là de dissimuler qu'aux tourmentes et au 
naufrage s'était jointe l'habileté de l'amiral Drake, qui, 
à la tête des escadres anglaise et hollandaise, avait 
achevé l'œuvre de la mer et des vents. Continuant cette 
feinte et cet oubli, il écrivait au saint-père : « Je remercie 
l'arbitre suprême des empires, qui m'a donné le pouvoir 
de réparer aisément un malheur, que mes ennemis ne 
doivent attribuer qu'aux éléments qui ont combattu pour 
eux. » Enfin, pour que rien ne manquât au caractère pure- 
ment providentiel qu'il voulait donner à la déroute de sa 
flotte, pour que son désastre ne parût pas complet, il 
remplaçait aux pieds des autels les cris de la détresse par 
les chants de la reconnaissance, et il mandait aux évêques 
de son royaume de remercier Dieu avec lui et avec ses 
peuples d'avoir sauvé quelques débris de son armée. 

Non -seulement Philippe II régnait sur l'Espagne, 
Naples et la Sicile, non -seulement il était souverain de 



22 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Milan, de la Bourgogne et des Pays-Bas, mais il réunis- 
sait encore les immenses possessions du nouveau monde, 
il tenait Tunis, Oran, les Canaries, les Philippines, les 
Moluques, les îles de la Sonde soumises à son autorité '. 
Ses richesses, lors de son avènement au trône, surpas- 
saient les richesses réunies de tous les princes de l'Eu- 
rope, ses troupes avaient plus de force dans leur nombre 
et dans leur discipline, plus de gloire et d'émulation dans 
le souvenir de leurs victoires, plus de chances de succès 
par l'expérience de leurs chefs et par leur humeur belli- 
queuse qu'aucune autre armée de l'univers. 

Guerrier et victorieux par l'intrépidité et par l'habileté 
de ses généraux, bien plus que par son concours person- 
nel, Philippe II aspirait à l'extension de sa domination. 

Cette ambition, qui s'exerçait d'une façon immédiate 
et souveraine sur les nombreux pays soumis à son sceptre 
dans tous les climats de l'univers, s'essayait encore habi- 
lement dans les royaumes étrangers à son autorité; son 
influence s'y faisait sentir, et sa politique pénétrait dans 
le secret de leurs conseils. Ses ambassadeurs n'étaient 
souvent que de nobles espions, et les mémoires qu'ils 
envoyaient à leur maître ressemblaient à de vrais rap- 
ports de police; le roi Catholique ne dédaignait pas de 
prendre lui-même connaissance des plus minutieux dé- 
tails, et de tracer de sa main, ou tout au moins de dicter 
de sa bouche , les ordres qui devaient diriger ses repré- 
sentants. 

Don Francis d'Alava fut en France l'un des instruments 
les plus dévoués de cette politique insidieuse. Catherine 
de Médicis se plaint souvent, dans sa correspondance, 

1 Watson, Histoire de Philippe II, tom. I, page VI. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 23 

de sa rudesse et de ses pièges; et l'ambassadeur du roi 
Très -Chrétien rend témoignage à la satisfaction que le 
roi Catholique éprouvait de ses délations et de ses 
services. 

« Il fait rage tous les jours, disait-il, pour découvrir 
grandes pratiques et menées du costé de delà, et il satis- 
fait à merveille le roy son maître, de la grande notice et 
clarté qu'il lui donne journellement des choses secrètes 
et intelligences qui passent au lieu où il est, et est telle 
sa diligence, qu'il laisse à part le devoir qu'il faict de 
s'acquitter de son office d'ambassadeur; il a particulier 
soin de faire maints autres sacrifices qui contentent le 
plus du monde son dict maître '. » Parfois ces sollicitudes 
et ces fatigues d'espion étaient si grandes, que le roi dai- 
gnait plaindre son serviteur « du grand travail qu'il se 
donnoit pour le tenir adverti de heure en heure de tout ce 
qui se fait et dit en France; il lui promettoit de lui don- 
ner quelque repos à l'advenir, en lui accordant une place 
d'honneur à ses côtés *• » 

Ne bornant pas son activité à de tels services, don 
Francis d'Alava s'appliquait encore à d'autres soins, qu'il 
semblerait permis de considérer comme industries peu 
légitimes. 

« Il envoyé maintenant au roy son maître, continue 
l'ambassadeur français, un os du bras de saint Laurent 
qu'il a trouvé moyen de retirer d'un certain monastère 
de votre royaume, dont il faict grand cas pour ce qu'il 
sembloit impossible de le pouvoir avoir, de laquelle re- 
lique ceste Majesté est infiniment bien aise, afin de la 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, it° 234, folio 908. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., n° 370, folio 4460. 



24 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mettre à son église cTEscurial, qu'il a dédiée au dict 
sainct ! . » 

Telle fut constamment la politique de Philippe II , et 
tels étaient les hommes qu'il choisissait pour assurer son 
succès. 

Pour le compléter, il environnait ses résolutions d'un 
mystère profond et d'une incertitude apparente , en sorte 
que les plus fins diplomates ne pouvaient rien pénétrer de 
ses projets, « II est si secret en ses conseils, et si tardif 
en sa dite détermination, qu'il est comme impossible de 
sçavoir ses entreprises 2 . » Cette double tactique, plus 
habile que loyale , servait presque toujours avec succès 
les intérêts du roi d'Espagne. 

En 4580, son ambition reçut une satisfaction mémo- 
rable par la mort du cardinal Henri, roi de Portugal et 
des Algarves; ce prince et prélat était oncle de Marie de 
Portugal, première femme de Philippe H; il était frère 
d'Isabelle de Portugal, femme de Charles-Quint et mère 
du roi d'Espagne. C'était à ce titre tout personnel quo 
Philippe se portait pour son héritier; il avait pour con- 
currents le duc de Savoie, le prince de Parme et Cathe- 
rine de Portugal, duchesse de Bragance, tous issus des 
rois de Portugal. Les droits de cette dernière princesse 
étaient si sensibles et si réels, que le roi Philippe II, 
voulant les confondre avec les siens, lui offrit, durant un 
de ses veuvages, de la faire asseoir avec lui sur le trône 
d'Espagne 8 . Mais elle refusa généreusement cette alliance, 
qui cachait une abdication de ses droits; elle voulut les 

i Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, folio 1435, n° 363. 
2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^f 1 , folio J435, n° 363. 
:l P. Anselme, Hhtoire générale de la maison de France , tome I. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 25 

conserver intacts aux fils de sa première union. Le ciel 
bénit ce dévouement maternel; en 4640 les descendants 
de cette princesse rentrèrent dans leurs droits légitimes 
en la personne de Jean IV, dit le Fortuné. Enfin la plus 
curieuse, mais non pas la plus redoutable des prétentions 
rivales, était celle de Catherine de Médicis, reine douai- 
rière de France, belle-mère de Philippe II. Expérimentée 
dans les études rétrospectives, familière avec les préten- 
tions exorbitantes et coutumière du succès en pareilles 
disputes, cette princesse avait déjà, en Tannée 1554, 
dépouillé les évoques de Clermont de la seigneurie de 
cette ville, qu'ils possédaient depuis 1202, époque à 
laquelle elle faisait remonter la lésion du droit de ses 
aïeux 1 . Par des titres à peu près semblables, et dont 
l'antiquité était tout aussi séculaire, elle se mit sur les 
rangs des prétendants à la couronne, comme issue d'Al- 
phonse III, roi de Portugal, vivant en 1210, et de 
Mahaud, comtesse de Boulogne. Il ne fallait ni armée ni 
bataille pour écarter cette rivale peu légitime et peu dan- 
gereuse. La plume et des juges en firent justice, et le 
doute de la filiation que Catherine prétendait établir, 
l'incertitude des enfants contestés qu'elle voulait attribuer 
à cette reine répudiée ne furent pas même éclaircis en 
présence de la prescription qui suffisait pour l'exclure. Le 
roi d'Espagne, du reste, affichait sur la couronne de 
France des prétentions non moins futiles que celles qu'ex- 
primait sur le trône de Portugal Catherine de Médicis; du 
vivant de cette princesse , pendant le règne des rois ses 
fils , il disait dans ses rêves de démembrement et de con- 

1 Chabrol, Coutume d' Auvergne; — Mémoires de Jehan de Veinyes. — 
Piganioles de la Force, Xjuvelle description de la France. 



26 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

quête : « Ma bonne ville de Paris, ma bonne ville d'Or- 
léans 1 . » Les prétentions de Philippe II au trône de 
Portugal étaient plus sérieuses et mieux fondées que ces 
dernières; elles furent surtout plus heureuses, malgré 
l'appui que don Antoine, fils naturel de Louis de Portu- 
gal, rencontra dans le roi Henri III. Malgré les sympa- 
thies qu'il obtint du roi Henri IV, malgré le concours que 
lui prêta Elisabeth, reine d'Angleterre, en trois semaines 
le duc d'Albe, ce général presque toujours vainqueur, 
réduisit le royaume de Portugal sous la domination du 
roi Catholique. Ce fut en 1640 seulement que Jean IV, 
arrière-petit-fils de Jean de Portugal , enleva ces États au 
roi Philippe IV. 

Ces faits, étrangers à la reine Elisabeth de Valois, 
antérieurs ou postérieurs à son existence, ne lui sont 
point indifférents; ils peignent le roi son époux, et mon- 
trent sommairement la marche de son ambition et le 
progrès de sa puissance. 

1 Michaud, Biographie universelle, tome LIV, page 453. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

PORTRAIT DU ROI PHILIPPE II. 

Le fils de Charles-Quint n'avait point été comblé des 
dons de la beauté comme il le fut de ceux de la puissance 
et de la fortune. 

Ses traits rappelaient ceux de l'empereur son père. 
Plus frêle, plus petit et plus faible que lui, il avait ré- 
sumé toute sa force dans sa volonté et sa principale gran- 
deur dans son intelligence. La pâleur et presque la livi- 
dité de son teint l'accusaient des désordres de sa première 
jeunesse , et lui annonçaient les nombreuses souffrances 
qui le conduisirent au tombeau. Sa vieillesse fut pleine 
de douleurs, mais aussi pleine de patience, et l'un des 
plus beaux effets de sa religion fut la résignation avec 
laquelle il supporta ses maux, le sang-froid avec lequel 
il attendit la mort. 

L'habileté, l'application, la prudence, furent les traits 
précoces et constants de son caractère , bien que sa fierté 
naturelle l'ait écarté quelquefois des règles qu'elles au- 
raient dû lui poser. La dissimulation préparait les plus 
grands actes de son gouvernement; le mystère accompa- 
gnait la marche de ses projets, protégeait du moins leur 
début; c'était à son école et d'après son étude qu'Antonio 
Pérès avait appris à connaître les cours, et qu'il disait 
des souverains : « Finis principum abyssus multa , *> les 
desseins des princes sont de profonds abîmes '. Il savait 
au besoin prodiguer ses richesses pour assurer et acheter 

1 M. Mignet, Antonio Pérès et Philippe II, page 368. 



28 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

les succès de sa politique. Antonio Pérès écrivait encore 
de son roi, devenu son persécuteur : 

« Quel est le royaume où ce perturbateur de la nature 
n'ait semé les richesses pour ébranler les fondations de la 
terre et la foi des hommes ! ? » 

Commandant à des nations aussi diverses entre elles 
par l'humeur que par le langage, il ne sut pas se faire à 
leurs mœurs, se plier à leurs habitudes et à leurs instincts. 

Il ne prit point les soins qui obtiennent la soumission 
par l'amour; il crut que son droit à l'obéissance des peu- 
ples venait uniquement de sa naissance, et que son art 
de régner en était toute la force : parfois le succès trompa 
son attente. 

Charles-Quint, son père, né à Gand en 1500, élevé 
dans les Pays-Bas , avait conçu pour ces belles provinces 
une prédilection toute particulière, et la leur avait témoi- 
gnée : ses autres royaumes en avaient été jaloux. 

Philippe II , né vingt-sept ans plus tard à Valladolid , 
élevé en Espagne, donna ses préférences à ces contrées, 
et il n'usa point envers ses peuples du nord de cette con- 
descendance qui seule pouvait les attacher à lui 5 . Charles- 
Quint parlait presque toutes les langues de l'Europe, et 
la royale familiarité que facilitait cette connaissance con- 
tribuait puissamment à sa popularité. Dans sa conversa- 
lion, dans ses mœurs, dans ses habillements eux-mêmes, 
il était Allemand avec les Allemands, Italien avec les 
Italiens, Espagnol avec les Espagnols, tout autant qu'il 
se montrait Belge lorsqu'il était dans sa chère Belgique \ 

1 M. Mignct, Antonio Pérès et Philippe //, page 368. 

2 Watson , Histoire (le Philippe il. 
:J Straihi. A» belh fchjka, page 92. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 29 

D'un abord facile et d'un entretien agréable, il oubliait 
volontiers sa majesté, sûr qu'autour de lui on s'en sou* 
viendrait et on la respecterait toujours. 

Philippe H, orgueilleux de la richesse et de l'harmonie 
de la langue espagnole , dédaigna toute autre expression 
de la pensée; son ignorance à cet égard venant en aide à 
son caractère taciturne, et s'ajoutant par surcroit à ses 
habitudes solitaires, elle le rendit inaccessible à ceux de 
ses sujets qui n'avaient pas l'Espagne pour patrie; il ne 
changea rien aux usages ni aux vêtements qu'il avait 
empruntés à ce pays; il parut attendre le respect et la 
soumission des peuples, non d'une affabilité qu'il dédai- 
gnait, mais du mystère dont il s'enveloppait en quelque 
sorte \ II n'eut d'estime et d'égards que pour la nation 
espagnole. 

Charles-Quint, lorsque les princes de l'empire lui fai- 
saient cortège, se retournait vers eux aux portes du pa- 
lais, les saluait, et les congédiait avec une bienveillance 
extrême; il s'estimait seulement le premier d'entre eux. 
Quand Philippe II recevait des mêmes personnages les 
mêmes honneurs, il n'accordait ni la main ni un sourire 
à ceux qui les lui avaient rendus; sans regarder ni re- 
mercier personne, il pénétrait dans ses appartements 8 . 
Croyait-il follement sa nature différente de la leur, parce 
qu'il sentait justement que son titre était le plus élevé 
de tous? 

Charles-Quint avait aimé et fait la guerre, il en avait 
bravé les dangers; il avait recueilli les lauriers de la 



1 Watt on , Hi$toire de Philippe II, tome I er , page 74 ; Strada , etc. 

2 L. Ranke, Les (kmanlîs et la monarchie espagnol, page 1Î3. 



30 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

victoire. Philippe II voulut aussi de la gloire, mais il la 
chercha pour son règne plus que pour sa personne. Des 
conquêtes de Ferdinand le Catholique, son bisaïeul, il 
louait et prisait surtout celles qu'il avait faites au loin par 
le hardi concours de ses généraux; il approuvait ceux de 
ses courtisans qui prétendaient que les armées de son 
père avaient été plus heureuses sous le commandement 
du marquis de Pescaire et sous celui de Charles de Lan- 
noy que sous les ordres de l'empereur lui-même ! . Ambi- 
tieux autant que l'avait été Charles V, il aurait volontiers 
troublé l'univers pour sa satisfaction; et cette passion, 
souvent servie par des moyens coupables et terribles , le 
faisait surnommer Dœmonium meridianum % le démon du 
Midi. 

La présence de Philippe il au siège de Saint-Quentin 
exigeant qu'il payât de sa personne, il se fit armer de 
pied en cap au jour et à l'heure de l'assaut; environné de 
balles et étourdi de leurs sifflements, il demanda, dit-on, 
à son confesseur, qui se tenait près de lui, ce qu'il pen- 
sait de cette musique. « Je la trouve très-désagréable, 
répondit celui-ci. — Moi aussi, répliqua le prince, et mon 
père était un homme bien étrange d'y trouver tant de 
plaisir. » Saint-Quentin fut pris cependant. 

Troublé par les impressions au prix desquelles il avait 
acheté ce succès , le roi fit vœu de ne plus se trouver à 
aucune bataille; puis, comme la religion se mêlait à cha- 
cun de ses actes, que Saint-Quentin avait été pris le jour 
de Saint-Laurent, et qu'il avait promis au ciel, s'il rem- 
portait la victoire , de lui donner un témoignage éclatant 

1 L. Ranke, Les Osmanlis et la monarchie espagnole, page 428* 

2 Don Carlos condamné à mort par son père, page 3100» 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 31 

de sa reconnaissance, il plaça sous l'invocation du glo- 
rieux patron auquel il s'était recommandé le monastère 
de l'Escurial; il servit de demeure à des moines hiérony- 
mites et de mausolée à son père. 

Ce monument dut à sa piété sa création et sa splen- 
deur. Plus tard, un voyageur, visitant ce palais et ce 
monastère, et apprenant de son conducteur le vœu au- 
quel celui-ci devait son origine, dit, après en avoir ad- 
miré l'étendue et la magnificence, qu'il fallait que ce roi 
eût bien peur lorsqu'il fit un si grand vœu *. 

L'empereur Charles-Quint partagea son existence entre 
l'agitation des guerres et celle des voyages; il visitait 
sans cesse ses royaumes. Ceux qu'il avait établis gouver- 
neurs de ses États recevaient de sa bouche les conseils 
de son expérience et exécutaient ses ordres intelligents. 
L'activité dn roi Philippe II fut celle du cabinet et des 
affaires. Hormis les rares exceptions qui signalèrent le 
début de son existence et de son règne , il ne prit point 
une part directe aux guerres, aux négociations , ni même 
aux délibérations de son conseil d'État V Cette inaction 
extérieure n'entraînait point l'engourdissement de ses 
facultés intellectuelles et n'impliquait point son indiffé- 
rence pour les événements. 

Plus que son père peut-être, et malgré cet éloignement 
inné et systématique à la fois de tout contact immédiat 
avec les hommes, il se livrait à l'étude qui conduit à leur 
connaissance. Ses ministres lui vantant un jour la capa- 
cité d'un personnage dont ils voulaient avancer la car- 
rière : « Mais vous ne me dites rien , reprit le roi , de ses 

1 Don CarUm condamné à mort par son père, page 304. 
* L. Ranke, L'Espogne et les Osmanli*. 



32 VIE D'ELISABETH DE \AL01S. 

amourettes 1 . » Inférieur à Charles-Quint par le mouve- 
ment et le goût des armes, Philippe II le surpassait par 
le travail. Toutefois son apathie naturelle et volontaire 
immobilisa son existence pendant les trente-neuf der- 
nières années de sa vie. Il quitta la péninsule pour la 
dernière fois en 1554; il y revint en 1559, après cette 
glorieuse paix de Cateau-Cambrésis , dont qne des consé- 
quences fut son mariage avec Elisabeth de Yalois ; depuis 
lors, jusqu'en 1598, année de son décès, il fit sa rési- 
dence au château de Madrid. « C'est là qu'il contracta 
l'habitude d'un calme tout à fait inébranlable et d'une 
gravité poussée à l'extrême *. » Malgré tout ce qu'aurait 
dû apporter de joies à sa cour et communiquer de charmes 
à son humeur la jeune et charmante princesse qu'il avait 
obtenue pour compagne, il ne quitta guère la ville de 
Madrid, dont il venait de faire la capitale de la monarchie 
espagnole. Seulement il faisait quelques promenades à 
l'Escurial, quelques courses à Aranjuez; nous le rencon- 
trons encore dans les bois à Ségovie, une fois à Lisbonne, 
et du reste toujours chez lui 3 . Ce fut cette torpeur phy- 
sique, si éloignée des exemples de son père, si contraire 
aux goûts de son fils dom Carlos, qui inspira à ce mal- 
heureux prince l'ironie sanglante que ne lui pardonna 
jamais l'implacable Philippe II. « Il se moquoit de son 
père et de ses oisivetés , si bien qu'il fit faire un jour un 
livre de papier blanc , et par moquerie fit mettre en la 
suscription et au commencement dudit livre : Les grands 
voyages du roi don Philippe, et au dedans il y avoit le 

1 Louis Cabrera. 

2 L. Ranke, L'Espagne et les Osmanlis, traduit par M. Haiber, p. \¥ï. 

3 Louis Cabrera. 



VTE D'ELISABETH DE VALOIS. 33 

voyage de Madrid au Pardo de Ségovie, du Pardo à l'Es- 
curial, de l'Escurial à Aranjuès, d'Aranjuès à l'Escurial, 
de l'Escurial au Pardo, du Pardo à Madrid, de Madrid à 
Aranjuès, de Aranjuès à Tolède, de Tolède à Valladolid, 
de Valladolid à Burgos, de Burgos à Madrid , et du Pardo 
à Aranjuès, d'Aranjuès à l'Escurial , de l'Escurial à Ma- 
drid et de là aux cortèsde Mouzon , et ainsi de feuillet en 
feuillet en emplit le livre par telles inscriptions et escri- 
tures ridicules , se moquant ainsi du roi son père et de 
ses voyages, et pounnenades qu'il faisoit en ses maisons 
de plaisance , ce que le roi sut et en vit le livre dont il 
fat fort aigri contre lui ! . » 

Cependant, aux inconvénients de sa nature, de son 
caractère , de ses habitudes, Philippe II joignait d'incon- 
testables et d'éminentes qualités; il pécha par leur excès 
et par leur déviation non moins que par ses défauts réels. 
La religion fut souvent, il est vrai, pour sa politique, un 
masque, un instrument, un manteau; ce n'est pourtant 
point à elle qu'il faut attribuer les cruautés et les crimes 
qu'il commit en son nom. On ne peut nier que sa foi ne 
fût vraie , et peut-être pensa-fi-il la servir par les échafauds 
et par les bôchers qu'il dressa pour son soutien. 

Il s'était bien cru auguste et sublime, tandis qu'il n'était 
que barbare et sanguinaire , en assistant à Valladolid à 
l'un des plus impitoyables auto-da-fé de son règne, pour* 
quoi la même erreur n'aurait-elle pas porté sur tous ses 
actes religieux? et pourquoi voudrait-on voir dans chacun 
d'eux et dans ses pratiques une hypocrisie plutôt qu'une 
illusion. Tout en maudissant la forme odieuse de son zèle , 

1 Brantôme, Vies des hommes illustres et des grands capitaines étran- 
gers. SaintrRéal, Don Carlos. 

3 



34 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

il est difficile de ne pas reconnaître la sincérité de sa foi; 
il en donna successivement des preuves ou puériles ou 
terribles; Ton doit noter en passant que si trop fréquem- 
ment il renouvela ces dernières, ce fut moins par cruauté 
de caractère , que parce qu'il les croyait seulement et 
souverainement efficaces. Il prit le rôle de colonne de 
l'Église, et il finit par croire à la divinité de sa mission; 
« ses sentiments étroits et fanatiques, bien que sincères, 
le mirent hors d'état d'être le réconciliateur du monde 
désuni et divisé 1 . » 

Son application aux affaires fut constante et son apti- 
tude pour chacune d'elles fut extrême ; il s'occupa spé- 
cialement de ses finances, ce qui n'empêcha point la 
dilapidation des trésors de l'Espagne. Il descendait dans 
les moindres détails de l'instruction publique, de l'admi- 
nistration des diocèses, de la conduite des simples parti- 
culiers; il redressait souvent sur chacun de ces sujets 
l'opinion et les rapports de ses ministres et des agents 
auxquels il en avait confié le gouvernement et l'étude. Il 
choisissait avec intelligence les confidents de sa pensée et 
les auxiliaires de ses volontés. Puis, dans un moment 
inattendu et sur le moindre soupçon, il retirait sa con- 
fiance et restreignait sa faveur. 

Il expédia lui-même les affaires les plus critiques de 
Flandres; il travaillait en voyage, et nul monarque, nul 
diplomate, nul ministre de son temps ne connut aussi 
bien que lui son époque. 

Tel fut le grand et redoutable prince auquel, le 
22 juin 1559, les destinées d'Elisabeth de Valois furent 
unies. 

1 L. Ranke, La monarchie espagnole et les O&manlis, page 434. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

éducation d'Elisabeth de valois et de marie stuart. — lettres 
de la reine d'Ecosse a la princesse sa belle -sœur. 



On ne saurait cependant pas abandonner les années de 
l'enfance d'Elisabeth sans rendre à Marie Stuart la place 
et la part qui lui reviennent dans ses joies passagères, 
dans ses études sérieuses, et dans ses tendres affections. 

Avant de devenir sa belle-sœur, elle fut sa compagne 
et son amie, et l'une et l'autre , sous les yeux d'un même 
maître, travaillèrent avec une tendre émulation à déve- 
lopper les germes qu'elles tenaient du ciel et du sang 
dont elles étaient issues. 

Les maisons de Médicis et de Lorraine, auxquelles les 
rattachaient leurs mères, n'avaient rien altéré dans ce 
goût des arts et dans cette ardeur intelligente qu'elles 
tenaient des Valois et des Stuarts. 

M. de Montaiglon a le premier publié et commenté un 
délicieux manuscrit contenant les essais de ces deux prin- 
cesses; il l'appelle justement une véritable perle pour la 
curiosité 1 . 

Il se compose de soixante-quatre thèmes en forme de 
lettres. Deux d'entre elles sont tracées par le précepteur 
de Marie Stuart; toutes les autres, écrites par la reine 
d'Ecosse, s'adressent l'une à Calvin, dont le disciple 
John Knox devait être un jour son persécuteur, deux au 
Dauphin de France, destiné à devenir prochainement son 

i Latin Thèmes of Mary Stuart queen of Scots, edited by Anatole de 
Montaiglon ; London , printed for the Warton club. 

3. 



36 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mari, quelques-unes au duc de Guise son oncle, deux en- 
core à Claude de Valois, sa future belle- sœur. Mais le 
plus grand nombre de ces lettres étaient tracées pour 
l'aimable Elisabeth de Valois : c'est par là seulement que 
cette correspondance appartient à notre sujet; c'est à 
cette seule partie des richesses publiées par M. de Mont- 
aiglon que nous ferons quelques emprunts. Nous ne tou- 
cherons point aux fautes et aux malheurs de cette infor- 
tunée princesse; son amitié d'enfance et de toute sa vie 
pour Elisabeth suffit, à nos yeux, pour la rendre intéres- 
sante. N'ayant point entrepris sa poétique et dramatique 
histoire, nous ne sommes point tenu au récit des actes 
et à l'aveu des vérités en dehors des limites circonscrites 
que nous nous sommes tracées : nombre d'entre eux dé- 
couronneraient peut-être cet auguste front de l'auréole 
que l'infortune et le martyre posent sur la tète de leurs 
victimes. 

Marie Stuart était née, le 8 décembre 1 542, de Jacques, 
roi d'Ecosse , et de Marie de Lorraine , duchesse douai- 
rière de Longueville; âgée de six jours seulement, elle 
perdit son père le \ 4 décembre, et le 22 décembre, Jac- 
ques Hamilton, comte d'Arran, le plus proche héritier de 
la couronne, était donné pour régent au royaume et pour 
tuteur à la jeune reine, malgré les oppositions de la reine 
douairière et de l'archevêque de Saint-André. 

Marie Stuart n'avait pas encore sept mois, lorsqu'un 
traité conclu avec Henri VIII la promit pour femme à 
Edouard, fils de ce prince, et garantit qu'à l'âge de dix- 
sept ans elle serait envoyée en Angleterre. 

Le parlement d'Ecosse frappa ce traité de nullité, et 
François I ir se hâta de renouveler, peu de jours après, les 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 37 

nombreuses alliances qui depuis huit cents ans déjà , di- 
saient quelques auteurs 1 , qui depuis Robert I er tout au 
moins, unissaient la France à l'Ecosse *. 

En 4544, les armées anglaises envahirent ce royaume. 
Cette guerre et cette occupation, rendues plus cruelles 
par les haines religieuses et politiques, devenues presque 
sauvages à force de crimes, et par l'assassinat dont l'ar- 
chevêque de Saint-André fut victime, durèrent deux an- 
nées, La petite reine fut contrainte de chercher un refuge 
dans une tle du lac de Montheith. 

Née presque dans le deuil, nourrie dans la guerre et 
les dangers, sauvée par la fuite, Marie Stuart ne devait 
pas tarder à grandir dans l'exil. 

En 1547, à la mort de Henri VIII, le fils de ce prince, 
devenu Edouard V, monta sur le trône d'Angleterre, et 
la même année , deux mois plus tard , la mort de Fran- 
çois V appelait à la couronne le Dauphin son fils, sous le 
nom de Henri II. 

Le duc de Sommerset, déclaré protecteur du royaume, 
s'efforça de s'emparer par la force de la jeune reine 
d'Ecosse, et ses tentatives n'aboutirent qu'à une victoire 
et à des ravages inutiles dans leurs résultats. La diplo- 
matie qu'en 1548 il substitua à la violence pour obtenir 
la princesse, qu'il n'avait pas pu enlever, échoua devant 
l'opposition du peuple et des lords écossais. 

C'est alors que pour donner à Marie Stuart un état 
digne de sa naissance, et pour assurer à l'Ecosse la paix 
qu'une grande et forte alliance pouvait seule lui procurer, 
les trois états du royaume, réunis à Addington, ratifièrent 

1 M. Cheruel , Marie Stuart et Catherine de Médicis , page 4 . 
* Prince Lahanoff, Lettres de Marie Stuart, tome I, page 2. 



38 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

le mariage entre Marie Stuart et le Dauphin, fils de 
Henri II, que les lords écossais avaient proposé. 

Jacques Hamilton, comte d'Arran, régent du royaume, 
tuteur de Marie Stuart, cousin de cette princesse, fut 
créé duc de Châtellerault par le roi de France, en recon- 
naissance de cette négociation bien conduite. 

Il eût manqué quelque chose à la prochaine Dauphine, 
à la future reine de France , si son éducation n'avait pas 
été faite dans cette cour, qu'elle devait embellir, et sous 
l'inspiration de ces mai très habiles que François I er avait 
appelés et réunis à Paris. 

C'est sous les yeux de Henri II que devait se déve- 
lopper son goût pour les lettres. Une flotte et une armée 
françaises furent, pour ainsi dire, la conquérir en Ecosse, 
où la rivalité anglaise la disputait à la France. Elle fut 
embarquée sous les auspices de Montalembert d'Essé, 
de Villegagnon, de Dessoles et de Brézé, dont le courage 
et les talents s'unirent avec succès pour cette noble 
mission. 

Le 13 août 4548 Marie Stuart entrait dans le port de 
Brest, et conduite à Saint-Germain en Laye, elle était 
aussitôt fiancée au jeune Dauphin. - 

Elle avait presque six ans; le jeune prince, qui devint 
son époux en 1 558 , et qui monta sur le trône sous le 
nom de François II en 1 559, était alors âgé de quatre ans 
seulement. 

C'est à dater de cette époque que pendant dix années 
d'enfance ou de première jeunesse, dix-huit mois de ma- 
riage et un an et deux mois de règne, Marie Stuart ap- 
partient en quelque sorte à l'histoire d'Elisabeth. 

Du reste, ce séjour de la reine d'Ecosse en France ne 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 39 

la mêle pas à de bien graves événements; quelquefois 
irrévérencieuse envers Catherine de Médicis, sa belle-mère, 
elle excita son mécontentement et presque sa haine : elle 
avait osé la traiter de fille de marchand x , ajoutant à cette 
injure qu'elle ne serait jamais rien autre chose. 

Le sentiment qu'elle provoqua par ces imprudences, et 
qu'elle entretint sans doute par d'autres colères, mêlé 
aux espérances ambitieuses que les Guise avaient fon- 
dées sur elle, furent la cause de son départ de France. 
Mais les travaux de la jeune et charmante écolière ont 
seuls trait à l'histoire que nous avons entreprise; ils exci- 
taient l'émulation d'Elisabeth de Valois; ils lui étaient 
dédiés; ils semblent accomplis sous les auspices d'un 
même professeur; enfin, selon l'opinion de l'érudit com- 
mentateur des lettres de Marie Stuart 8 , celles en bien 
grand nombre qu'elle avait adressées à Elisabeth, et qui 
lui avaient été proposées comme matières de thèmes, de- 
vaient ensuite servir de version à cette jeune princesse sa 
belle-sœur et son amie. Tels sont nos droits à la consé- 
cration d'un tel souvenir. 

Les dates de ces lettres sont rares, et cependant en 
recueillant le petit nombre de celles qui sont données, on 
voit que cette occupation employa durant sept mois la 
vie des jeunes princesses, de juillet 1554 au 1 er janvier 
suivant \ 

La naïveté du style français, et quelquefois l'imperfec- 
tion de la traduction latine, ne laissent point de doute 

1 M. Cberuel, Marie Sluart et Catherine de Médicis, page 46. Lettres 
du cardinal Saint- Croix, nonce du pape en France. 

* Latin Thème* of Marie Stuart, edited by Anatole de Montaiglon, 
prélace, page xiv. 

• Latin Thèmes of Marie Stuart, verso, pages x\ et xvi. 



&o 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



sur la grande part que les augustes élèves prenaient 
elles-mêmes à ce travail; elles peuvent éviter le soupçon 
des corrections du maître; leur tournure et leur forme 
doivent, ce ndus semble , être attribuées entièrement à la 
jeune princesse. Le genre de ces compositions , dans les- 
quelles l'antiquité est si souvent invoquée , dans lesquelles 
aussi se mêlent les pensées de Ja religion et les inventions 
de la fable, indique l'esprit et le caractère du temps '. 

Nous n'abuserons pas des richesses que nous avons 
entre les mains; quelques lettres seulement donneront 
l'idée de ce travail naïf et de cette correspondance en- 
fantine des deux jeunes princesses. 



Puisque les muses (comme toutes 
autres choses) prennent leur com- 
mencement de Dieu, il est raison- 
nable que pour bien faire l'œuvre 
que je commence, mon entrée soit 
de par lui , et que tout mon en- 
tendement implore son aide et sa 
grâce très-sainte. 

A Reims. 

2. 
Ce n'est pas assez au commen- 
cement de tes études, ma sœur 
très-aimée , de demander l'aide de 
Dieu ; mais il faut que de toutes 
tesforces tu travailles; car, inamie, 
les anciens ont dit que les dieux ne 



1. 
Quum musse (ut cetera om- 
nia) principium a Deo accipiunt 
aequum est, ut bene faciam in 
ea re quain aggredior, meuspri- 
mus auditus est per eum, meus- 
que animas imploret auxilium 
et gratiam Domini sancti. 



2. 

Maria Scotorum regina Elisa- 
beth sorori S. p. d. '. 

Non est satis in principio 
tuorum studiorum a Deo petere 
auxilium , sed ipse vult ut totis 
viribus labores; nam, arnica 



1 Latin Thèmes of Marie Stuart, verso, page x. 

2 II est à peine utile de rappeler ici que ces trois initiales signifient : 
Salutem plurimam dicit. . 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



41 



donnent leurs biens aux oisifs, mais 
les vendent par les labeurs. 

Adieu, et m'aime autant que je 
t'aime. 

A Reims. 

3. 
Je vous écrivois hier, ma sœur, 
que vertu vient de l'étude des 
bonnes lettres : et pour ce à nous 
princesses, sont-elles plus néces- 
saires qu'aux autres ; car tout aussi 
qu'un prince surmonte ses sujets 
en richesses, en puissance, en au- 
torité et en commandement; ainsi 
doit être entre tous le plus grand 
en prudence, en conseil, et bonté 
et grâce, et toute sorte de vertus, 
par quoi les Égyptiens ont peint 
uo œil au sceptre des rois, et 
disoient que nulle vertu n'est mieux 
céante à un prince que prudence. 
A Reims. 



Puis donc qu'un prince doit sur- 
monter ses sujets, non en voluptés 
et délices, mais en sens, en tem- 
pérance et en prudence, et que 
son devoir et office est de préférer 
les utilités de la république aux 
siennes; il faut, ma sœur, que 
mettions peine d'être bien sages, 
et que ne laissions aller un seul 
jour sans apprendre quelque chose 
à l'exemple d' Appelles peintre, qui 
en son art, a été de si grande dili- 



summa mea et soror, antiqui 
dixerunt , Deos non dare bona 
sua otiosis, sed ea vendere la- 
boribus. 

Bene vale et me ut amo te 
ama. 

3. 
! M. R. S. El. sorori optimae 
I S. p. d. 

! Scribebam heri, dilectissima 
. soror, quod virtus venit de stu- 
dio bonarum litterarum, quare 
eadem sunt magis necessaria 
! nobisprincipibusquamprivatis, 
I nam ut princeps subditis suis 
. vult antecellere divitiis, potes- 
tate, autoritate et imperio, sic 
1 débet inter omnes excellere 
I prudentia , consilio, bonitate, 
gratia et omni génère virtutis. 
' Qua de re hyeroglifica JEgyp- 
. torum notaverunt oculum in 
sceptro regum ; dicebant enim 
ntfllam virtutem magis princi- 
pem decere quam prudentiam. 

h. 

M. R. S. El. S. S. p. d. 

Quum igitur princeps débet 
antecellere privatis non volup- 
tatibus deliciisve, sed sensu, 
temperantia et prudentia, et 
summum officium anteponere 
utilitates reipublicae suis, opus 
est (soror arnica carissima), nos 
dare operam, ut sapiamus, 
exemplo Appellis pictoris, qui 
tanta fuit in arte sua diligentia, 
ut nullus preteriret dies in quo 



42 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



gence pour ne laisser passer un 
jour seul, auquel de son pinceau 
ne tirât quelque ligne. 
Adieu, et m'aime toujours bien. 
A Reims. 



Je ne me puis assez m'ébahir de 
quoi , sur les fautes d'autrui nous 
sommesplusclairvoyants qu'Argus, 
qui avoit cent yeux ; mais pour voir 
et corriger les nôtres, nous sommes 
plus aveugles que la taupe, c'est 
de quoi se moque Ésope , qui dit 
qu'en la besace de devant nous 
portons les vices d'autrui , et en 
celle que pend derrière , nous met- 
tons les nôtres; ne faisons ainsi, 
ma sœur, car celui qui veut parler 
d'autrui doit être sans culpe. 
A Compiègne, ce 26 juillet. 

6. 

Hier, je lisois une fable en Ésope, 
autant profitable que plaisante. La 
fourmi en temps d'hiver, faisoit 
bonne chère du blé qu'elle avoit 
amassé en été, quand la cigale 
ayant grand faim vint à elle pour 
lui demander à manger; mais la 
fourmi lui dit : Que faisois-tu en 
été? Je chantois, dit-elle. Si tu 
chantois en été, répondit la fourmi , 
saute maintenant en hiver. 

La fable signifie , ma sœur, que 
pendant que nous sommes jeunes 
devons mettre peine d'apprendre 
des lettres et des vertus pour nous 
conduire en vieillesse. 



non opère lineam aliquam pe- 
nicillo duxcisset. 
Vale, et me ama ut soles. 



5. 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Non possum satismirari quod 

lenius oculatiores in errores 

alienos quam Argus, qui habe- 

bat centum oculos; sed ut vi- 

deamus et emendemus nostros 

sumus caeciores talpa, qua de re 

jEsopus videbat et dicebat nos 

ferre aliéna vitia in mantica 

quae dependet ad pectus, et in 

alia quae ad tergum ponemus 

nostra, ne ita faciamus, soror 

dilectissima, nam qui de aliis 

vult loqui débet esse sine culpa. 

Vale. 

6 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Legebam heri apud iEsopum 
fabulam non minus utilem quam 
urbanam. Formica hiemelacute 
vivebat tritico quod colligerat 
aestate, quando cicada laborans 
famé venit ad illam, et pete- 
bat cibum. Sed formica dixit : 
quid faciebas aestate? Gantabam, 
dixit. Si tu canebas aestate, 
hyeme salta. 

Fabula significat (carissima 
soror) nos debere (dum juvenes 
sumus) dare. 

(La fin manque à cette lettre.) 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



43 



Adieu , et m'aime autant que tu 
pourras; tu pourras autant que tu 
voudras. 

A Compiègne, ce 26 juillet. 

7. 
J'ai entendu par notre maître, 
ma sœur mignonne, que mainte- 
nant vous étudiez fort bien, de 
quoi je suis très-joyeuse, et vous 
prie de continuer comme pour le 
phis grand bien que sauriez avoir 
en ce monde ; car ce que nous a 
donné nature est de peu de durée, 
et le redemandera en vieillesse , ou 
plus tôt ce que nous a prêté for- 
lune elle nous rotera aussi ; mais 
ce que vertu (laquelle procède des 
bonnes lettres) nous donne est 
immortel, et le garderons-nous à 
jamais. 

A Compiègne, ce 25 juillet 

8. 
Caton disent, ma sœur, que l'en- 
tendement d'un chacun est sem- 
blable au fer, lequel tant plus est 
manié de tant plus reluit; mais 
quand on le laisse en repos, il 
devient rouillé. Ce que témoignoit 
bien Cicéron au livre des Orateurs 
illustres, quand il dit que tous les 
jours, ou il écrivoit quelque chose, 
ou il déclamoit en grec ou en latin, 
et davantage, croyez, ma sœur, 
qu'oisiveté est la mère de tous 
vices, par quoi il nous faut à toutes 
heures exercer notre esprit en 
érudition ou en vertu, car l'exer- 



M. S. R. El. S. S. p. d. 

Àudivi a nostro preceptore , 
soror carissima , te studere op- 
time, ex quo gaudeo, et te de- 
precor ut sic pergas. Nam est 
excellentissimum bonum quod 
poses (sic) habere, quod enim 
natura dédit priscum durât, et 
repetet in senectute, vel prius. 
Quod natura dédit fortuna de- 
ponet etiam. Sed quod virtus 
quae procedit a bonarum litte- 
rarum donat, est immortale et 
nostrum erit. 

Vaie. 



8. 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Cato ingenium uniuscujusque 
dicebat , soror, ferro esse simile 
quod usu splendescit at in otio 
rubigine obducetur, id quod 
Cicero testatur in libro de clans 
Oratoribus, quando dixit se sin- 
gulis diebus scribere aliquid vel 
declamare graece vel latine, pre- 
terea crede mihi soror, otium 
esse matrem omnium vitiorum, 
quapropter opus est omnibus 
horis exercere ingenium nos- 
J trumeruditionevelvirtute,nam 
exercere rébus vanis aut flagi- 



kk 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



cer en choses vaines et méchantes, 
ce n'est l'exercer, mais le cor- 
rompre. 

A Compiègne, ce 28 juillet 

9. 

Ce n'est pas sans cause, mes 
sœurs très-aimées, que la reine 
nous commandoit hier de faire ce 
que nous diront nos gouvernantes ; 
car Gicéron dit tout au commence- 
ment du second livre des Lois, que 
celui qui sait bien commander a 
autrefois obéi, et que quiconque 
modestement obéit, est digne de 
commander. 

Une fois, Plutarque, auteur digne 
de foi, a dit que les vertus s'ap- 
prennent par des préceptes aussi 
bien que les arts et voici un de ses 
arguments : Les hommes appren- 
nent à chanter, à sauter, les lettres 
aussi, à labourer la terre, à se 
tenir à cheval , à se chausser, à se 
vêtir, à faire cuisine, et penserons 
que vaincre ses affections, com- 
mander en une république (chose 
entre toutes très-difficile), bien 
conduire une armée , mener bonne 
vie, penserons-nous, dis-je, que 
cela advienne par fortune; ne le 
croyons point, mais apprenons, 
obéissons maintenant, afin de 
savoir commander quand serons 

venues en âge. 

29 juillet. 

10. 
Pour quelques vertus, savoir ou 



tiosis, hoc non exercere sed 
est corrompere. 

Vale. 2 cal. augusti. 



9. 

M. S. R. El. et Claudia soro- 
ribus S. p. d. 

Non abs re (suavissimae so- 
rores) regina jubebatheri nobis 
facere id quod gubernatrices 
dicent, nam Gicero sic ait in 
principio secundi librî de Legi- 
bus : « Ille qui bene scit impe- 
rare aliquando obedivit, et qui 
modeste obedit est dignus im- 
perare aliquando. » 

Plutarchus autor locuples ait , 
virtutes discendas esse precep- 
tis ut alias artes et utitur illo 
argumenta : Homines discunt, 
cantare, saltare, litteras, colère 
terram, equo insidere, calcari, 
vestiri , et coquere ; et nos cre- 
demus vincere voluptates im- 
perare reipublicae (qua res in- 
teromnesdifficillimaest) duxere 
exercitum, instituera vitam, cre- 
demus, inquam, sic ad venire for- 
tuite ? Ne hoc credamus, sed dis- 
camus, obediamus hoc tempore, 
ut sciamus imperare cum per- 
venerimusadmajorem aetatem. 
Bene valete, 3 cal. augusti. 



10. 
M. S. R. Claudio Quarlocoio 



autre grâce que tu aies, ne t'en | condiscipulo S. p. d 



VIE D ELISABETH DE VALOIS. 



45 



glorifie point, mais plutost donnes 
en louange à Dieu, qui seul est 
cause de ce bien. Ne te moque de 
personne, mais pense que ce qui 
advient à un, U peut advenir à 
chacun ; et comme je te l'ai déjà 
dit, rends grâce à Dieu de quoi il 
t'a mis hors de tel pauvre sort, et 
prie que cette chose ne t'ad vienne, 
et aide à l'affligé si tu peux, car 
si tu es miséricordieux aux autres 
hommes « tu obtiendras miséri- 
corde de Dieu» auquel je prie vou- 
loir favoriser à toutes tes entre- 
prises. 

1" jour d'août. 



11. 

Le meilleur héritage qui peut 
être délaissé aux enfants des bons 
parents , c'est la voie de vertu et 
la connoissance de plusieurs arts 
et sciences, lesquelles choses» selon 
la sentence de Cicéron, valent 
mieux que le plus riche patrimoine, 
par quoi je ne saurois assez louer 
la prudence du roi et de la reine, 
qu'ils veulent que notre jeune âge 
soit imbu et de bonnes mœurs et 
de lettres» suivant l'opinion de 
plusieurs sages» qui n'ont tant 
estimé bien naistre» que bien être 
institué , dont mes sœurs , de notre 
côté, faisons notre devoir» 
A Comptègne, 7* jour d'août 



Quibuscumque virtutibus sa- 
pientia , eruditione , et aliis gra- 
tiis praeditus sis, ne gloriare, 
sed potius da gloriam Deo» qui 
solus causa est tanti boni. 

Neminem invideto, sed puta 
quod evenit posse accidere 
omnibus, et ut jam dixi tihi, 
âge gratias Deo omnipotenti 
quod te posuerit extra sortem 
tam miseram et precare ut talis 
res non tibi eveniat. Subveni 
afîticto si possis» nam si tu f ueris 
misericors aliis consequens mi- 
sericordiam Deo (sic pro a Deo) 
quem deprecor ut faveat omni- 
bus tuis caeptis. 

Vale. 

11. 

M.S.R.El.etCl.Sor.S.p.d. 

Optima hereditas quae potest 
relinqui liberis à bonis paren- 
tibus est via virtutis, cognitio 
plurimumartiumatque sciencia. 
Que res (ut senteutia Ciceronis 
testatur) est melius omni patri- 
monio, unde non possum satis 
laudareprudentiamregisreginae 
que nostre qui volunt hanc nos- 
tram rudem aetatem imbui bo- 
nis moribus et litteris : sequenti 
opinionem plurimorum hotni- 
num sapientium qui praeclarius 
duxerunt bene institui quam 
bene nascû Quam quantum ad 
nos attinet fungamur nostro 
officiOi 

Valete* 



46 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



12. 

Pour ce que la vraie amitié de 
laquelle je vous aime plus que 
moi-même, me commande que 
tout le bien qu'aurai jamais , sera 
commun entre nous , ma sœur, je 
vous veuille bien faire participante 
d'une belle similitude que je lus 
hier en Plutarque. 

Tout ainsi, dit-il, que qui em- 
poisonne une fontaine publique, 
de laquelle chacun boit, n'est 
digne d'un seul supplice ; ainsi est 
très- malheureux et méchant qui 
gâte l'esprit d'un prince, et qui 
lui envoyé ses mauvaises opinions 
qui redonderont à la perte de tant 
de peuple , par quoi , ma sœur, il 
nous faut ouïr et obéir à ceux qui 
nous remontrent. 

De Gompiègne, 8 d'août. 

13. 
C'est pour vous inciter à lire 
Plutarque, ma mie et ma bonne 
sœur, que si souvent en mes épî- 
tres je fais mention de lui, car 
c'est un philosophe digne de la 
leçon d'un prince, mais oyez qu'il 
ajoute au propos que je vous tenois 
hier ; si , dit-il , celui qui gâte et 
qui contrefait la monnoie du prince 
est puni, combien est plus digne 
de supplice, qui corrompt l'enten- 
dement d'icelui? Car, ma sœur, 
quels sont les princes en la répu- 
blique, disoit Platon, tels ont 
accoutumé d'être les citoyens , et 



12. 

M. S. R. El. Sor. S. p. d. 

Quum vera amicitia qua te 
ante me amo, soror, imperet 
mihi ut omne bonum quod un- 
quam habebo sit inter nos com- 
mune, volo te facere participem 
pulcherrimae similitudinis quam 
heri legebam apud Plutarchum. 

Nam inquit ille : Quemadmo- 
dum qui inûcit veneno fontem 
publicum de quo omnes bibunt, 
non est dignus solo supplicio, 
ita ille est infelicissimus , et no- 
centissimus qui inficit animum 
principis, et qui non emendat 
malas opiniones quae redundent 
in perniciem multorum , quare 
soror oportet nos obedire eis 
qui nos corripiant. 



13. 

M. R. S. El. Sor. S. p. d. 

Quum tam saepe facio men- 
tionem Plutarchi, arnica et sua- 
vis mea soror, in meis epistolis, 
hoc facio , ut ad hune legendum 
te incitem, nam est philosophus 
dignus lectione principis. Sed 
audi quomodo perfleit proposi- 
tum quod heri scribebam ad 
te, si is qui viciât monetam 
principis punitur, quantopere 
ille est dignus supplicio qui cor- 
rumpit ingenium ejus. Profecte 
quales sunt principes in repu- 
blica, dicebat Plato, taies soient 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



47 



pensoient ces républiques être 
bien heureuses, qui étaient gou- 
vernées par princes et doctes et 



De Compiègne, 9 d'août. 



14. 

La vraie grandeur et excellence 
du prince, ma très-aimée sœur, 
n'est en dignité, en or, en pour- 
pre, en pierreries et autres pompes 
de fortune; mais en prudence, en 
vertu, en sapience et en savoir. 
Et d'autant que le prince veut être 
différent à son peuple, d'habit et 
de façon de vivre, d'autant doit-il 
être éloigné des folles opinions du 
vulgaire. 

Adieu» et m'aimez autant que 
vous pourrez. 

10 août. 

15. 

Pour toujours, selon ma cou- 
tume, vous faire participante de 
mes bonnes leçons, je vous veux 
bien dire comme j'apprenois avant 
hier que le prince ne doit vanter 
les armes et autres enseignes de 
noblesse qu'il a de ses parents, 
mais plutost doit suivre et exprimer 
les vertus et bonnes mœurs d'iceux, 
car, ma sœur, la vraie noblesse, 
c'est vertu, et le second point que 
doit avoir le prince , c'est qu'il soit 
instruit de la connoissance des arts 
et des sciences. 

Le tiers et qui est le moindre qui 
soit orné des peintures et armes 
de ses prédécesseurs , et de cettui 



esse cives, et respublicas feli- 
cissimas putabat si a doctis et 
sapientibus principibus rege- 
rentur. 

Vale. 

14. 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Vera principis majestas non 
est in amplitudine, in dignitate, 
auro, purpura, gemmis et aliis 
pompis fortunae; sed in pru- 
dentia, sapientia et érudition e; 
verum quantopere principis vult 



abesse a sordidis opinionibus, 
! et stulticiis vulgi. . 
i Vale et me ama quantum 
I poteris. 



15. 

M. R. S. El. Sor. S. p. d. 

Ut semper more meo faciam 
te participem lectionum mea- 
rum, erudicebamnudiustertius 
quod princeps non débet jactare 
stemata et imagines nobilitatis 
quae habet a suis parentibus; 
sed potius débet sequi et expri- 
mere virtutes et bonos mores 
illorum. Nam vera nobilitas est 
virtus, enim débet inslructus 
esse princeps cognitione disci- 
plinarum. Et quod minus est, 
ornatus picturis et stemmatibus 
majorum quibus, soror, satis 
sumus ornatae. 

Vale. 



48 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



nous sommes assez ornés, effor- 
çons-nous donc d'avoir le premier. 
Adieu, de Compiègne, 13 d'août. 



16. 

Je lisois aujourd'hui, ma sœur, 
que Caton appeloit les princes, 
gardes de la république , et dit qu'il 
faut qu'ils soyent à leur pays ce 
que les chiens sont aux troupeaux, 
et appelle le prince cruel et tyran 
lion. Saint Paul parlant de Néron , 
l'appeloit ainsi : Je suis, disoit-il , 
délivré de la bouche du lion. Le 
sage Salomon a semblablement 
aussi dépeint le prince tyran, di- 
sant, le prince mauvais sur son 
pauvre peuple est un lion rugis- 
sant et un ours affamé. Apprenons 
donc maintenant les vertus, ma 
sœur, lesquelles nous rendront 
chiens fidèles à nos troupeaux, et 
non loups, ni ours , ni lions. Mon 
maître m'a dit que vous vous trou- 
vez mal, je vous irai tantôt voir, 
cependant je vous dis adieu. 

U d'août. 



Si en notre jeune âge, ma sœur, 
nous apprenons les vertus ainsi 
que je vous écrivois hier, le peu- 
ple ne nous appellera jamais loups 
ni ours, ni lions ♦ mais nous hono- 
rera et aimera comme les enfants 



16. 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Legebam hodie, soror, quod 
Plato appellabat principes cus- 
todes reipublicae dicens eos 
oportere patriae esse quid canis 
gregi ; quod si canes vertuntur 
in lupos, quid sperandum est 
gregi ? Tum vocat principem 
crudelem et tyrannum leonem. 
Divus Paulus loquens de Ne- 
rone ita etiam appellabat : Libe- 
ratus sum, dixit, de or© leonis. 
Sapiens ille Salomon adhuc mo- 
dum depinxit tyrannum prin- 
cipem ; impius princeps, inqsrit, 
super pauperem populum est 
leo rugiens, et ursus esuriens. 
Nunc igitur discamus, soror, vir- 
tutes omnes, quae nos efficient 
canes fidèles nostris gregibus , 
non lupos, non ursos, neque 
leones. 

Preceptor meus dixit mihi te 
laborare ventre, ego statim te 
videam. Cura intérim ut bene 
valeas. 

il. 

M* S» R. El. Sor. S. p. d. 

Si in hac nostra juveni ae- 
tate didiscerimus virtutem ut 
beri dicebam, ndnquam popu- 
lus nos appellabit topos, ursos 
neque leones, sed nos amabit, 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



49 



ont coutume aimer les pères et 
mères. Le propre d'un bon prince 
est de ne blesser personne, pro- 
fiter à tous maniement aux siens, 
et que cette voix tyrannique soit 
loin de son entendement: Je le 
veux ainsi , je le commande ainsi , 
et pour toute raison ma volonté soit ; 
car, ma sœur, cette voix est vraie 
qui jà est allée en proverbe; ils 
baient quand ils craignent. Adieu. 
Ce 17 août, à Compiègne. 

18. 

Vous ébahissez, ma sœur, pour- 
quoi je sortis hier de la chambre 
de la reine, vu qu'il étoit dimanche 
pour aller en mon étude. 

Crois que depuis deux jours je 
lis un colloque d'Érasme, qu'il 
appelle diluculum, tant beau , tant 
joyeux, et tant utile que rien plus. 
Eh Dieu! comme il tance ceux qui 
dorment si tard et font si peu de 
cas de perdre le temps, qui, entre 
toutes choses, est la plus pré- 
cieuse. Davantage, le latin y est 
si facile et si élégant, qu'il n'est 
possible d'être plus poli; je le 
vous expliquerai aujourd'hui si 
j'ai loisir. 

Adieu , ce 20 août. 



19. 
Quand hier au soir mon maître 
vous prioit de reprendre votre 
?œur, de quoi elle vouloit boire se 



et colet ut pueri soient amare 
parentes; proprium boni prin- 
cipis est ledere neminem, omni- 
bus esse presentem sicut suis. 
Denique vox illa tyrannica absit 
ab animo principis : 

Sic volo, sic jubeo, sit pro 
ratione voluntas. 

Est enim ista vox vera quae 
jam abiit in proverbium : ode- 
runt dum metuent. 

Bene vale, suavissima soror. 

18. 

M. R. S. El. S. S. p. d. 

Miraris, soror, cur egressa 
sum heri cubiculo regina», quum 
esset dominica dies, ut disce- 
derem in musaeolum meum; 
crede mihi lego adhuc duobus 
diebus dialogea Erasmi quem 
diluculum appellat, certcadeo 
pulcherrimum, adeo letum et 
utilem, ut nihil supra. Proh 
Jupiter ! ut animadvertit in eos 
qui dormiunt in tantam lucem 
non curantes perdere tempus 
quodinrepraeciosissimapraecio- 
sissimum est. Preterea sermo 
latinus adeo purus et elegans 
est ut politior esse non possit. 
Explicabo tibi hodie, si venerit 
per otium. Vale. 

20 august. 

19. 
M. R. S. El. Sor. S. p. d. 
Quum heri sero, meus pre- 
ceptor te deprecabatur ut re- 

4 



50 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



voulant mettre au lit, vous lui 
répondîtes que vous-même vouliez 
boire aussi ; voyez donc , ma sœur, 
quelles nous devons être, qui 
sommes l'exemple du peuple, et 
comme oserons-nous reprendre 
les autres si nous-mêmes ne som- 
mes sans faute. Il faut qu'un bon 
prince vive de telle sorte , que les 
plus grands et les plus petits pren- 
nent exemple de ses vertus, qui 
fasse qu'en sa maison il ne puisse 
être repris de personne, et que 
dehors ne soit vu que faisant et 
pensant chose pour l'utilité publi- 
que, il doit avoir grande cure que 
sa parole ne sente rien que vertu, 
soyons donc du tout adonnées aux 
bonnes lettres, ma sœur, et il en 
prendra bien à nous et à nos sujets. 

Adieu, de Compiègne, 25 août 
1554. 



20. 
J'ai entendu , ma sœur, qu'hier 
à votre leçon vous fûtes opiniâtre, 
vous avez promis de ne le plus 
être; je vous prie, laissez cette 
coutume et pensez que quand la 
princesse prend le livre entre ses 
mains, elle le doit prendre non 
pour se délecter seulement, mais 
pour s'en retourner meilleure de 
la leçon. Et la plus grande partie 
de la bonté est vouloir le bien 
être fait; que si vous le voulez, 
certainement le pouvez, et afin 



prehenderes sororem tuam, 
quod vellet bibere volens des- 
cendes cubitum, respondisti te 
non audere, quia ipsa volebas 
potare, vide ergo, soror, quales 
nos debemus esse quae sumus 
exemplum populo, quomodo 
igitur audebimus alios emen- 
dare nisi sine errore fuerimus. 
Oportet bonum principem vive- 
re ad hune modum ut majores 
et minores omnes ab eo capere 
possint exemplum virtutis, si 
faciat domi ut a nemine possit 
reprehendi, et non videatur 
foris, nisi faciens vel cogitans 
publicam utilitatem cum débet 
curare maxime ut sermo illius 
nihil sapiat nisi virtutem id 
quod non potest fieri sine doc- 
trina, simus ergo omnino de- 
ditae bonis litteris, soror, et 
praeclare nobiscum, et subditis 
agetur. 

Vale. 

20. 

M. S. R. El. S. S. p. d. 

Soror, quod heri in tua 

lectione fuisti pertinax promi- 
sisse non amplius esse, te depre- 
cor ut relinquas istam con- 
suetudinem, et cogites quod 
quum princeps accepit librum, 
débet non solum ut delecte- 
tur sed ut discedat melior a lec- 
tione , et major pars bonitatis 
est velle bonum fieri, quod si tu 
vis certe potes. Dum ut statim 
babeas animum principe dig- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



5! 



que bientôt ayez l'esprit digne de 
princesse, pensez que ceux qui 
vous reprennent et admonestent 
librement, sont ceux qui vous 
aiment le plus. Pourquoi accoutu- 
mez-vous à ceux-là et les aimez 



A Villiers-CoUerets, 8 de sep* 
tetnbre. 

21. 

Afin que vous puissiez répondre 
à ces beaux de viseurs, qui disoient 
bier que c'est affaire aux femmes 
à ne rien savoir : je vous veux 
bien dire, ma sœur, qu'une femme 
de votre nom a été si savante qu'elle 
leur eût bien répondu si elle y 
eût été. 

C'est Elisabeth, abbesse d'Alle- 
magne, laquelle a écrit beaucoup 
de belles oraisons aux sœurs de 
son couvent, et une œuvre des 
chemins par lesquels on va à Dieu. 
Thémistocles, sœur de Pythagore, 
étoit si docte , qu'en plusieurs lieux 
il a usé des opinions d'icelle, et 
afin que vous ayez de quoi satis- 
faire à tels messieurs, je vous 
en apprendrai un grand nombre 
d'autres. 

Adieu, et celle qui vous aime, 
ma sœur, aimez-la beaucoup aussi. 

A Villiers-Cotterets, 10 de sep- 



Detenez ce que je vous ai écrit 
de toutes ces femmes, ma sœur, 
et à leur exemple , mettons peine 
d'apprendre les bonnes lettres, 



nom , cogita illos qui recognos- 
cunt et emendant errata tua et 
libère te docent esse qui te plu- 
rimum amant, quare et illos 
assuesce amare. 

Vale. 



21. 

M. S. R. El. Sor. S. p. cL 

Ut possis respondere bellis 
istis blateronibus qui heri dice- 
bant esse faminarum nihil sa- 
père : volo te discere, soror, 
feminam tui nominis adeo sa- 
pientem fuisse ut bene res- 
pondisset iilîs si adfuisset. Est 
Elisabeth abatissa Germanica 
quae scripsit plures orationes ad 
sorores sui convenais et opus 
de eis quibus itur ad superos. 

Themistoclea soror Pytha- 
gorae ita docta erat, ut pluribus 
in locis usus sit illius opinio- 
nibus. Et ut habeas, unde sa- 
tisfacias eis hominibus te do- 
cebo magnum aliarum nume- 
rum. 

Vale et illam que te plurimum 
amat, soror ama. 

Vale iterum. 10 septembre. 



Manda mémorise id quod ad 

te scripsi ex istis omnibus fe- 

minis, et exempla (pro exemplo) 

illarum demus operamut disca- 

4. 



52 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



lesquelles ainsi comme elles nous 
rendront immortelles à jamais. 



22. 

11 ne nous faut perdre le courage, 
ma sœur, si la vertu et le savoir 
sont longs à apprendre sur toutes 
choses qui sont faites si tôt, tôt 
elles périssent aussi. 

Agatharchus, peintre, se van- 
toit de peindre légèrement, et que 
Zeuxis restoit trop longtemps sur 
l'œuvre ; mais Zeuxis, répondit : Je 
mets longtemps à peindre, et je 
peins pour jamais ; les choses sitôt 
nées périssent bien soudainement, 
et celles qui sont longtemps élabo- 
rées durent un long âge. La bette 
croît bientôt, et le buis petit à 
petit; regardez ma sœur, lequel 
dure plus. Prenez donc courage, 
ma joie, la vertu est éternelle. 

Saint-Germain , le 24 novembre 
1554. 



mus bonas litteras, quae ita ut 
illas nos reddent immortales. 
Vale. 

22. 
M. S. R. El. S. S. p. d. 

Non oportet nos despondere 
anima, soror, si virtus et eru- 
ditio discantur cum longo tem- 
pore , nam ea omnia quae cito 
fiunt cito etiam pereunt. 

Agatharchus, pictor, sese jac- 
tabat de celeritate pingendi , 
quodZeuxisimmorabaturoperi; 
at Zeuxis respondit : diu pingo, 
sed pingo aeternitati; res tam 
subito natae pereunt cito ; et illa 
quae diu sunt elaborata durant 
per longam aetatem. Beta statim 
crescit, et buxus paulatim ; vide, 
soror, utrum plus durât? Sis 
animo forti , mea voluptas, uni- 
ca virtus aeterna manebit. Apud 
Sanc.-German., 24 novembre. 
Vale. 



Nous arrêterons ici nos citations, et nous ne reprodui- 
rons que la conclusion presque . enfantine de quelques 
autres thèmes; ils se terminent tous ou par quelque nou- 
velle intime, ou par l'expression d'une tendresse de 
sœur. La série qu'ouvre la dernière lettre que nous avons 
donnée poursuit la nomenclature des femmes de l'anti- 
quité illustres par leur science. Quinze lettres sont con- 
sacrées à la célébration de leur mémoire pour l'émulation 
d'Elisabeth. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 



53 



C'est aujourd'hui la fête de la 
Sainte-Croix, en laquelle pour 
notre salut a pendu l'éternel Jé- 
sas-Christ, Fils du Dieu éternel : 
je vais au parc pour un petit ré- 
créer mon entendement, qui est 
cause que je fais ici un. 



Ma lettre ne sera plus longue, 
ma chère sœur, parce que n'êtes 
encore assez bien guérie. Si je ne 
vous fus hier voir, le médecin en 
est cause, qui ne le voulut, pour 
ce qu'avez pris médecine. 

18 septembre. 

Je ne vous en nommerai d'au- 
tres pour le présent, pour ce qu'il 
faut que j'aille voir le roi , qui prit 
au soir des pilulles; je n'eus loisir 
de vous visiter hier. Je vous prie, 
ma sœur, de me pardonner. 

20 septembre. 



La reine m'a défendu de vous 
aller voir, pour ce qu'elle pense 
que vous avez la rougeolle, de 
quoi je suis bien fort marrie ? je 
vous prie me mander comme vous 
portez. 

23 septembre. 



Hodie est festus dies Sanctœ 
Crucis in qua pro nostra salute 
pependit aeternus Jésus Christus 
Filius aeterni Patris ; discedo in 
arbustum, ut recreem meum 
ingenium, quare finem scri- 
bendi facio. 

Vale. 14 septembre. 

Non erit epistola mea longior, 
suavissima soror, quia nundum 
satis convalescis. Si te non vi- 
serim heri, medicus in causa 
est , noluit enim propterea quod 
acceperas medicinam. 

Vale. 

Nullas enumerabo alias in 
presentis, quia oportet me ire 
ad regem, qui sero accepit ca- 
tapotia. Non licuit per otium 
inv isere te heri , quare te ora- 
tam velim, soror, ut mihi par- 
ceas. 

Vale. 

Regina vetuit ne te viserem, 
soror, quod putet te laborare 
pustulis, sive boca; qua de re 
dolenter fero atque unice te 
oro mihi signiûces ut valeas. 
Vale. 



Les lettres qui terminent ce charmant recueil emprun- 
tent à Plutarque, à Cicéron, à Platon, et quelquefois à 
Érasme, les vérités et les principes que la reine d'Ecosse 
proposait à sa belle-sœur. 



5ft VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

A ces études et à ces jeux ne se bornèrent pas les es- 
sais littéraires d'Elisabeth de Valois : l'éloignement de 
Catherine de Médicis, les absences du roi Catholique, son 
amitié pour don Carlos, furent souvent l'occasion de 
dixains dans lesquels sa sensibilité inspirait son habileté 
poétique. 

. La correspondance que lui imposait quelquefois la po- 
litique faisait place souvent à celle que lui dictait son 
cœur. 



CHAPITRE SIXIÈME. 

MA&IAGE DE PHILIPPE II ET D'ELISABETH DE VALOIS. 

Elisabeth de Valois devait se marier à l'infant don 
Carlos; l'histoire, en plaignant cette princesse de l'époux 
qui lui fut substitué 9 grâce aux besoins de la politique, 
doit la féliciter cependant d'avoir échappé à une union 
qui, sans la rendre plus heureuse, l'aurait faite moins 
grande, et l'aurait laissée incapable du bien que sa royale 
influence fit en France et en Espagne. 

La princesse Claude de France, sœur cadette d'Elisa- 
beth, avait été précédemment unie au duc de Lorraine, 
et comme quelques courtisans remontraient au roi le tort 
qu'il faisait à sa fille atnée en contrariant l'ordre des 
naissances par celui des mariages, il répondit : « Ma fille 
Elisabeth est telle, qu'il ne lui faut pas un duché pour la 
marier, il lui faut un royaume, encore ne faut-il pas qu'il 
soit des moindres, mais des plus grands, tant grande elle 
est en tout, et m'assure tant, qu'il ne peut lui en manquer 
un. Voilà pourquoi elle peut encore attendre \ » 

Ce royaume ne fit pas longtemps défaut à l'ambition 
paternelle. 

Au reste, en épousant l'infant don Carlos, avec lequel 
son mariage se négociait alors, Elisabeth avait en perspec- 
tive ce trône et cette couronne qui avec la main de Phi- 
lippe II lui échurent en plus prompte possession. 

Don Carlos était né, le 8 janvier 1545, de la princesse 
dona Maria de Portugal, fille du roi Jean III, et de Ca- 

* Brantôme, Dames illustres françaises et étrangères, discours 4 e . 



56 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

therine, quatrième sœur de Charles -Quint. Philippe II 
l'avait préférée à Marguerite de France, fille de Fran- 
çois I er , qui depuis épousa Emmanuel-Philibert, duc de 
Savoie. Dona Maria mourut à Valladolid peu de jours après 
la naissance de don Carlos. Ce jeune prince avait trois 
mois seulement de plus qu'Elisabeth de Valois ; fils aine 
et jusqu'alors unique du roi d'Espagne, il ne pouvait pas 
perdre son trône, à moins de l'une de ces destinées con- 
traires aux lois de la nature, et que la Providence seule 
prépare et dirige pour l'exercice et pour l'enseignement 
de sa souveraine puissance. 

Ce fut pendant le cours des longues négociations qui 
s'étaient poursuivies pour le mariage de don Carlos que 
Philippe II perdit la reine d'Angleterre sa seconde femme. 
Elle suivit de près au tombeau l'empereur Charles-Quint, 
son beau-père, ainsi que dona Maria, reine douairière de 
Hongrie, et dona Éléonore, reine douairière de Portugal 
et de France, sœurs de ce grand monarque. Marie d'An- 
gleterre mourut aussi en 1 558 , à l'âge de quarante-trois 
ans, après cinq ans de règne et trois années de mariage. 
Epoux sans amour, sans bonheur, sans enfants, le roi 
d'Espagne devint veuf sans souvenirs et sans regrets, 
voyant toutefois avec inquiétude l'Angleterre échapper à 
son alliance intime; il craignit que le roi de France ne 
fit valoir les droits que la reine d'Ecosse avait sur ce 
royaume, comme petite-fille de Marguerite, sœur aînée 
de Henri VIII '. Lorsque Elisabeth d'Angleterre, sa belle- 
sœur, encore chancelante sur son trône, y fut cependant 
montée en vertu -du testament du roi son père et de 
l'aveu du parlement, il lui envoya le comte de Feria, et 

1 Rapin Thoyras, Histoire d'AngUttrre, tome VII, page 460. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 57 

loi fit exprimer son désir de s'unir à elle par les liens du 
mariage. 

Elisabeth n'avait alors que vingt-cinq ans, et sans être 
régulièrement belle, sa noblesse et sa majesté semblaient 
dignes de toutes les couronnes que Philippe II, dans sa 
politique plus que dans son amour, s'empressait de lui 
offrir. Le roi d'Espagne s'appuyait, dans cette recherche, 
sur les services qu'il avait rendus à la reine : sans ses 
instances redoublées et quelquefois importunes, sa vie 
peut-être eût couru des dangers sous le règne de Marie, 
ou tout au moins sa sœur eût pris des mesures efficaces 
pour l'exclure du trône. Mais il faut le dire aussi pour 
dispenser Elisabeth d'une immense reconnaissance, tant 
que Marie ne donnait point d'héritiers à la couronne 
d'Angleterre, la conservation de ses jours et celle de ses 
droits éloignait et détruisait peut-être les chances de 
succession auxquelles pouvait prétendre Marie Stuart, 
cette amie des Français avant de devenir leur reine. La 
politique de Philippe II ne pouvait admettre cet immense 
accroissement de puissance au profit d'une nation rivale 
de l'Espagne. 

Elisabeth répondit à ces instances avec tous les ména- 
gements exigés par la prudence. Elle allégua l'affinité 
existant déjà entre elle et le roi d'Espagne, ajoutant 
qu'elle ne lui permettait pas ce nouveau lien. Lorsque 
l'ambassadeur répliqua que son souverain se chargeait 
d'obtenir la dispense du pape, elle n'eut garde de l'ac- 
cepter davantage. Son mariage avec Philippe II dans de 
telles conditions l'aurait rattachée, par cet acte de sou- 
mission, à l'Église romaine. Renoncer à la religion qu'a- 
vait fabriquée le roi son père pour le service de ses 



58 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

passions, c'était renoncer à la légitimité de sa naissance. 
Accepter les dispenses du pape Paul IV pour contracter 
un mariage avec le roi son beau-frère, c'était reconnaître 
la validité de celles que le pape Jules II avait accordées à 
Henri VIII, pour épouser sa belle-sœur Catherine d'Ara- 
gon, veuve d'Arthur, prince de Galles; c'était justement 
taxer d'hypocrisie les vains scrupules éprouvés par le roi 
d'Angleterre après dix -huit ans d'une union parfaite, 
c'était appeler de son vrai nom de commerce adultère, et 
c'était frapper de nullité le mariage d'Henri VIII avec 
Anne de Bolen; c'était enfin pour elle-même descendre 
au rang de fille légitimée sans doute, mais bâtarde dans 
l'origine. Les démarches de Philippe II demeurèrent donc 
vaines. Elisabeth , tout en protestant de son estime pour 
le roi d'Espagne, se retrancha dans les délicatesses de sa 
conscience '. Éludant ainsi les recherches de son beau- 
frère, elle ne tarda pas à voir son soi-disant amour se 
changer en inimitié, mais elle sut en mépriser les me- 
naces et en braver les fureurs. 

Avant que cette conclusion , favorable aux intérêts de 
la France, eût été obtenue, le roi Henri II avait sage- 
ment craint que cette nouvelle alliance de l'Espagne avec 
l'Angleterre ne rendit plus forte et plus dangereuse l'ini- 
mitié de ces deux royaumes contre le sien. Il écrivit à 
Philibert Babou, évêque d'Angoulême et son ambassa- 
deur à Rome, d'agir auprès du pape, pour que les dis- 
penses fussent refusées, par un motif de religion, et par 

1 Rapin Thoyras, Histoire d'Angleterre, tome VII, page 464. — David 
Hume, Histoire d'Angleterre, tome X, page 46. — Thomas Rymer, Actes 
publics d'Angleterre, Affaires domestiques, art. 4 er . — De Larrey, Histoire 
d'Angleterre, tome III, page 3. — Je3n de Ferreras, Histoire d'Espagne, 
tome IX, page 409, note. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 59 

respect pour la discipline ecclésiastique. Mais il ne fut 
pas besoin de recourir à ces moyens, la reine d'Angle- 
terre ayant pris le soin de servir en ce point les intérêts 
de la France, tout en se proposant les siens propres pour 
unique mobile 1 . 

Pendant ce temps d'autres ambassadeurs poursuivaient, 
à Paris, le mariage de don Carlos avec Elisabeth de Va- 
lois. Vaincu dans sa diplomatie du côté de l'Angleterre, 
Philippe II rompit moins que jamais ses négociations de 
paix et d'alliance avec la France; seulement il changea 
leurs conditions et leur objet. Il substitua sa main à 
l'offre qu'il avait faite de celle de don Carlos. Le repos 
de la France était tellement intéressé à l'acceptation de 
ces exigences, qu'elles furent à peine discutées. 

Brantôme raconte ce fait dans les termes suivants : 
« Venant à estre veuf par le trépas de la royne d'Angle- 
terre sa femme et sa cousine germaine, ayant veu le 
pourtraict de madame Elisabeth, et la trouvant fort belle 
et fort à son gré, le roi Philippe en coupa l'herbe soubs 
le pied à son fils, et la prit pour lui, commençant cette 
charité à soy-même. Aussi les François et les Espagnols 
disoient-ils, pour lors, tous d'une mesme voix, la voyant 
si accomplie, que vous eussiez dit qu'elle avoit esté 
conçue et faicte avant le monde, et réservée dans la 
pensée de Dieu jusqu'à ce que sa volonté la joignit avec 
ce grand roy son mari; car il n'estoit autrement prédes- 
tiné que lui, estant si hault, si puissant, et quasi appro- 
chant en toute grandeur au ciel; épousant autre princesse 
que surhumaine, et en tous poinctsparfaicte et accomplie 8 . » 

* J. A. de Thon, Histoire universelle, tome 11, page 537. 

* Brantôme, Vies des dames illustres françaises et étrangères, p. 4*8. 



60 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Sans entrer en discussion avec les nombreux historiens 
détecteurs de ce mariage, qui n'apporta d'ailleurs que peu 
de joie à la jeune princesse, il faut répondre à ceux qui 
le blâment au point de vue de la disproportion de l'âge, 
et qui disent qu'Elisabeth de Valois, en épousant le roi 
Philippe H, entra dans le lit d'un vieillard. Elisabeth de 
Valois n'était, il est vrai, qu'une enfant : elle avait qua- 
torze ans, mais le roi d'Espagne, né en 1527, n'avait 
que trente-deux ans; sa physionomie ne les annonçait 
même pas. Nous n'irons point en chercher les détails ail- 
leurs que dans le portrait confidentiel dessiné, quelques 
années plus tard, de la main de M. de Fourquevaulx, et 
adressé à Catherine de Médicis le 27 septembre 1556. Il 
donnait à cette reine des nouvelles du roi Catholique ^ il 
relevait de maladie, « et le jour de nostre audience, man- 
dait l'ambassadeur, ce roy me sembla plus beau, plus 
frais et plus jeune qu'il n'estoit devant. Si est ce, que le 
lendemain il fut à la chasse l . » 

L'évêque de Limoges, Sébastien de Laubespine, fut 
chargé par Henri II de régler, aux conférences de Ca- 
teau-Cambrésis, les articles du mariage projeté entre 
Elisabeth de Valois et le roi Catholique, et de débattre sa 
dot, qui fut de 400,000 florins. Leur payement devait 
être accompli en trois termes, dont le dernier ne dépas- 
serait pas le dix-huitième mois, à partir de la célébration 
du mariage *• Là ne se bornèrent point la mission et les 
services de l'évêque de Limoges. Il avait si habilement et 
si heureusement conduit les affaires de cette royale union, 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr. ^ n° 430, folio 464. 
2 M. Louis Paris, Négociations relatives au règne de François II, 
notice, pages 50 et 23. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 61 

que le titre qui manquait à son élévation fut enfin accordé 
à ses mérites : il fut nommé ambassadeur de France près 
du roi Philippe II ; et parmi les soins nombreux et déli- 
cats qui plus tard furent confiés à sa fidélité et à son zèle, 
celui de servir de guide à la jeune fille de Henri II au 
milieu d'une cour envieuse et hautaine ne fut pas un des 
moindres '• 

Le 22 juin 1559, la cour de France était en joie, et 
tout le royaume lui-même était en fête et en espérance : 
le plus beau, le plus sûr gage de la paix avec l'Espagne 
recevait sa consécration. 

Don Ferdinand Àlvarès de Tolède, duc d'Albe, suivi 
d'un cortège magnifique dans lequel figuraient le prince 
d'Orange, ce prochain ennemi de Philippe II, et le comte 
d'Egmont, sa future victime, épousait, au nom du roi son 
maître, dans la cathédrale de Paris, la princesse Elisabeth 
de Valois; elle était conduite par le roi son père, accom- 
pagné de tous les grands du royaume, et le cardinal de 
Bourbon lui donnait la bénédiction nuptiale 8 . 

a Le duc d'Albe trouva la princesse extrêmement 
agréable et advenante, et dit qu'elle feroit bien oublier 
au roy d'Espagne les regrets de ses dernières femmes, de 
l'Anglaise et de la Portugaise 3 . » 

A peine ce mariage était célébré, que Philippe II, re- 
tenu en Belgique par les troubles qui s'y manifestaient, 
et par l'hérésie qui s'y propageait, envoya Ruy Gomez 
de Silva, comte de Melito, prince d'Eboli, porter à la 
reine son épouse de précieux bijoux \ 

1 M. Louis Paris, Négociations relatives au règne de François //, 
notice, page 23. 
* Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 405. 

3 Brantôme , Histoire des dames illustres françaises et étrangères , p. 4 28. 

4 Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, lome IX, pa^c 408. 



CHAPITRE SEPTIÈME. 

PREMIERS EFFETS DE LA. VOLONTÉ DE PHILIPPE II A L'ÉGARD 
DE LA REINE D'ESPAGNE. 

Lorsque le duc d'Albe reçut la mission d'épouser Eli- 
sabeth de Valois au nom de Philippe H, ce prince était 
dans ses provinces belges , et s'occupait de leur pacifica- 
tion. Quelque urgente que pût être la prolongation de 
son séjour, à cause de la continuation des troubles et des 
mécontentements, il fut rappelé en Espagne par les pro- 
grès que l'hérésie menaçait d'y commettre. L'archevêque 
de Tolède lui-même en était suspecté, et, sur un ordre 
envoyé par le roi , l'inquisition instruisait son procès. 

Philippe II croyait devoir se montrer si implacable et si 
terrible à ce sujet, qu'il avait enjoint de n'épargner pas 
même son propre fils , s'il se rendait coupable d'un tel 
crime ! , langage et volonté dont le roi François I er , plus 
calme et plus modéré cependant dans les actes de son 
zèle, lui avait donné l'exemple vers la fin de son règne*. 
Les prisons de l'inquisition regorgeaient de gens cou- 
pables de participation aux idées nouvelles. Le spectacle 
de leur supplice agitait les populations; les Maures du 
royaume de Grenade avaient part à cette persécution; ils 
commençaient à secouer le joug qu'en l'année \ 499 le 
roi Ferdinand le Catholique leur avait imposé 8 . 

Pensant laisser aux provinces dont il s'éloignait un 

1 Jean de Ferreras, Histoire d* Espagne , tomo IX, page 444. 
1 M. l'abbé Montlezun, Histoire de Gascogne , tome V, page 224. 
1 Watson, Histoire du règne de Philippe II, tomo H, page 58. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 63 

gage d'affection et en retirer lui-même un de stabilité, 
Philippe II leur donna Marguerite de Parme, sa sœur, 
pour gouvernante. Cette princesse, fille naturelle de 
Charles Y, était née quatre ans avant son mariage, de 
son commerce avec une noble dame belge, appelée Mar- 
guerite Van Gest l . Veuve en premières noces d'Alexandre 
de Médicis, duc de Florence, la princesse avait épousé 
Octave Farnèse, de la maison du pape Paul III. Ses 
mœurs étaient douces , son gouvernement devait ressem- 
bler à ses mœurs : née et élevée en Belgique, elle 
avait pour elle des sympathies qui répondaient de sa 
popularité; son fils, Alexandre Farnèse, que le roi 
emmenait à sa suite en Espagne, sous prétexte d'édu- 
cation, mais, dans le fait, comme otage, garantissait 
sa fidélité 1 . 

Ce fut au milieu de ces préparatifs que le roi d'Es- 
pagne, partant vers le 9 août 1 559 , envoya Tordre de la 
Toison d'or au roi François II, et des condoléances à ce 
prince, son beau-frère, à la reine Elisabeth , sa femme, 
à Catherine de Médicis, sa belle-mère , sur la mort du roi 
Henri II; il faisait en même temps avertir la cour de 
France de son départ, et prévenait le roi et la reine 
douairière qu'il enverrait chercher la reine d'Espagne, 
s'il ne leur convenait mieux de la lui faire conduire 
lorsqu'il serait arrivé dans ses États de la Péninsule '. 

Non content de ses soins, Philippe II appliquait encore 
son attention et ses scrupules aux détails de la conscience 
de sa nouvelle épouse. Il liait son bonheur et sa sécurité 

1 Strada, De bello Belgico, page 49. 

2 Watson j Histoire du règne de Philippe //, tome I*% page 428* 

3 Jean de Ferreras, Histoire d'Espagne, tome IX, page 409. 



64 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

à son fervent catholicisme. Ravi de sa jeune compagne, 
que sa réputation, ses portraits et les rapports du duc 
d'Âlbe lui faisaient déjà connaître, il s'expliqua haute- 
ment de son amour et de sa joie. L'évêque de Limoges 
mandait au cardinal de Lorraine et au duc de Guise, en 
date du 8 août, que « Qncques prince n'eut plus de 
contentement de créature qu'il a de la reine Catholique, 
sa femme , ce que par lettres je ne saurois assez repré- 
senter 1 . » 

Voulant conserver sans doute ce bonheur qu'il avait 
acquis et le placer sous la garde de la religion, voulant 
aussi présenter à ses peuples du midi, dont la croyance 
s'exaltait presque jusqu'au fanatisme, une reine pénétrée 
de la foi qu'il professait lui-même, il s'appliqua à lui 
donner un guide. Il voulut que ce directeur, cherché, 
examiné et choisi par son propre confesseur, « fût homme 
de bien, sçavant, et accompagné de quelque prudence, 
pour par lui en ung besoin remontrer et avertir ladite 
dame des choses qui lui seroient agréables *. » Ces deux 
prêtres d'élite et d'influence, s' entendant ainsi entre 
eux, maintiendraient, au dire de Philippe H, l'harmonie 
dans le royal ménage, et l'offriraient à leurs peuples 
comme un exemple d'amour conjugal et de catholicisme 
fervent. 

Le roi d'Espagne, malgré les dissidences qui avaient 
existé entre lui et la reine Marie d'Angleterre, se souve- 
nait de l'utilité dont cette combinaison spirituelle avait 
été quelquefois pour lui. Il écrivit là-dessus à l'ambassa- 
deur de France chargé de cette délicate mission, et lui 
représenta « les bons offices que pareil accommodement 

1 M. L. Paris, Négociations sens François II, page 84. — 2 Jd., p. 69. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 65 

avait souvent faict, durant la feue reyne d'Angleterre, 
entre elle et Sa Majesté Catholique '. » 

Ruy ou , selon d'autres, Roderic Gomez de Silva* était 
mêlé dans cette affaire, intrigue ou négociation, comme 
on voudra l'appeler. Attaché de bonne heure à la per- 
sonne de Philippe II, il l'avait accompagné en Angleterre 
lors de son mariage avec la reine Marie, il l'avait suivi 
en Flandre, il allait encore s'embarquer avec lui pour 
l'Espagne. Discret en toutes choses, agréable d'esprit, 
affable dans ses manières, il était rival d'autorité du duc 
d'Albe, et son ennemi par la similitude de leurs ambi- 
tions. Le roi d'Espagne les favorisait presque également 
de sa confiance et de grands honneurs. Il animait volon- 
tiers leur antipathie réciproque; elle les établissait en 
défiance et en surveillance l'un de l'autre, et elle tran- 
quillisait ainsi son caractère soupçonneux \ Cependant 
Ruy Gomez obtenait la plus grande part de l'intimité de 
son maître; il entrait dans son intérieur le plus secret, il 
avait son oreille à toute heure , il couchait dans la chambre 
du roi d'Espagne 4 . Mais si la grande faveur de Ruy 
Gomez de SU va, prince d'Eboli, avait pris son origine 
dans les qualités et dans les avantages personnels de ce 
seigneur, son extension et sa solidité, qui ne faillirent 
qu'à sa mort, en 1573 5 , avaient une cause moins hono- 
rable. La longue passion du roi pour la fille du vice-roi 

1 Dépêche de l'évèque de Limoges au cardinal de Lorraine. — M. L. Paris , 
Négociations sous François II, page 69. 

* Wilhelm Imhoff, Genealogiœ vigenti illustrium in Hispania fami- 
liarum, page 288. 

* M. Mignet, Antonio Pérès et Philippe II, page 6. 

* M. L. Paris, Négociations sous François II, page 477. 

5 M. Mignet, Antonio Pérès et Philippe IL — Imhoff, Genealogiœ , p. 288. 

5 



66 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

du Pérou, Anne de Mendosse, princesse d'Eboli, ne fin 
point étrangère à cette conservation ni à cette étendue *. 
« Spirituelle, altière, passionnée, résolue, cette dame 
exerçait beaucoup de séductions, et, bien que privée d'un 
œil, elle obtenait d'Antonio Perez l'éloge d'être une perle 
de femme enchâssée de rares fleurons de beauté et de 
fortune 9 . *> 

Cette princesse, mariée si jeune encore qu'il fallut dif- 
férer deux ans l'accomplissement et la consommation du 
mariage, ne tarda pas à devenir excessive en chacune de 
ses passions , autant qu'altière en chacun de ses actes. 
Après la mort du prince d'Eboli, elle fonda un couvent 
de Carmélites à Pastrana; non contente de cette œuvre 
pie, elle entreprit d'y cacher son deuil, peut-être d'y 
feindre une légitime douleur. Elle y porta l'orgueil de sa 
nature et la révolte de son caractère; A la pratique de la 
pénitence elle voulut substituer l'exercice de son autorité, 
et sous l'habit le plus humble et le plus mortifié elle por- 
tail les instincts du monde. Sainte Thérèse disait d'elle : 
« L'entrée en religion de la princesse d'Eboli est digne 
dé compassion 3 . » Elle sorti f du couvent avec fracas et 
fureur, et, devenant l'ennemie des religieuses dont elle 
avait vainement entrepris d'être la sœur, elle leur fit 
subir de son palais un dur esclavage. Nul n'osait plus 
venir les consoler, et sainte Thérèse fut obligée de les 
appeler du monastère de Pastrana, trop placé sous ses 

1 M. Mignet, Antonio Pires tt Philippe II. — ft&hoff, GtMahgiœ, 
page 70 et 74 . 

2 M. Mignet, Antonio Pvrès tt Philippe IL — Imhoff, Qenukgiœ* 
page 70 et 1\. 

3 Lettre de sainte Thérèse att P. Dominique Bagués, dominicain. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 67 

yeux, à celui de Ségovie. Elles y retrouvèrent le calme 
et la retraite nécessaires à leur vocation. 

Bien avant cette époque et dès Tan 1 567, lorsque Phi- 
lippe II préparait son voyage des Pays-Bas, la princesse 
d'fiboli jouissait déjà d'une si haute faveur, que, sous 
prétexte d'accompagner Ruy Gomez, son mari, elle de- 
vait suivre le Roi Catholique. Sa cour cependant allait 
être bien réduite : il ne voulait à sa suite qu'un seul valet 
de chambre et un officier de chaque sorte '. 

Telle fut la femme qui ne tarda pas à subjuguer Phi- 
lippe IL II eut d'elle plusieurs enfants, dont il fit de 
grands seigneurs à sa cour. Il différait dans ses écarts de 
l'empereur son père, lequel fut aussi, selon la condition 
humaine, sujet à fragilité 8 . Marguerite de Parme, née 
quatre ans avant son mariage, Jean d'Autriche, né sept 
ans après son veuvage, en sont la preuve. Du moins 
durant son union Charles-Quint demeura fidèle à l'impé- 
ratrice Isabelle, « c'était un bruit, accrédité que tant 
qu'elle vécut, l'empereur lui conserva religieusement la 
foi conjugale '. » Les faiblesses de Philippe II furent plus 
nombreuses et moins pardonnables. Sa politique on son 
amour réclamèrent légitimement quatre épouses succes- 
sives. Elles ne lui suffirent pas , il lui fallut des maltresses , 
et la femme de Ruy Gomez de Silva fut celle qui le 
détourna le plus de ses devoirs d'époux. Toutefois, son 
influence, bien assise déjà durant la vie d'Elisabeth , ne se 
déclara complètement et ne fut évidente et avouée qu'en 



1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. -^, page 879 et 880. 

2 Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 403, 

3 Strada, De belle Belgico, pages 49 et 705. 

5. 



68 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

l'année 4570 '. Cette princesse cependant avait eu quel- 
ques inquiétudes et quelques chagrins de son empire 
naissant. En Tannée 1567 entre autres, lorsqu'il fut 
question du voyage de Philippe II dans les Pays-Bas, pour 
mettre ordre aux troubles qui s'aggravaient chaque jour, 
Antonio Perez devait accompagner le roi, et la prin- 
cesse d'Eboli était, nous l'avons dit, du petit nombre des 
personnes admises à le suivre 9 . 

L'austérité que le roi témoignait d'ailleurs formait un 
contraste ridicule avec ses habitudes tout au moins lé- 
gères; on le voyait protéger la religion, non pas avec 
cette matarité et cette force qui siéent à l'autorité, qui 
l'ennoblissent et qui l'élèvent, mais avec cette ardeur et 
cet emportement qui naissent de l'aveuglement et du 
fanatisme. On le voyait encore s'appliquer à ses pratiques, 
non pas avec la fidélité d'un esprit soumis et convaincu, 
mais avec la surabondance et la minutie d'un esprit puéril 
et scrupuleux. « Il est fort dévot, disait de lui une rela- 
tion italienne, se confesse et communie plusieurs fois 
l'année; il est en oraisons chaque jour, et veut être pur 
de conscience; l'on pense que son plus grand pécbé est 
celui de la chair 3 . » 

A côté de ces témoignages excessifs d'une foi dont on 
ne saurait douter tout en blâmant sa forme et ses effets, 
Philippe II se laissait aller sans contrainte aux écarts et 
aux entraînements de son cœur. Après les avoir causés 
et satisfaits pendant vingt années peut-être , la princesse 
d'Eboli en fut victime, parce que les soins d'Antonio 

1 Michaud , Biographie universelle , tome XII. 

2 M. Mignet, Antonio Pérès et Philippe II, page 70. 

3 M. Mignel, Antonio Pérès et Philippe II, page 7i- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 69 

Perez, ce confident du roi et tout à la fois son rival, la 
rendirent infidèle à son royal amant, comme elle l'avait 
été à son époux. 

Au début de son union et de sa faveur, Ruy Gomez de 
Silva, prince d'Eboli, se trouva mêlé, dès Tannée 1559, 
aux préoccupations du mariage de Philippe IL Consulté 
par ce prince sur le choix d'un confesseur pour la reine 
Elisabeth, il s'en entretint avec le confesseur de Sa Ma- 
jesté; après y avoir pensé et en avoir conféré, comme s'il 
s'agissait d'une affaire d'État , de la conservation de la 
paix publique ou de la certitude du salut, ils déclarèrent 
qu'un religieux français, dont l'histoire ne nous a pas 
conservé le nom, a chef de son ordre en la province du 
Lyonnais, docteur de Paris, étoit le personnage le plus 
digne d'une si bonne et si sainte charge, afin d'en accom- 
moder en Espagne la dite dame épouse du roy, et voyant 
le tems si traversé d'erreurs et d'hérésies, étoit ainsi de 
ceste part en repos et assurée \ » 

A ce conseil, qui fut presque un conseil de cabinet, 
succédèrent, pour le même sujet, le travail des ambassa- 
deurs et de la diplomatie. L'évêque de Limoges crut de 
son devoir d'en avertir la famille de la reine d'Espagne, 
la prévenant que « ce personnage, homme vertueux et 
de bonne vie, avoit été précepteur dudit confesseur du 
roi, instruit à Paris de sa main, et ajoutant que ce seroit 
pour Leurs Majestés le moyen le plus facile de s'entr'ay- 
mer et communiquer ensemble, les entretenant en l'amitié 
conjugale, telle que Dieu la leur ordonne et commande *. » 

1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 70. — Lettre de 
Sébastien de Laubépine, évèque de Limoges, au cardinal de Lorraine. 

2 Lettre de Sébastien de Laubépine. 



70 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Ces raisons avaient été déjà alléguées au roi d'Espagne 
pour fixer son choix, et (sans que la résolution en fût 
encore certaine) Ruy Gomez avait été envoyé en France 
pour sonder et préparer l'esprit de la reine mère et du 
roi sur ce sujet. 

Pour obtenir que le confesseur en question ne fût point 
refusé à leur demande, on donna à entendre que des 
honneurs en rapport avec son caractère sacré seraient 
accordés à ses soins, « le roy usant à l'endroit de ceux 
qui l'ont suivi par deçà de grandes libéralités et récom- 
penses; témoin le confesseur de Sa Majesté, qui jusqu'à 
présent n'a voulu recevoir aucun bienfait en l'Église, 
mais a dit que Sa Majesté veult et le presse de prendre 
quelque petit évêché proche du lieu où il s'ayme le plus 
en Hespaigne , dont il est bien digne , pour estre sa vie 
cognue et exemplaire '. » 

Bien qu'il ne nous soit point donné de suivre le con- 
fesseur de la reine dans l'influence qu'il acquit et qu'il 
exerça sur son existence, cette négociation devait être 
analysée, ou tout au moins notée en ce lieu comme 
révélant une fois de plus l'esprit de Philippe II, et donnant 
la mesure de la soupçonneuse et méticuleuse surveillance 
qu'il voulait faire peser sur Elisabeth, même dans les 
détails les plus saintement et légitimement indépendants 
de sa royale et conjugale autorité. 

Les pieuses et catholiques dispositious d'Elisabeth de- 
vaient au reste répondre aux désirs et aux précautions 
du roi son époux. Dans les nombreuses relations que les 
ambassadeurs accrédités à la cour d'Espagne font de ses 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 70. — Lettre d© 
Sébastien de Laubépine, évêque de Limoges, au cardinal de Lorraine. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 71 

habitudes religieuses, se rencontrent souvent des témoi- 
gnages tels que celui-ci : 

« La reine vostre fille est demeurée solemniser ces 
saincts jours et célèbre la feste au palais et en cour, où 
elle a achevé son jeûne et fait sa dévotion. Sa charité 
lave les pieds des pauvres et leur donne à manger et 
vesty, ouï les sermons, assiste au service divin, voit les 
disciplines et autres exercices de religion avec grand 
contentement et satisfaction, non-seulement des prélats 
qui y ont assisté et des seigneurs et dames, mais géné- 
ralement de toute la cour '. » 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39 e pièce, n° 7. 



CHAPITRE HUITIEME. 

DÉPART DE LA REINE D'ESPAGNE, 

Elisabeth de Valois , voulant répondre aux empresse- 
ments et satisfaire aux ordres du roi son époux, n'ap- 
porta d'autres délais à son départ que ceux qu'entraî- 
naient les exigences de son deuil et les convenances du 
sacre du roi son frère. Ses grâces et sa royale majesté, 
l'une des plus grandes du monde, devaient apporter à 
cette cérémonie une solennité de plus. Philippe II n'eut 
point à se plaindre de ce court délai. La reine d'Espagne 
fut traitée avec le respect dû à une princesse fille et sœur 
de rois, et, de plus, elle reçût les hommages réclamés 
par ses nobles couronnes. 

Le 1 4 septembre 1 559 , elle fit son entrée dans la ville 
de Reims avec des honneurs qui ne le cédèrent point à 
ceux qui furent rendus à Marie Stuart, reine de France et 
d'Ecosse, sa belle-sœur, et à François n lui-même '. 

Mais bientôt il lui fallut oublier ces fêtes, perdre de 
vue ces lieux, et passer du deuil du roi son père à un 
second deuil, non moins filial peut-être, le deuil de la 
patrie. 

Le 22 octobre, Philippe II, lui faisant témoigner de 
nouvelles impatiences au sujet de son arrivée, elle écrivit 
à Sébastien de Laubépine, ambassadeur en Espagne : 
« J'ai reçu les lettres par lesquelles j'ai entendu le désir 
qu'a le roi mon seigneur de me voir, qui est cause qu'avec 
moins de regret je suis délibérée de m'acheminer bientôt 

1 M. L. PAris, Négociations sous François H, page 446. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. Ï3 

pour l'aller trouver, après vous avoir de bon cœur remer- 
cié de tant de bonnes nouvelles, que m'avez toujours cy 
devant départies; je vous prierai encore de continuer à 
m'advertir souvent de ce qui se présentera , attendant que 
je soye par delà, qui sera bientôt, Dieu aidant '. » 

Ces préparatifs se trouvaient mêlés aux intrigues de la 
cour, aux mécontentements excités par la non-exécution 
des traités. La France, suivant sa vieille habitude de 
loyauté, avait porté jusqu'au scrupule le respect de ses 
engagements; toujours fidèle à l'honneur, mais parfois 
maltraitée par la fortune , elle avait vu son étoile pâlir à 
Gravelines et à Saint -Quentin, et le roi avait dû accepter 
pour elle des conditions non pas humiliantes, mais oné- 
reuses. On avait restitué à l'Espagne Thion ville, Mont- 
médy, Damvilliers, etc., etc.; les Génois se mettaient en 
possession de l'île de Corse; Bouillon était rendu à 
l'évêque de Liège; le Montferrat rentrait sous l'autorité 
du duc de Mantoue; la France, malgré l'Angleterre, se 
réservait la ville de Calais, possession bien légitimée par 
ses souvenirs et sa conquête. Mais elle tardait à recouvrer 
Saint-Quentin et Ham, que la dernière campagne lui avait 
enlevées. Le 8 décembre 1559, avant que la reine d'Es- 
pagne se mit en voyage, le cardinal de Lorraine chargea 
Pévèque de Limoges de transmettre à ce sujet les plaintes 
et les exigences du roi; puis, non content de ces récla- 
mations de droit et d'équité, il formulait ensuite des 
réclamations de cœur, et ajoutait en terminant le même 
message : « On vous envoyé le pouvoir que demandez et 
qui vous est nécessaire pour la reine d'Espagne, suivant 
lequel vous ne fauldrez de requérir qu'elle soit bien 

1 M. L. Paris, Négociation* sous François II, page 134. 



74 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

traictée, tant pour l'assignat de son dot que pour l'entre- 
tiennement qui lui doibt être baillé, en quoi je m'asseure 
que le roi d'Espagne lui donnera et au roi son frère grande 
occasion de se contenter; vous nous ferez souvent entendre 
de ses nouvelles, car vous pouvez penser comme le roi 
son frère et la reine sa mère auront toujours agréable d'en 
savoir et entendre l . * 

Telles étaient les sollicitudes extérieures. Au dedans, 
les embarras n'étaient pas moindres; ils naissaient de la 
rivalité des princes. Ceux de la maison de Bourbon, pre- 
miers princes du sang, héritiers du trône tant qu'un Dau- 
phin ne naîtrait point aux Valois, et ceux de la maison 
de Lorraine, prétendant au même trône, non par leur 
droit, mais par les chances que leur nombre et leur force 
donnaient à leur ambition, se disputaient le crédit et 
l'autorité qui pouvaient les conduire au succès. Marie 
Stuart était fille de Marie de Lorraine; Louise de Lorraine 
devait épouser Henri III; Claude de France, sœur du roi, 
avait épousé Chartes de Lorraine. Les batailles de Mari- 
gnan, de Renty, de Dreux, la conquête de Luxembourg, 
le siège de Boulogne, la prise de Calais, la défense de 
Metz et celle de Poitiers, avaient distingué sons plusieurs 
règnes, ou allaient illustrer Claude, François, Henri de 
Lorraine, duc de Guise. Ces exploits, mêlés à bien des 
catastrophes, expièrent et lavèrent bien des rébellions et 
bien des crimes. La proche parenté des Guise , égale à 
leur grande noblesse et à leurs éminents services, les 
recommandait à la faveur royale. François II leur était 
tout acquis; la reine Catherine de Médicis elle-même était 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page UJ. — Bertrand 
de Salignae, Histoire du siège de Metz; Paris, 4553. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 75 

tantôt subjuguée par leur influence, tantôt révoltée contre 
elle. Mais le crédit de la maison de Lorraine ne s'amoin- 
drissait pas par ces circonstances , et la confiance du roi , 
qui avait partagé entre eux le commandement de ses 
armées et la direction de son royaume, leur demeurait 
toujours fidèle. Un de leurs premiers soins fut d'éloigner 
de la cour, sous des prétextes honorables, les princes de 
la maison de Bourbon et les seigneurs attachés à leur 
parti. Le prince de Coudé fut envoyé en Espagne pour 
jurer, au nom du roi, la paix récemment conclue; le 
prince de la Roche-sur-Yon eut la mission de porter à Phi- 
lippe II le collier de l'ordre de Saint- Michel; le roi de 
Navarre, premier prince du sang, fut réservé pour escor- 
ter la reine Elisabeth; le connétable de Montmorency, 
remercié de ses services, se retira dans sa maison de 
Chantilly; l'amiral de Goligny, non moins disgracié et non 
moins mécontent qu'eux tous, alla joindre plusieurs des 
princes à Vendôme, où ils étaient de passage, se rendant 
au lieu de leur destination. 

Catherine de Médicis se prêtait alors aux intrigues des 
princes de la maison de Lorraine, et subissait avec une 
sorte de joie leur influence. Elle écrivait à leur instigation 
au roi d'Espagne, son gendre; elle le priait de faire cause 
commune avec elle pour le succès de la politique d'exclu- 
sion qu'elle avait adoptée; elle implorait son secours 
contre ceux des sujets du roi son fils , et des princes de sa 
famille, qu'elle accusait de troubler le repos public. Dé- 
marches coupables assurément, qui plaçaient une nation 
indépendante et fière de sa liberté sous la tutelle d'un 
monarque étranger, et qui menaçaient la France de subir, 
à titre de protection, les effets d'une volonté arbitraire et 



76 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

les actes d'une ambition sans bornes. Philippe II n'eut 
garde de se refuser à une demande qui semblait lui pro- 
mettre pour l'avenir une immixtion facile dans les affaires 
de la France. Il répondit : « Que le roi pou voit, au 
besoin, compter sur son secours; que les intérêts du roi 
son beau -frère lui étoient aussi chers que les siens pro- 
pres; qu'il étoit disposé à prendre sous sa protection son 
royaume; que si quelques Français étoient assez témé- 
raires pour refuser d'obéir à leur prince et à ses premiers 
ministres, il les accableroit de ses forces et de sa puis- 
sance; qu'il se montreroit toujours le juste vengeur des 
injures faites à la majesté royale, et sauroit punir sévè- 
rement les auteurs des troubles ! . *> 

Heureusement pour la France la grande et jeune prin- 
cesse qui l'abandonnait et devenait Espagnole, tout en 
se donnant sans réserve à ses royaux devoirs, conservait 
son cœur à sa première patrie. Les respects et la con- 
fiance dont elle environna sans cesse Catherine de Médi- 
cis, sa mère, n'aveuglèrent point son intelligence; elle, 
n'épousa pas ses préventions et ses haines. Lorsqu'elle 
fut assise sur son trône, sa religion et sa politique consis- 
tèrent non point à servir des ambitions et des rancunes, 
mais à concilier les premières, à apaiser les secondes; 
non point à faire prédominer l'Espagne sur la France, ou 
la France sur l'Espagne, mais à les sauver l'une de 
l'autre, à les maintenir toutes les deux, autant qu'il était 
permis à son influence, dans un point de grandeur égale, 
sans rivalité, et qui fit naître la paix et la gloire d'une 
alliance constante. Le cœur de Française et de reine 
qu'elle portait en Espagne devait sauver la maison de 

* J. A. de Thon. Histoire uniiyerseUe, tome H, page 68S. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 77 

Bourbon des persécutions de sa mère et des pièges que, 
dans sa complicité et dans son ambition, Philippe II ten- 
dait à Henri IV, encore enfant ', et à Jeanne d'Albret, sa 
mère. Si de tels projets eussent réussi, ces princes étaient 
plus, tard perfidement enlevés et cruellement livrés à 
l'Inquisition. La France, l'Espagne et Naples étaient à 
jamais privés des souverains qui ont le plus contribué au 
bonheur de leurs peuples, à l'honneur de leur couronne, 
aux pages glorieuses de leur histoire. 

Mais Elisabeth allait s'éloigner de la France avec un 
cœur et une conscience qui, tout en adoptant une nou- 
velle patrie, tout en acceptant de nouveaux devoirs, ne 
pouvaient pas abandonner leurs souvenirs ni faillir jamais 
à la justice. Les préparatifs de son départ se poursuivaient 
avec empressement, et Charles de Bourbon écrivait en ce 
temps à la duchesse de Ne vers, sa cousine : « Le roy de 
Navarre s'en ira sans faire le voyage de Lorraine. Le roy 
s'acheminera pour conduire madame sa sœur en son mé- 
nage, et dit-on que de là partira la reine d'Espagne pour 
aller trouver le roy son mary. Quant à moy, je partirai le 
plus tôt que je pourrai de cette cour, et m'en iray chez 
moy, en attendant qu'ils me commandent d'aller en 
Espagne, ou bien de demeurer. Si est ce que je vous puis 
asseurer, que, voyant ce que je vois, je serois beaucoup 
plus aise de leur faire service de loing que de près *. » 

Au commencement de décembre 1559, le roi et la 
reine mère conduisirent la reine Elisabeth jusqu'à Ch&tel- 

1 J. A. de Tbou, Histoire universelle, tome 111, liv. xxxvi, page 495 
et suiv. — Mémoires de VMeroy, pièces justificatives. — Voltaire, Essai 
sur les mœurs } chap. clxvi. 

' Bibliothèque Impériale, Manuscrits de. Bèthune, n° 8655. — M. L. 
Paris, Négociations sous François II, page 408. 



78 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

lerault et Poitiers , « où bien des larmes furent répandues 
lorsqu'on se sépara ' . » 

À peine éloignée de la reine sa mère, Elisabeth de 
Valois, s'abandonnant aux élans de son cœur et aux sou- 
venirs de ses études, adressait à Catherine de Médicis les 
vers suivants : 

Mes yeux craignant trop de larmes répandre 
Ont bien ozé sur ma Douche entreprend! e 
Lui défendant le parler et l'adieu, 
Se despartant de tant regretté lieu. 
Mais maintenant que l'œil est appaisé 
Assurez vous estre fort mal aysé 

Gardez la à mon cœur satisfaire 

Lequel ne peut de ce mal se deffaire 

Sans un adieu et pytoiable harangue , 

Là où la main me servira de langue, 

Pour declairer la douleur trop amère 

Que sent la fille à l'adieu de la mère; 

Perdant du tout du parler la puissance, 

Tout empêché par trop grande habondance 

De pleurs tous prestes dehors des yeulx sortir : 

A quoi helasl je n'osay consentir, 

Craignant de vous la désolation 

Disant l'adieu de séparation. 

Or vous supplie avoir pour agréable 

Que cest adieu à la longue importable 

Vous puissiez lire et non pas écouter. 

dur morceau mal aysé à goûter, 

A vous et moy, car amour maternelle 

Qui, sans finir, me sera éternelle 

Ne peut ce mot de triste adieu souffrir. 

Je ne vous peulx , madame , rien offrir, 

Je suis à vous et en votre puissance; 

Assurez vous que cette obeyssance 

Que je vous doyts si bien observeray 

Que mon debvoir en cela je feray. 

Vous suppliant très humblement, madame, 

Pour la saincté de mon corps et mon àmo 

1 J* A. do Thou, Histoire universelle) tome II* livre ilii, page 710» 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 79 

n'entretenir en votre bonne grâce : 
Car m'assuerant y avoir bonne place 
Malheur ne mal je ne puys recepvoir, 
Sinon cefluy que Jay pour ne tous voir. 
Or entendez, madame, un grand tonnent 
Que jay senty en ce département : 
Car deux amours qui ne me furent qu'une 
Je sens en deubt, dont Tune importune 
En me voulant présenter patience, 
Me remectant l'agréable plaisance 
Et le plaisir de revoir un mary. 
Mais quoy mon cueur encore trop marry 
Ne la veult point avoir ni recevoir 
Tant cet amour de naturel debvoir 
Je sens à fort, que si l'auitre j'accepte , 
Aucunes fois soudain je le rejette. 
Tantost je sens mon œil plorer puis ryre, 
Mais la fin est toujours d'estre martyre, 
Qui durera sans prendre fin ne cesse, 
Jusques a tant que je reprenne adresse 
Pour retourner vers vous en diligence : 
Lors oblyant la trop fâcheuse absence 
Je recepvrai la joye et le plaisir, 
Et joyrez de mon parfait désir 
D'ensemble veoir père mère et mary '. 

Après ces touchants adieux, la reine poursuivit sa 
route. Sans doute elle fut préoccupée , mais non point 
bien triste, pendant tout le reste du voyage % comme Ta 
prétendu un auteur, qui a voulu joindre le mystère des 
pressentiments à la poésie de ses vertus et de ses infor- 
tunes. Elle se livrait à la curiosité de son âge, à la con- 
templation des sites, à la comparaison anticipée des lieux 
qu'elle parcourait avec ceux qu'elle allait atteindre. « Elle 
demandoit le long du chemin, lorsqu'elle voyoit quelque 
beau château ou qu'on lui présentoit quelque chose de 

1 B. L, ancien fonds français, folio 32, n° 7237. 

2 Uicbaud, Biographie universelle, tome LXIII, supp. 



80 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

gentil : Y a-t-il d'aussi belles maisons en Espagne? Y a-t-il 
de cela en Espagne ' ? » 

Le 18 décembre, le roi de Navarre rendait compte à 
l'évêque de Limoges, ambassadeur près de Sa Majesté 
Catholique, de la santé et de l'humeur de la reine d'Es- 
pagne : « Vous serez bien ayse de pouvoir asseurer le roy 
son mary, que si elle m'a été mise entre les mains en très 
bonne santé, j'espère de la rendre entre celles de mes- 
sieurs les députés en si bonne sorte que l'on cognoitra 
que son âge, la longueur du voyage et la rigueur de la 
saison, l'ont plutôt amandée qu'empirée, et de faict, elle 
s'en va si délibérée que toutes incommoditéz ne lui sont 
que plaisir*. » 

1 Chronique novennaire de Cajet. 

3 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 464. 



CHAPITRE NEUVIEME. 

voyage d'Elisabeth de valois. 

Le cardinal de Bourbon , archevêque de Rouen, oncle 
de Henri IV, et plus tard proclamé roi de France par la 
Ligue, sous le nom de Charles X, Louis de Bourbon duc 
de Montpensier prince de la Roche-sur- Yon , etc., reçu- 
rent la reine des mains de François II et de Catherine de 
Médicis. Ils étaient accompagnés de plusieurs autres sei- 
gneurs considérables sans doute, mais moins éminents 
que ces grands princes. Ils la conduisirent jusqu'à Bor- 
deaux, où le roi de Navarre, frère du cardinal, lui rendit 
les honneurs dus à son double titre de fille de France et 
de reine d'Espagne. 

Antoine de Bourbon, roi de Navarre, prince de Béarn, 
duc de Vendôme, de Beaumont, prince de Foix, etc., etc., 
était marié à Jeanne d'Albret, reine de Navarre, princesse 
de Béarn, etc., etc.; celle-ci, fille de Marguerite de Va- 
lois, sœur de François I er , était donc cousine germaine 
du défunt roi Henri II, et tante en quelque sorte du roi 
François H et de la reine Elisabeth; tellement que, sans 
compter l'auguste origine de la maison de Bourbon, qui 
lui donnait des droits incontestables au titre d'héritier à 
venir du trône, sans mettre en ligne ses alliances conti- 
nuelles avec toutes les branches ses aînées, successive- 
ment régnantes en France, le roi de Navarre, premier 
prince du sang par lui-même, pouvait alléguer une pa- 
renté bien proche avec la reine d'Espagne, parenté due 
à la reine de Navarre son épouse. 

Grâce aux intrigues des Guise , il n'était cependant pas 



82 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

bienvenu à la cour; on lui suscitait mille obstacles, et 
Ton eût bien voulu lui préparer mille dangers. Si , près du 
roi de France, le roi de Navarre était traité avec inimitié, 
autour du roi d'Espagne on le malmenait avec ironie; à 
Paris , on le menaçait à cause de la couronne qu'il avait 
en perspective, et que la maison de Lorraine voulait, le 
cas échéant, soustraire à la maison de Bourbon; à Ma- 
drid, on le raillait à cause de cette autre couronne qu'il 
avait en souvenir et qu'il aurait dû tenir de la princesse 
son épouse. En l'année 4612, Ferdinand le Catholique 
l'avait fait joindre à ses États par le pape Jules II, sous 
prétexte de l'excommunication dont le roi Louis XII était 
frappé, et dont Jean d'Àlbret se trouvait atteint. Le prince 
dépossédé se mit sous la protection de la France, dont il 
avait épousé la cause; le roi François I" soutint et reven- 
diqua ces droits aux conférences de Calais, mais l'élo- 
quence et l'équité eurent tort devant le fait et devant 
la force. La haute Navarre demeura une province de l'Es- 
pagne : la nature semblait l'avoir destinée à ce sort par 
sa position géographique. Jusqu'alors le droit des succes- 
sions en avait disposé autrement. Charles-Quint retint 
donc ce royaume , que son aïeul avait conquis avec des 
armes spirituelles, et le roi Philippe II, malgré les pro- 
testations de l'héritier légitime, ne consentait point à s'en 
dessaisir. Telle était la position du premier prince du 
sang de France, lorsqu'il désira et qu'il obtint la mission 
de conduire la reine d'Espagne au roi son époux. «Voyant 
le mépris où il étoit à la cour, et le peu de moyens par 
luy tenu à recouvrer son lieu et son rang, en sorte qu'il 
étoit moqué de tous les côtés, cela faisoit que sans cesse 
il cherchoit tous les moyens de se retirer en ses pays; en 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 83 

quoy les Guise loi firent ce plaisir, pour mieux le pro- 
mener, de lui donner la charge avec son frère le cardinal 
de Bourbon et le prince de la Roche-sur-Yon , de mener 
Elisabeth, sœur du roy, mariée à l'Espagnol, pour la 
rendre sur les frontières de France et d'Espagne : par 
quoy prenant un congé, il alla devant faire les prépara- 
tifs à recevoir et bien traiter ladicte dame en son pays *. » 
Le cardinal de Lorraine mandait à ce sujet à l'évêque de 
Limoges : * Nous avons dict au roy de Navarre comme 
c'est qu'il faudra qu'il se gouverne avecques les depputés 
du Roy Catholique. En quoy il a promis au roy de se con- 
duire et comporter de façon qu'il en aura contentement 
et eux nulle occasion de s'en plaindre *. » 

Plusieurs messages avaient devancé Antoine de Bour- 
bon en Espagne : Pierre, bâtard de la maison de Navarre, 
le sieur de Lansac, le sieur Crasso, avaient été successi- 
vement envoyés par le prince , soit pour annoncer son 
approche, soit pour excuser ses retards dus à la rigueur 
de l'hiver et aux difficultés des routes de montagne, soit 
pour préparer leur arrivée. Dans ces délais tout ne fut 
pas dû à l'intempérie des saisons : la gravité espagnole y 
joignit ses embarras. Cependant du côté de la princesse 
tout était docilité et empressement; elle permettait au roi 
de Navarre d'écrire en ces termes à l'évêque de Limoges : 
«Je la mène coucher aujourd'hui à Clyne, pour estre chez 
moy ung jour ou deux devant Noël, où elle fera sa feste, 
en délibération de l'en faire partir dès le lendemain, selon 
les nouvelles que me rapportera le sieur de Lansac, le- 

1 Renier de la Planche, Histoire de l'État de France sous François IL 
— M. L. Paris, Négociations sous François //, page 460, note. 
* M. L. Paris, Négociations sous François II, page 460, note. 

6. 



84 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

quel j'ay envoyé devers lesdicts depputés, suivant l'advis 
de ce que vous avez négocié avec le sieur Crasso, pour 
concerter avecques eux du lieu, du jour, de l'heure que 
nous conviendrons ensemble sur la délivrance de ladicte 
dame ! . » 

Tout en poursuivant et menant à bien le voyage et la 
remise d'Elisabeth, Antoine de Bourbon n'oubliait pas les 
intérêts de sa royauté : il avait fait demander à Philippe II, 
par Pierre de Navarre, la restitution de sa souveraineté, 
ou tout au moins une compensation. Le nom du royaume 
de Sardaigne avait été prononcé; il semblait agréable au 
prétendant, et la menteuse réponse du roi d'Espagne 
n'avait témoigné aucune déplaisance 2 . 

Encouragé par ce leurre insolent et perfide, Antoine 
de Bourbon n'eut garde de s'endormir sur son procès, 
pour en hâter et en favoriser l'issue. Il profita, dans ce 
but, de la mission dont il était chargé, du crédit qu'elle 
lui donnait auprès de Sa Majesté Catholique, de la con- 
fiance qu'elle témoignait de la part du Roi Très-Chrétien, 
de l'honneur qu'elle lui faisait en l'une et l'autre cour. 

S'approchant de la frontière et se trouvant dans la ville 
de Pau, capitale de ses États de Béarn, il détacha de 
sa suite le seigneur d'Audoz (Jean de Levis, seigneur 
d'Odoux), gentilhomme de sa chambre, pour supplier 
le roi que sa femme et ce lui pussent, avec sa permission, 
aller baiser sa main, faisant mon compte, ajoutait le 
prince, de ne pouvoir faillir à rapporter fruict de ce 
voyage, car si j'obtiens quelque chose, le peu sera tou- 
jours-plus que ce que j'ai; et, où l'on ne me satisfera, 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, pages 462 et 463, note. 

2 M. L. Paris , Négociations sous François //, pages 4 62 et 463, note. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 85 

encore penseroi-je avoir beaucoup fait de me veoir des- 
velopper de beaucoup d'espérances, desquelles on m'a 
entretenu , pour n'y prêter les oreilles, et ne me laisser 
doresnavant paistre que bien à point '• » 

Indépendamment du message et du messager qu'il 
envoya ainsi vers le roi, Antoine de Bourbon cherchait à 
mettre l'ambassadeur de France dans ses intérêts; il le 
priait de l'aider, guider et assister, l'assurant en outre 
c qu'il ne prêterait jamais sa prudence, vigilance et 
affection à prince en qui il pût trouver et expérimenter 
plus de libérale volonté *. » 

D n'oubliait enfin aucun des moyens qui pouvaient 
favoriser sa cause; il attaquait l'empereur et ses conseil- 
lers par le cœur et par la conscience : conseillers, cœur et 
conscience étaient bien nuls en cette question auprès du 
roi d'Espagne, et les prendre pour avocats était mal 
appuyer ses vœux. 

Antoine de Bourbon insinuait à Philippe II a qu'il 
n'auroit sans doute point désagréable d'entrer en quel- 
ques termes de restitution ou récompense de son royaume, 
soit par un secret mandement de l'empereur son père à 
la fin de ses jours, ou de sa propre conscience , lui étant 
cette querelle une épine au pied, et à ses successeurs, 
laquelle il seroit bien aise de composer et pacifier s . » 

Mais Philippe II n'entendait point que la Navarre lui 
fût une épine au pied; il estimait bien qu'elle était une 
perle à sa couronne, perle fine et brillante, perle bénie 
par-dessus toutes les autres, puisqu'elle était un don du 

1 M. L. Paris, Négociation* sous François //, page 464. 
* M. L. Paris, Négociations sous François IF, page 466. 
3 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 466. 



86 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

souverain pontife; perle aussi légère pour sa conscience 
qu'elle avait de poids dans ses intérêts, puisque la sa- 
gesse et la piété de l'empereur son père et de son bisaïeul 
Ferdinand le Catholique n'avaient jamais conçu de sa 
possession ni inquiétude ni remords. 

Philippe II reçut à Tolède Claude de Lévis et les 
lettres du roi de Navarre; il voulut que l'évêque de 
Limoges fût présent à cette audience. Fidèle à ses habi- 
tudes de circonspection, il s'étendit longuement sur les 
sollicitudes qu'il ressentait pour la santé d'Elisabeth, sur 
son voyage et sur ses fatigues; puis il parla de ses grandes 
obligations vis-à-vis d'Antoine de Bourbon pour la mis- 
sion qu'il avait si soigneusement et si scrupuleusement 
remplie; le côté politique et essentiel du message n'eut 
que la moindre part à son attention et à sa réponse; il 
dit laconiquement qu'il consulterait son conseil à ce sujet; 
puis, ne prenant avis que de lui-même, il demanda à 
Sébastien de Laubépine si la réclamation du roi de Na- 
varre était autorisée par Sa Majesté Très-Chrétienne : il 
fallut avouer qu'aucun ordre pour appuyer cette négo- 
ciation n'était venu de France. Philippe II, s'évitant 
alors les embarras d'une audience nouvelle, partit pour 
la chasse, fit remettre des lettres et son congé à Jean de 
Lévis, ajoutant que quand « le roi de Navarre voudrait 
traiter des affaires de cette nature, il étoit inutile que la 
reine son épouse et lui s'exposassent aux fatigues d'un 
long voyage, puisqu'on ne pouvoit lui dire autre chose 
que ce que le défunt empereur avoit répondu autrefois à 
ses prédécesseurs, et que ce qu'il avoit lui-même dit à ses 
envoyés à Cercamp ! . » 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 466. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 87 

Si le roi d'Espagne n'avait point reconnu que la pos- 
session de la Navarre fût pour lui une épine au pied, le 
roi de Navarre ressentit un coup de poignard au cœur, 
moins encore par la perte définitive de ses droits que 
par la sécheresse d'une pareille réponse, et surtout par 
l'outrageante indignité des espérances trompeuses qui 
l'avaient conduit, lui, prince généreux et du plus noble 
sang de la chrétienté, à une démarche que ses résultats 
rendaient humiliante et honteuse à la face de l'univers. 



CHAPITRE DIXIÈME. 

ARRIVÉE ET RÉCEPTION D'ELISABETH DE VALOIS A LA FRONTIÈRE. 

Tandis que ces choses se passaient à Tolède, la reine 
d'Espagne hâtait son voyage. Il touchait à son terme; 
elle devait être remise aux seigneurs députés par Phi- 
lippe II « en un lieu nommé le Pignon, situé dans les 
Pyrénées, sur les confins de la France et de l'Espagne ; 
mais la rigueur de l'hiver, qui est très-grande en ce pays- 
là, et l'abondance des neiges forcèrent Elisabeth et le 
roi de Navarre de s'arrêter au monastère de Ronceveaux 
pour y attendre les plénipotentiaires d'Espagne. Leur 
lente gravité fit qu'on passa cinq jours en ce Heu à régler 
la cérémonie ! . » L'expérience du caractère du roi d'Es- 
pagne donnait au roi de Navarre une grande circonspec- 
tion; de plus, les négociations qu'il faisait poursuivre par 
Jean de Lévis, et dont il ignorait encore l'issue, rendaient 
sa prudence doublement obligatoire. Antoine de Bourbon 
prit donc acte des termes de la convention signée pour 
la délivrance de la reine, et fit ses réserves au sujet de la 
différence des lieux; il ne voulait pas que la puissance et 
les droits du roi de Navarre en souffrissent aucun dom- 
mage : « Il constata en présence des ambassadeurs que, 
par le traité , ladite dame devoit être délivrée aux fron- 
tières de France et d'Espagne, qui n'étoient point en ce 
lieu, et qu'aussi il ne cognoissoit pas que ce fût les limites, 
car il prétendoit qu'elles allassent bien plus avant dont il 

1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page Mi, note. — Voir 
sur ce sujet 580, Colb., 440, folios 549 à 530. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 89 

espéroit par la bonté du roi d'Espagne avoir amiablement 
bonne raison : pour cette cause il les prioit avoire souve- 
nance que l'acte qui se faisoit là étoit pour le service et 
commodité de la reine, et non pour préjudicier à ses 
droits, ce qu'ils démontrèrent accepter de bonne part '. » 

Saint Real , dans le touchant et ingénieux roman qu'il 
a intitulé Don Carlos, avance que cette restriction du roi 
de Navarre au sujet des frontières et de ses droits fut 
l'occasion d'une négociation avec Madrid et de retards 
nouveaux. Mais les pièces officielles sont formelles sur ce 
point, et le rapport de Lhuillier, aussi positif et aussi cer- 
tain que celui de Lansac, dit que les Espagnols, « n'at- 
tendant rien moins qu'une telle harangue , se trouvèrent 
si surpris, qu'ils ne surent répondre autre chose que 
buenes, buen es 9 . » 

Une autre relation, non moins officielle que les précé- 
dentes et plus positive encore à ce sujet, ajoute les détails 
suivants : 

« Il s'est au surplus passé beaucoup d'honnêtes propos 
entre eux, qui ne servent de rien en cette matière, par 
lesquels on peut juger qu'ils sont partis fort contents, 
satisfaits et joyeux de l'honneur et receuil des uns envers 
les autres, et c'est ce que l'on eût difficilement pensé; il 
n'y a personne de ces seigneurs espagnols qui n'ayt salué 
ledit seigneur roi de Navarre en qualité de roy, lui disant 
tous les titres, termes et appellations que l'on sait être 
particulières à cette nation pour désigner telle qualité*. » 

1 Rapport de M. de Lansac de Saint-Gelais au cardinal de Lorraine. — 
M. Louis Paris, Négociation* sous François II, page 474. Bibliothèque 
Impériale. 

* Idem, page 482. Bibliothèque Impériale. 

3 Bibliothèque Impériale, Colbert, 440, folio 549 et suivants. 



90 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Le nombre des seigneurs envoyés à la rencontre de la 
reine était des plus considérables et leurs noms étaient 
des plus grands. Le cardinal archevêque de Burgos et le 
duc de Tlnfantado , chef de l'illustre maison de Mendosse, 
marchaient à leur tète; c'étaient ces deux seigneurs, que 
nous appellerons plus volontiers et plus justement ces 
deux princes , qui devaient recevoir Elisabeth des mains 
du roi de Navarre et du cardinal de Bourbon. La longue 
liste des noms glorieux cités dans les mémoires envoyés 
par Lansac au cardinal de Lorraine ' n'est pas nécessaire 
en ce lieu pour témoigner l'honneur et l'empressement 
avec lesquels Philippe II désirait recevoir la reine son 
épouse; beaucoup d'entre eux étaient issus des branches 
diverses de la famille de Mendosse, et les deux chefs de 
cette mission appartenaient à cette antique race. L'arche- 
vêque de Burgos, François de Mendosse, figurait dans 
ses rangs non moins que le duc de Tlnfantado. Quatre 
cardinaux de cette maison avaient déjà honoré la pour- 
pre *. Si nous insistons sur le mérite et la noblesse des 
seigneurs auxquels échut principalement l'éminente fa- 
veur de recevoir la reine d'Espagne des mains du roi de 
Navarre, pour la conduire au roi son époux, c'est que 
nous considérons que la grande qualité de tels person- 
nages est un hommage plus véritable et plus flatteur que 
l'or, la pourpre, les chevaux et les pierreries qui peuvent 
être étalés et déployés en pareille rencontre; le nom des 
Mendosse suffit à notre objet. 

1 M. L. Paris, Négociation* sous François //, page 466 et 468. 

2 Aubéry , Histoire générale des cardinaux , tome II , page 429 ; tome m v 
pages 26 et 423; tome IV, page 88. — Pallatius, Fasti cardinalium , 
tome III, page 456. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 91 

Un lien personnel d'estime et d'affection attachait Phi- 
lippe II à cette maison illustre. Il avait eu pour gouver- 
neur un Mendosse, le grand commandeur de Cas tille, fils 
du comte de Miranda. Son rare mérite demeurait gravé 
dans son souvenir autant que ses soins éclairés recom- 
mandaient son nom à sa reconnaissance '. Les traditions 
historiques ne signalaient pas moins les Mendosse au 
roi d'Espagne pour une pareille mission; lorsqu'en l'an- 
née \ 500 le grand roi Emmanuel de Portugal , veuf de 
l'Infante dona Isabelle, avait demandé et obtenu en ma- 
riage sa belle-sœur, seconde fille du roi Ferdinand et de 
la reine Isabelle *, le cardinal don Diego Hurtado de Men- 
dosse, archevêque de Séville, patriarche d'Alexandrie, 
honoré par ses souverains du glorieux surnom de car- 
dinal d'Espagne, destiné par eux à l'archevêché de 
Tolède, avait reçu Tordre de conduire la princesse en 
Portugal*. Les titres, les honneurs, les grades étaient 
accumulés sur eux, et, dans ces derniers temps, l'empe- 
reur Charles-Quint avait envoyé don Hurtado de Men- 
dosse, marquis de Carré te, grand veneur d'Espagne, 
comme vice-roi au Pérou. 

La noblesse de leur sang et l'ancienneté de leur origine 
l'emportaient sur le reste de leurs avantages autant que 
ce qui vient de Dieu l'emporte sur ce qui vient des 
hommes. La nuit des temps couvrait leurs premiers au- 
teurs, mais en les cherchant perdus dans cette antiquité, 
on ne demeurait incertain qu'entre les rois goths, les 
souverains de Biscaye, les comtes de Castille. Ceux qui , 

* Aubéry, Histoire générale des cardinaux, tome III, page 4)4. 

1 Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome VIII, page 499. 

3 Aubéry, Histoire générale du cardinaux, tome in , page 27. 



92 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sans aimer les chimères, s'attachaient à l'opinion la plus 
probable n'indiquaient pas leur naissance ailleurs que 
parmi ces derniers, et les reconnaissaient pour neveux 
du célèbre cid Ruy Dias de Bivan. Ils portaient sa devise 
dans leurs armes 1 . Issu d'un si noble sang, l'archevêque 
de Burgos, après avoir passé sa vie dans les honneurs et 
après l'avoir remplie par les services que son dévouement 
lui inspirait pour ses souverains, trouva l'avoir dignement 
couronnée par la mission dont il s'acquittait en recevant 
la reine Elisabeth; ne reconnaissant plus rien en ce 
monde au-dessus ni à la hauteur de ce dernier emploi de 
ses forces, si ce n'est le service de Dieu, il s'y attacha 
uniquement, se retira dans son diocèse de Burgos, et se 
consacra encore à ses princes par la prière, comme il 
l'avait fait autrefois par son zèle et son respect dans 
les négociations, dans les gouvernements et dans les 
cours*. 

' Il serait facile, à la suite de Lansac, de Lhuillier, de 
Vincent Sartenas et autres consciencieux narrateurs, de 
dire les uniformes et les livrées qui figuraient autour de 
tant et de si grands seigneurs lors de la réception de la 
reine Elisabeth 8 . Il coûterait peu de mesurer et de dé- 
crire les tentures déployées sur son passage, de compter 
les fleurs répandues sur sa route , malgré l'intempérie de 
la saison , de détailler les pierres précieuses étalées sous 
ses yeux et déposées sur elle-même. Quatre mille che- 
vaux étaient employés à son escorte , et la dépense per- 

1 Aubéry, Histoire générale des cardinaux, tome II, page 430.— 
Imhoff , Genealogiœ vigenti illustrium in Hispania familiarum. 

2 Aubéry, ïd., tome IV. — Pallatius, Fasti cardinalium, tome m, 
page 465. 

3 M. L. Paris, Négociations sous François II, pages 474 et 479. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 93 

sonnelle du duc de l'Infantado ne s'élevait pas à moins 
de deux mille écus par jour l . 

Bien que le deuil du feu roi de France imprimât son 
caractère sur la maison du roi de Navarre et sur celle du 
roi d'Espagne, l'occasion permettait des magnificences 
exceptionnelles 9 . Nous n'essayerons pas cette nomen- 
clature, ayant fait tout le possible et tout le mieux pour 
l'honneur de Leurs Majestés Catholiques, en disant le 
mérite et la noblesse des seigneurs qui furent envoyés 
au-devant de la reine, et qui ajoutèrent par leur présence 
à l'éclat de cet événement. 

Elisabeth de Valois faisait de ce choix l'estime et la 
préférence que nous en témoignons nous -même. Elle 
l'exprima quelques moments plus tard, en répondant à 
leur compliment de bienvenue. 

Mais avant la remise de la reine entre les mains des 
commissaires du roi Catholique , des contestations s'ani- 
mèrent sur le lieu de cette cérémonie. 

Le roi de Navarre ne voulait pas engager « sa personne 
en un pays contentieux et de jalousie pour les raisons 
que tout le monde sait entre le roi Catholique et lui *; il fit 
donc prier le cardinal de Burgos et le duc de l'Infantado 
de venir chercher Elisabeth au monastère de Ronceveaux, 
lieu duquel le roi d'Espagne jouit comme du reste de la 
haute Navarre, semblant bien avoir assez fait de la mener 
jusque-là 4 ; mais comme la nation espagnole est céré- 



1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 468. — Mémoires 
des noms des Espagnols qui viendront recevoir la reine à Ronce vaux. 
1 M. L. Paris , Négociations sous François II , page \ 80 , note. — De Thou . 

3 B. 1. Colbert, volume 440, page 549 et suivantes. 

4 B. I. Colbert. — De Thou, pages 549 et suivantes. 



94 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

monieuse , n'ayant jamais faute de contention quand il 
est question de débattre son avantage, alléguant le mau- 
vais tems qu'il faisoit pour les tourbillons de neiges les 
plus extrêmes que l'on vit depuis trente ans, ils firent 
savoir qu'il étoit bien raisonnable que fissions la moitié 
du chemin d'entr'eux et nous, jusqu'à une place près du 
bourg, fondant, comme nous présumâmes, l'égalité de 
l'honneur et de la réputation sur l'égalité de la distance 
de leur côté et du nôtre \ 

» Les envoyés du roi d'Espagne étoient alors en un 
lieu nommé l'Espinal, qui n'étoit loin dudit Ronceveaux 
qu'à deux petites lieues françoises, comme de Paris à 
Saint-Denis 2 . » 

Le roi de Navarre insista, alléguant la dignité de la 
reine qu'il conduisait, sa jeunesse extrême, la rigueur de 
la saison, les soins de sa santé, qui ne permettaient pas 
qu'un pareil événement eût lieu en plein champ ou sur 
des montagnes, enfin la grandeur du souverain qu'il 
représentait, « lequel en sa qualité de roi Très-Chrétien 
précède tous les rois de la chrétienté, et est ce point hors 
de toute contestation, sachant un chacun comment les 
ambassadeurs des uns et des autres l'observent à Rome, 
en Angleterre, à Venise et ailleurs, quand il est question 
d'assister en acte public ou solennel, où celui de France 
précède *. » Des raisons de vanité mesquine se joignaient 
aux causes d'orgueil national dans le refus que les en- 
voyés espagnols faisaient d'avancer davantage. 

« S'ils ne vouloient point venir audit Ronceveaux, 

i B. I. Colbert, v. CXL, p. 549. 

2 B. I. Colbert, v. CXL, p. 54 b et suiv. 

1 B. I. Colbert, tome CXL, page 524 et suivante*. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 95 

c'était plus pour faire voir aux champs la multitude 
d'hommes et chevaux dont ils pensoient nous surpasser, 
que pour autre raison, et qu'étant mis et parangonés en 
conférence de notre troupe qui est en deuil et tout de 
noir, ils apportassent plus d'apparence et de gloire 1 . 

» Toutes fois le temps n'ayant égard à leurs volontés, 
ni mercy de leurs accoutremens, qu'ils furent contraints 
de couvrir de gabans et manteaux de pluies, renforça 
plus que jamais à neiger, de façon que le vendredi matin , 
cinquième de ce dit mois, l'on leur manda résolument 
que la faim nous commencent à chasser de Ronce veaux, 
et que s'ils n'étoient délibérés de la venir prendre, nous 
gaignerions toujours pays, vivres, et irions loger à Épinal, 
pensant bien que par honneur et devoir il faudrait qu'ils 
quittassent la place à leur maîtresse. 

» A la fin vaincus de cette pertinacité et raison, ils 
firent savoir inopinément (pour nous prendre en désordre 
et au dépourvu) qu'ils s'en venoient pour satisfaire 
incontinent à leur commission * . » 

Mais la vivacité française ne permit point cette satis- 
faction à la jalousie espagnole, et malgré la brièveté du 
temps et la pauvreté du lieu, tout fut prêt pour l'heure 
assignée, avec les conditions de magnificence nécessaire 
à un acte si solennel et à des personnages aussi consi- 
dérables que les souverains dont il s'agissait. 

Cette cérémonie décisive, qui achevait de rendre Eli- 
sabeth de Valois Espagnole et reine, se passait donc à 
ftoncevaux, lieu de fatal, de glorieux et de mémorable 
souvenir dans les annales de la France. En cette vallée 

1 Bibliothèque Impériale, Colbert, y. CXL, page 524. 

2 Bibliothèque Impériale, Colbert, y. CXL, page 5*4; 



96 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Charlemagne avait perdu le plus brillant de ses paladins 
et son armée. A près de huit siècles de distance, une 
grande princesse, à laquelle certains généalogistes 1 se 
plaisent à attribuer quelques gouttes de son sang, devait- 
elle y laisser ses joies et ses espérances ? 

Quoi qu'il en soit, son courage et sa volonté résistèrent 
longtemps aux pressentiments secrets et aux défaillances 
de la nature , que causaient légitimement ses adieux à la 
France; elle fut fidèle à sa dignité de princesse, à sa 
majesté de reine et à l'affabilité de caractère qu'elle 
savait mêler aux rigueurs de l'étiquette espagnole. 

Elle s'assit sur un trône que l'on avait improvisé en la 
salle haute du monastère du lieu , « car l'on avoit consi- 
déré qu'après un aussi mauvais tems il eût été fort mal 
aisé de faire la dicte assemblée en campagne 9 . » Là, elle 
entendit les discours qui lui furent adressés au nom du 
roi; elle permit au duc de l'Infantado, qui s'était age- 
nouillé devant elle, de lui baiser la main; mais, par 
respect pour un prince de l'Église, elle ne souffrit pas 
que le cardinal de Burgos lui rendit le même hommage et 
demeurât dans la même position : elle le releva, l'em- 
brassa, le fit couvrir. Il lui dit alors « que le roy leur 
seigneur leur avoit fait cette grâce et honneur de les 
choisir pour la venir recevoir, et lui déclarer qu'elle fût 
la très-bien venue en ses royaumes, les subjets desquels 
n'avoient jamais eu si grande aise et contentement qu'ils 
auront en l'y recevant pour reine, dame et maltresse, et 

1 P. Tournemino, Mémoires de Trévoux, avril 4742. — P. Anselme, 
Histoire générale de la maison de France, tome I er , page 67. — Cour- 
cclles, Histoire générale des pairs de France, tome I er , page 44 et suiv. 

2 Lansac au cardinal de Lorraine. — M. L. Paris, Négociations sou* 
François II, page 472. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 97 

qu'eux et toutes leurs maisons se sentoient merveilleuse- 
ment heureux, d'avoir eu cette charge de luy faire ser- 
vice, à quoy leur vie étoit entièrement vouée '• » Dissi- 
mulant toujours son regret de quitter la France et les 
Français, la reine d'Espagne répondit « qu'entre les 
grâces et faveurs qu'elle espéroit recevoir du roy son 
seigneur, elle comptent celle-cy pour une bien singulière 
qu'il eust choisi de tels personnages pour sa réception et 
conduite, et qu'elle ne faudroit de l'en remercier, et 
auroit toujours bonne souvenance que par la maison de 
Mendosse elle entroit en la possession de ses royaumes 
et venoit en la compagnie dudict seigneur roy son mari , 
dont elle se sentoit tellement à eux obligée qu'en tous 
endroits où ils la voudroient employer, ils la trouve- 
roient leur bonne reyne et par suite amye , qu'au surplus 
elle étoit bien marrye de la peine qu'ils prenoient, et que 
le mauvais tems l'eût si longuement retenue pour les 
avoir faict tant attendre*. » 

Après cet échange de cérémonies et de courtoisies, la 
reine donna congé au roi de Navarre et au cardinal de 
Bourbon; elle les embrassa l'un et l'autre, disant à eux- 
mêmes et aux seigneurs qui l'environnaient qu'ainsi de- 
vait-elle les traiter par ordre du roi son frère , « comme 
princes de son sang, et d'après la coutume du pays 
auquel elle ne cessoit qu'en ce moment d'appartenir s . » 

En même temps, la reine, ne pouvant plus contenir 
la douleur qu'elle avait dominée jusqu'alors, se pâma 

1 Lansac à M. le cardinal de Lorraine. — M. L. Paris, Négociations 
«oui François II ", pages 472 et 473. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François II, pages 472 et 473. 

3 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 473. 

7 



98 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

entre les bras du roi de Navarre \ Il ne fallut pas moins 
passer outre et franchir ces limites, dernier pas auquel 
ne s'opposait point sa douce volonté, mais qu'en ce 
moment appréhendait sa nature. 

Le cardinal de Burgos prit sa main droite, le duc de 
Tlnfantado la soutint à gauche; ils la placèrent dans sa 
litière, et lors « avec force trompettes et hautbois, et de 
la neige qui tomboit comme par dépit pour bigarrer les 
belles livrées de ces seigneurs, on alla coucher dans un 
mauvais village à une lieue de là, où ledit cardinal et 
duc, à Penvi l'un de l'autre, envoyèrent force vivres, 
confitures et licts aux dames et demoiselles, lesquelles en 
avoient bien besoing; mesmement les filles pour ce que 
tout leur bagage estoit demeuré perdu en la montagne, 
lequel s'est depuis recouvert 2 . » 

1 Chronologie novennaire de Cayet. 

* M. L. Paris, Négociations sous François //, page 474. 



CHAPITRE ONZIÈME. 

VOYAGE DE LA REINE D' ESPAGNE DE LA FRONTIÈRE A GUADALAXARA. 

La reine d'Espagne, ainsi séparée des princes de sa 
famille et des seigneurs de sa suite qui l'avaient accom- 
pagnée jusqu'à la frontière , conserva cependant auprès 
de sa personne quelques serviteurs dévoués. L'ambassa- 
deur de France, Sébastien de Laubépine, évéque de 
Limoges, avait em Espagne la double mission de repré- 
senter le roi son maître et de protéger de tout son crédit 
la jeune reine, sœur de François IL Lansac de Saint- 
Gelais, non moins rompu aux usages de la cour de 
Madrid qu'à ceux de la cour du Louvre , également fami- 
lier avec les deux langues, partageait ce noble emploi. 
Il ne devait s'éloigner que lorsque Elisabeth serait accou- 
tumée aux mœurs et aux habitudes du pays. Un certain 
Lhuillier lui servait de secrétaire. Parmi les dames aux- 
quelles était confié l'honneur de charmer son absence, 
de tromper son éloignement, de veiller aux soins intimes 
et à la sûreté de sa vie, figurait mademoiselle Darne, 
« jolie, honnête et de bonne grâce, » dont Lansac ne 
nous a rien fait connaître que ce portrait, et aussi l'in- 
térêt que lui portait le cardinal de Lorraine; aucune autre 
particularité ne la signale à l'attention de l'historien l . 

Mais au premier rang brillaient autour de la reine les 
princesses ses cousines, madame de Rieux et mademoi- 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 486. — Rapport de 
Lansac, page 474. — Idem de Lhuillier, page 479. — Relation anonyme, 
page 487. 

7. 



100 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

selle de Montpensier, toutes les deux de la maison de 
Bourbon; venait ensuite madame de Germon t, presque 
aussi haut placée qu'elles. 

Avant son mariage, en 1542, avec Guy, baron de 
Castelnau et de Germon t-Lodève , elle se nommait Louise 
de Bretagne. Son aïeul, François, bâtard de Bretagne, 
comte de Vertus et de Goëllo, baron d'Avaugour, était 
fils naturel et bien -aimé de François II, duc de Bretagne, 
et frère d'Anne, duchesse de Bretagne, deux fois reine 
de France. Doté et comblé par son père, il fut encore 
élevé au rang d'illustre gentilhomme breton; il atteignit 
presque, par ses grandeurs, le rang de prince, comme il 
en approchait par le mérite qui devrait distinguer tou- 
jours ceux qui régnent et qui commandent. Sans être 
jamais officiellement reconnu pour allié par les rois Char- 
les VIII et Louis XII, ses beaux-frères, il avait été traité 
comme tel et honoré de grandes charges et d'une grande 
autorité en Bretagne. Ces souvenirs vivaient encore en la 
personne d'Elisabeth de Bretagne, comtesse de Clermonl, 
sa petite-fille, et lui avaient valu l'honneur d'accompa- 
gner Elisabeth de Valois, d'être attachée à sa personne, 
et de figurer immédiatement après les princesses dans la 
confiance de la reine et dans les distinctions de la cour. 

Auprès d'elle marchait, dans un rang égal pour la 
faveur et supérieur pour la naissance, puisque aucun 
nuage ne venait en éclipser le légitime éclat, Gilberte de 
Chabannes, issue en ligne directe et masculine, au vingt- 
deuxième degré , de Widgrin , comte d'Angoulême et de 
Périgord , mort en 886 , après dix-sept ans d'une glo- 
rieuse souveraineté 1 . Mademoiselle de Chabannes était 

1 Courcelles, Histoire des pairs de France, tome V; généalogie de la 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 101 

fille de Joachim de Chabannes, seigneur de Curton, et de 
Charlotte de Vienne, sa quatrième femme. Ce seigneur 
était proche parent de Catherine de Médicis. Gilbert de 
Chabannes, son aïeul, s'était allié à Catherine de Bour- 
bon-Vendôme. Madame de Chabannes, mère de Gil- 
bert e ? était gouvernante de Marguerite de Valois, fille 
de Henri II 1 . Quant à Gilberte de Chabannes, mariée 
en 4565 à Jean de Montboisier, marquis de Canillac, elle 
quitta la reine d'Espagne sa maltresse en 1 560. Rappelée 
lors des jalousies qui éclatèrent en cette cour étrangère, 
elle fut attachée pour ce retour à la personne de made- 
moiselle de Bourbon-Montpensier *. 

Mesdemoiselles de Noyant, de Gironville, de Fontper- 
tuy, de Poulpry, de la Boessière, etc., etc., formaient 
une partie du cortège officiel de la princesse et compo- 
saient sa cour intime \ 

Quant à Susanne de Bourbon, femme de Claude de 
Rieux, elle doit être distinguée entre toutes à cause de 
son mérite non moins élevé que sa naissance. Elle était 
fille de Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur- Yon, 
et de Louise de Bourbon-Montpensier, sœur du glorieux 
et coupable connétable de Bourbon 4 . Claude de Rieux, 
dont elle était veuve alors, avait été l'un des captifs après 
la bataille de Pavie, puis ensuite l'un des otages lors du 



i de Châtaines, page 38. — Idem , tome V , généalogie de la maison 
de Matbas. — P. Anselme, Histoire de la maison royaU de France, 
tome UI V page 423. — Idem, tome VU , page 430. 
1 Voir les Mémoire* de cette princesse. 

* Bibliothèque Impériale , portefeuille de Laubépine , lettre de madame 
de Oiahannea-Corlon à l'évéque de Limoges, 18 mars 4560. 

* Bibliothèque Impériale, idem. — Passim. 

4 P. Anselme, Hit toi re générale de la maison de Fiance, tome I, 
pages 345 et 354. 



102 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

traité de Madrid. Louise de Rieux, sa fille unique, avait 
épousé René de Lorraine, marquis d'Elbeuf. Tous ces 
titres, joints à sa naissance, la recommandaient au choix 
du roi de France et de ses ministres : elle devait posséder 
aussi les sympathies du roi d'Espagne; la fatale et valeu- 
reuse célébrité de son oncle et l'illustre fidélité de son 
mari la mettaient en évidence par des droits différents. 
Selon l'usage de tous les siècles et de toutes les cours, 
des causes moins honorables , mais non moins puissantes 
peut-être, désignaient Susanne de Bourbon, dame de 
Rieux, à la faveur de Catherine de Médicis. Renée de 
Rieux, sa nièce, dite la belle de Chàteauneuf, avait été 
élevée comme fille d'honneur de la reine douairière de 
France. Le duc d'Anjou, depuis Henri III, en était éper- 
dument amoureux; elle employait toute l'énergie de son 
caractère plus que viril à l'avancement de sa maison, 
sans oublier le progrès de sa position personnelle et la 
vengeance de ses propres injures. Plus tard, abandonnée 
de son amant, devenu roi et époux de Louise de Lor- 
raine, elle voulut, par son intervention, que François de 
Luxembourg lui donnât son nom et réparât un honneur 
qu'il n'avait point offensé. Il refusa, et sut éviter par la 
fuite les effets de la haine que son mépris avait soulevée. 
Forte du môme concours , Renée de Rieux prétendit en- 
suite à la main d'Antoine du Prat; il la repoussa avec 
dédain , brava ses fureurs , et fut foulé publiquement aux 
pieds de son cheval , conduit et monté par elle ; enfin , 
mariée à Antinotti, elle le* tua de sa main dans l'acte 
même de l'infidélité; et, remariée à Altoviti, elle vit 
Henri d'Angoulême, contre lequel il avait conspiré, le 
massacrer sous ses yeux; mais, digne de Renée de 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 103 

Rieux, il ne mourut pas sans vengeance, et, rendant le 
dernier soupir, il sut le poignarder lui-même l . 

Telle était la famille de Susanne de Bourbon, veuve 
de Claude, premier du nom, sire de Rieux et de Roche- 
fort, comte d'Harcourt et d'Aumale, mais telle n'était 
point sa personne. L'élévation et la vigueur de son carac- 
tère, égales à la noblesse de sa naissance, assuraient le 
maintien de sa dignité, et garantissaient tout autant son 
dévouement pour l'auguste reine dont elle était la pru- 
dente compagne et presque l'expérimentée gardienne. 

Anne de Bourbon -Montpensier, jeune compagne de 
madame de Rieux, à la suite d'Elisabeth de Valois, était 
aussi sa nièce; fille de Louis de Bourbon, duc de Mont- 
pensier, et de Jacqueline de Longwie , « princesse d'un 
grand esprit et d'une prudence au-dessus de son sexe 9 ; » 
elle fut rappelée en France en 4 560, pour épouser, un an 
plus tard, François de Clèves, duc de Nevers et comte 
d'Eu. Ce prince, d'une beauté parfaite et d'un mérite 
accompli, la laissa veuve quatre mois après son mariage; 
il mourut à l'âge de vingt-deux ans, blessé le matin 
même de la bataille de Dreux, avant tout engagement, 
par Desbarres, un de ses gentilshommes, qui déchargea 
maladroitement son pistolet dans ses reins \ 

Indépendamment des princesses et des dames dont la 
présence autour de la reine relevait sa dignité et rassurait 
la sollicitude de sa famille , Philippe II avait envoyé à sa 

1 P. Anselme, Histoire générale de la maison de Bourbon, tome VI, 
page 774. — L'Étoile, Mémoires du temps. — Mémoires de Caslelnau, 
tome l, page 347. 

* De Thon, Histoire universelle. 

* P. Anselme , Histoire générale de la maison royale de France, tome I , 
page 335, et tome m, page 454. 



104 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

rencontre, et attachait à sa personne, en qualité de cama- 
rera major, la comtesse d'Ureigna. 

Cette dame fut étrangère aux dernières années de la 
vie d'Elisabeth, puisque, mourant le 19 août 1566 ! , elle 
devança de plus de deux ans sa royale maîtresse au 
tombeau. 

Toutefois, l'importance que sa place lui donnait au- 
près de la princesse et l'influence qu'elle exerça sur les 
tracasseries de son intérieur jettent un intérêt réel sur 
ce personnage. Il faisait d'ailleurs partie de ce système 
de grandeur et de surveillance tout à la fois, dont il plai- 
sait à Philippe II d'environner sa jeune épouse. 

11 n'est donc point inutile d'étudier quelle était sa 
famille et quel devait être son caractère, en vertu de 
tels liens. 

La comtesse d'Ureigna , veuve alors , était accompagnée 
de son fils , chef de la maison de Giron et riche de cent 
mille écus de rente. Le duc de Nazara et le marquis de 
los Veloz, ses deux gendres, figuraient dans sa suite 8 . 
La comtesse d'Ureigna appartenait de près aux chefs de 
cette pompeuse mission. Sœur du duc d'Albuquerque, 
vice-roi d'Aragon et de Navarre, elle avait eu pour mère 
-Françoise de Tolède, fille d'Alvarez de Tolède, premier 
duc d'Albe; son aïeule était une Mendoze, fille de Diego 
' Hurtado de Mendoze, premier duc de l'Infantado*. Le 
grand nom qu'elle tenait de son père, et que couvrait 
le grand titre de duc d'Albuquerque, était celui de la 

1 Imhoff, Genealogiœ viginti illustrium in Hispania familiarum , p. 79. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François //, p. 167. Nombre des sei- 
gneurs venus recevoir la reine d'Espagne. 

3 Imhoff, Genealogiœ viginti illustrium in Hispania familiarum, p. 79. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 105 

Cueva, nom éteint, il est vrai, au quatorzième siècle en 
une fille, mais, selon l'usage de ceux qui ne veulent pas 
périr, relevé par ses enfants '. Le sang paternel qui coulait 
dans les veines de la comtesse d'Ureigna, sang auquel ne 
peuvent rien changer ni les princes ni les rois, n'était pas 
selon ces nobles apparences. 11 les valait du moins, s'il 
ne les surpassait pas. Bien que cette illustre dame tirât 
tout son orgueil de la Yieille-Castille, et ne cherchât pas 
son berceau ailleurs ni plus loin que dans le val de Man- 
zanada, elle aurait dû le reconnaître, et, malgré sa fierté 
castillane, on le trouvait pour elle sur les bords de 
l'Océan, non loin de Saint-Malo, dans ce noble duché 
de Bretagne, que ne devrait renier aucun de ceux qui 
peuvent lui rattacher leurs souvenirs et leur origine. Si 
les substitutions, si les édits et les monarques n'avaient 
point épuisé leurs forces et leurs volontés à faire de la 
comtesse d'Ureigna une fille de la maison de la Cueva, 
si les siècles n'avaient pas ajouté leur sanction à cette 
entreprise, elle eût porté un des plus beaux noms dont 
s'enorgueillissent la Bretagne et la France , et dont l'Eu- 
rope entière salue l'antique illustration : elle se fût appelée 
du Guesclin. Née Française, sujette ou suivante des reines 
et princesses filles de saint Louis, au lieu de figurer 
dans l'austère et magnifique cortège des envoyés du roi 
Philippe II , elle eût accompagné peut-être Elisabeth dans 
ses nouveaux royaumes, et, bien loin de mettre son 
orgueil et sa jalousie a la séparer de sa cour française, à 
la plier à des usages encore étrangers pour elle, elle eût 
mis son amour et ses soins à lui parler de sa patrie , à la 

1 Abbé de Veyrac , État présent de l'Espagne , tome IV, page 26. — 
Imboff (ut supra), page 75. 



106 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

rendre doucement et sûrement Espagnole par la condes- 
cendance plus que par la contrainte, par les souvenirs 
qui lui auraient rappelé sa famille plus que par les efforts 
et les conseils qui tendaient vainement à la lui faire 
oublier. 

En 1340 , Bertrand du Guesclin ', grand-oncle du con- 
nétable, avait porté au secours des rois de Gastille et de 
Portugal, dans les contrées qu'arrose le Guadalquivir, 
une bannière bénite par le souverain pontife à Avignon. 
Il s'était distingué dans plus d'une rencontre avec les 
Maures sur les rives du Salado. La gloire l'avait amené 
en Espagne, l'amour l'y fixa; il épousa Marie Fernandez 
de la Cueva, dernière héritière de cette antique maison; 
il partagea son nom, qu'il transmit, en l'illustrant encore, 
à ses descendants. 

La noblesse du sang des du Guesclin ne faillit en au- 
cune des générations suivantes. Soutenu par des alliances 
dignes de son origine, il ne fut jamais corrompu; mais 
sa pureté française en fut bien altérée, son cours ne 
tenait plus guère de sa source; le sang, malgré la voix 
qu'on lui prête, manque de langage : l'éducation en fait 
toute la force et toute l'inclination ; bien que celui de la 
comtesse d'Ureigna n'eût point dégénéré depuis le conné- 
table , il avait perdu tout instinct français, il était devenu 
franchement espagnol, contre la disposition qu'aurait dû 
lui donner la nature. 

Ce qu'il y avait de Français en la reine d'Espagne et 

1 ImhofT, Genealogiœ viginti illuslrium in Hispania familiarum, 
page 75. — Abbé de Veyrac , État présent de l'Espagne , tome IV, page 26. 
— P. Anselme, Histoire générale de la maison de France , tome VI, 
page 485. — Favyn, Théâtre de Vhonneur, tome II, page 7. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 107 

autour d'elle blessait les affections de la comtesse d'Urei- 
gna ; bien différente en cela dn comte de Penaranda de 
la maison de Bracamonte, qui, sons le roi Philippe IV, 
tenait encore à grand honneur d'être issu du connétable 
Dogesclin par un de ses fils naturels, et se faisait repro- 
cher dans son conseil trop de penchant pour les intérêts 
français 1 . 

Elle attendait la reine d'Espagne à Pampelune ; il fallut 
trois journées de marche pour atteindre cette capitale de 
la Navarre. Partout sur son passage, Elisabeth recevait les 
témoignages de l'admiration, après avoir été l'objet des 
empressements de la curiosité. Les arcs de triomphe, les 
compliments, les inscriptions, les danses, se multipliaient 
sous ses pas et sous ses yeux; la grâce de ses manières, 
le charme et la dignité de sa figure, ces deux séductions 
de la grandeur, lui gagnaient toutes les sympathies. « Son 
visage étoit beau, et ses cheveux et yeux noirs qui adom- 
broient son teint et le rendoient si attirant que les sei- 
gneurs ne l'osoient regarder, de peur d'en être épris et 
en causer jalousie au roi son mary, et par conséquent 
eux courir risque de la fortune et de la vie. Les gens 
d'Église faisoient tout de même, de peur de tentation, ne 
cognoissant assez de force et commandement à leur chair 
pour s'en garder d'en être tentés 8 . » 

Après avoir visité l'église cathédrale de Pampelune, la 
reine se rendit au palais au milieu de l'enthousiasme 
populaire. La comtesse d'Ureigna l'attendait au bas des 

* Herrera, lhr. ffl, 3 e partie, cbap. v. — Amelot de la Houssaye, 

tome I, page 554. — P. Anselme, Histoire générale, tome VI, page 486. 

1 Brantôme, Dames illustres françaises et étrangères, discours 4*, 

[ton* V naon J9ft 



108 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

degrés, et baisa la main de la reine sa maîtresse, qui, la 
relevant, l'embrassa familièrement. Après ces respects 
rendus à Elisabeth , elle fit ses révérences à mademoiselle 
de Montpensier et à madame de Rieux, dont elle ne pou- 
vait pas voir sans jalousie le titre de parentes de Sa Ma- 
jesté Catholique et de princesses du sang français. Puis 
elle présenta à la reine une lettre du roi, qui, au lieu des 
tendres impatiences auxquelles elle s'attendait sans doute, 
contenait seulement et froidement des éloges de la com- 
tesse, le détail des soins qu'elle devait lui rendre, et la 
demande du bon accueil qu'il sollicitait en retour. 

Il y eut entre la noble Espagnole et les illustres Fran- 
çaises un échange de courtoisie qui semblait promettre 
un ciel toujours serein ; mais à côté paraissaient et se 
cachaient tour à tour les susceptibilités, les froissements, 
les vanités, les ambitions, les intrigues, qui amoncelaient 
bien des nuages. Petitesses et mesquineries, qui sont le 
partage de l'esprit et du cœur humain, et surtout l'apa- 
nage des cours ; détails minimes et puérils, d'où naissent 
souvent de grands événements; tracasseries de palais, 
qui parfois conduisent aux bouleversements des pays; 
égoïsme et jalousie , qui grandissent jusqu'à la passion 
furieuse, jusqu'à l'envie dévorante. 

Des questions de préséance furent traitées entre ces 
dames, des concessions de service furent faites avec une 
apparente bonne grâce et une admirahle tranquillité. La 
queue du manteau de la reine d'Espagne passa des mains 
de madame de Clermont entre celles de la comtesse 
d'Ureigna. La reine, occupée à pacifier toutes choses dès 
l'abord, avait dit à l'Espagnole « combien elle s'estimoit 
heureuse d'être accompagnée d'une si honorable et ver- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 109 

tueuse dame comme elle, et qu'elle se délibérait de l'aimer 
et honorer autant qu'elle pourrait , et de recevoir ses bons 
conseils et avertissements comme si la reine sa mère les 
lui faisoit '. » 

Les paroles d'Elisabeth de Valois devaient flatter le juste 
amour-propre de la comtesse, surtout elles cherchaient à 
s'adresser à son cœur; mais où se trouve le cœur de la 
plupart des courtisans? et surtout comment suivre la route 
tortueuse et embarrassée pour arriver jusqu'à lui ? Ma- 
dame d'Ureigna n'était point autre que ceux de son 
espèce, et, loin d'être charmée et apaisée par les grâces 
et la jeunesse de la reine, elle n'éprouva qu'inquiétude 
et dépit du partage de ses fonctions, et surtout elle ne 
ressentit que jalousie profonde contre les deux princesses, 
qu'elle prétendait dominer par son influence et bannir 
par ses tracasseries, ne pouvant pas les égaler par son 
mérite. Cependant, dissimulant pour mieux réussir, elle 
répondit à la reine « qu'elle se roi t sa très-humble servante, 
et très-bonne sœur et amye de la dame de Clermont s . » 

Deux jours se passèrent à Pampelune, les mascarades, 
les combats de taureaux et autres plaisirs en furent le prin- 
cipal emploi, les festins et les danses à la mode de France 
étaient variés par d'autres divertissements dans le goût 
espagnol. 11 y avait une courtoisie délicate à environner 
la reine des souvenirs de sa patrie; il y avait une autre 
politesse non moins vraie à l'initier aux mœurs de son 
royaume. 



1 M. L. Paris, Négociations sous François II ', page 176. — Lansac 
au cardinal de Lorraine. 

3 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 476. — Lansac 
au cardinal de Lorraine. 



110 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Elisabeth de Valois répondait à ces avances par des 
procédés semblables; tour à tour, suivant en cela son 
inspiration, elle s'habillait à l'espagnole pour plaire 
au peuple sur lequel elle venait régner, ou, cédant 
aux conseils de la comtesse d'Ureigna, elle se parait 
à la française pour satisfaire la curiosité publique l . 
D'autres fois enfin elle mêlait ensemble les parures et 
les modes des deux pays , comme pour les rapprocher 
et les confondre dans son affection et dans sa mémoire, 
et pour figurer en sa personne un symbole d'alliance et 
de paix. 

Cependant les lettres de Philippe II se multipliaient et 
témoignaient de l'impatience avec laquelle il attendait la 
reine; elle y répondait par des messages que le chevalier 
Salviati lui portait avec mission de lui baiser la main de 
sa part 9 . 

Ces fêtes, cette harmonie, ces empressements, devaient 
être incessamment troublés par les aigreurs de la com- 
tesse d'Ureigna ; elle ne put pas porter plus loin sa feinte 
douceur. La reine et sa suite quittaient Pampelune; elle 
fit prier sa camarera major de monter dans sa litière 
royale. Cette dame estimant qu'une telle place ne man- 
querait jamais à son ambition, mais que son rang à la 
suite de la reine pourrait lui être disputé dans l'avenir 
par les étrangères, si elle ne le fixait pas dès l'abord, 
pria Sa Majesté de l'excuser et de lui permettre de voya- 
ger dans la sienne; encore, ajouta-t-elle répondant à 



1 Relation du voyage de la reine jusqu'à Pampelune, par un anonyme - 

— M. L. Paris, Négoci ations, etc., page 487. 

3 Relation du voyage de la reine jusqu'à Pampelune , par un anonyme ; 

— M. Louis Paris, Négociations (ut supra) , page 487. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 111 

l'honneur qui loi avait été fait, « qu'elle ne pût souhaiter 
plus grande faveur que celle-là '. » 

Madame de Clermont prit donc la place qu'elle avait 
refusée; la comtesse , suivant la politique pour laquelle 
elle avait sacrifié un des privilèges de sa charge , voulut 
occuper pendant la marche et dans le cortège la place qui 
appartenait à madame de Rieux et à mademoiselle de 
Montpensier; ne pouvant pas l'obtenir, elle se mit en 
devoir de l'enlever, et ses estaffiers heurtèrent et abatti- 
rent si résolument ceux des princesses, qu'elles furent 
jetées hors de leur rang, dont la comtesse s'empara sans 
hésitation et sans excuse. 

La reine, informée de ce débat et de cette injure, fit 
répéter à la comtesse « qu'elle eut eu très-agréable s'il 
luy eust plu monter en sa litière, comme elle l'auroit 
encore si elle le vouloit faire, mais qu'après elle la prioit 
d'être contente que lesdictes demoiselles et dame pour 
être princesses de son sang et de la maison royale, étran- 
gères en ce pays et non ses subjettes, fussent honorées 
ainsi qu'elles avoient accoutumé, et comme il leur appar- 
tenoit. Sa Majesté estimoit l'honneur qu'on leur faisoit 
être fait à elle-même, comme aussi étant mesprisées, elle 
pensoit être mesprisée •. » 

Madame d'Ureigna dissimula sous des paroles respec- 
tueuses un trouble et un mécontentement difficilement 
contenus; mais si le fiel ne put pas lui monter jusqu'aux 
lèvres, il fermenta dans son cœur, et ses yeux en trahi- 



1 Rapport de Lhuillier au cardinal de Lorraine. — M. L. Paris , Négo- 
ciations, etc., page 485. 

* Lansac au cardinal de Lorraine. — M. L. Paris, Négociations sou* 
François II, page 477. 



112 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

reni l'amertume. Elle répondit cependant « qu'elle n'étoyt 
que pour obéir à Sa Majesté mesmement en cet endroit, 
qu'elle étoit très-mal contente de ses gens, qu'elle les 
feroit châtier 1 . » 

Depuis , les choses se passèrent gracieusement quant à 
l'extérieur; mais les rivalités nées et exprimées alors 
entre les dames des deux nations n'en continuèrent paô 
moins autour de la reine ; les Espagnols gardèrent une 
rancune profonde de l'affront qu'avait reçu la comtesse. 

Les tracasseries et les intrigues qui environnèrent Eli- 
sabeth de Valois à cette occasion ne furent pas sans in- 
fluence sur les ennuis de sa triste et courte royauté. 

La reine d'Espagne , tout en se hâtant vers le roi son 
mari, étudiait ses amitiés et ses goûts, et elle était atten- 
tive à les satisfaire , en attendant qu'elle pût combler un 
autre sentiment. Elle s'arrêta chemin faisant chez le vice- 
roi de Navarre, le marquis de Cortès, auquel revenait 
la faveur de coucher dans la chambre du roi lorsque Ruy 
Gomès était absent. Elle traita et favorisa la marquise avec 
une distinction dictée par Philippe II lui-même. La reine 
s'annonçait pour le 26 ou le 28 janvier à Guadalaxara, 
elle y arriva le \ er février. On espérait que le roi d'Espagne 
n'attendrait pas cette date ni ce lieu , et que ses empres- 
sements viendraient rassurer la timidité et dissiper les pres- 
sentiments que la jeune reine avait éprouvés en passant la 
frontière; ce fut une erreur. Philippe H, alors à Tolède, 
vint jusqu'à Guadalaxara, accompagné de dona Jeanne sa 
sœur et de la principale noblesse d'Espagne *. Mais soit 

1 Lansic au cardinal de Lorraine. — M. L. Paris, Négociations sews 
François II, page î77. 

2 J. de Ferreras, tome IX, page 41 Ê. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS* 113 

affectation d'une majesté et d'une gravité qu'il aurait pu 
abdiquer sans faiblesse en pareille occasion , soit dévoue- 
ment pour des affaires qu'il aurait pu oublier et laisser un 
moment sans péril, il ne passa pas outre. D'ailleurs il 
avait en mémoire l'auto-da-fé que peu de mois auparavant 
l'inquisition avait renouvelé à Valladolid sous ses yeux, 
par ses ordres, pour son bon plaisir, et comme pour célé- 
brer son retour en Espagne; malgré le nom d'acte de foi 
qu'il avait donné à cette barbare exécution, non moins 
exécrable aux yeux du vrai catholicisme que maudite par 
la nature, peut-être qu'en secret son souvenir lui pesait 
et le poursuivait comme un remords. Sous ce poids, son 
esprit devait se troubler autant que sa conscience s'était 
aveuglée; une sorte de stupeur pouvait l'atteindre jusque 
dans les joies du mariage et les empressements de l'a- 
mour. La reine fut donc reçue avec une étiquette et une 
pompe sérieuses, bien faites pour la glacer, pour effrayer 
ses pensées, et pour égarer un cœur moins inébranlable 
que le sien dans la voie du devoir. 



CHAPITRE DOUZIEME. 

MARIAGE DE PHILIPPE II ET d' ELISABETH DE VALOIS. 

— MALADIE DE LA REINE D'ESPAGNE. — INTRIGUES ET TROUBLES 

PARMI SES DAMES. 

Un auteur que plusieurs fois déjà nous avons eu l'oc- 
casion de contredire, tout en admirant le charme et l'in- 
térêt de ses inventions, commet, au sujet de l'entrevue 
des royaux époux, une erreur qui sied à son roman. 
Saint-Réal, plus terrible encore dans ses récits que le 
sombre Philippe II ne le fut dans ses actes , le fait demeurer 
à Madrid, tandis que la princesse son épouse s'avançait 
vers lui : moins exact dans l'énoncé des faits que correct 
dans l'élégance de son style, il dit en des termes et avec 
une forme que nous n'entreprendrons point d'égaler, 
qu'il envoya son fils don Carlos, alors âgé de quatorze ans 
seulement, à la rencontre d'Elisabeth de Valois, et que, 
prévenus déjà l'un pour l'autre d'un sentiment fondé sur 
d'anciennes espérances, ils achevèrent de s'aimer dans 
cette imprudente rencontre, et qu'ils exprimèrent par 
leurs yeux ce que n'osaient point encore avouer leurs 
lèvres. Quant au roi lui-même, fidèle au système de froi- 
deur qu'il avait adopté en mettant si peu d'empressement 
à appeler Elisabeth en Espagne, il l'aurait attendue pa- 
tiemment dans son palais à Madrid , et ne l'aurait reçue 
qu'à la descente de son carrosse Ë . 

Telle est la version que Saint-Réal nous donne avec 
tous les agréments du plus charmant langage et tous les 

1 Saint-Réal , Nouvelle historique et galante, édition d'Amsterdam, \ 673» 
page 46. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 115 

détails de la plus touchante invention. S'il se trompe sur 
le fait matériel et palpable des lieux , ne peut-il pas errer 
aussi sur le trait insaisissable des mouvements secrets et 
précoces de ces jeunes cœurs ? 

Quoi qu'il en soit, il faut convenir avec lui, et avec 
tous les documents sur lesquels s'appuie notre étude, que 
le premier aspect et le premier accueil du roi d'Espagne 
ne produisirent pas une impression favorable sur l'esprit 
et le cœur de la jeune princesse. Lorsque, à Guadalaxara, 
elle fit connaissance avec le roi son époux, effrayée de 
l'air sérieux et inexorable que ses trente-deux années ne 
justifiaient pas encore, elle le fixa avec une curiosité et 
comme avec une terreur enfantine. Philippe II, trouvant 
mauvaise cette observation muette, lui dit : Que regar- 
dez-vous? Si j'ai les cheveux blancs? « Ces mots, ajoute 
Brantôme, lui touchèrent fort au cœur; depuis on augura 
mal pour elle '. » La jeune reine, interdite, ne répondit 
rien ; mais ne dut-elle pas pleurer en secret ce beau pays 
et cette cour brillante qu'elle venait de quitter, où tant 
d'empressement recherchait ses regards, où tant de bon- 
heur accueillait son sourire, où tant d'approbation répon- 
dait à ses paroles ? 

La principale noblesse d'Espagne avait accompagné 
Philipppe II à Guadalaxara; dona Jeanne, sa sœur, était à 
ses côtés, et le prince don Carlos, son fils, avait obtenu de 
l'y suivre *. Ce fut là que s'alluma d'un nouveau feu cette 
passion si vive et si tendre que le jeune prince avait déjà 
conçue pour Elisabeth, et que se développa le sentiment 
si compatissant et si fidèle qu'elle lui accorda en retour. 

1 Brantôme, Dames illustres françaises et étrangères, page 132. 

2 Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 444. 

8. 



116 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Don Carlos méritait celui-ci par ses malheurs, par les 
rigueurs auxquelles on avait soumis son enfance , par le 
culte qu'il avait voué à cette princesse le jour même où 
son portrait l'avait persuadé de ses charmes, où son père 
et la cour l'avaient entretenu de sa possession. Sa perte 
n'avait pas pu le détacher d'un sentiment si doux et si 
légitime à sa naissance. Il s'était fait un devoir de son 
adoration , et lorsque cette passion cessa d'être une espé- 
rance et un droit, lorsqu'elle perdit son caractère sacré, 
elle demeura longtemps un besoin, elle devint une 
fatalité. 

Quant à lui, pouvait-il obtenir plus qu'une compassion 
fraternelle ? La disgrâce de sa tournure et le dépérisse- 
ment de sa santé devaient attendrir, mais ne pouvaient pas 
enflammer, à son sujet ! . Lorsque Elisabeth l'eut aperçu 
pour la première fois , elle dut modifier en bienveillance 
et en sollicitude les penchants plus tendres qu'elle avait 
conçus pour lui. Élevé avec Jean d'Autriche, son oncle, et 
Alexandre Farnèse, son cousin, ses contemporains, ses 
émules tous les deux, environné sans cesse de l'un et de 
l'autre , il ne ressortait pour lui aucun avantage de cette 
double comparaison : Alexandre avait l'esprit prompt, 
frondeur peut-être , mais sa déférence pour le roi et pour 
ses gouverneurs était entière : son caractère indépendant 
par lui-même se pliait à toutes les lois de l'étiquette, de 
l'élégance et de l'urbanité. Jean d'Autriche le surpassait 
encore; sa figure était non-seulement belle, mais sédui- 
sante, son regard était étincelant et pénétrant, ses cheveux 
blonds encadraient les plus beaux traits du monde, et ses 

1 Strada, De bello Beîgico; Romae, 4637, page 709. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 117 

membres, forts, souples et déliés, se prêtaient avec grâce 
à tous les exercices du corps '. 

Don Carlos était infirme de naissance : la disproportion 
de ses jambes le rendait boiteux , et sa taille se ressentait 
de l'irrégularité de sa marche; sa santé chancelante était 
en outre atteinte, à l'époque dont il est question, d'une 
fièvre quarte qui le minait lentement ; il en était fort affaibli 
lorsqu'il vint saluer la reine 2 . En outre, le caractère du 
jeune prince, aigri par ses souffrances et par son dépit, 
n'avait aucun de ces charmes qui attirent et fixent la ten- 
dresse, et qui auprès de certains cœurs remplacent les 
avantages physiques par d'autres droite non moins puis- 
sants sur l'amour. Leur absence , si bien compensée par les 
privilèges de l'esprit et la distinction de l'âme, donne à 
penser que cette privation est un refus injuste et jaloux 
de la marâtre nature. L'éducation de l'infant, mêlée de 
rigueurs excessives 3 et de faiblesses comme de négli- 
gences sans nombre, n'avait point réformé ses tristes 
penchants. Souvent il ne connaissait plus de maître , et 
n'entreprenait pas de se posséder : l'empereur Charles- 
Quint , son aïeul , témoin de ces débuts et de ces germes 
de passions mauvaises, n'avait pas pu s'empêcher de les 
déplorer, et de mal augurer d'un tel héritier de ses 
couronnes \ 

Elisabeth de Valois, cependant, fidèle à ses premiers 
souvenirs et touchée du sujet comme de la profondeur de 



1 Strada, De bello Belgico; Romae , 4637, page 709. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 274. L'évêque de 
Limoges au roi. 

3 SaiDt-Réal, Don Carlos; Amsterdam, 4673, passim. 

4 Strada, De bello Belgico, pages 43 et 437. 



118 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

ses peines , l'accueillit avec les égards et l'empressement 
que méritaient ses premières destinées, son titre de prince 
d'Espagne, les liens qui les unissaient, et ceux qui avaient 
dû les attacher l'un à l'autre. Attentive à ses devoirs 
envers le roi son époux , elle sembla partager surtout les 
sentiments dont il aurait dû lui donner l'exemple. 

« Elle le reçut avec telles caresses et comportement, 
que le père et toute la compagnie en ont reçu un singulier 
contentement; ledit prince l'a encore plus grand comme 
il a démonstré depuis et démonstre lorsqu'il la visite , qui 
ne peut être souvent; car, outre que les conversations de 
ce pays ne sont pas si fréquentes et faciles qu'en France, 
la fièvre quarte le travaille tellement, que de jour en jour 
il va s' exténuant '. » 

Le 2 février 4 560, lendemain de l'arrivée de la cour à 
Tolède, le roi, ayant ratifié son mariage, fit bénir et con- 
sacrer son union par les mains de l'archevêque de Burgos. 
Le duc de l'infantado, voulant jusqu'à la fin partager 
avec le cardinal les charges et les honneurs de ce grand 
événement, reçut Leurs Majestés dans son palais, et il 
traita ses souverains et les seigneurs de la cour avec une 
magnificence digne d'eux. Peu de jours se passèrent 
à Guadalaxara; les états, que, dès l'année 1559, le roi 
avait tenus à Tolède , étaient encore assemblés ; Philippe II 
voulut en profiter pour donner à son mariage un éclat de 
plus, et pour augmenter l'état du prince don Carlos son 
fils. Faible compensation de la perte qu'il lui faisait 
éprouver en lui enlevant la plus charmante princesse de 
l'univers. Ce fut en ce moment et en ce lieu qu'il déclara 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 274. L'évêquede 
Limoges au roi. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 119 

solennellement à la face de toute l'Espagne , représentée 
par ses principaux seigneurs, et du monde entier, figuré 
par les ambassadeurs des princes et des républiques, que 
son mariage avec Elisabeth de Valois n'éloignait pas don 
Carlos du trône, et qu'en conséquence il appelait tous ses 
grands à lui prêter serment de fidélité comme à l'héritier 
de ses États. Cette cérémonie eut lieu dans la cathédrale 
de Tolède. Si les promesses du pouvoir garantissaient sa 
possession, l'avenir de don Carlos eût été long, glorieux 
et prospère; si les honneurs consolaient des pertes et des 
peines, le prince eût senti le vide de son cœur se combler 
par des biens et par un espoir nouveaux. 

La princesse d'Eboli, qui causa tant de ruines avant de 
courir à la sienne, commença vers cette époque à jouer 
près de la reine un rôle de surveillance plus favorable à 
ses propres desseins qu'utile à l'honneur d'un lit nuptial 
qui n'avait pas besoin de telles protections. Elle ne fut point 
encore attachée à sa personne, mais elle en fut approchée. 
Si toute influence et toute autorité ne lui appartinrent pas 
dès lors dans la maison d'Elisabeth, on lui accorda la 
faveur de l'intimité et les moyens de l'espionnage '• Ses 
intérêts personnels l'appliquaient à cette mission plus 
encore peut-être que les ordres du roi : maltresse non pas 
avouée, mais réelle de ce prince, on attribuait entre 
autres à ce commerce adultère la naissance de Roderic 
de Silva , duc de Pastrana , auquel le prince d'Eboli s'é- 
tait gardé de disputer son propre sang *. Ruy Gomès lui- 



1 Saint-Réal, Don Carlos; Amsterdam, 4673, page 73. 

* M. Mignet, Antonio Perez et Philippe //, page 74. — Imhoff, Genta- 
logiœ viginti illuslriwn in Hifpania familiarum. Leipzig, 4742, 
pages 288 et 290. 



120 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

même, favori du roi, gouverneur du jeune don Carlos, 
concourait à cette nouvelle inquisition, couverte du voile 
de la fidélité , comme celle qui s'exerçait à la lumière du 
jour était dissimulée par le masque de la religion. 

Ces injustes précautions vis-à-vis de la reine prouvaient 
non pas l'absence de la passion dont elle était l'objet, 
mais son excès et son égarement. 

Les débuts de sa royale union furent remplis des témoi- 
gnages de l'amour le plus vif, confirmés par les gages les 
plus vrais. Les fêtes qui accueillirent Elisabeth en furent 
une preuve moins sensible que les soins dont le roi l'en- 
vironna lorsque, à peine arrivée, elle fut prise subitement 
par une maladie que l'on crut être la petite vérole. 

Les solennités et les réceptions furent suspendues , et 
firent place à de vives inquiétudes; cette charmante reine, 
qu'il avait suffi de voir pour la surnommer la reyne de la 
paix et de la bonté ! , et que les Français appelaient Y olive 
de la paix *, s'était en peu de jours attaché tous les cœurs. 
Celui du roi son époux , le plus difficile à fixer, n'avait 
pas été le dernier à se laisser conquérir; les fêtes et le 
concours dont elle avait été officiellement et spontané- 
ment environnée étoient accompagnés de bonne volonté et 
affection populaires 3 . La tristesse de son départ de France 
s'en était effacée; la gaieté de son caractère et de son âge 
avait surmonté ses premières impressions. 

« Peu d'heures avant l'atteinte du mal, écrit l'ambas- 
sadeur de France au roi François II, je la vis enfermée* 

1 Brantôme , Vies des dames illustres françaises et étrangères , page 4 29. 

2 Brantôme , Vies des dames illustres françaises et étrangères , page \ 29. 
1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page %1\. L'évêquede 

Limoges au roi. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 121 

dans sa chambre avec ses dames, qu'elle faisoit danser 
les unes après les autres , et elle-même dansa deux ou 
trois fois , estant bien disposte et gaillarde, qu'il estoit 
possible; si ce n'est que les serviteurs la trouvoient forte 
en couleur. La nuit estant avec le roi couché avec elle , 
elle sentit quelque petite inquiétude, et le matin chaleur 
se démontrant le long de son estomach et dedans la teste, 
il parut quelques pustules comme d'ébullition de sang ou 
petite vérolle \ » 

Le roi prolongea ses visites et multiplia ses soins auprès 
de la jeune reine; ses instances , sa tendresse, firent con- 
sentir Elisabeth à la saignée, pour laquelle sa répugnance 
était extrême *. 

Ces détails médicaux et intimes n'ont point la futilité 
dont on pourrait les accuser; ils témoignent que l'é- 
goïsme de Philippe II ne le rendit pas toujours insensible 
aux charmes et aux vertus de la jeune reine, que si son 
cœur eut ses jours de haine et d'inflexible cruauté soit 
envers son fils, soit envers ses peuples, il eut envers 
Elisabeth une constance de tendresse. Ceux-là mêmes que 
sa jalousie ou ses infidélités détournent de cette dernière 
justice ne peuvent pas du moins lui refuser pour elle les 
élans mérités par son aimable caractère et par ses charmes 
séduisants. L'humeur sombre du roi aurait pu être com- 
plètement adoucie par cette influence, si des passions, 
des intérêts, et surtout l'action mauvaise de coupables 
et d'ambitieux courtisans n'avaient point exercé sur lui 
leur empire. L'inquiétude et le regret, ces fruits de l'amour, 
ces épines du bonheur, avaient accès dans son âme. Les 

4 M. L. Paris, Négociations sous François //, page Î72. 
* M. L. Paris, Négociations sous François //, page *72. 



122 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

actes de sensibilité sont assez rares dans la vie de Phi- 
lippe II pour qu'on insiste sur ceux que la vérité peut 
enregistrer en son honneur. 

Mais si les craintes inspirées par cette maladie furent 
vives, elles furent aussi passagères. Les symptômes graves 
n'eurent pas de durée, les alarmes cessèrent promptement; 
les fêtes et les affaires, que les larmes et les prières 
avaient remplacées, purent reprendre incessamment leur 
cours accoutumé ! . 

Toutefois une inquiétude tourmentait le cœur maternel 
de Catherine de Médicis. Elisabeth l'avait quittée bien 
jeune, elle n'était point encore formée : et dans sa cor- 
respondance avec les dames qui environnaient et qui soi- 
gnoient la Reine Catholique, on la voit multiplier ses ques- 
tions et des conseils relatifs à ce fait. En outre, les esprits 
jaloux et inquiets n'étaient point sans soupçons que la 
reine d'Espagne fût atteinte de ce venin dont le roi Fran- 
çois I er pouvait avoir empoisonné sa famille, et que le roi 
Henri II n'avait assurément pas combattu. Les mauvaises 
langues cherchaient à insinuer cette crainte : la reine 
mère revenait sans cesse sur ses recommandations de 
prudence, ses reproches de légèreté, ses craintes d'indis- 
crétion. Tout à ce sujet la remplissait d'anxiétés et lui 
faisait ombrage a . Les complots qui l'environnaient, les 
intrigues qui la menaçaient, les embarras qui surgissaient 
autour d'elle ne pouvaient pas la détourner de cette solli- 
citude dans laquelle la politique jouait un rôle auprès 
de sa tendresse. Se jetant fatalement entre les bras de 

1 Jean de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 4*5. 

2 M. Louis Paris, Négociations sous François 11, pages 704 et sut- 
van» os. — Mayor, Galerie philosophique du seizième siècle; passim. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 123 

Philippe II pour se sauver des princes lorrains, elle avait 
besoin de l'appui de sa fille auprès du Roi Catholique. 
Aussi les luttes intérieures qui se développèrent autour 
de la reine d'Espagne ajoutèrent-elles singulièrement à 
son trouble. Une fois les discordes entre la comtesse 
d'Ureigna et les dames françaises apaisées, celles-ci se 
déclarèrent la guerre entre elles. Madame de Vimeux en- 
treprit sur les droits et sur les emplois de madame de 
Clermont. Elle voulut la supplanter auprès de la reine, 
elle entra dans sa confiance, elle la prima; elle se mit 
en devoir d'effacer et d'éloigner cette dame, aussi bien 
que la duchesse de Montpensier, cousine de Sa Majesté. 
La reine douairière le trouvait merveilleusement mauvais, 
et, n'ayant pas perdu encore l'habitude d'admonester et 
de diriger Elisabeth, elle le lui mandait sans détour et 
sans fard. Elle gourmandait l'évèque de Limoges de lui 
avoir caché ces détails : elle lui imposait plus de franchise 
à l'avenir, le prévenant que, faute de sincérité de sa part, 
elle aurait le rapport de ses espions. 

Le roi connaissait ces détails, et prenait en pitié cette 
petite cour française. La jalousie espagnole se réjouissait 
de ce spectacle : et si la fermeté de Catherine de Médicis 
n'eût pas, de loin, présidé à l'ordre et à la dignité de cet 
intérieur, si plus d'une fois elle ne se fût pas vertement 
courroucée contre la reine sa fille, à tel point que celle-ci 
« ne recevoit lettre de la reyne sa mère qu'elle ne trem- 
blast et ne fût en allarme qu'elle luy dist quelque parole 
fascheuse ', » Dieu sait en quel autre sentiment la vue de 
cette anarchie et de cette faiblesse, et les indiscrétions qui 
pouvaient en résulter, auraient changé l'amour, l'estime 

1 Brantôme, Vies des dames illustres françaises et étrangères. 



124 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

et la confiance que le Roi Catholique était si disposé à 
accorder à Elisabeth. La reine sa mère tremblait de ces 
conséquences. Lui rappelant les conseils de prudence 
qu'elle lui avait donnés au départ, elle lui disait sans 
cesse : a ... Suivez ce que je vous dis au partir, car vous 
savez comment il vous importe que Ton ne sache ce que 
vous avez. Car si vostre mary le savoit, assurez-vous qu'il 
ne vous verroit jamais. J'ai entendu que madame de 
Vimeulx veut à toute force entrer à vos affaires , ce que 
je trouve merveilleusement mauvais. Encore que je pense 
qu'elle vous soy t fidèle , si ai-je entendu qu'elle ayme fort 
les biens et la faveur : et puisque cela est, l'on oublie 
quelquefois ce que l'on doit à sa maltresse pour complaire 
à son maître, qui a plus de moyen de lui en faire que 
vous n'avez ! ... » Puis, profitant des droits et du despo- 
tisme maternels qu'elle n'avait point encore abdiqués, 
Catherine de Médicis reprochait à la Reine Catholique 
d'affecter une préférence notable de madame de Vimeux 
sur toutes ses dames, et de répéter qu'elle ne faisait 
cas et ne tenait compte d'aucune d'entre elles autant 
que de cette favorite. « ... Et de vray, ajoutait-elle, cela 
sied très-mal au lieu dont vous tenez et à celui où vous 
êtes, et montre trop avoir encore de l'enfant, d'entretenir 
et faire cas devant les gens de vos filles. Quant vous 
êtes seule en vostre chambre, en privé, passez votre 
temps, et jouez avec elles et toutes, et devant les gens 
faites bonne chère à votre cousine et madame de Cler- 
mont, et les entretenez souvent, et croyez-les, car elles 
sont toutes deux sages, et n'ayment rien tant que vostre 
honneur et contentement. Et ces autres jeunes garses ne 
1 M. Louis Paris, Négociations sous François //, pages 706 et 707. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 125 

vous peuvent apprendre que folye et sotisses. Pour ce, 
faites ce que je vous mande , si vous voulez que je soye 
contente de vous, et que je vous ayme, et que je croye 
que me aimez comme devez , vous étant ce que je suys, 
et ne désirant rien plus en ce monde que vous voyr si 
heureuse que gaie, toutte vostre vie être contente : c'est 
vostre bonne mère, Catherine '. » 

Ces discordes intérieures, qui auraient pu amener de 
si graves complications dans l'existence de la Reine Catho- 
lique, furent apaisées grâce à l'énergie de la reine mère 
et à la déférence respectueuse et craintive d'Elisabeth. 
Catherine de Médicis, non contente des leçons qu'elle 
adressait à sa fille, des plans de conduite qu'elle traçait à 
l'ambassadeur, du concours qu'elle se faisait prêter à ce 
sujet par le roi Charles IX, écrivait elle-même ses vertes 
réprimandes à madame de Vimeux, et ses recommanda- 
tions les plus instantes à madame de Clermont. Tous ces 
efforts portaient leurs fruits , ou par la frayeur ou par la 
tendresse, qu'elle savait également inspirer. M. de Four- 
quevault, à la fin de Tannée 1560, mandait à la reine 
douairière que tout était rentré dans le calme selon ses 
vues et selon ses ordres; la reine était honorée autant que 
possible de son mari et de ses sujets. Madame de Clermont 
s'acquittait de mieux en mieux de sa charge. La lettre de 
Sa Majesté à son adresse l'avait bien un peu troublée; 
mais enfin le zèle et l'amour de sa mal tresse et de son devoir 
'avaient réconfortée : elle avait pardonné à madame de 
Vïnaeux ses empiétements, l'excusant sur ce qu'ayant 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François II, pages 706 et 707. Le 
^Vant commentateur fait observer, à propos du mot garse , que cette 
ex PressioD signifiait alors jeune fille gaie, folâtre. 



126 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

aidé la nourrice de la reine dans ses soins intimes, elle 
avait cru pouvoir la remplacer : de là avaient résulté 
a force coups de bec que la nation espagnole avait été 
bien aise de voir et d'entendre : car quelque bonne mine 
qu'elle fasse aux unes et aux autres, ils n'aiment que par 
force et n'attendent que les occasions de s'en deffaire 
petit à petit : je dis, madame, les grands aussi bien que 
les moindres ! ... » 

Toutefois ces perturbations avaient inspiré à Philippe II 
le dessein d'éloigner les dames françaises de la Reine Catho- 
lique. Le duc d'Albe avait conçu l'espoir de les remplacer 
d'une façon favorable pour son amour-propre et pour son 
ambition : toute la maison de Tolède favorisait cette 
menée. Le prince d'Eboli, plus attaché qu'aucun d'eux àla 
reine , et tant soit peu jaloux de l'extension que de telles 
intrigues promettaient à leur influence, usa de franchise 
et fit preuve de dévouement en cette rencontre. Il convint 
des pratiques et des menées qui tendaient à ce but d'ex- 
clusion de toute Française à la cour; il servit de ses con- 
seils et de son appui M. de Laubépine : celui-ci eut à 
ce sujet une audience du roi. La reine d'Espagne obtint 
une explication sur les mêmes intérêts. La comtesse de 
Clermont, qui était le but principal de toutes ces attaques, 
fut assurée de la faveur de sa maltresse et de la grâce du 
Roi Catholique, et la comtesse d'Ureigna, qui assistait à 
ces entretiens, « voyant sa maîtresse vertueusement 
épouser la conservation de l'amitié qu'elle porte à ladite 
dame de Clermont, s'excusa et fit nouvelle alliance avec 
ladite dame... Ce qui, madame, va serrer le pas aux 
méchants, et conservera cette dame près du lien où vous 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François //, page 709. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 127 

l'estimez avec grande raison si nécessaire parmy les jeunes 
ans de la reyne, attendant que Dieu luy aye donné quel-' 
ques enfants 1 ... » 

Telles furent les intrigues qui environnèrent la reine 
d'Espagne peu après qu'elle fut montée sur le trône, et 
tels furent les dangers que sa jeune inexpérience lui fit 
courir. La vigilance et l'habileté de Catherine de Médicis 
furent sa protection, et la docile tendresse d'Elisabeth , 
encore enfant, lui tint lieu de sagesse et fit tout son salut. 
Entre ces deux reines existait le sentiment et le lien que 
Brantôme a si bien décrite en ces termes : « C'étoit sa 
bonne fille, qu'elle aymoit par-dessus toutes; ainsi, elle 
(Êlizabeth)lui rendoit bien la pareille, car elle l'honoroit, 
respectait et craignoit*... » 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François //, page 743. L'évèque 
de Limoges à Catherine de Médicis. 
1 Vies des dames illustres françaises et étrangères. 



CHAPITRE TREIZIÈME. 

AFFECTION DE PHILIPPE II POUR ELISABETH. 

Catherine de Médicis, alarmée d'abord pour la vie de 
la reine d'Espagne , s'émut ensuite pour sa beauté. Ses 
dons n'étaient-ils pas son orgueil ? La conservation de son 
bonheur, celle de son influence sur l'esprit de Philippe II, 
n'étaient-elles pas attachées à leur fragile existence ? Pen- 
dant la maladie d'Elisabeth, les courriers s'étaient croisés 
sur la route de Paris à Madrid, portant et demandant de 
ses nouvelles; durant sa convalescence ils continuaient ce 
trajet,- cherchant et donnant, avec les bulletins d'une santé 
si précieuse , ceux d'une beauté non moins chère. Elisa- 
beth réclamait de sa mère , habile dans la composition de 
secrets merveilleux, l'envoi de ses recettes pour la répa- 
ration de ses charmes; elle joignait à leur emploi celui 
de moyens plus communs et plus connus; l'eau, le sel, 
le lait d'ànesse, s'unissaient comme lotions et frictions 
aux baumes naturels reçus de Paris ; ils étaient appliqués 
successivement sur ses rougeurs et sur ses fosses , ils firent 
si bien que la maladie ne laissa nulles traces visibles '. 

De l'aveu même du roi d'Espagne, si prévenu contre 
la France et les Françaises de la suite d'Elisabeth, la 
reine était environnée d'incomparables soins : il remer- 
ciait hautement ses dames de la peine qu'elles y prenaient, 
disant que celles de son pays n'en sauraient autant faire 2 : 

1 M. L. Paris, Négociations sous François II, pages 809 et 8R 
Madame de Clermont à la reine mère. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François //, pages 809 et 8Hi 
Madame de Clermont à la reine mère. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 129 

il faut avouer qu'elles ne s'y épargnaient en aucune 
manière. Les plus qualifiées d'entre elles s'offraient à sou- 
lager cette princesse. Madame de Clermont (Louise de 
Bretagne) se distinguait par un zèle à toute épreuve, elle 
le mandait à Catherine de Médicis en des termes que la 
gravité' du récit ne nous permet pas d'admettre; mais la 
liberté du temps et la simplicité des mœurs servant en 
quelque sorte d'excuse à la crudité des images, nous 
confions à l'appendice cette pièce curieuse par la preuve 
qu'elle fournit des habitudes du temps et par l'échan- 
tillon du langage qu'elle reproduit l . 

Philippe II aida par ses soins et par ses assiduités la 
convalescence d'Elisabeth. 11 avait cette reine en grande 
et juste tendresse; ses empressements le lui témoignaient 
assez; il ne s'éloignait d'elle aux heures de son loisir et 
de son repos que vaincu par la nécessité. Peu après, 
les rapports du royal ménage redevenant aussi intimes 
que possible , une de ses dames mandait à Catherine de 
Médicis : « Elle dort toutes les nuits avec le roi son mari, 
qui n'y faut jamais, sans grande occasion *. » 

Le cours de sa grave et contagieuse maladie n'avait 
même pas empêché ce prince de la visiter : a Le roi la 
vient voir tous les jours du monde , qui y fait plus de 
demeure qu'il n'avoit accoutumé : je vous assure, madame, 
que quand elle est saine, son visage le montre bien, 
comme aussi quand elle a mal il montre bien l'amitié qu'il 
lui porte, par le déplaisir qu'il en ressent 3 . * 

1 Voir à l'appendice le n° 4 . 

2 M. Louis Paris, Négociations sous François H, p. 844. 

* M. L. Paris, Négociations sous François II, page 885. Madame de 
Clermont à la reine mère. 

9 



130 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Et ailleurs madame de Clermont mandait encore à la 
reine mère : a Le roi a si grand soin d'elle qu'à toutes 
heures il envoie savoir comme elle se porte et quelque 
chose que l'on lui ait dit de n'y venir point, il y vient 
tous les jours , et suit bien ce qu'une vieille d'ici lui a dit, 
que l'on appelle la Béate , qu'il étoit le plus heureux du 
monde d'avoir cette femme de France et qu'il l'aimât 
bien, et ne la fâchât de rien, car s'il le faisoit, Dieu lui 
donnerait une grande punition '. » 

De toutes parts se multipliaient les témoignages de cet 
amour extrême du roi pour la jeune reine : une autre 
dame attachée à la suite d'Elisabeth mandait à Catherine 
de Médicis : « Il n'y a pas longtemps , une personne qui 
peut connoltre une partie de ces conditions m'assura que 
le roi l'aime le plus qu'il est possible *. » 

La reine répondait à ces soins par une reconnaissance, 
et par un amour conjugal qui les égalaient assurément; 
elle les exprime confidentiellement et gratuitement à 
Catherine de Médicis. On ne saurait omettre ces expres- 
sions, tant de fois répétées, pour autoriser et justifier 
l'opinion que nous avons émise sur la nature et la conve- 
nance des sentiments qu'elle accordait à don Carlos, 
si distants et si différents de ceux dont Philippe II était 
l'objet. 

Elisabeth , prenant la parole sur le fait de son attache- 
ment pour son mari, mande à Catherine de Médicis : 

« Vous dirai-je, madame, que si ce n' étoit la bonne 
compagnie où je suis en ce lieu , et l'heure que j'ai de 
voir tous les jours le roi mon seigneur, je trouverais ce 

1 M. L. Paris, Négociations sous François 77, page 809. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François II t page 807; 



VIE D*ÉLÎSÀBETH DE VALOIS. 131 

lieu l'un des plus fâcheux du monde ; mais je vous assure , 
madame, que j'ai un si bon mari, et suis si heureuse que 
quand il le seroit cent fois d'avantage je ne m'y fàcherois 
point 1 . » 

Tant d'affections et tant de soins obtinrent enfin les 
bénédictions du ciel. La guérison de la reine fut entière, 
et sa beauté redevint parfaite, tellement que le 4" mars 
1560, l'évoque de Limoges était en droit de mander au 
roi de France : 

« Sire, la reine Catherine envoyé par delà le sieur de 
Vaulx, afin que de bouche il vous puisse mieux informer 
de la parfaite santé et disposition de la Reine Catholique; 
oultre ce que Votre Majesté en verra parce qu'elle vous 
écript, et le roi votre bon frère à la reine votre mère 
estant, Dieu merci, tellement accompagnée et de conten- 
tement et de santé maintenant, qu'il ne lui reste chose 
pour laquelle elle se puisse dire et estimer Tune des plus 
heureuses dames du monde *. » 

Les premières négligences , l'apparente indifférence de 
Philippe II pour Elisabeth avaient donc cessé ; les terreurs 
et les pressentiments éprouvés par cette princesse encore 
enfant, au premier aspect du roi son mari, avaient fait 
place à une douce confiance : six mois plus tard une de 
ses dames mandait confidentiellement à la reine douai- 
rière de France : 

a La reine votre fille et le roi son mari ont toujours 
continué en leur bonne santé et leur bonne amitié accou- 
tumée , sinon qu'il me semble qu'elle commence à prendre 

* M. L. Paris, Négociations sous François //, page 843. 
2 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 290. L'évoque de 
Limoges au roi. 

9. 



132 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

un chemin de parler plus privément à lui de ses affaires, 
qu'elle n'avoit accoutumé l . » 

A l'occasion de propos assez graves de la comtesse 
d'Ureigna, la reine tint au roi d'Espagne un langage 
tendre et si ferme « qu'il n'est pas possible de mieux 
dire ni plus sagement, et la réponse qu'il lui fit fut 

fort honnête J'en suis si aise qu'il est possible, 

continuait le correspondant de Catherine de Médicis, 
considérant le contentement qu'elle recevra si elle 
continue de le faire ainsi à toutes bonnes occasions, et 
son autorité que fera cognoistre à tout le monde son bon 
entendement *. » 

On ne saurait trop multiplier au sujet de cette har- 
monie intérieure et de cette affection réciproque les textes 
et les preuves; elles abondent dans la correspondance 
de ces souverains, comme dans celle de leurs en tours. 
Il suffit de laisser au roi Philippe II les rigueurs et les 
cruautés qui rendent sa mémoire justement odieuse. La 
vérité permet de la soulager, nous en avons la convic- 
tion, d'une jalousie, d'une persécution et d'un forfait qui 
la rendraient surtout exécrable. L'histoire égarée jusqu'ici 
par une opinion trop vite acceptée, trop fréquemment 
répétée, devra, pour cet acte du moins, une réparation 
éclatante à ce souverain accablé encore par trop de faits 
injustifiables. 

1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 460. 
* M. L. Paris, Négociations sous François //, page 460. 



CHAPITRE QUATORZIÈME. 

AMOUR DE DON CARLOS POUR LA REINE D'ESPAGNE. — 
SENTIMENT QU'ELISABETH LUI ACCORDE EN RETOUR. 

Don Carlos était enclin à toutes les passions fatales, 
comme il était en proie à toutes les difformités et à toutes 
les langueurs. Ambitieux au besoin jusqu'à la révolte, 
il eût encore été peut-être amoureux jusqu'à l'inceste 
si l'occasion eût favorisé ses désirs; l'objet qui causait 
ce dernier sentiment les expliquait du moins par ses 
charmes, sans toutefois les justifier. Lorsque le souvenir 
des premières destinées d'Elisabeth venait s'ajouter à 
l'admiration de sa beauté et de ses grâces , on blâmait 
encore don Carlos, mais on comprenait sa faute, et, tout 
en la déplorant, pouvait-on se résoudre à détester et à 
maudire le coupable? 

La maladie de la Reine Catholique avait été pour le 
prince son beau-fils une cause d'anxiétés extrêmes. De 
Tolède, où il était demeuré exténué de sa fièvre quarte, 
il envoyait savoir de ses nouvelles ', et lorsque, rapproché 
de la cour, il put donner à ses sentiments pour Elisabeth 
la timide satisfaction du regard, il ne manquait point 
d'aller la visiter les jours où ses accès le laissaient libre; 
le roi était alors absent et préparait à Assegna un tournoi 
en l'honneur de la reine. Cette princesse mettait à dis- 
traire don Carlos tous les soins que pouvait lui inspirer la 
plus délicate compassion; elle lui donnait le plaisir du 

1 M. L. Paris, Négociations soui François II, page 809. Madame de 
Clermont à la reine mère. 



134 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

bal et autres honnêtes délassements. Mais ce n'était point 
un remède à cette santé dépérissante : « il alloit d'heure 
en heure s'affaiblissant , si bien que les plus sages de cette 
cour en gardoient bien petite espérance l . » 

Les attentions et les prévenances par lesquelles la reine 
répondait aux hommages et à la passion de don Carlos 
étaient le signe* de son intérêt pour lui, mais non pas le 
trait d'un sentiment égal et réciproque; chacune de ses 
lettres intimes trahit le sentiment conjugal dont Phi- 
lippe II était l'objet, et révèle aussi sa sollicitude calme 
au sujet du prince d'Espagne. La crainte d'une trahison 
de la part de ses messagers n'était assurément la cause 
d'aucune restriction ni dissimulation à ce sujet; elle 
mandait elle-même à Catherine de Médicis : a Madame , 
il ne faut pas avoir peur de vos lettres; ceux à qui vous 
les baillez sont trop diligents et gens de bien *. » Il est 
donc permis de voir dans la correspondance des deux 
reines l'expression bien franche de leurs sentiments et 
de leurs pensées. 

Écrivant à la reine sa mère selon les impressions de 
son cœur et la disposition de son esprit, Elisabeth lui 
mande froidement, au milieu de détails étrangers à cette 
inquiétude : « Le prince a encore sa fièvre quarte et ne 
lui diminue pas. » Si plus tard son intérêt s'anime sur ce 
sujet, c'est qu'elle poursuit au nom de son frère et de sa 
mère une négociation dont le résultat importe fortement 
à l'union de la France et de l'Espagne, et même à son 



1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 294. L'évéque de 
Limoges au roi. 

* Le môme, page 846. La Reine Catholique à la reine Catherine de 
Médicis. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 135 

intérêt à venir. Catherine de Médicis rêvait le mariage 
de Marguerite de Valois , depuis femme de Henri IV, avec 
don Carlos; elle était alors recherchée malgré sa grande 
jeunesse, elle n'avait que sept ans, par Sébastien, roi 
de Portugal, plus jeune encore qu'elle, il n'avait que 
six ans : la diplomatie s'était occupée déjà de cette 
union , elle y mettait toutes ses instances. « Nous sommes 
pressés de répondre à l'ambassade de Portugal , mandait 
Catherine de Médicis, pour le mariage de ma petite- 
fille, etc., etc. » 

La cour de France , désirant don Carlos, et ne se tenant 
pas pour assurée de cette alliance, mettait son adresse à 
temporiser : François II recommandait lui-même à son 
ambassadeur à Madrid de se comporter dans cette ques- 
tion avec prudence, de façon à obtenir mieux s'il se 
pouvait, et cependant, en cas d'échec, à ne pas perdre ce 
qui se présente. Le cardinal de Lorraine écrivait au même 
Sébastien de Laubépine : « L'ambassadeur de Portugal 
m'est venu trouver, il m'a parlé de la part du cardinal de 
Portugal du mariage de Mademoiselle, sœur du roi, avec 
le petit roi de Portugal, dont ayant par ci devant été 
fort pressé de lui , je lui fis réponse par l'avis de la 
reine mère du roi qu'étant ladite dame en viduité, elle 
avoit tant en esprit la perte qu'elle avoit faite, qu'il n'y 
avoit moyen, avant l'expiration de son deuil, de lui 
en parler, afin de pouvoir cependant gagner autant de 
tenis , et voir ce que nous pourrions espérer du mariage 
du prince '. » 

Catherine de Médicis, poursuivant cette dernière et 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François //, pages 435, 436. 



136 VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 

favorite pensée, sans cependant repousser entièrement 
la première, usait à son profit de son entière influence 
sur l'esprit de sa fille. Sachant combien, dans les âmes 
les plus pures et dans les cœurs les plus dévoués et les 
plus droits, l'intérêt personnel conserve souvent de 
puissance cachée, elle mit en jeu l'avenir de la reine, 
persuadée qu'à son insu elle en rechercherait les avan- 
tages et la stabilité. 

Elle écrivit à la Reine Catholique « d'aviser aux moyens 
que le prince ne fût marié à aucune aultre femme qu'à sa 
sœur ou à sa belle-sœur. 11 me semble, ajoutait-elle, que 
vous devez y mettre tous vos soins pour faire l'un ou 
l'aultre mariage , car aultrement vous seriez en danger 
d'estre la plus malheureuse du monde, si vostre mary 
venoit à mourir, luy étant roi comme il seroit, s'il n'a 
épousé quelque femme qui fût autre vous-même, comme 
seroit votre sœur, et aussi j'ai entendu que la princesse 
vous aime infiniment, et pour parvenir il faut que vous 
disiez à la princesse l qu'il faut qu'elle vous ayde à lui 
faire épouser votre sœur, et que vous mettrez peine de lui 
faire épouser le roi, votre frère, à quoi vous pensez bien 
qu'auriez grand pouvoir, si se fait le mariage de votre 
sœur et du prince, car vous l'aimez tant que en quelque 
façon que ce soit vous désirez qu'elle soit votre sœur, 
encore un coup, et que vous ayez le bien que vous ne 
bougiez d'ensemble. Cela, ma fille, est me semble ce 

1 Cette princesse était dona Jeanne, fille de l'empereur Charles-Quint 
et d'Isabelle de Portugal , mariée en 4 552 à Jean , prince de Portugal ; elle 
en était devenue veuve en 4554. Elle avait eu pour fils Sébastien, roi de 
Portugal, né posthume. Dona Jeanne, trop jeune pour avoir la tutelle 
de cet enfant, que la mort de son aïeul rendait roi de Portugal, revint, 
en 4567, à la cour d'Espagne, auprès du roi Philippe II, son frère. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 137 

que devez commencer de loin à bâtir, afin que l'un ou 
l'autre arrive , et en ce faisant vous ferez infiniment pour 
vous et pour tous nous autres ici. 

» Je ne vous en dirai davantage et veulx fayre fin priant 
Dieu de vous donner autant d'heur que je vous en désire, 
et afin qu'il vous le donne ne l'oublyé point, et le priez et 
le servez comme devez; que les plaisirs ni ayse et joye 
qu'il vous donne maintenant ne soyent cause de vous le 
faire oublier et retournés toujours à lui et reconessés que 
sans luy vous ne seriez ni pourriez rien, afin qu'il ne 
vous envoyé de ses verges pour le vous faire recognoistre 
comme il la fait jà '. » 

Don Carlos, malgré ces efforts et ces plans qui tendaient 
à placer ailleurs qu'en Elisabeth son amour et son avenir, 
conserva pour lors sa fatale passion; sa prudence ne la 
dissimula pas, elle perça malgré ses précautions impar- 
faites. La reine, en la devinant, y compatissait seulement, 
et c'était une raison de plus pour soigner assidûment ce 
corps infirme et ce cœur malade. 

Autour d'Elisabeth on s'apercevait du culte dont elle 
était l'objet. Sa nourrice, Claude, le dénonçait sans incon- 
vénient et sans malice à la reine sa mère, de qui lui 
venaient tant de bons conseils et qui, malgré l'absence, 
avait conservé sur la Reine Catholique un grand empire. 
« Madame , lui écrit Claude , la reine et la princesse visi- 
tent bien souvent la duègne de la Reine Catholique Léonor, 
et soupent en ung jardin qui est auprès de la maison et 
le prince avec elles, qui aime la royne singulièrement, de 
façon qu'il ne se peut soûler de en dire bien. Je croie 

* M. L Paris, Négociation sous François //, page 8 H. Catherine de 
Médicis à Elisabeth de Valois. 



138 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

qu'il voudroit être davantage son parent ; ils passent ainsi 
leur lems entre eux en ce lieu-ci '. » 

Catherine de Médicis n'en poursuivit que plus vive- 
ment sa pensée favorite. Sûre du détachement personnel 
de la reine d'Espagne en cette question, elle la prit pour 
le principal appui de son ambition et de sa politique. 

Elles rencontraient de grands obstacles à leurs succès. 
Les ducs de Guise, après la mort du roi François II, pour- 
suivaient l'alliance de Marie Stuart, sa veuve et leur nièce, 
avec don Carlos. L'esprit de cette princesse, sa beauté, 
sa grandeur, lui donnaient bien des chances auprès d'un 
monarque ambitieux. Elle régnait sur l'Ecosse , elle avait 
porté la couronne de France, et cette perfide et puis- 
sante Angleterre , où elle ne trouva que des geôliers et 
un échafaud, semblait alors lui destiner des sujets et un 
trône. Elle devait succéder à la fille de Henri VIII; Cathe- 
rine de Médicis redoutait cette concurrence formidable, 
elle craignait les princes de la maison de Lorraine, en la 
personne de leur nièce. Du reste, la faible recomman- 
dation qu'elle avait faite de sa belle-fille à la reine d'Es- 
pagne n'avait rien de sérieux. Elle ne tarda même pas à 
revenir sur ces paroles qui exprimaient une dissimulation 
beaucoup plus qu'un désir. La reine mère n'avait mis la 
reine sa belle-fille en évidence pour ce parti, le plus 
brillant de la chrétienté, que dans le cas d'un échec souf- 
fert par sa fille Marguerite et pour faire opposition à ses 
autres rivales. 

Celles-ci étaient puissantes auprès du roi d'Espagne. 
La reine, de Bohême, dona Marie, sœur de Philippe II, 

1 M. L. Paris, Négociations sous le règne de François II, page 460. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 139 

femme de son cousin germain Maximilien, roi de Bohême 
et des Romains, depuis empereur, recherchait son neveu 
pour sa fille, l'archiduchesse Anne. On ne se doutait pas 
alors que celle-ci dût un jour remplacer près de Phi- 
lippe II Elisabeth de Valois; enfin, la maison royale de 
Portugal, tant de fois alliée déjà aux souverains espa- 
gnols, compliquait ces diverses intrigues par la pré- 
tention d'unir une de ces infantes au fils de Philippe II. 
L'âge de don Carlos, sa santé, ses difformités, son carac- 
tère, n'étaient point un obstacle à ces ardentes rivalités. 
Elisabeth, qui, tant qu'elle vécut, employa son crédit et 
son influence à tempérer la haine du roi son époux pour 
tout ce qui était Français, et à exalter la grandeur et la 
gloire du trône de ses pères, servit constamment les inté- 
rêts confiés à son zèle. Catherine de Médicis, revenant sans 
cesse sur le sujet qu'elle avait tant à cœur, mandait à la 
reine sa fille : 

« Madame ma fille, je vois par votre dernyere lettre 
comment vous contynuez à vous bien porter; de quoy je 
loue Notre Seigneur comme de la chouse de ce monde que 
je désyre le plus que de vous sçavoyr tousjours en aussi 
bonne santé que je vous désire et que continoyez en votre 
bonheur, lequel je vous prie de vous même aussy vous 
ayder à nous le fayre contynuer, en vous governant tant 
au contentement du roy votre mary, qu'il ayt toujours 
aucasion de vous aymer davantage; laquelle chouse devez 
non seulement désirer pour vostre contentement, mes 
pour le bien et repos de toute la crétyenté , afin que ayez 
plus de moyens d'entretenyr l'amytyé qui est entre lui et 
cet royaume, qui sera aussi cause de vous fayre aymer et 
haunorer davantage de lui et de tous ses sugets, et afin 



140 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

que je ne puysse jamès veoir dymynuer ryen de ceste 
amytié, je désire tous les jours davantage le mariage que 
vous savez; pour se, ny perdez une soûle heure ny une 
soûle occasion pour le pouvoir voyr faist 1 . » 

La Reine Catholique, animée du même désir et soi- 
gneuse des mêmes intérêts, répondait à la reine sa 
mère : « Je ne veux oublier à vous dire comme ces jours 
icy je ressus une lettre de la reine de Bohême, en laquelle 
me disoit qu'elle voudroit avoir autant de part au prince 
comme j'avois au roy mon seigneur, et que je luy aydasse 
pour sa fille, et en écrivoit une autre à la princesse disant 
le mesme , laquelle me montroit et disant que ce fust à 
son préjudice; je lui dis le mesme, et elle me répondit 
qu'elle m'en assuroit; j'en parlé au roy, luy disant comme 
la reine de Bohême m'avoit escript et qu'elle exceptoit 
une condission , et que j'en exceptais deux qui estoit pre- 
mièrement le particulier de ma sœur, et puys celui de la 
princesse, il me répondit que son fils était si jeune et en 
tel estât qu'il y avoit tems pour tout. — Si est-ce que le 
prince n'a plus la fièvre quarte*. » 

Catherine de Médicis employait au succès de son ambi- 
tion des inventions et des habiletés de toute sorte. Elle 
avait envoyé à la reine d'Espagne son portrait et ceux 
du roi de France et de la jeune princesse Marguerite, 
sous prétexte d'étrennes et de consolation pour sa fille, 
à peine convalescente. Elle tendait un piège au cœur et 
aux yeux du prince don Carlos et de son père , qui avaient 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 839. Catherine de 
Médicis à la reine d'Espagne. 

* M. L. Paris, Négociations nous François II. La Reine Catholique à la 
reine mère. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 141 

commencé par une admiration semblable la passion dont 
Elisabeth était devenue l'objet; les portraits firent son 
bonheur*. .. « Puisqu'elle ne peut avoir ce bien de vous 
voir, écrivait Claude de .... à la reine Catherine, elle 
reçoit grand contentement, madame, de voir vostre pein- 
ture et celle de Monsieur et de Madame; elle les a fait 
mettre totes en son cabinet. La vostre la première et les 
autres après; tous ceux qui les voient ne se peuvent soûler 
de les regarder et dire qui sont beos; le soir, quand elle 
a dit ses heures, après avoir fet la révérence à Dieu, elle 
ne faut jamais en vostre souvenance de la fere à vostre 
peinture, et après au roy et aux otres 1 . » 

Mais là n'était pas toute l'intention et tout le profit de 
cet envoi. Ces portraits, l'un d'entre eux surtout, avaient 
une mission plus importante à remplir. Elisabeth l'aidait 
de tout son zèle, madame de Clermont possédait aussi le 
secret et partageait le complot. Elle mandait à Catherine 
de Médicis : 

« Quand vostre courrier est arrivé , le roy ne faisoit 
que partir de sa chambre, et la princesse y estoit qui 
trouva les deux peintures fort belles, principalement la 
petite madame, et sur l'heure arriva le prince à qui ils 
furent montrés, et lui demanda qui lui sembloit la plus 
belle? Il me fit réponse , la chiquite, où je lui dis qu'il avoit 
raison, pour ce qu'elle estoit mieux pour lui, de quoi 
H se prit à rire. Il ne se parle en aucune façon issy de 
l'autre mariage, sinon qu'il se continue; qu' Elle (Marie 
Sluart) va à Join ville, qui me semble, madame, que 
vous devez garder, car c'est fort près de Flandre ; l'on 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 807. — Claude 
de à la reine mère. 



U2 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

dit bien issy que c'est ung fort beau mariage pour issy, 
et qu'Ecosse est leur passage pour aller eu Flandre, et 
que luy appartenant le royaume d'Angleterre, comme il 
faict que selui ci d'Espagne ; la Flandre et l'Ecosse seroit 
bientôt en leur possession 1 . » 

Enfin la reine d'Espagne elle-même fit la relation de 
l'arrivée des portraits, et de l'impression produite par 
eux autour d'elle : « Madame, pour continuer à faire 
toujours votre commandement de vous mander toutes 
nouvelles, je n'ay voullu faillir à vous escrire la pré- 
sente, pour vous dire comme quand les peintures arri- 
voient la princesse étoit icy, qui les trouva les plus belles 
du monde, et principalement celle de ma petite sœur, et 
le prince vint après qui les vist et me dit trois ou quatre 
fois en riant : Mas hermosa es la pequegna; si es aussy, et 
je ay asseurés bien qu'elle étoit bien faite, et madame 
de Clermont luy dist que c'étoit une belle femme pour 
luy, il se prit à rire et ne répondit. 

» Le roy l'a trouvé fort belle, ma demandé si elle estoit 
grande, il ma loué bien fort la princesse depuis deux 
ou trois jours, se qu'il n'a jamais fait, et lui fait bien 
meilleure mine qu'il ne fesoit et la va voir presque tous 
les jours 9 . » 

Ce sentiment légitime et réciproque d'Elisabeth et de 
don Carlos, cette négociation de mariages éloignés n'é- 
taient pas l'unique préoccupation de son cœur, ni le seul 
emploi de ses loisirs. Les jeunes princes de Bohême, 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 803. La comtesse de 
Clermont à la reine mère. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 806. La Reine 
Catholique à la reine mère. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 143 

neveux de Philippe II , fils de Maximilien, roi de Bohême 
et des Romains, depuis empereur, étaient sévèrement 
élevés à la cour de leur oncle; sa politique plus encore 
peutrêtre que sa tendresse veillait sur eux. L'ambassadeur 
de France, mêlant la relation de leur éducation au récit 
des événements du jour, mandait à Catherine de Médicis : 

« On nourrit fort soigneusement les enfants du roi des 
Romains aux lettres et à la vertu, sans qu'on leur inter- 
mette un seul jour les heures de leurs études ni la règle 
de leur vivre , bien qu'on leur laisse assez de liberté d'aller 
voir sur le tard la reine et les dames et de s'ébattre, 
danser et se réjouir tellement qu'ils se trouvent bien sains; 
mais ceux qui les gouvernent n'ont pas honte de dire 
qu'ils aymeroient mieulx les voir morts que si quelquefois 
ils venoient par leur insuffisance à être déboutés de l'élec- 
tion de cette empire où tant de leurs prédécesseurs de 
main en main se sont trouvés dignes d'y estre eslus : et 
souvent quand le roy, la royne ou la princesse les envoient 
quérir, ils diffèrent de les leur amener jusqu'à ce qu'ils 
ayent achevé leur étude. 

» Le prince d'Espagne, depuis le dernier du mois, n'a 
point eu d'accès de fièvre et se porte assez bien; il est 
assez creu durant sa maladie, et est depuis samedi der- 
nier en ce lieu, continuant toujours de porter fort bonne 
volonté à la reine vostre fille, laquelle se faict aussy 
chaque jour de plus en plus bien aymer et estimer de tous 
ceux de deçà. 

» L'on avoit présumé dernièrement à Aranjuès qu'elle 
fût grosse par plusieurs signes des plus apparents qu'on 
lui eût encore veus, qui fust une conjouissance générale, 
mais principalement du roy son mary, qui s'en montroit 



m VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

le plus content du monde et avoit desja mandé faire une 
chèze d'argent à bras pour la porter en ce lieu; mais six 
jours après le prince d'Esboly m'escripvoit que pour le 
coup cette espérance leur failloit, et qu'ils attendoient que 
bientôt elle leur seroit rendue meilleure et plus certaine, 
et pour ce que j'eus à aller lors au dict lieu d'Âranjuès, 
je trouvai que ladite dame s* é toit donné beaucoup de ma- 
rison, et avoit largement pleuré de cecy : de quoi le roy 
son mary ne l'en avoit moins estimée et avoit toute la 
peine du monde de la consoler et luy tenir beaucoup plus 
privée et plus ordinaire compagnie que n'avoit jamais 
fait, de manière qu'il n'a été que bon que tous deux, ayent 
eu cette opinion. 

» Il me fit l'honneur de me prier que je l'allasse con- 
soler et luy dire qu'elle luy voulust donner ce contente- 
ment et plaisir de ne sen point faichez et mesme quand 
on seroit de retour à Madrid , que ma femme le lui allast 
aussi dire et user de tous ses bons offices qu'elle sçavoit 
bien faire en son endroit. 

» Elle est ajourd'hui, madame, en tel estât près du roy 
son mary, que Vos Majestés Très-Chrétiennes et tous ceux 
qui ayment son bien et sommes affectionnés à son service 
en debvront remercier Dieu *. » 

Telles étaient dans les premières années de l'union 
d'Elisabeth et de son séjour en Espagne les occupations, 
les espérances, les sentiments de cette grande princesse; 
tels étaient pour elle l'amour et les sollicitudes du roi son 
mari, la passion respectueuse et les soins empressés de 
l'Infant son beau-fils. Il importe à son honneur de les 

1 B bliothèque Impériale, Mortemart, 39, page 35. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 145 

établir par l'exposé des faits et par la citation textuelle de 
correspondances irrécusables. 

L'histoire et la politique de ce siècle demandent ces 
récits minutieux, ils sont sincères : nulle considération 
ne pouvait porter les deux reines au déguisement de la 
vérité ni l'ambassadeur à son atténuation. Le caractère 
d'Elisabeth réclame bien haut cette justice, ses sentiments 
si calomniés à l'égard du Roi Catholique et du prince 
d'Espagne ont besoin de telles preuves pour être remis 
dans le jour qui, selon nous, n'aurait pas dû cesser de 
les éclairer. 



40 



CHAPITRE QUINZIÈME. 

LETTRE DE LA REINE D'ESPAGNE A CHARLES IX. — AMITIÉ D* ELISABETH 

POUR MARIE STUART. — NÉGOCIATION DU MARIAGE 

DE LA REINE d' ECOSSE AVEC DON CARLOS. 

Le 1 juillet 1559, le roi François II était monté sur le 
trône; le 5 décembre 1560, il descendait dans la tombe, 
après une maladie de dix-sept jours, à Page de dix-sept 
ans et dix mois. La reine d'Espagne, sa sœur, apprenant 
cette perte prématurée, se hâtait d'écrire au roi Charles K, 
âgé de dix ans (elle-même n'en avait que quinze), la 
lettre suivante, si charmante de délicatesse et de naïveté: 

« Monsieur, 

» Ma maladie a été cause que je ne vous ai point écrit 
depuis la fortune qui vous est venue en perdant le feu roi 
notre frère : si est ce que je ne veux faillir, puisque nous 
sommes tous deux tant fortunés , de vous dire combien 
nous devons prier Dieu pour la reine notre mère, qu'il 
lui plaise nous la garder; et encore que je sache que vous 
lui serez bien obéissant, je vous ferai souvenir, toutes- 
fois, combien vous la devez aimer et honorer, puisque 
vous lui estes tenu de tout le bien et honneur que vous 
avez. 

» J'ai bien pris la hardiesse de le vous dire ainsi, 
m'assurant que vous ne trouverez rien mauvais de votre 
sœur, et que, ayant changé d'état, vous n'avez point 
changé de volonté en mon endroit, et m'aimerez autant 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. U7 

que vous avez accoutumé. De quoi je vous supplie très- 
humblement, et tenir toujours en votre bonne grâce. 

» Votre humble sœur, 

» Elisabeth. 

» Au roi monsieur mon bon frère '. » 

Catherine de Médicis, inquiète pour la durée des tiens 
qui unissaient l'Espagne et la France, se hâtait d'écrire à 
la reine sa fille , la conjurant d'obtenir du roi Philippe II, 
pour le roi Chartes IX, l'amitié qu'il avait portée à 
François EL 

« ... D'autant que vous nous aymès, lui mandait-elle, 
mettez-* vous en peine d'entretenir le roi votre mari en la 
bonne volonté laquelle il portoit aux feux roys vostre père 
et frère, et aussi à moi particulièrement, l'assurant que 
tant que je vhnray ne connoistra de nostre côté que 
anytyé et bonne intelligence avecques lui, et qui l'as* 
seure que je nourriray le roy mon fils en cette volonté, 
et que d'anltant que à cette heure j'ai l'autorité et gou- 
vernement en ses royaumes que d'auUant plus se doit «il 
asseurer que ny anlra nulle occasion de changer la volonté 
es notre endroit*. » 

Puis, après avoir habilement ménagé par ces promesses 
les sympathies du roi son beau-fils, la reine douairière se 
faisait excuser auprès de lui du rappel à sa cour du roi de 
Navarre et de celui de tous les vieux serviteurs du roi 
Henri II, éloignés par les Guise. La nécessité de com- 
battre l'autorité trop ambitieuse et bien établie des 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 80Î. 
3 M . L. Paris, Négociations som François II, page 794. 

40. 



148 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

princes lorrains lui imposait l'obligation de s'environner 
de leurs adversaires. Elle garantissait à la Reine Catho- 
lique que nul d'entre les princes du sang, ni son fils plus 
qu'eux tous, n'agirait contre ses volontés, et elle disait 
de Charles IX : qu'il est si obéissant qu'il n'a nul comman- 
dement que celui que luy permets. 

La reine Elisabeth se montra fille dévouée autant que 
Charles IX se montrait fils docile, et malgré des intrigues 
que le changement de règne ne manqua pas de soulever, 
elle entretint entre les deux cours l'harmonie si nécessaire 
au bien des deux royaumes et à son bonheur personnel. 

La fin du règne éphémère de François II avait éloigné 
les Guise des conseils, et enlevé à la reine de France et 
d'Ecosse son autorité tout entière. Plus habile que les 
princes lorrains, Catherine de Médicis voyait venir le 
danger, et connaissant leurs pratiques vis-à-vis de l'Es- 
pagne, elle mit tout en œuvre pour ressaisir l'influence 
que l'esprit et la beauté de sa belle-fille lui avaient une 
fois enlevée. Elle pénétrait les combinaisons par les- 
quelles cette grande maison, assurée déjà des sympathies 
de Philippe II, finirait par soumettre la France à son 
influence, et peut-être à son pouvoir. Les alliances con- 
certées par sa politique étaient en opposition avec celles 
que les vœux de la maison de Lorraine allaient rechercher 
pour la reine d'Ecosse. Elle convoitait alors la main de 
don Carlos pour sa fille Marguerite, qui fut depuis la 
reine de Navarre; il devenait évident que les Guise pré- 
paraient aussi cette alliance pour leur nièce, et que sa 
possession actuelle du royaume d'Ecosse, la succession 
probable du royaume d'Angleterre, ses antécédents et 
ses intelligences en France, faisaient de ce royal parti le 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 149 

pins noble et le plus puissant qui pût séduire l'ambition 
du Roi Catholique. Si parfois, et probablement par feinte, 
Catherine de Médicis encourageait ce mariage et le re- 
commandait à Elisabeth , d'autre part elle enjoignait en 
confidence à l'ambassadeur de France de rompre les 
négociations entamées à ce sujet. Sébastien de Laubé* 
pine, évêque de Limoges, créature de la maison de 
Lorraine et qui devait ses grandeurs à sa protection, 
représentait alors le Roi Très-Chrétien auprès du Roi 
Catholique. Mais la chute des Guise n'entraîna point la 
sienne; son intelligence et son expérience des affaires 
plaidaient en sa faveur, et, comme il se voit toujours à 
chaque revirement du pouvoir, son dévouement passa 
du côté du vainqueur. Après avoir servi la volonté des 
princes lorrains, il tourna sa mobile fidélité du côté de 
Catherine de Médicis; il l'aida de toute sa finesse pour 
découvrir les trames qui s'ourdissaient à Madrid en faveur 
de la reine d'Ecosse, et pour les déjouer de tout son pou- 
voir. La reine régente de France revenait toujours sur 
cette inquiétude, et cessant d'abuser à ce sujet la Reine 
Catholique, au lieu de lui recommander désormais le 
mariage de sa belle-fille avec don Carlos, elle le lui 
dénonçait comme un malheur préjudiciable à sa famille 
et à la France. Elisabeth la rassurait en lui mandant 
aussitôt : 

« Madame , 

» Je ne veux laisser partir ce porteur sans vous avertir 
de tout ce qui se passe par deçà pour obéir à votre com- 
mandement. Vous m'écrivîtes, il y a assez longtemps, 
que je dise au roi mon seigneur comme vous ne vouliez 



150 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

point ceux de Guise pour le gouvernement, ce que je fis; 
et dernièrement, quand vous lui écrivîtes cette lettre, 
laquelle il trouva un peu étrange, il me semble que je lui 
devois dire encore un coup, plus clairement, afin qu'il 
connût que la lettre étoit plus par dépit d'eux que par le 
conseil de personne, ce que je fis.... D me répondit que 
vous avez raison de vous servir d'eux en ce qu'il seroit 
pour votre service et autres choses, et qu'il n'avoit jamais 
si bien entendu que ce fût pour cette occasion, et que ce 
qu'il avoit mandé n' étoit à autre intention, et qu'il savoit 
que vous aviez opinion que ceux de Lorraine traitaient du 
mariage de leur nièce avec le prince, et qu'il m'assuroit 
que non...; que je vous écrivisse qu'il est bien aisé de 
connoître d'où vient cela , et que l'on lui a mandé de delà. 
Je lui répondis que vous ne m'en aviez rien mandé, et 
que je ne pensois point que vous en eussiez soupçon; 
toutesfois, puisqu'il me le commandent, que je vous l'écri- 
vois, au demeurant, Madame, il a couru ici tout plein 
de nouvelles que l'ambassadeur vous mandera plus 
au long. 

» Je suis bien aise que la religion se porte si bien, et 
que vous ayez fait faire un si bon édit. Je vous supplie , 
très-humblement, Madame, de continuer à ne vous lais- 
ser point aller à l'opinion de personne, et pour ce que 
M. l'ambassadeur vous écrit plus amplement , je supplirai 
Dieu qu'il vousdoint en santé et très-heureuse et longue vie. 

» Votre très-humble et très-obéissante fille, 

» Elisabeth ! . » 

* M. Louis Paris, Négociation» tous Françoi* //, page 847. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 151 

Ce n'est donc pas exclusivement la haine, dit M. Louis 
Paris, qui guida Catherine dans cette affaire. L'alliance 
des princes lorrains avec l'Espagne eût pu devenir bien 
funeste à la France. 

Le 3 mars 1560, Marie Stuart était encore à Fontaine* 
bleau, à la cour du roi Charles EX, comme il résulte d'une 
lettre de Catherine de Médicis à l'évêque de Limoges, en 
date de ce jour.... « L'un des oncles est parti pour aller 
en Champagne, où elle le devoit suivre trois jours après 
notre arrivée ici , mais le temps fut allongé, et montre ici 
autant d'obséquiosité envers moi qu'elle fit jamais; de 
l'intention , je n'en doute point l . » 

Marie Stuart, avant son départ, rendit à la couronne 
de France tous les joyaux dont elle avait reçu le dépôt et 
l'usage en montant sur le trône; puis, comme elle savait 
bien que la reine Catherine, sa belle-mère, « ne l'aimoit 
pas, elle quitta la cour de France, et alla passer une 
partie de l'hiver à Reims, dont le cardinal de Lorraine, 
son oncle, étoit archevêque , et ensuite elle alla demeurer 
à Nancy \ » 

Mais les projets d'alliance avec l'Espagne que les Guise 
avaient formés par elle et pour elle entretenaient les 
inquiétudes de la reine mère; elle s'exprimait ainsi au 
sujet de leurs manœuvres en écrivant à la reine Elisabeth : 

« Ils (les princes de la maison de Lorraine) sont si 
fâchés de ne gouverner plus qu'ils ne tâchent qu'à me 
faire haïr, pensant que si la guerre étoit, que y faudroit 
que je me remisse entre leurs mains, et que je m'en ser- 
vicisse; mais je vous promets, ma foi , que je ne le ferai 

1 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 849. 
a Rapîn Thoiras, tome VII, page 205. 



152 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

jamais, car ils m'ont été trop ingrats et ont ruiné ce 
royaume en leurs dépenses, que tout alloit en ruine; 
puisque le cardinal n'y est plus, je vous assure que c'est 
le moyen de remettre tout en bon état 1 . » 

Ces sentiments et ces craintes si vivement éprouvés 
par la reine mère ne permirent pas à celle qui en était 
l'objet de demeurer si peu éloignée d'elle. Ses grâces, sa 
jeunesse, son élégance, sa beauté, qui la rendaient la 
personne la plus accomplie de son siècle, touchaient le 
cœur du roi Charles IX, son beau-frère, et celui du roi de 
Navarre. Si cette princesse s'était prolongée auprès d'eux, 
il se peut qu'une seconde fois elle fût montée sur le trône 
de France, ou que, le roi de Navarre répudiant sa femme 
pour l'épouser, et joignant ainsi sa cause à celle de la 
maison de Lorraine, elle eût réuni deux intérêts dont la 
division faisait la force et la tranquillité de la politique de 
Catherine. La pénétration de cette princesse avait deviné 
ces dangers , et toute son application tendait à les prévenir. 

Le départ de Marie Stuart pour l'Ecosse ne mit point 
fin aux intrigues qui l'environhaient : les Guise poursui- 
vaient toujours le projet de son mariage avec don Carlos ; 
la France continuait ses oppositions à cette alliance; 
l'Angleterre n'y était pas plus favorable, elle se souvenait 
du règne de Marie, l'épouse de Philippe II, et elle crai- 
gnait pour ses institutions antiques et pour sa religion 
nouvelle le retour de l'influence espagnole. 

En mars 1564, la reine Elisabeth d'Angleterre faisait 
rechercher la main de Marie Stuart pour lord Robert 
Dudley, qui depuis fut créé comte de Leycester; mais de 

1 M. L. Paris, Négociations sous Françoit II. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 153 

l'avis de son conseil, peut-être aussi de l'avis de son 
cœur, la reine d'Ecosse repoussait ces démarches aussi 
bien que celles que le duc d'Anjou continuait par M. de 
Castelnau Mauvissières. L'archiduc d'Autriche, les ducs de 
Ferrare, d'Orléans, de Nemours, n'obtinrent pas plus de 
succès *. Mais on prononçait encore le nom de don Carlos. 

Catherine de Médicis, tout émue de ces nouvelles ten- 
tatives et redoutant à l'excès l'influence que ce mariage 
donnerait aux Guise, écrivait à Elisabeth de tout faire 
pour rompre son projet et lui substituer, à force d'intrigues 
et d'efforts, deux autres combinaisons d'union, l'une et 
l'autre au profit de la France, savoir : le mariage de sa 
jeune sœur Marguerite avec don Carlos, et celui du Roi 
Très-Chrétien avec la princesse dona Jeanne, sa belle- 
sœur*. 

Ces conseils, s'adressant à une fille tendre et docile, 
timide même quelquefois en présence de sa mère, ne 
pouvaient manquer d'obtenir leur succès. 

Puis pour n'oublier aucune des armes dont l'emploi 
pouvait aider sa politique, la reine de France mandait à 
l'évèque de Limoges : 

« Monseigneur de Limoges , 

j> La lettre de ma main vous satisfera sur la plus im- 
portante chose de la dépêche que je reçus hier par l'un 
de mes valets de garde robbe, dont votre frère me fait 
voir trois lettres par où de celles de la reine ma fille j'ai 
bien au long entendu le goût que l'on commence à 

1 Prince LabanofT, Recueil des lettres de Marie Stuart, tome I, page t\ 5. 
a Voir à l'appendice le n° 8. 



154 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

prendre par delà du gentilhomme l , chose qui me déplaît 
tant que suivant la dernière lettre de ma main, que ma- 
dame ma fille vous montrera , je veux et désire qu'elle 
et vous fassiez tout ce que sera possible pour rompre ce 
coup, et le faire tomber à l'attente , si mieux ne se peut, 
car il n'y a rien que je ne veuille plutôt tenter et hasarder 
que de voir ce qui me déplairait tant, et qui nous sera, à 
elle et à moi, si dommageable, et à ce royaume aussi. Ce 
qui me donne assurance que vous, le connaissant comme 
vous faites , y ferez autant que vous aymez notre service, 
comme vous me l'avez assez fait connoître *• » 

Marie Stuart recula devant tous ces empêchements; 
elle rejeta de nouveau l'alliance du duc d'Anjou, son 
beau -frère, que Catherine de Médicis, toujours persévé- 
rante, cherchait à substituer aux projets de la politique 
des Guise, et aux inclinations qu'elle avait inspirées en 
France. La reine d'Ecosse, cherchant alors les satis- 
factions d'une passion malheureuse, puisque les succès 
de l'ambition rencontraient trop d'obstacles, épousa, 
en 1561, Henri Darnley, son cousin, d'une branche 
cadette de la maison de Stuart. Il était fils de Matthieu 
Stuart, comte de Lennox, et de Marguerite Douglas, 
nièce du roi Henri VIII. Marie Stuart avait alors vingt ans. 
Cette union , inégale par le rang et par la puissance , par 
les souvenirs surtout de la couronne de France, que Marie 
Stuart avait portée, par l'espoir de la couronne d'Es- 
pagne, à laquelle il lui avait été permis de prétendre, 
n'était pas disproportionnée sous le rapport de la nais- 
sance. 

1 C'est ainsi que Marie Stuart se trouve indiquée. 

s M. L. Paris, Négociations tous François II, page 844. 



i 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 155 

Le duc d'Albe mandait à ce sujet à Philippe II que 
nulle alliance, pour assurer le succès de ses prétentions 
et le repos de son royaume, ne pouvait lui convenir 
davantage que celle de la Camille de Lennox '. 

Aussi les relations de la reine d'Ecosse avec le roi 
d'Espagne, son beau-frère, ne souffrirent-elles aucune 
altération. La reine d'Angleterre semblait s'indigner de 
cette alliance, et faisait sentir sa colère à la comtesse de 
Lennox, mère de Darnley, qu'on arrêtait par ses ordres; 
la reine douairière de France intervenait avec une bien- 
veillance douteuse dans les troubles qui éclataient en 
Ecosse; mais le Roi Catholique établissait son influence 
auprès d'elle par les assurances de son amitié et les pro- 
messes de son appui. David Riccio, secrétaire de Marie 
Stuart , était l'un des agents de la politique espagnole, et 
Tàme de la ligue que Philippe II cherchait à former contre 
Elisabeth d'Angleterre et les protestants. Ceux-ci inspi- 
rèrent à Darnley une homicide jalousie contre Riccio , et 
l'assassinat de ce prétendu rival, commis sous les yeux 
de la reine et autorisé par la présence du roi, en fut la 
conséquence. 

L'amitié de la Reine Catholique pour Marie Stuart 
n'avait point été limitée à ses années d'enfance , et bien 
qu'on n'en saisisse pas constamment les traces dans le 
cours de ces deux vies, devenues si séparées l'une de 
l'antre, il est à supposer qu'elles s'en donnèrent des 
preuves échappées à nos recherches. L'alliance que nous 
avons signalée entre l'Espagne et l'Ecosse pouvait en être 
le fruit, et nous retrouvons les preuves de la sympathie 

1 Papiers d'État du cardinal de GranveUe, tome IX, page 3*7. 



156 VIE D'ELISABETH DE VÀLOÏ& 

d'Elisabeth de Valois pour sa belle-sœur à l'époque du 
meurtre dont il s'agit. La reine mère avait pris soin d'in- 
former la reine sa fille de cette catastrophe par M. de 
Fourquevault. Le même courrier portait au même per- 
sonnage et à la même intention un message du roi 
Charles IX. 

Fidèle à ses habitudes de surveillance et d'habileté , 
Catherine de Médicis enjoignait à l'ambassadeur de la 
tenir au courant des moindres impressions causées par de 
telles nouvelles , et le roi, pour mieux assurer la marche 
et le langage de son représentant, l'entretenait des détails 
particuliers aux affaires de la France '• 

M. de Fourquevault, après avoir rempli cette mission 
auprès de Leurs Majestés Catholiques, rendait compte au 
roi son maître de l'impression que ses récits avaient fait 
naitre chez ces souverains. 

Us avaient été consternés de tant d'infortunes advenues 
à la reine leur belle-sœur. L'indignation contre un ingrat 
mari et contre des sujets rebelles s'était jointe à leurs 
sympathies pour Marie Stuart; ils concluaient en formant 
des vœux, en conseillant des efforts pour la vengeance 
d'un si grand attentat. Tout n'était point le résultat d'une 
affection particulière dans ce langage : la majesté royale 
outragée demandait un redoutable exemple aussi haut 
que la voix du sang appelait un châtiment 2 . 

Nous ne suivrons pas Marie Stuart dans le cours des 
infortunes qui remplissent le reste de son existence et 
jusqu'à la catastrophe qui en fut le terme et le comble à 
la fois. 

1 Voir les n** 3 et 4 de l'appendice. 

2 Voir le n° 5 de l'appcnd ce. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 157 

Ces longues et douloureuses années, cette fin violente 
et cruelle, relevèrent son caractère et réparèrent ses fai- 
blesses, par la résignation, le courage et la foi dont elle 
fit preuve à ses derniers moments. Marie Stuart grandit 
en tombant, et la durée comme la rigueur de ses maux, 
si noblement soutenus, purifient sa mémoire, et la ren- 
dent digne d'une tendre pitié et d'une religieuse admira- 
tion. Mais ces faits doivent prendre place dans une autre 
histoire. 

Cette reine n'appartenait à notre sujet que par ses 
points de contact avec la princesse dont nous avons entre- 
pris d'étudier la vie; nous avons épuisé ceux-ci, autant 
du moins que nous l'a permis le résultat de nos recherches. 



CHAPITRE SEIZIÈME. 

DEUXIÈME MALADIE , PREMIER TESTAMENT DE LA REINE ELISABETH. — 

SOIf EMPIRE SUR t' ESPRIT DO ROI. — DÉMARCHES AUXQUELLES 

ELLE PARTICIPE , OU DONT SA DOT EST L'OBJET. 

La reine Elisabeth, en dehors des grossesses qui ré- 
jouirent son cœur et altérèrent sa santé f en dehors aussi 
de la catastrophe qui termina sa vie, fit deux maladies en 
Espagne; Tune dès son arrivée, nous en avons parte à 
sa date : les historiens la mentionnent à peine, mais les 
correspondances du temps la signalent avec r intérêt que 
mérite sa gravité. Ferreras n'en dit que ce simple mot : 
« La reine dona Elisabeth eut une fièvre maligne et fut 
en grand danger; mais s'étant recommandée à saint 
Diegue d'Alcala, elle guérit heureusement. » Ce saint 
Diegue ou Didace était le même patron dans lequel don 
Carlos avait une souveraine confiance. 

La seconde maladie de la Reine Catholique eut lieu vers 
la fin de 1562. Par une coïncidence assez singulière et 
qui mérite d'être relevée, l'infant fit aux mêmes époques 
environ deux maladies sérieuses; la première en mars 
1559, elle durait encore à l'état de langueur en sep- 
tembre 1560 '. La seconde porte la date de celle de sa 
belle-mère et fut en 1562 la suite de l'accident d'Alcala: 
le danger imminent que courut la reine pendant cette 
nouvelle maladie amena son testament. 

M. de Saint-Sulpice, qui avait succédé à M. de Lau- 
bépine comme ambassadeur à la cour d'Espagne, ren<— 

1 M. L. Paris , Négociations sous François //, pages 290 et suivantes - 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 159 

dait compte au roi de cet acte important, et il ne négli- 
geait pas de donner à l'influence de la reine sur Philippe II 
les justes témoignages qui eussent rendu sa perte si sen- 
sible et si préjudiciable à la France tout entière '. 

Cependant, malgré ces précautions si solennellement 
prises et si sévèrement imposées , soit par la coutume 
espagnole, soit par la prudence du roi, la Reine Catho- 
lique se rétablit. Les deux années qui suivirent sa grave 
maladie, et qui conduisent jusqu'à l'entrevue de Bayonne, 
ne furent point vides d'événements pour la France et pour 
l'Espagne, mais elles ne mettent point en évidence la 
part qu'Elisabeth de Valois prit à leur cours. Le fervent 
catholicisme qu'elle avait puisé dans son éducation pre- 
mière se développa sensiblement près du roi son époux; 
et les circonstances particulières à son époque et à l'Es- 
pagne étaient bien faites pour satisfaire et pour encou- 
rager sa foi : en voici la brève indication. 

En 4562, sainte Thérèse établit en Espagne la réforme 
des religieuses Carmélites, et saint Pierre (FAleantara, 
son auxiliaire et son conseiller dans cette grande et fer- 
vente entreprise, mourut avec une joie et une confiance 
amenées par les prodigieuses pénitences de sa vie tout 
entière. Plus tard le roi Philippe II devait accorder à la 
sainte son respect le plus religieux , et à la règle qu'elle 
instituait sa protection la plus signalée. Il permettait à 
cette illustre réformatrice de correspondre directement 
avec lui, au sujet des intérêts de son ordre. Il la défen- 
dait contre les adversaires puissants qui l'attaquaient et 
qui sortaient non-seulement des rangs du monde, mais 

1 Voir le n° 6 de l'appendice. 



160 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

quelquefois encore de ceux du clergé. Aussi la reconnais- 
sance de sainte Thérèse ne craignait-elle pas de le nom- 
mer père et protecteur de sa réforme; poussant plus loin 
encore sa gratitude, elle l'appelait, dans son langage 
ascétique, le premier ange de son ordre l . Elisabeth était 
morte déjà lorsque cette protection se développa d'une 
façon si vive et si puissante ; mais elle avait assisté aux 
premiers pas de la sainte dans la voie de l'ardente fer- 
veur et de l'austère pénitence : son influence n'avait point 
été étrangère au penchant du Roi Catholique pour la ré- 
forme de Tordre du Carmel. 

En \ 563 eut lieu la clôture du concile de Trente , com- 
mencé en 1545, et qui fut le plus long que l'Église ait 
célébré. Philippe II ne tarda pas à rendre ses statuts obli- 
gatoires , par un décret , dans toutes les parties de son 
vaste empire. Le concile de Tolède, assemblé en 1565 
par ses ordres, accepta sans restriction tou& les règle- 
ments et toutes les décisions du concile de Trente, et 
plusieurs autres conciles provinciaux, réunis tant en Es- 
pagne qu'en Portugal, y adhérèrent avec une égale so- 
lennité. 

Il n'est pas sans intérêt peut-être, pour l'esprit de 
l'Église , de relever ici que ce fut grâce aux réclamations 
instantes du concile que l'archevêque de Tolède, arrêté 
par l'inquisition, fut arraché aux mains de ses juges 
inexorables pour être transporté à Rome; le roi Philippe II 
voulait réserver à ce tribunal le droit de le condamner — 
sur le soupçon d'hérésie dont il était atteint, et il résistait^ 
encore aux injonctions répétées des évoques. Mais le pap^s 

1 Lettres de sainte Thérèse, ya'sim. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 161 

saint Pie V, qui occupait alors le siège apostolique , ja- 
loux de conserver à l'Église non-seulement l'intégrité de 
sa foi, mais celle encore de sa juridiction, soutint les vo- 
lontés exprimées par l'auguste assemblée ; l'archevêque 
de Tolède, enlevé au saint-office, vint achever ses jours 
à Rome, sinon dans les honneurs, du moins dans une re- 
traite doucement pénitente , dans la paix et dans la foi 
catholique 1 . 

Un peu plus tard encore Leurs Majestés, toujours occu- 
pées du bien, des joies et des pompes de la religion, 
sollicitèrent du roi Charles IX le don du corps de saint 
Eugène. 

Une relation contemporaine parle de celui de saint 
Eusèbe , et ajoute à ce récit le fait et les commentaires 
suivants : « Ce saint a le premier planté la religion chré- 
tienne au pays d'Espaigne , chacun faict sou profit qui 
peut : il vaudra tout plain d'argent en ces quartiers-là*. » 

Ce corps appartenait à l'abbaye de Saint -Denis, et le 
cardinal de Lorraine, qui en était abbé, refusa longtemps 
son consentement. L'Église de Tolède , qui regarde saint 
Eugène comme son premier prélat, renouvela ses in- 
stances. La reine Elisabeth, alors en visite dans cette 
ville, fut employée dans la négociation; elle la conduisit 
à heureuse fin par l'entremise de don Juan Idiaquez, 
ambassadeur en France. L'affection ou cardinal de Lor- 
raine pour cette reine, l'estime qu'il professait pour le 
Roi Catholique, triomphèrent des oppositions. 

Charles IX et la reine mère informèrent Elisabeth de 

1 Ferreras, Histoire générale d'Espagne , tome IX , page 523. — Abrégé 
chronologique de Y Histoire de V Espagne et du Portugal, t. II, p. 566. 

2 Bibliothèque Impériale, Colbert, tome CXL, folio 475. 

44 



162 VIE D'ELISABETH DE VALOia. 

ce succès. Le duc de Nevers mena le corps en grande 
pompe jusqu'à Bordeaux; don Pèdre Manrique, chanoine 
de Tolède , vint le recevoir, et le conduisit à Tolède avec 
une solennité non moins brillante. La reine Elisabeth et 
la princesse dona Jeanne vinrent de Madrid à sa ren- 
contre pour le vénérer, et arrivé près de Tolède, il fut pris 
par le roi , les archiducs et les seigneurs, qui le portèrent 
sur leurs épaules jusqu'à la cathédrale '. 

En 4563, le roi d'Espagne se proposait un voyage en 
Aragon, en Biscaye, et même en Navarre; la reine 
comptait aller l'attendre à Mouzon , où se devaient tenir 
les cours des trois royaumes de Catalogne, Valence et 
Aragon, pour reconnaître don Carlos comme roi et lui 
jurer fidélité. 

On parlait mystérieusement aussi d'un bien plus long 
voyage que pourraient nécessiter les affaires de Flandre : 
en annonçant à Catherine de Médicis ces projets et ces 
rumeurs, M. de Saint-Sulpice ajoutait : « La reine votre 
fille croit de jour en jour en beauté et en perfection de 
corps , elle sera encore plus accomplie en toutes les per- 
fections de vertus qui se puissent désirer, et une des plus 
excellentes princesses de la terre. 

» Elle nous a fort sagement et par ordre fait entendre 
l'intention du roi son mari, sur les présentes affaires de 
France, avec si bonnes expressions d'aucunes particula- 
rités non vulgaires et en si bons termes, que nous avons 
bien connu qu'elle avoit eu l'entière communication de 
tout, qui m'est un signe, après plusieurs autres que j'en 
ai depuis un temps en ça, qu'elle s'en va s' établissant de 

1 Ferreras , Histoire générale d'Espagne , tome IX , page 497. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 163 

plus en plus en amitié, autorité et privauté auprès du roi 
son mari, ce qui m'est un si grand bien que je ne sais 
quel plus grand nous pourrions désirer en ce temps, at- 
tendu l'amitié et grande affection qu'elle porte à Votre 
Majesté, et à celle du roi son frère, et au grand lieu 
dont elle est issue '. » 

Ce rapport, en date du 14 mai 1563, était suivi le 40 
aoftt de la même année d'une autre lettre du même am- 
bassadeur, confirmant ces éloges et ces projets. Un seul 
d'entre ceux-ci reçut son exécution, ce fut sur la fin de 
septembre la réunion des états généraux à Mouzon, qui 
se fit avec une splendeur magnifique, et qui, tout en 
amenant l'exécution de quelques bandits, procura au bas 
peuple la restitution de quelques privilèges, et de libertés 
qui lui avaient été tyranniquement enlevées *. 

Des combats avec les Maures d'Afrique employèrent 
aussi ces deux années de 1 562 à 1 564 , et ils furent ac- 
compagnés de succès inégaux, plus favorables cependant 
aux armes chrétiennes qu'aux armes infidèles. 

Du reste, la participation d'Elisabeth aux affaires pu- 
bliques ne se montre point visible à cette époque, en 
dehors du témoignage que l'ambassadeur rend à son in- 
fluence. Sa santé plusieurs fois atteinte depuis son arrivée 
en Espagne et les tracasseries mesquines et jalouses de 
son intérieur usèrent sa vie; de plus, ses pensées furent 
occupées par le désir et le besoin de donner au roi Phi- 
lippe II un fils plus capable que don Carlos, par ses qua- 
lités morales et physiques, de lui succéder; il manquait 
jusqu'alors d'un digne héritier, et la tranquillité publique 

1 Bibliothèque Inçériale, Mortemart, 39, folio 40. 
1 Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 466. 

44* 



164 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

le réclamait , aussi bien que la grandeur de cette illustre 
maison de Hapsbourg, qui depuis Charles-Quint portait la 
couronne d'Espagne, et qui devait après cinq règnes seu- 
lement faire place sur ce trône à la glorieuse maison de 
Bourbon. 

En août 4 564 , la Reine Catholique parut commencer 
une grossesse , et M. de Saint-Sulpice se consolait de l'ab- 
sence des bons médecins de la cour de France par le « bon 
devoir que font tous, tant grands que petits, avec la vi- 
gilance de la comtesse d'Ureigna et autres dames qui 
sont auprès de la reine votre fille, et surtout par la pré- 
sence du roi son mari qui quasi est à toute heure avec 
elle, et rien ne s'ordonne sans lui, lequel montre à bon 
escient qu'il n'a rien plus recommandé au monde que le 
salut d'elle et de ce qu'elle porte '. » 

Il ajoutait en finissant : « Je vous supplie, madame, 
écrire à la comtesse d'Ureigna pour la remercier des bons 
et diligents services qu'elle fait à la reine votre fille, et 
autres dames, etc., etc. *. » 

Cet espoir de grossesse de l'année 1 564 fut sans résul- 
tat, la reine fut malade et déclarée même en danger. 
Philippe II n'avait pas cessé de la soigner avec sa solli- 
citude accoutumée; il ressentait même, par suite de ses 
tourments à ce sujet, des souffrances personnelles, lors- 
qu'Élisabeth « commença à se lever, et se promener par 
la chambre , le jour de Saint-Michel , comme par un bon 
augure d'icelle fête, disant qu'elle étoit celle du roi son 
frère 

» Le Roi Catholique fut aux champs prendre le plaisir 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 27. 
* Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 27. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 165 

de l'air et de la chasse, pour se refaire de tant d'ennuis 
et de travail qu'il avoit eus durant l'extrémité de la reine, 
mais ce a été huit jours seulement, pour n'être trop long- 
temps absent de ladite dame, laquelle s'amende beaucoup 
plus de le voir et de la bonne compagnie que ordinaire- 
ment matin et soir il lui tient , que de nul remède qu'on 
lui puisse donner l . » 

Bien des projets du roi d'Espagne s'évanouirent, comme 
ses espérances de paternité; il ne fit point le voyage de 
Flandre, pour lequel tant de préparatifs étaient commen- 
cés et tant de négociations ouvertes. 

« Le comte d'Aiguemont vint en Espagne par l'ordre 
du roi, pour lui éviter de faire ce passage , ou à son fils , 
et croit par ce moyen suppléer le défaut de sa présence 
en conférant avec ledit comte '. » 

Des marchands français, que leurs intérêts avaient con- 
duits en Espagne, avaient été maltraités, arrêtés et con- 
damnés aux galères sous prétexte de protestantisme : des 
Espagnols jaloux de leur trafic, ou des compatriotes eux- 
mêmes, animés par le bas sentiment de la jalousie, les 
dénoncèrent à l'inquisition , bien qu'ils ne fissent aucun 
acte scandaleux ni aucun exercice de leur religion. ((Leurs 
biens étoient confisqués et leurs personnes misérablement 
traitées et condamnées, sans en pouvoir avoir aucune 
raison *. » Dès l'année 1559, Sébastien de Laubépine 
avait donné ses soins au redressement de ces injures. À 
cette époque il mandait au roi : 

« Je peux écrire que quant à l'exécution du dernier 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, f°27. Saint-Sulpice au Roi. 
3 Bibliothèque Impériale, Morlemart, 29, folio 51. 
1 Bibliothèque Impériale, Morlemart, 39, folio 46. 



166 VIE D'ELISABETH DE VAbu.^. 

traité, il reste peu de choses de conséquence à satisfaire, 
honnis la liberté de nos forçats, lesquels pour l'égard de 
ceux qui sont aux galères d'Espagne, ainsi que Votre 
Majesté a déjà entendu, seront incontinent délivrés, car 
le commandement et la volonté y sont de cette part, mais 
pour être difficiles et regardant en toutes choses d'assez 
près, ils se sont voulu informer diligemment du nombre 
de Français que je pourrois, d'autant qu'il y a de leurs 
capitaines qui ont mis en avant que quelques Italiens et 
autres des Pays-Bas, condamnés aux galères, se pen- 
soient sauvés sous cette couleur. Je y ai envoyé deux fois 
et dernièrement homme avec lettres pour voir les écrous 
et registres de chacune galère , afin qu'il n'y soit rien 
oublié ■. » 

M. de Saint -Sulpice, ambassadeur de France, renou- 
velait au nom du roi son maître ses protestations et 
ses réclamations contre l'acte arbitraire dont ils étaient 
victimes, et la reine d'Espagne épuisait son intervention 
en leur faveur; Philippe II se tirait d'affaire, comme 
toujours, par des réponses évasives, de feints regrets, 
des promesses inexécutées; l'ambassadeur recommençait 
alors des instances d'autant plus vives que non-seule- 
ment ces condamnations, souvent arbitraires, recevaient 
leur dure exécution, mais que la plupart du temps la 
peine se prolongeait au delà du terme prescrit par l'arrêt. 
La perpétuité des chaînes semblait frapper les captifs, 
soit par la négligence, soit par le mauvais vouloir des 
ministres. 

Le 14 août 1564, M. de Saint-Sulpice rendait compte 

1 M. L. Paris, Négociations tous François II, page 334. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 167 

au roi Charles IX des nouveaux moyens qu'il avait ima- 
ginés pour intéresser à cette tardive justice la conscience 
du roi son beau-frère. 

« J'ai obtenu, mandait-il, nouvelle commission et man- 
dement de ce roi, pour la délivrance des forçats français 
qui sont en ses galères, et ne cesse de lui en être importun 
jusqu'à ce qu'il les aura fait mettre en pleine liberté, et 
ai ces jours passés fait si vive instance à son confesseur 
afin de lui en solliciter la conscience, qu'il s'est donné 
grande honte de l'injustice et oppression qui, contre 
Dieu et contre le traité de la paix, a été faite l'espace de 
cinq ans à la liberté de ces personnes, dont depuis il en 
a proposé l'affaire au conseil avec tant de saintes remon- 
trances que non-seulement pour lesdits Français, mais 
aussi pour les propres sujets et naturels du pays, a été 
ordonné que dorénavant, après que le tems de leur con- 
damnation sera achevé, ils ne seront tenus une seule 
heure contre leur gré es dites galères '. » 

Plus tard encore, le 31 décembre 1564, malgré tant 
d'instances d'un côté et tant d' engagements d'autre part, 
aucune satisfaction n'étant obtenue, M. de Saint-Sulpice 
revenait à la charge : il insistait de nouveau sur les re- 
montrances du roi, « dont le premier point étoit la déli- 
vrance des forçats que Sa Majesté Très-Chrétienne avoit 
si fort à cœur et en si grande recommandation , qu'elle ne 
cessera jamais de faire instances jusques à tant qu'il soit 
satisfait à quoi la raison et le traité ont obligé 8 . » 

Sa Majesté Catholique, protestant toujours de son bon 
vouloir, répondait, dit l'ambassadeur, que « l'on savoit 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39. Saint-Sulpice au roi 
1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39. 



168 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

assez ce qu'il avoit fait pour l'acquit de son devoir et satis- 
faction de votre bon désir, et voyant le peu de profit que 
cela avoit apporté, avoit été ordonné pour le plus sûr et 
utile expédient que le capitaine Bellière, Marsillois, qui 
fut commis il y a cinq ans à la sollicitation de cette affaire , 
porteroit lettres adressées aux alcades de Séville et Car- 
thagène pour exécuter eux-mêmes la commission et mettre 
en liberté tous lesdits forçats; de là, ledit capitaine s'en 
iroit à Gênes portant aussi lettres à son ambassadeur y 
résidant, auquel il manderoit ne faire faute incontinent 
de relâcher tous les Français, et que il écrivoit à Naples 
à don Garcia de Toledo, capitaine général de ces galères, 
que sans aucun retardement la délivrance desdits forçats 
fust promptement faite '. » 

Telle fut la solution de cette longue affaire. Aux ordres 
de la délivrance des forçats Philippe II ajouta des instruc- 
tions pour qu'à l'avenir l'inquisition ne s'occupât plus des 
actes des protestants français qui ne mettraient point en 
péril la foi catholique et la paix dans ses États; il pro- 
testa au surplus « qu'il n' avoit jamais donné mandement 
particulier contre eux, et qu'il seroit fort marri de con- 
sentir ni permettre que telle chose fust faite, et que les 
inquisitions, sans aucun respect de nation ni qualités des 
personnes, procédassent à la connoissance de la religion 
et au châtiment de ceux qui se trouveroient coupables *. » 

En ce même temps la dot de la Reine Catholique était 
de la part de la France l'objet de réclamations instantes; 
sa maison si noblement composée, son trousseau et ses 
joyaux si richement assortis lors de son départ, avaient 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 46. Saint-Sulpice au roi. 
9 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 46. Saint-Sulpice au roi. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 169 

l'un et l'autre bien diminué de leur splendeur; Philippe II 
avait éloigné la plupart des illustres dames qui avaient 
suivi la princesse, et, faute d'un entretien convenable, 
toutes les magnificences de sa toilette et de ses équipages 
perdaient beaucoup de leur éclat; ce n'était cependant pas 
faute d'exactitude de la part de la France. Le 5 août 1 559, 
le Roi Catholique avait donné quittance de la somme de 
cent trente-trois mille trois cent trente-trois écus soleil, 
faisant la tierce partie de la somme de quatre cent mille 
écus soleil promise en faveur du mariage d'Elisabeth \ 

Le second tiers de la dot devait être payé un an après, 
et le roi n'entend le payer que selon les termes du traité; 
enfin, le dernier tiers devait être acquitté six mois en- 
suite, ce qui, pour l'achèvement dudit payement, com- 
posait dix -huit mois à dater de la consommation du 
mariage. Le roi devait en échange garantir la possession 
de cette somme, aussi bien que le payement des revenus 
dus à la reine. « Le roi estime que ledit sieur Roi Catholique 
pourvoiera honnestement au fait de l'entretennement de 
ladite dame; il semble peu nécessaire d'en faire instance, 
toutefois il ne sera que bon d'y regarder doucement. » 

Cet entretermement fut l'objet de retards, de négligences, 
de discussions de la part de l'Espagne, et de négocia- 
tions du côté de la France *. 

Les sûretés demandées furent enfin accordées, mais 
incomplètement; les revenus étaient mal payés, et la 
Reine Catholique , en avril 1 560 , était redevable de trois 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, pages 22, 33, 79, 80 
et 308. 

' M. L. Paris, Négociations sous Français II. pages 308, 3) S, 336 
ci 338. 



170 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mille livres à son trésorier; elle n'avait pas pu suffire aux 
frais auxquels le roi s'était engagé de pourvoir *• 

Cette situation précaire et malaisée s'était aggravée en 
se prolongeant, et le 31 décembre 1564 M. de Saint* 
Sulpice était contraint, pour y mettre un terme, de parler 
au roi de la dot de la Reine Catholique, de l'exécution 
des conditions du contrat et de ses promesses solennelles, 
enfin des garanties exigées pour la solidité des sommes 
reçues et pour le payement de leurs intérêts, « à cause de 
l'instabilité qui est aux choses humaines, et l'incertain 
événement auquel sont sujets toutes personnes *• » 

Telles étaient les préoccupations et les affaires au 
milieu desquelles se préparait et approchait la célèbre et 
solennelle entrevue de Bayonne. 

Du reste, tout en Espagne était tranquille, et la paix 
semblait acquise à l'avenir. 

« Les affaires de par deçà , mandait M. de Saint- 
Sulpice , tiennent par la prudence de ce prince et par le 
bon ordre de son conseil, tant longtems en un même 
état, qu'à peine en plusieurs mois survient-il quelque 
chose de nouveauté qui mérite d'être écrit, et à présent 
elles y sont si tranquilles que de l'Espagne ni de ses 
autres pays, l'on y ait rien à dire seulement qu'à Valence 
a été ces jours passés fait un acte qu'ils appellent <T exécution 
de justice sur aucuns condamnés par l'inquisition , dont un 
principal sieur frère du comte de Sendillas a été brûlé vif, 
ne s'étant voulu dédire ; douze autres brûlés après avoir été 
étranglés, et autres quarante condamnés diversement *. » 

1 M. L. Paris, Négociations sous François 77, page 333. 
3 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 46. 
* Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39. 



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 

BHTREVUB DE BAYOlflfE. 

La religion , la tendresse et la politique eurent chacune 
leur part dans l'entrevue des deux reines. L'on ne saurait 
dire, après cinq ans d'absence, après le tumulte d'Am- 
boise et ses dangers , après l'envahissement toujours crois- 
sant du protestantisme, lesquels, de la foi chancelante, 
du sentiment maternel ou de l'autorité ébranlée, appe- 
laient le plus vivement ce renouvellement d'alliance. 

Ce n'était pas sans peine que Catherine de Médicis, 
désireuse depuis longtemps de revoir Elisabeth, arrivait 
à ses fins. 

Elle avait mis en cette négociation toute l'habileté et 
tonte la persévérance dont elle était si largement douée; 
elle voulait attirer jusqu'à elle le roi, son beau-fils, mais 
celui-ci fit répondre « qu'il ne pouvoit être de la partie 
de peur de donner aucuns soupçons à ses alliés. » Dès 
Tannée 4 560 il avait été question de cette entrevue entre 
la reine douairière et le Roi Catholique : et celui-ci faisait 
mine de grand désir et de banne volonté à ce sujet. Il devait 
profiter pour celte rencontre d'un voyage projeté à Bar- 
celone. Mais le duc d'Albe et autres discoureurs n'étaient 
pas fart friands de telles occasions l : et Philippe II , tout en 
aimant, du moins le disait-il, sa belle-mère de tout son 
cœur, avait ses affaires en recommandation bien plus grande 
que tous les rois et toutes les reines du monde : et il ne 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François II, page 747. 



172 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

leur aurait pas enlevé une minute pour aucun autre in- 
térêt. Ces ii^luences et ces motifs existaient encore : le 
roi prit un prétexte pour éluder l'entrevue , mais il auto- 
risa la Reine Catholique à faire ce voyage, et il laissa au 
duc d'Albe le soin de régler avec M. de Saint-Sulpice les 
circonstances de l'entrevue. 

Pour abréger les lenteurs, l'ambassadeur français était 
d'avis que , « sans regarder aux cérémonies entre si pro- 
ches, la Reine Catholique devoit aller trouver à Bayonne 
le roi et la reine qui s'y rendraient en même tems, et que 
ladite reine rendroit le devoir que doit une bonne fille à 
sa mère. » 

Mais le duc d'Albe répliquait que le roi et la reine 
venaient à Bayonne conduits par leurs intérêts; <* que la 
Reine Catholique n'y avoit que faire, et qu'ainsi la reine, 
sa mère , pouvoit faire quelques journées en Espagne pour 
voir sa fille, laquelle s'approcheroit d'elle le plus près 
qu'elle pourroit. » 

M. de Laubépine, infatigable dans ses instances et 
inépuisable dans ses raisons , reprenait que « l'on s'éton- 
neroit de ce que la grande reine et mère vînt devers sa 
fille; que le roi ne permettroit aisément qu'elle le laissât 
pour tant de jours, parce que sa personne lui étoit néces- 
saire, et qu'ayant réciproquement quelques petites villes 
frontières, l'on pourroit pour lors aviser à l'égale com- 
modité, mais que la prééminence et droits donnés de Dieu 
aux pères et mères fussent respectés l . o 

L'incommodité des chemins est grande, disait le duc 
d'Albe : « La cour d'Espagne n'est pas accoutumée ai 

i Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, pages 53 et 54. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 173 

marcher. » Toutefois il promit son intervention auprès 
du Roi Catholique, et, quatre jours après cet entretien, 
il fit mander M. de Saint-Sulpice. Après lui avoir redit 
« que le roi d'Espagne étoit fâché de ne pouvoir recevoir 
l'honneur de la vue du roi et de la reine, il ajouta que la 
reine d'Espagne les iroit trouver à Bayonne. » La cour 
irait jusqu'à Burgos, et le sieur de Saint-Sulpice en parti- 
rait un jour ou deux devant la reine « pour aller donner 
certitude du lieu, du tems et de l'arrivée de la reine 
d'Espagne au roi de France. » 

Charles IX et Catherine de Médicis, qui se préparaient 
alors à parcourir les provinces du royaume pour leur paci- 
fication, s'éloignèrent de Paris et accoururent à Bayonne 
avec un empressement digne des intérêts qu'ils allaient 
traiter et une pompe égale à leur grandeur. Le roi d'Es- 
pagne se ressentait de la contrainte qu'il subissait en cela, 
s'y prêtait avec une froideur et une parcimonie qu'exprime 
ce passage d'une lettre de M. de Saint-Sulpice en date du 
\ 6 février. Il écrit à la reine mère : « Le Roi Catholique 
ne veut faire aucune dépense excessive en cette occasion , 
ni que l'on porte or ni argent sur habits, ainsi que Ton 
fera du côté de France. » Cependant les dépenses dépassè- 
rent les projets, et si elles restèrent bien au-dessous de 
celles que le Roi Très-Chrétien fit pour recevoir une fille 
et une sœur, elles répondirent cependant aux strictes 
exigences de tant et de si grandes Majestés. 

La suite de la Reine Catholique fut imposante par le 
nombre et la qualité des personnages qui la compo- 
saient. 

Le roi Philippe II , retenu par les graves afFaires de son 
gouvernement, demeura à Madrid. Le 8 avril 1565, la 



174 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

reine Elisabeth s'éloigna de cette capitale avec des pou- 
voirs et surtout des ordres pour les conférences qui 
allaient s'ouvrir. Le duc d'Albe, son mauvais génie, le 
démon de toute sa destinée royale, était en première 
ligne de ses conseillers; il était enjoint à la Reine Catho- 
lique de ne rien résoudre sans son avis. Ce seigneur devait 
avoir entrée dans les conseils les plus secrets, ainsi que don 
Jean Manrique, majordome d'Elisabeth. Avant le départ 
de la reine, des instructions avaient été données en forme 
de mémoire au duc d'Albe; elles montrent combien les 
préoccupations religieuses dominaient l'esprit des souve- 
rains , et étaient l'un des buts essentiels de l'assemblée 
qui se préparait 1 . 

Elles exploitaient la foi au profit de la politique, sans 
son aveu elles empruntaient son nom, pour arriver à 
une domination arbitraire sous l'apparence de zèle pour 
l'intégrité des croyances catholiques. Nous revenons sur 
cette distinction sage et vraie; trop souvent méconnue , 
elle a besoin d'être aussi souvent proclamée. 

En plus de ces instructions précises, qui devaient faire 
la base des conférences, le Roi Catholique avait donné à 
la reine son épouse les ordres les plus positifs et les plus 
sévères pour sa conduite, même privée, ne voulant pas 
que des actes de sa vie intime la curiosité des courtisans 
et l'observation des politiques pussent tirer des inductions 
contraires à sa foi. 

« On tenoit pour certain que la reine d'Espagne avoit 
commandement du roi Philippe II, son mari, de ne parler 
à M. le prince de Condé ni à la reine de Navarre, s'ils se 

1 Voir l'appendice n« 7; 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 175 

fussent trouvés par deçà, à cause seulement de la reli- 
gion '. » 

Mais la reine de Navarre évita à la reine d'Espagne 
cette tristesse et cet embarras : elle s'abstint de cette 
réunion si solennelle. Les relations ne parlent d'elle que 
pour signaler sa sollicitude à l'occasion de la magni- 
ficence du jeune prince son fils : « Elle envoya de Pau 
des tapisseries d'or et d'argent fort excellentes, pour 
parer les salles et chambres de monseigneur le prince 
son fils et de monseigneur le cardinal : outre cela, mon 
dit seigneur le cardinal a acheté tapisseries et meubles 
précieux pour accommoder son logis *. » 

Quant au prince de Condé, ce moteur secret de la 
conspiration d'Amboise, il demeura isolé dans son mé- 
contentement, et occupé de conjuration, de rébellion, de 
protestantisme , dont ne purent le détourner ni la grâce 
de la vie, que lui accorda Charles IX à son avènement au 
trône, ni la liberté qu'il lui rendit pour compléter ses 
bienfaits. La mort de François II l'avait sauvé du dernier 
supplice, auquel il venait d'être justement condamné; il 
avait usé des grâces du roi Charles IX pour se placer à la 
tète des protestants. La bataille de Dreux, perdue par lui 
en 4562, l'avait remis entre les mains du roi son maître. 
Une fois encore il avait retrouvé sa liberté par la paix 
de 4 563 ; mais son ingratitude allait renouveler ses crimes 
et préparer son dernier désastre : il devait reprendre les 
armes en 1567, perdre la bataille de Saint-Denis, <* ce 
dont l'aise de Philippe II et de toute la cour fut incroyable, 
et ce dont grands et petits ont fait grands signes de joie, 

1 Bibliothèque Impériale, Colbert, 440, page 475. 
3 Bibliothèque Impériale, Colbert, 440, page 476. 



176 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

avec louanges de l'honorable et glorieuse mort de M. le 
connétable (de Montmorency); tous le plaignent pour 
avoir failli en temps si nécessiteux pour le service du 
roi.,.. Ladite dame reine a eu le baise-main de la prin- 
cesse, du prince, des princes de Bohême, de don Jehan 
d'Autriche, et de tous les principaux et moyens, s'allé- 
grant de ladite victoire avec elle. » 

« Véritablement, continue M. de Fourquevault, écri- 
vant au roi à la date du 2 décembre 1 567, je ne saurais 
dire sinon que ces Espagnols sont très-affectionnés à votre 
bonheur, s'ils ne sont les plus grands dissimulateurs de la 
terre ! . » 

Lorsqu'au commencement de 1 563 il était question de 
paix entre le Roi Très-Chrétien et le prince de Condé, 
chef des protestants, don Francis d'Alava, ambassadeur 
d'Espagne à la cour de France, se fit l'interprète de l'in- 
dignation du roi son maître; sa politique l'emportant sur 
sa courtoisie , il s'oublia vis-à-vis de Catherine de Médicis, 
laquelle, écrivant de sa main à M. de Fourquevault, s'en 
plaignait en ces termes : 

« J'ai communiqué jour par jour toutes choses à l'am- 
bassadeur, lui ouvrant l'estomach du tout, et lui disant 
les occasions pour lesquelles nous faisions ce que nous 
faisons; mais au lieu de m'en remercier et être aise de 
voir de quelle fiance j'en usois en son endroit, il m'a tenu, 
de si sots propos le dernier jour que j'ai parlé avec lui, 
jusques à me dire que l'on mettroit par écrit et enverroit— 
on par toute la chrétienté que c'étoit moi qui allois ai 
l'entour du pot, et que je voulois ce que je disois ne von— 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. -2-p, numéro 279, folio 4400. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 17? 

loir point, et que ce n'étoit bataille que celle de Saint- 
Denis. 

» Je lui ai dit qu'il ne la trou voit pas bataille, car il 
voudrait que fussions tous morts, et fut en colère et moi 
encore plus. Je lui dis que quand je serois été hors d'ici, 
que je ne sçais si l'amitié entre les deux rois seroit 
continuée. 

* Il me dit que pour cela le roi son maître ne perderoit 
la couronne 1 . » 

Lorsque cette paix éphémère fut conclue, l'impression 
qu'en éprouva la reine d'Espagne fut aussi douloureuse 
que l'effet de son projet et de sa dernière ouverture avait 
été fâcheux. 

« Sire , mandait M. de Fourquevault au roi , en date 
du 12 avril 1568, j'ai présenté à la reine les lettres que 
Vos Majestés lui ont écrites, qu'elle a lues en pleurant et 
gémissant à chaudes larmes, de crainte qu'il s'en suive 
de la paix quelque désastre contre vos personnes, 
laquelle elle a vue faite par vos dites lettres, et par ce 
que je lui ai dit suivant votre commandement 8 . » 

Enfin , pour achever en un coup cette biographie , qui 
ne devrait pas être celle d'un Bourbon , Louis, prince de 
Condé, brave comme tous ceux qui joignirent son nom 
à son sang, mais rebelle et tapageur jusqu'au dernier 
soupir, reçut la mort des mains de Montesquiou, en 1 569, 
après la bataille de Jarnac. 

Tel était déjà en 1 565, et tel devint peu après le prince 
avec lequel le Roi Catholique interdisait à la reine Elisa- 
beth d'avoir aucun rapport : ses souvenirs et ses pressen- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. iil^ page 297, folio 4483 à 4489. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr. ±}± 9 numéro 324, folio 4293. 

42 



178 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

timents lui avaient dicté ces rigueurs. La témérité de 
Louis de Bourbon, prince de Condé, ne le conduisit pas 
à Bayonne, ou peut-être les ordres de Charles IX et de 
Catherine de Médicis l'en tinrent-ils éloigné. 

Si la pompe qui environna la reine Elisabeth dans son 
voyage fut fort inférieure à celle qui l'avait accueillie à 
son arrivée en Espagne , le nombre et la qualité des sei- 
gneurs qui formèrent sa cour et son cortège ne le cédèrent 
en rien au nombre et à la distinction de ceux qui l'avaient 
reçue lorsque la France la donna à l'Espagne, Le duc 
d'Âlbe n'avait pas amené moins de vingt chevaux. La 
maison de Guzman, celle de Mendose, celles de Tolède, 
de Manrique, de la Cerda, comptaient dans ce voyage 
plusieurs de leurs représentants; les évoques de la fron- 
tière s'étaient réunis autour de la reine; les grands digni- 
taires de Flandre et d'Espagne s'honoraient de figurer à 
sa suite. Le Brief discours de V arrivée de la reine d'Espagne 
à Saint -Jehan de Luz, après avoir cité plus de soixante 
de ces seigneurs, ajoute « qu'il ne peut entrer dans le 
détail d'un grand nombre d'autres, dont il ignore le 
chiffre et les noms '. » 

Les personnages qui composaient la cour de France 
étaient d'un plus grand luxe que ceux de la cour d'Es- 
pagne, et n'étaient pas d'une moindre qualité. 

Celaient, en outre du roi lui-môme, de la reine douai— 
rière en personne, la princesse Marguerite de Valois,. 
Monsieur frère du roi, le prince Dauphin, le duc de^ 
Guise, le duc de Longaeville , le duc de Nevers, qui cha — 
cun, dans les jeux, courses, tournois et carrousels qui 

1 Bibliothèque Impériale, Colbfert, vol. h 4(t. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 179 

Tarent donnés à Bayonne, cc/mmandèrent des bandes 
masquées, vêtues les unes à l'égyptienne, les autres à la 
moresque, celles-ci à la vieille française, et celles-là à l'es- 
pagnole. Les perles, les pierreries fines, les tissus d'or et 
d'argent, les taffetas et les satins de toutes couleurs, 
étaient répandus et prodigués jusque sur les chevaux de 
leurs différentes troupes. Les comédies, les danses, tous 
les appareils et toutes les somptuosités possibles se mê- 
laient au simulacre des combats, et l'amour aussi bien 
que l'honneur y trouvaient des représentations fidèles, et 
des exercices comme des jeux dignes de si grandes 
passions. 

Le comte de Charny, le comte de Villars, le comte 
Ringraf , le comte de Brissac, le comte de Roussillon, les 
seigneurs d'Anville, de Méru, de Carnavalet, de Ville- 
quier, de Thore, etc., tous chevaliers de Tordre, les 
enfants du connétable, Philippe de Lénon court, évêque 
d'Auxerre, M. de Laubépine secrétaire du roi, et bien 
d'autres encore accompagnèrent Monsieur jusqu'à Iron, 
premier bourg d'Espagne. Leurs Majestés, suivies des 
princes du sang, de nombre de chevaliers de l'ordre, 
de seigneurs et de gentilshommes en grand équipage, 
allèrent coucher à Saint-Jean de Luz, et le lendemain, 
H mai, dès l'aurore, « malgré un chaud si désespéré 
que cinq ou six soldats des bandes de Strozzi moururent 
étouffés de chaud en leurs harnois, le roi de France et la 
cour se rendirent jusqu'au bord de la rivière qui sépare la 
France de l'Espagne, où éto«t dressée une ramée pour y 
recevoir Leurs Majestés à couvert, auquel lieu elles 
séjournèrent environ deux heures , prenant grand plaisir 
à voir passer le bagage porté par grand nombre d'ànes, 

4?* 



180 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mules et mulets, et ceux qui les conduisoient montés de 
même. 

» Et voyant que Sa Majesté Catholique avec sa troupe 
commencent à descendre du château d'Iron , où elle avoit 
couché la nuit précédente, la reine sa mère s'avança, 
s'embarqua, et, prise d'une grande joie, passa la rivière 
pour se trouver en face de celle qu'elle avoit tant désirée, 
et elle l'alla saluer, recevoir et bienveigner jusque de là 
l'eau. Sa Majesté, portée en litière à sa rencontre, s'in- 
clina si bas (comme le nous ont témoigné ceux qui en 
étoient les plus proches) qu'elle se prosterna à suffire 
pour baiser le genou à sa mère, ce que ne lui fut permis 
par cette Majesté, ains fut incontinent relevée , et, après 
s'être entre -baisées par trois fois diverses, se prirent 
toutes deux à pleurer si tendrement et épandre tant de 
larmes, qu'arrivant au bord de deçà de la dite rivière 
elles n'avoient point encore les yeux bien séchés. Le roi, 
qui étoit demeuré sous la frescade, voyant leur barque 
approcher du rivage, s'achemina, et s'étant élancé au- 
devant d'icelle, s'avança et salua la reine d'Espagne, sa 
sœur, laquelle, toutesfois, il ne baisa point, comme ainsi 
n' avoit fait auparavant monseigneur d'Orléans, son frère, 
s'étant avancé au-devant d'icelle de trois ou quatre jour- 
nées; mais tous deux se contentoient de plusieurs itérées 
accolades et redoublés embrassements.... Lors les com- 
pagnies du capitaine Strozzi firent une escopeterie aussi 
furieuse qu'il est possible, et furent fort estimés des 
Espagnols 1 . » 

Les plus grands seigneurs de France conduisirent les 

* Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440, folios 454-474. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 181 

seigneurs espagnols en leurs logis : M. de Rambouillet , 
de la maison d'Angennes, eut la charge du duc d'Albe; 
le comte de Bénévent fut conâé à M. de la Vauguyon; 
Tévêque de Màcon eut en garde l'évêque d'Origula; 
l'évêque de Rieux exerça l'hospitalité envers l'archevêque 
de Pampelune ; l'évêque de Poitiers eut mission de traiter 
celui de Carthagène '. 

Dès le lendemain, le roi Charles IX et la reine douai- 
rière devancèrent la reine d'Espagne pour préparer son 
entrée à Rayonne, laissant à Saint- Jean de Luz, auprès 
d'elle, Monsieur, frère du roi, et le cardinal de Bourbon; 
celui-ci voulut s'en excuser, prétendant céder ce lieu 
à monseigneur le Prince, son neveu, « lequel selon sa 
coutume il pousse et avance devant lui le plus qu'il peut, 
sur quoi fut conclu qu'il seroit demandé à ladite dame 
quelle compagnie des princes elle désiroit 9 ; » suivant 
son respect pour l'Église catholique, elle choisit le car- 
dinal. 

La marquise de Curton de la maison de Chabannes, 
la comtesse de Gharny, la comtesse Sommariva et huit 
filles suivaient la reine : les premières en litière, à son 
exemple, les autres à cheval autour d'elle. Le roi et la 
reine sortirent de Rayonne au-devant d'Elisabeth , qui 
approchait , et ils la placèrent entre eux. a Charles IX fit 
présent à sa sœur d'une belle haquenée aussi richement 
harnachée qu'il est possible : la housse était toute couverte 
de perles et de pierres, et le duc de Savoie envoya quatre 
grands chevaux fort beaux. 

* Bibliothèque Impériale, Mss. Béthune, vol. 9369, folio 89. — Colbert, 
toI. 140, folio 458. 
2 Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440 folio 458. 



182 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

« Le roi voulut que la reine, sa sœur, délivrât des pri- 
sonniers ainsi qu'il le fait lui-même, et le grand aumô- 
nier du roi avec le grand aumônier de la reine accom- 
pagnèrent Sa Majesté Catholique dans cette généreuse 
action de leur bienvenue 1 . » 

Le dimanche 17 mai 1565, Elisabeth fit son entrée 
à Bayonne. Les cardinaux de Guise et Strozzi marchaient 
tout auprès de la reine; M. le duc de Montpensier entre- 
tenait madame Marguerite, madame la princesse de La 
Roche -sur- Yon offroit l'honneur h la première princesse, 
et « suivoient, les unes après les autres, une Françoise 
et une Espagnole, selon leur qualité et rang; tous les 
chevaliers de l'Ordre, gentilshommes de la Chambre, 
servants et autres , marchoient avec les Espagnols, aux- 
quels ils faisoient l'honneur de leur bailler la main droite, 
chacun selon sa qualité 8 . » 

« Après celte première partie du cortège venoient 
les moindres gentilshommes espagnols, mais quasi tous 
montés sur méchantes mules et haridelles, et la plupart 
portaient valises devant et derrière 8 . » 

MM. de Guise, de Longue ville, de Nevers, de Nemours, 
se débattirent longuement au sujet de la préséance; le 
conseil réuni à ce sujet ne put rien conclure. Le roi, la 
re^ne et les princes décidèrent alors que Tordre serait 
gardé entre eux tel qu'il avait été observé au baptême 
de la reine Elisabeth; que le duc de Longueville aurait 
le pas en qualité de grand chambellan, et que ceux 
qui ne voudraient point le reconnaître à ce titre s'abs- 

* Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440, folio 495. 

2 Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440, folio 460. 

3 Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440, folio 454. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 183 

tiendraient de se trouver aux cérémonies et « assis- 
tances publiques, pour que leurs différents n'appor- 
tassent aucunes fâcheries à l'assemblée. » Les clefs de 
la ville de Bayonne furent présentées par courtoisie à la 
reine d'Espagne. 

En plus du nombre considérable de seigneurs et de 
troupes que le devoir de leurs charges et l'honneur qu'on 
voulait rendre à la reine d'Espagne attiraient en cette ville, 
il s'y rendait une foule considérable, tant des États du 
Roi Catholique que de ceux du Roi Très-Chrétien. Des Es- 
pagnols malades des écrouelles accouraient en partie de 
Pampelune et du pays navarrais , « avec une grande affec- 
tion, ne pouvant se soûler de voir les princes français. » 

« La presse étoit si grande qu'on ne se pouvoit remuer, 
et y eut grande crainte d'une infection pour la ville. L'on 
cria qu'on eût à faire sortir tous les malades et les faire 
retirer au village. » 

» Le jour de la Pentecôte, il y eut si grande presse au 
temple où le roi toucha les écrouelles , qu'une troupe de 
gens étant tombés l'un sur l'autre moururent; quatorze 
ou quinze petits enfants crevés et étouffés. M. de Burie, 
lieutenant au gouvernement de Guienne, trépassa le 
6 juin , et M. Descars fut mis en sa place, dont plusieurs 
s'ébahirent de la faveur qu'il avoit trouvée. Le frère de 
M. de Montluc poursuivent ladite lieutenance, et l'avoit 
quasi emportée 1 . » 

À cette réception, les harangues furent prodiguées à la 
reine; des gentilshommes par centaines et des archers 
faisaient la haie sur son passage, la hache sur l'épaule ou 

1 Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. 440, folk) 476. 



184 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

l'épée à la main. Les trompettes sonnaient des fanfares, 
et pour se rendre à la cathédrale , qui reçut sa première 
visite, elle se plaça sous un magnifique dais, et « en cette 
sorte fut conduite au grand temple, où les prêtres firent 
une musique romanesque qui dura plus d'une heure ' . » 
Les fêtes qui suivirent cette entrée ne furent pas d'une 
magnificence moins extraordinaire et moins royale : il y 
eut des simulacres de sièges et de batailles, des reproduc- 
tions d'inventions chevaleresques avec enchantements, 
diableries, etc., etc.; on y fit revenir les souvenirs de la 
fable, la Vertu et l'Amour se livrèrent des combats, et 
l'un et l'autre chantaient mélodieusement, et chacun à 
leur façon, les louanges de la reine Elisabeth. 

Ce fut dans ces plaisirs , et parmi bien d'autres encore, 
que se passèrent les dix-neuf jours accordés à l'entrevue 
des souverains; mais si ces fêles les délassaient de leurs 
travaux, elles ne les en détournaient pas. Charles IX et 
Catherine de Médicis logeaient ensemble dans le palais 
épiscopal. On avait préparé pour la reine Elisabeth une 
maison tout proche d'eux, et pour qu'ils pussent com- 
muniquer à toute heure , on avait établi une galerie de 
l'une à l'autre de ces habitations. A son aide, les deux 
reines, qui s'aimaient « comme jamais mère et fille ne 
purent le faire davantage, » enlevaient à la curiosité publi- 
que, et donnaient à leur légitime tendresse des moments 
qui devaient être les derniers de leur intime bonheur. 

De graves historiens ont prétendu que le massacre de 
la Saint-Barthélémy (1572) avait été décidé dès lors, ou 
préparé du moins dans les conférences de Bayonne. 

1 Bibliothèque Impériale, Colbert, pa$$im. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 185 

Sans admettre une telle préméditation pour un crime 
qui ne s'accomplit que sept ans plus tard, et qui fut, selon 
nous, l'ouvrage des circonstances, le remède violent et 
imprévu aux dangers dont le protestantisme menaçait la 
France et le souverain , il est certain que des mesures 
énergiques furent discutées, et probablement résolues, 
pour arrêter les progrès de Terreur. 

Elles avaient été longtemps éloignées par les désirs et 
les efforts du roi de France; nous tenons à le maintenir 
comme aussi à établir que le crime de 1 572 ne fut amené 
par aucune combinaison. Charles IX avait tout essayé 
pour pacifier les troubles religieux du royaume , en mê- 
lant la clémence et la tolérance à ses actes. Il chargeait 
M. de Saint-Sulpice de rendre compte au roi, son bon 
frère , de ses efforts et de ses moyens, étendant même 
son intervention jusqu'au Comtat Yenaissin , dans lequel 
le protestantisme agitait singulièrement les populations. 
Il écrivait au neveu du Saint-Père « de s'accommoder à 
vivre avec une infinité de ses sujets, tant gentilshommes 
que aultres, tous de la nouvelle religion, demeurants au 
dit Comtat, et de les laisser vivre en leurs maisons et 
jouir de leurs biens, sans les travailler, pourvu qu'ils ne 
fissent prescher l'administration des sacrements ni autres 
exercices de leur religion ' . *> 

Après avoir insisté sur le zèle pour la vérité religieuse, 
et sur le respect pour la liberté individuelle, si toutefois 
elle ne dégénérait point en perturbation et en licence, 
Charles IX faisait dire à Philippe II : 

« Je m'acheminerai bientôt, Dieu aidant, en ces pays- 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 20. 



186 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

là , et y donnerai si bon ordre que noire SaintrPère con- 
noitra que je ne suis pas moins soigneux de son bien que 
des miens propres, ainsy n'appartient-il point à personne 
d'en avoir le soing que moi pour être ce pays party de 
mes prédécesseurs, et si avant enclavé dans mes terres, 
qu'il ne peut ayant mal que mon pays ne s'en sente ; et 
quant au second point qui regarde la religion , les actions 
de moy et de la reine, madame ma mère, témoignent 
assez nostre intention de maintenir la religion catho- 
lique en laquelle avons vécu , vivons et voulions vivre et 
mourir 1 . » 

Telles étaient les dispositions à la fois fidèlement catho- 
liques et miséricordieusement chrétiennes du roi, que l'on 
accuse d'avoir prémédité et résolu aux conférences de 
Bayonne le massacre anticatholique et antichrétien de 
la Saint-Barthélémy. Les voies du roi Philippe II n'étaient 
pas semblables, il est vrai. Non-seulement ennemi des 
doctrines nouvelles, selon les lois de la vérité, mais 
encore persécuteur des protestants, .contre les principes 
de la religion dont il avait pris la défense, il continuait, 
en l'absence de la reine , ses cruels auto-da-fé. Ses instincts 
naturels s'augmentaient d'échecs reçus par sa politique; 
les états d'Aragon, de Catalogne et de Valence, tenus 
dans le courant de mai 1 565 , n'avaient point eu d'égard 
pour les dépenses dans lesquelles il était engagé, et ils 
n'avaient voté que les sommes ordinaires. « Il n'y a point 
de doute que si la reyne, qui est tant aymée et désirée, 
fust venue il en eust eu davantage ; et pour ce qu'il s'est 
departy de ceux'de Valence plus gracieusement que des 

« Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 30. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 187 

aultres, il leur a promis de la faire venir dans peu de 
temps 1 . » 

Ces contrariétés inattendues, racontées à Catherine de 
Médicis par Saint-Sulpice, ajoutaient des cruautés nou- 
velles aux instincts ordinaires du roi , et à la suite de cet 
échec, allant à Barcelone sous prétexte d'un concile , il 
assista à l'acte « qu'ils appellent de l'inquisition , étant 
les condamnés sur les échafauds qui étaient joints au- 
dessous de ses fenêtres, desquels ils en furent huit brûlés 
et les autres mis aux galères, et la plupart Français \ » 

Tels étaient en l'absence d'Elisabeth les actes du Roi 
Catholique; tel était l'obstacle que devait rencontrer 
Charles IX à ses dispositions plus religieuses encore que 
les siennes, puisqu'elles étaient plus clémentes et plus 
libérales. 

Les instructions données au duc d'Albe font foi de ces 
exigences rigoureusement sévères. Ce seigneur insista 
près de Charles IX, au nom du roi son maître, pour que 
la permission accordée aux religionnaires de tenir leurs 
assemblées dans les villes frontières fût révoquée; il crai- 
gnait la contagion pour les provinces voisines. 

Le même intérêt pour l'intégrité de la foi et pour l'in- 
dépendance religieuse de ses États engagea le roi d'Es- 
pagne à obtenir du pape que le Guipuscoa et la Biscaye 
fussent distraits du diocèse de Bayonne, dont ils dépen- 
daient 1 . 

Les protestante s'inquiétèrent vivement de l'entrevue 
de Bayonne , pensant qu'elle avait surtout pour objet de 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 34. 

2 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, folio 34. 

* De Thon, Cabrera, Mézeray ; J. de Ferreras, tome IX, page 496. 



188 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. - 

limiter et peut-être de détruire la liberté de conscience ; 
cette crainte n'était pas sans fondement, et peut-être cette 
mesure n'était-elle pas sans justice, exercée toutefois avec 
la modération que conseille la sagesse , plus qu'avec la 
violence qu'inspirent toujours les passions. Les protes- 
tants avaient répandu la perturbation dans tout le 
royaume, et non contents de la guerre qu'ils entrete- 
naient avec ses fureurs et ses ravages , des conspirations 
qu'ils essayaient lorsque la force ouverte avait échoué, 
ils s'adressaient encore à l'assassinat , ce lâche et perfide 
moyen qui déshonorerait les causes légitimes elles-mêmes 
si celles-ci ne reculaient pas devant son emploi. 

Un seul de fous ces attentats contre la personne de la 
reine et celle du roi rentre dans notre sujet, parce qu'Eli- 
sabeth fut l'ange gardien des existences menacées par de 
tels dangers. 

Peu après son arrivée en Espagne, elle avait décou- 
vert un assassinat, préparé par empoisonnement, sur les 
personnes de Catherine de Médicis et du Roi Très-Chrétien ; 
il lui avait été dénoncé par un moine de l'ordre de Saint- 
Dominique, fuyant en Espagne les pièges et la vengeance 
des luthériens. Un sieur Pépin était l'âme du complot, et 
un médecin nommé Cupille, demeurant à Paris, rue de 
l'École-de-Médecine, était son associé ! . 

Elisabeth mandait elle-même ces détails à Catherine 
de Médicis, qui, dans l'effusion de sa reconnaissance en- 
vers le Ciel et envers sa fille, lui répondait aussitôt : 

« Dieu nous a bien aidés, et fera encore, s'il luy plaît 
à nous aider de mettre toutes choses en cet estât, que 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemarî , 39, page 3. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 189 

aurons plus occasion de penser à le remercier et servyr 
selon la grâce qu'il nous fait de nous avoyr tout fait dé- 
couvrir : car y semble que c'est un vray miracle de la 
façon que avons tout scéu; il nous monstre byen com- 
ment y nous ayme, et tout set royaume, qui nous doit 
faire penser que puisqu'il veult myntenyr nostre maison, 
qui nous meyntiendra toujours ainsy en nostre conten- 
tement et grandeur ; mais que le reconnoissiez et serviez 
comme devez; c'est ce que je vous prie n'oublyer ja- 
mais '. » 

Ce souvenir et ces dangers pouvaient seuls justifier la 
suppression ou la diminution d'un droit de liberté sacré 
par son auteur, qui est Dieu lui-même, par son origine et 
par son antiquité, qui remontent aux premiers jours du 
monde. 

Sans pénétrer dans des conseils qu'environne le mys- 
tère, il est permis de supposer que la répression des 
protestants en fut en grande partie la matière. 

Les événements qui préparèrent les conférences de 
Bayonne conduisent à cette conclusion , non moins que 
les témoignages qui les suivirent. A l'exemple du Roi 
Catholique, la reine Elisabeth avait toujours mis le zèle 
pour la foi et les services rendus à la religion comme 
condition de ceux que la France pouvait attendre de 
l'Espagne. 

Elle l'écrivait à Catherine de Médicis, et dans son zèle 
pour la foi, sortant de la douceur accoutumée de son 
caractère, elle allait presque jusqu'à la remontrance, 
jusqu'au conseil du moins, et, au lieu de son langage 

1 M. L. Paris, Xêgociations sous François II, page 521. 



190 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

habituel de fille soumise , elle parlait celui d'une reine 
qui sait vouloir, qui peut promettre, et qui au besoin 
saura procurer de puissants appuis '. 

Du reste, ces soins religieux n'étaient pas les seuls qui 
fussent l'objet des conférences de Bayonne; mais nombre 
d'entre eux, selon la loi d'incertitude et de changement 
qui régit les choses humaines, manquèrent de succès. 

A aucune autre époque de la monarchie la France ne 
fut plus riche en princes jeunes, beaux et vaillants, et 
en princesses illustres que dans le seizième siècle; les 
alliances qu'ils contractaient pouvaient apporter non-seu- 
lement une vraie splendeur à la maison de Valois, mais 
encore une grande force à son pouvoir. 

Catherine de Médicis, mère tendre et reine ambitieuse 
et habile à la fois, ne pouvait oublier de tels intérêts. 
Depuis le mariage d'Elisabeth, sa fille bien-aimée, avec 
Philippe II, mariage qui satisfaisait tous ses instincts, elle 
n'avait pas cessé d'employer l'influence de la reine d'Es- 
pagne pour les négociations matrimoniales auxquelles la 
conclusion devait toujours manquer; elle n'en désespérait 
cependant pas encore. 

Marguerite de France, qui fut depuis reine de Navarre, 
n'avait pas encore contracté l'union qui devait la laisser 
stérile , l'exposer à devenir infidèle, et se dissoudre enfin 
pour faire place à Marie de Médicis. Si Catherine de Mé- 
dicis n'avait point placé en elle ses prédilections, elle 
avait sur elle du moins les vues de la politique. 

En 1560, et dès sa première enfance, elle avait re- 
cherche l'alliance du prince de Portugal 9 ; à la même 

1 Voir le n° 8 de l'appendice. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François II, pages 440 et 443» 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 191 

époque environ , son ambition prenant une autre direc- 
tion et un plus grand essor, elle avait poursuivi le ma- 
riage de la même princesse avec l'infant don Carlos. Là 
se rencontraient pour elle des intérêts plus puissants; les 
Guise avaient lutté contre la reine de France en donnant 
Marie Stuart pour rivale à Marguerite , et la reine de 
Bohême compliquait les difficultés en recherchant le même 
infant pour la princesse sa fille l . 

Ce mariage avec Marguerite de Valois avait donc pour 
Catherine de Médicis l'intérêt d'une lutte , et si le succès 
eût couronné ses efforts, il aurait eu l'importance d'une 
conquête. 

Là ne se bornaient pas ses royales et maternelles am- 
bitions; elle songeait à pourvoir le duc d'Orléans son 
fils , et l'une des filles de l'Empereur était l'objet de ses 
désirs. 

Tel était depuis longtemps le but des négociations entre 
les deux cours , tel fut le sujet des entretiens des deux 
reines, et telle encore la matière des instructions que la 
reine de France envoyait à l'ambassadeur après son re- 
tour à Paris. 

Un Mémoire adressé par elle à M. de Saint -Salpice 
témoigne de la persistance de ses désirs à cet égard, 
comme aussi de la place que cet intérêt prit dans l'en- 
trevue de Bayonne f . 

Tant et de si graves affaires n'interrompaient point les 
plaisirs : le duc d'Albe, au nom du roi d'Espagne , donna 
en grande pompe l'ordre de la Toison d'or au roi de 
France; puis, pour varier ces cérémonies par d'autres 

* M. L. Paris, Négociations sous François //, pages 845 et 846. 
a Voir à l'appendice le n 9. 



192 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

fêtes , on prenait des repas à la campagne, sous une belle 
feuillée, et du pied de l'arbre sous lequel Leurs Majestés 
collationnaient, a sourdoit une fontaine qui avoit coûté 
dix mille livres à faire. » Sous les ponts de Bayonne on 
avait placé « une petite baleine feinte tellement que beau- 
coup pensoient qu'elle fût naturelle. » 

Elle fut attaquée par les mariniers, et, pour compléter 
l'illusion du combat et de sa mort, elle perdit un sang 
considérable qui rougit la rivière ; les danses de bergers 
et de bergères succédaient à ce spectacle; plus loin on 
rencontrait les divinités de la mer et les monstres de ses 
abîmes : Neptune, Thétis, des sirènes, des animaux 
connus ou des monstres fabuleux, tous également figurés, 
récitaient les louanges du roi et des reines et leur témoi- 
gnaient de grands respects. 

Enfin l'un des derniers jours , par allusion au départ 
prochain de la reine Elisabeth et au deuil que son éloi- 
gne ment répandrait en France, « fut jouée une comédie 
représentant une éclipse de soleil. » Le mardi suivant, 
surlendemain de cette fête allégorique, la reine, après 
avoir comblé de présents quelques grands seigneurs de 
la cour, des maîtres d'hôtel du roi et de la reine, des 
gentilshommes de leur maison, reprit le chemin de l'Es- 
pagne. Le roi et la reine sa mère la reconduisirent, non 
plus avec des fêtes semblables à celles qui l'avaient re- 
çue, mais du moins avec les mêmes honneurs. Le gou- 
verneur de Fontarabie vint au-devant d'elle et lui amena 
un bateau ; les gardes du roi d'Espagne, qui l'attendaient 
sur l'autre rive, la reçurent avec une joie qui témoignait 
de l'amour de la nation. 

Le roi et Catherine de Médicis ne franchirent pas l'ob- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 193 

stacle que leur présentait la rivière , et ils revinrent le 
long des côtes de la mer, salués dans leur retraite par les 
canons de Fontarabie l . 

La reine d'Espagne continua sa route jusqu'à Madrid, 
où Philippe II l'attendait avec une vive impatience , et 
où, après dix-neuf jours de séparation, il la reçut avec 
de tendres empressements *. 

Elle en fut, et elle s'en montra d'un bonheur ex- 
trême. 

M. de Saint-Sulpice rend témoignage à ce fait dans les 
termes suivants : 

« Je ne fis qu'arriver hier de baiser la main à la Roine 
votre fille , laquelle j'ai trouvée si joieuse et contente de 
la bonne venue du Roy son marry, et de la démonstra- 
tion de la bonne affection et amitié qu'il lui fait, que je 
vous prierroy croire ce porteur sur ce qu'il vous en dira 
avec d'autres particularités que je luy ay donné charge 
de vous dire 3 . » 

1 Bibliothèque Impériale, Colbert, vol. UO, pages 495 et suivantes. 

2 Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 496. 

3 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, page 31. 



43 



CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 

EXPÉDITION ET MASSACRE DE LA FLORIDE. — INTERVENTION D'ELISABETH 

POUR OBTENIR SATISFACTION DE CET OUTRAGE; SON INUTILITÉ. 

— AFFAIRE DE MADÈRE. 

— DE GOURGUES VENGE LES FRANÇAIS. 

En Tannée 1512, Jean Ponce de Léon avait découvert 
des terres nouvelles; il les avait appelées Florides en 
l'honneur de la fête de Pâques Fleuri, jour où il avait 
abordé leurs rivages '. Jean de Léry, assignant à ce nom 
une autre origine , prétend que « la Floride Ta reçu de 
ce que non -seulement la terre y est toujours chargée 
d'herbes et de fleurs, mais aussi à voir la mer dans cet 
endroit , quelque profonde qu'elle soit, on diroit que c'est 
un pré , le plus beau et le plus verdoyant que nous ayons 
par-deçà au printemps. » Ce débat n'entre pas dans notre 
sujet. Que la Floride tire son nom ou de ses conditions 
naturelles et de l'aspect de ses rivages, ou de l'époque 
de sa découverte, peu importe à la portion de son histoire 
qui fixe notre attention. 

Jean Ponce de Léon prit possession de ces contrées au 
nom du roi d'Espagne son maître ; mais cette domination 
déplaisant aux indigènes , il fut bientôt massacré par eux, 
aussi bien que ses soldats et ses compagnons. L'insalu- 
brité du pays se joignit à la férocité de ses habitants , et 
la curiosité des voyageurs comme l'ambition des conqué- 
rants se tournèrent vers des climats où la fortune souriait 
plus aisément à leurs désirs. 

1 De Thou, Histoire universelle, tome IV, page 440. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 195 

En 4534, cependant, le gouvernement espagnol en- 
voya Ferdinand de Soto l , le plus cruel et le plus avare des 
hommes, venger et réparer les désastres de ses prédé- 
cesseurs. Il ne s'agissait plus d'une découverte ni d'une 
administration pacifiques et faciles. Soto avait l'ordre 
d'une conquête : cette mission s'accommodait avec ses 
goûts. Pauvre et simple gentilhomme des environs de 
Badajos , il n'avait pour tout patrimoine que l'épée et la 
rondache*. C'était avec ce mince bagage, centuplé par 
son mérite militaire et sa sauvage valeur, qu'il avait été 
rejoindre Ferdinand Pizarre au Pérou. Une compagnie de 
cavalerie avait été mise sous ses ordres. L'honneur qu'il 
avait acquis à la prise du roi Atau-Valpa ' comme à celle 
de la ville de Cusco, lui avait valu une grande part dans 
les trésors du dernier des Incas. De retour à Madrid, il 
déploya la magnificence que lui permettait sa nouvelle 
fortune et que lui inspirait son ambition. 

Elle attira sur lui les regards de la cour et du souve- 
rain plus efficacement que n'auraient pu le faire de meil- 
leurs droits. Les honneurs appelant d'autres honneurs, 
comme il s'est vu dans tous les temps, il fut mis à la tête 
de la nouvelle expédition dont la Floride était le but. Il 
fut aussi nommé capitaine général de ce pays et gouver- 
neur de Cuba. Si Ponce de Léon avait mis la noncha- 
lance à la place de l'énergie , ce nouvel officier employa 
la rigueur au lieu de la justice. Le Gel se chargea lui- 
même de son châtiment , et fit périr dans des douleurs 

* De Thon, Histoire universelle, tome IV, page 442. 

2 Histoire de la conquête de la Floride par Us Espagnols , traduite d 
portugais, p. 4. 

* P. Oliva, Histoire du Pérou, ch. x et xi, édition elzévirienne. 

43. 



196 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

extrêmes celui que les malheureux sauvages accablaient 
de leurs impuissantes malédictions : Ferdinand de Soto 
trouva sa triste fin bien près de ses cruels succès. 

Louis de Roscoso fut élu son successeur au sein de la 
petite armée qu'il commandait; il n'eut point de peine à 
rendre son autorité agréable et respectée. Ferdinand de 
Soto était détesté des Indiens pour sa cupidité et sa bar- 
barie , il était haï de ses soldats pour l'opiniâtreté égoïste 
qui les retenait malgré eux dans des pays insalubres et 
sauvages. On espérait et Ton obtint mieux du nouveau 
général ; quelques revers vinrent en aide à ce désir, et 
les Espagnols se trouvant décimés par des pertes succes- 
sives , harcelés par un ennemi qui puisait son courage 
dans le droit, et sa force dans le nombre, furent obli- 
gés de songer à la retraite , et de s'embarquer pour le 
Mexique , où les armes espagnoles avaient établi leur 
domination l . 

L'empereur Charles -Quint cependant ne se résignait 
point à la perte de ces nouveaux royaumes ; il entreprit 
de soumettre par la foi ceux que la force n'avait pu 
réduire. 

Il envoya cinq dominicains chargés de convertir ces 
peuples et d'en faire des néophytes au catholicisme et 
des sujets de sa couronne ; mais la parole n'eut pas au- 
près d'eux plus de succès que les armes, et les mission- 
naires ne tardèrent pas à devenir martyrs. 

Pendant ce temps la France ne restait pas oisive. Tou- 
jours la première dans la voie de la gloire et de la science, 
l'émule ou l'égale tout au moins de quiconque en montre 

1 Histoire de la conquête du Pérou par les Espagnols, traduite du por- 
tugais, édition de 4685, page 242 et 294. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. .197 

le chemin , elle s'était animée par l'exemple qu'elle rece- 
vait de l'Espagne. 

Nicolas Durand de Villegagnon, neveu de l'illustre 
Villiers de l'Isle-Adam, chevalier de Malte lui-même, 
vice -amiral de Bretagne, avait porté les lis et le dra- 
peau de nos rois en Afrique à côté de Charles V. Partout 
où s'établissent et s'étendent le catholicisme et la civili- 
sation, doivent se prononcer le nom de la France et pa- 
raître ses couleurs; l'amiral les avait montrées aussi dans 
le nouveau monde, sur les traces d'Améric Vespuce et de 
Christophe Colomb. En 4555 il y avait fondé, au nom 
du roi Henri II , des établissements que des rigneurs trop 
habituelles à l'esprit de conquête, et que les méconten- 
tements qui en furent la suite, conduisirent à leur perte. 
Mais il en résulta des souvenirs et des droits impossibles 
à oublier. 

Pénétré de leur réalité comme de leur importance, le 
Roi Très-Chrétien donna l'ordre à l'amiral de Coligny de 
faire préparer un nouvel armement ' . 

Jean Ribaud de Dieppe, homme fort expérimenté en 
fait de marine, protestant zélé, ce qui n'importait pas 
moins à l'amiral, fut mis à la tête de l'entreprise. Le 
48 février 4562, la petite flotte, chargée de sa petite 
mais valeureuse armée, mit à la voile; nombre de gen- 
tilshommes s'étaient associés à l'entreprise, et parmi eux 
figurait le capitaine Laudonnière, l'un des historiens des 
événements qui vont se dérouler. 

Après deux mois de navigation , par une route toute 
différente de celle que suivaient les Espagnols, les Fran- 

1 De Thou, Histoire universelle, édition de 4740, la Haye, tome IV, 
page 4 40 et suivantes. — Histoire notable de la Floride, page 45. 



198 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

çais arrivèrent sur des côtes encore inexplorées; ils en 
prirent possession au nom de la France, et établirent, 
tant sur le rivage qu'un peu plus avant dans les terres, 
des fortifications dont le capitaine Laudonnière et un 
nommé Sale furent les ingénieurs et les conseillers. Puis 
le capitaine Ribaud exposa à ses soldats le profit et l'hon- 
neur qu'ils auraient à demeurer dans ces contrées; il 
représenta ensuite le besoin d'aller chercher en France 
des renforts nécessaires à l'extension de la conquête, et 
surtout « l'intention d'imprimer leurs noms aux oreilles 
du roi et des princes, pour que leur renommée à l'avenir 
reluise inextinguible par le meilleur de la France l . » Il 
obtint ainsi le suffrage et même l'enthousiasme de ses gens 
sur le projet de son départ, qu'il leur soumit, et sur la 
pensée qu'il leur suggéra de demeurer à la garde de cette 
nouvelle France qu'ils avaient fondée, et dans laquelle 
« ils avoient recognu en six semaines plus que les Espa- 
gnols n'avoient fait en deux ans es conquête de leur Nou- 
velle-Espagne *. » 

Après le départ de Jean Ribaud , du capitaine Laudon- 
nière et d'une partie de leurs troupes, l'indiscipline ne 
tarda pas à se mettre dans la petite garnison qu'ils avaient 
laissée en arrière, et l'inimitié des indigènes se souleva 
vivement contre eux. La cause de ces désastres et de ces 
dissensions n'était autre que la cruauté d'Albert, que 
Ribaud avait nommé capitaine à sa place. On ne trouva 
d'autre remède à ces maux que dans l'exécution de ce 
chef. Après ce meurtre, qu'ils appelèrent un jugement, 
les soldats se soumirent au capitaine Nicolas Barré, 

1 Histoire notable de la Floride, p. 36. 

2 Histoire notable de la Floride, p. 40. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 199 

homme digne du commandement par son intelligence et 
sa juste énergie. Il ne put réparer cependant tant de 
maux accomplis, et toute son autorité dut se borner à 
organiser le départ des Français d'un pays que l'impru- 
dence de son prédécesseur avait rendu inhospitalier pour 
eux. 

On partit avec plus d'empressement que de ressources. 
La longueur de la traversée, l'infortune d'un long calme 
qui surprit les navigateurs en pleine mer, se joignirent à 
la petite quantité de vivres dont ils étaient fournis. L'ex- 
trémité à laquelle ils se trouvèrent réduits alors devint 
telle, qu'après avoir dévoré leurs chaussures et leurs 
ceinturons, ils durent tourner leurs désirs du côté de la 
chair humaine pour soutenir des existences déjà bien 
atteintes. Ils mirent à mort l'un d'entre eux, le soldat 
Lachèze, méchant homme, il est vrai, dit Jacques de 
Thou, déjà puni pour de précédents crimes. Par ce châ- 
timent et l'utilité dont il fut à ses camarades, il expia 
une existence qui jusqu'alors n'avait offert à tous les siens 
que des difficultés et des embarras '. 

A l'aide de cette cruelle ressource, ils purent attendre 
la rencontre d'une frégate anglaise. Les secours qu'elle 
donna à la détresse renaissante des voyageurs leur permi- 
rent d'arriver à Dieppe : ils trouvèrent la France en proie 
aux horreurs de la guerre civile. 

La nouvelle de ce désastre n'était point encore arrivée 
aux oreilles du roi; il croyait ses sujets toujours en pos- 
session de leur conquête; il songeait à leur envoyer des 
secours. Le capitaine Laudonnière, que son premier 

1 De Thon , Histoire vnivenelle , tome IV, page 1 4 3. — Histoire ne tablé 
de la Floride, page 58. 



200 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

voyage rendait expérimenté pour cette navigation, fut 
mis à la tête d'une expédition nouvelle : elle prit la mer 
au Havre le 22 avril 1564. Laudonnière était protestant 
aussi bien que Jean Ribaud, son prédécesseur, et l'amiral 
de Goligny manifestait pour la seconde fois dans ce choix, 
bon d'ailleurs, la persistance de son zèle religieux. Le 
22 juin il aborda à la Floride, où il ne trouva plus la 
garnison qu'il y avait laissée; le bâtiment qui la ramenait 
et sa petite flottille s'étaient croisés en route, mais sans 
se rencontrer 1 . 

Cette déception fut cependant pour l'expédition un 
danger bien moindre que les dissensions et l'insubordina- 
tion qui la divisèrent. De plus, des difficultés s'élevèrent 
entre les rois du pays, et l'intervention française ne fut 
pas toujours heureuse dans ses démarches. Des aventu- 
riers, que leur avidité personnelle avait attachés à cette 
expédition, amenèrent la révolte dans les rangs de la 
petite troupe. Ils étaient gens de basse extraction, mais 
de haute influence parmi leurs pareils; ils garrottèrent 
Laudonnière, lièrent avec lui d'Ottigny et d'Arlai, ses 
lieutenants, et obtinrent de leur chef, à force de mauvais 
traitements, l'autorisation d'aller chercher dans la Nou- 
velle-Espagne des vivres qui commençaient à devenir 
rares parmi eux. 

Tel n'était pas le but de leur démarche. A peine éloi- 
gnés du rivage, ils changèrent de route, se révoltèrent 
encore contre les chefs qu'ils s'étaient donnés, ravagèrent 
les côtes de l'île de Cuba, et s'emparèrent d'un navire 
richement chargé qu'ils rencontrèrent. 

* De Thou, Histoire universelle , tome IV, page 444. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 201 

Au nombre de ces passagers , qui devinrent leurs cap- 
tifs, figuraient le gouverneur de l'île de Cuba et ses trois 
fils. Les pirates voulurent en exiger une riche rançon. 
Mais avec cette maladresse et cette imprévoyance qui tôt 
ou tard deviennent l'un des caractères du crime même 
heureux à ses débuts, ils chargèrent l'un des fils du gou- 
verneur de porter à la Havane le message qui posait leurs 
conditions. Active et intelligente, la mère de ce jeune 
homme, au lieu de réunir la somme exigée, rassembla 
des forces, et le lendemain, dès le point du jour, les 
pirates furent attaqués par trois bâtiments d'une force 
supérieure à la leur. Pris à leur tour, ils furent ou vendus 
ou envoyés en Espagne et en Portugal pour travailler sur 
les galères du roi. 

Ce premier acte d'hostilité commis non par la France, 
mais par des Français indignes de leur nom, souleva l'in- 
dignation espagnole, qui se méprit sur les auteurs et les 
intentions de cette agression. Laudonnière eut beau faire 
justice de quelques mutins que le hasard de leur fuite 
ramena vers lui, ce châtiment demeura moins connu que 
l'injure qui l'avait provoqué. Son retentissement était 
venu irriter justement l'esprit de Philippe H, et affliger le 
cœur de la reine Elisabeth. 

Il en fut tiré une bien coupable et cruelle vengeance ; 
mais la vengeance elle-même entrait moins que l'ambition 
et que le fanatisme religieux dans les excès qui furent 
commis à titre de représailles. 

La cupidité prenait place aussi parmi ces motifs; on 
devinait des mines précieuses en ce pays , et on croyait 
alors que ses rivières ouvraient au commerce et à la con- 
quête un passage facile vers des contrées éloignées et 



202 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

que leur distance rendait peu accessibles; on avait envoyé 
trente soldats sur une brigantine, avec ordre de remonter 
la rivière de Sainte-Hélène ; ils avaient trouvé une terre 
fertile; ils annonçaient des mines d'or et d'argent , et le 
narrateur de leur expédition ajoutait : « L'opinion des- 
dicts découvreurs est que ladite rivière va à Canada, et 
qu'il y a passage pour aller à la mer du Sud et à la 
Chine *• » Il n'en fallait pas tant pour faire de la Floride 
l'objet des convoitises et l'occasion des luttes de la France 
et de l'Espagne. 

Jean de Ferrera , qui du reste a passé sous silence le 
fait du massacre de la Floride, convient tacitement de son 
intention ; il se contente d'en indiquer les préparatifs en ces 
termes : « Cette même année, le roi don Philippe dépécha 
à la Floride Pierre Melendez , avec des troupes et une flotte 
pour en chasser les hérétiques qui s'y étaient établis *. » 

Le 28 août 4565, Jean Ribaud arrivait à la Floride, 
portant bien à propos secours à la petite colonie; mais 
peu de jours après lui approchaient huit navires espa- 
gnols, dont les intentions suspectes alarmèrent les Fran- 
çais ; ils avaient poursuivi leur petite flotte , désirant la 
combattre et la défaire avant son arrivée. Ils ne purent la 
joindre, et débarquèrent avec leurs canons à l'entrée d'un 
fleuve distant de huit lieues de celui où les troupes fran- 
çaises s'étaient réunies et retranchées : ils commencèrent 
à se fortifier. 

Avis de cette agression menaçante fut donné aux capi- 
taines Laudonnière et Ribaud. Celui-ci n'ignorait pas en 
partant les dangers qu'il allait courir, et les luttes qui se 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 221, folios 4089 à 4093. 

2 Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 528. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 203 

préparaient. L'amiral de Coligny avait ajouté à ses ordres 
et à ses pouvoirs cette apostille : « Capitaine Jean Riband, 
en fermant cette lettre, j'ai eu certain avis, comme don 
Pedro Melendez se part d'Espagne pour aller à la côte de 
la Nouvelle-France , vous regarderez de n'endurer qu'il 
n'entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous 
n'entreprenions sur eux \ » 

M. de Fourquevaulx, ambassadeur de France à la cour 
d'Espagne, avait l'œil ouvert sur les pratiques qui prépa- 
raient ce dangereux armement. En octobre 4565, il écri- 
vait de Ségovie au Roi Très-Chrétien : a Le roi dresse 
un grand nombre de ses sujets à mode de légionnaires ou 
de milice : l'on a opinion , Sire , que ce soit pour Alger au 
printemps qui vient, et est bruit aussi de la Floride : je 
mettrai peine de le sonder si je puis *. » 

Le 3 novembre suivant, il mandait à Catherine de Médi- 
as: « J'ai appris de la Reine, votre fille, ce que je vous 
écris de la Floride par mon autre lettre. Ce roi ne veut 
souffrir que les Français nichent si près de ses conquêtes. 
Ses flottes, en allant et venant à la Nouvelle-Espagne, 
sont contraintes de passer devant eux, par quoi il est 
nécessaire, si l'on ira de France audit pays, qu'on soit 
forts pour se défendre et en équipage \ » 

Le surlendemain de la date de cette dépêche, c'est-à- 
dire le 5 novembre, toujours préoccupé du même danger, 
IL de Fourquevaulx mandait encore de Madrid au roi de 
France que l'armée conduite par Pedro Melendez, et 
destinée à combattre les Français et les naturels de la 

1 Histoire notable de la Floride, page 492. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, fol o 33, n° 6. 

' Bibliothèque Impériale, sujipl. fr., ^, foïio 33, n° 8. 



204 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Floride, était arrivée à Saint-Domingue; la mer avait tel- 
lement maltraité ses hommes qu'ils ne pourraient faire 
campagne de longtemps : Pedro Melendez avait écrit en 
demandant des renforts. M. de Fourquevaulx aimait à 
croire que Melendez n'avait pas mission d'aller ailleurs 
que dans ladite île, et, bien que le nom de la Floride fût 
dans toutes ses craintes et dans toutes les bouches, il ne 
comprenait pas que l'ambition s'égarât sur une contrée 
encore bien sauvage et déserte, plutôt que de s'arrêter 
sur un pays à peu près conquis, incontestablement en 
possession de l'Espagne, riche en plaines fécondes, en 
rivières nombreuses, en immenses troupeaux, et même 
en montagnes qui promettaient des mines d'or. Toutefois, 
concluait le prudent diplomate, il faut écouter ses craintes 
plus que tou te autre raison. La passion et la folie obtiennent 
dans ce monde le principal gouvernement des choses \ 

Le même jour, l'ambassadeur, infatigable dans ses cris 
d'alarme, annonçait à Catherine de Médicis qu'il avait 
entretenu de ses craintes la reine d'Espagne. Elle avait 
partagé ses douleurs en les confirmant , et en disant que 
rien au monde n'était plus certain que les nouveaux arme- 
ments du roi pour la Floride : qu'il en prenoit le fait fort 
à cœur, qu'il en déchasseroit les Français. A ces ouver- 
tures non moins tristes que ses prévoyances, Fourque- 
vaulx avait répondu « qu'il seroit bon pour beaucoup de 
considérations que la navigation audit pays et autres en- 
droits où Sa Majesté Catholique n'a de ses gens, fût libre 
aux sujets du roi de France , afin que ceux qui sont tant 
enclins et adonnés aux armes qu'ils ne peuvent vivre en 

1 Bibliothèque Impériao , suppl. fr., ^ y folio 39. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 205 

repos ni souffrir que les autres y vivent, allassent passer 
leur colère audit pays, loin de ceux qui désirent la tran- 
quillité du royaume très-chrétien \ » 

On ne saurait trop multiplier les preuves de la sollici- 
tude royale à l'égard de la Floride , tant avant le massacre 
des Français qu'après cet horrible événement. Un célèbre 
historien accuse à ce sujet la cour d'une honteuse indiffé- 
rence, disant que, partagée alors en diverses factions, elle 
fut ou plutôt affecta de paraître insensible à tant d'infor- 
tunes , et à un si grand échec de nos armes. Il en donne 
pour raison la haine de la religion protestante que profes- 
saient Ribaud et Laudonnière, et l'aversion qu'inspirait 
Goligny, principal auteur de l'expédition 9 . Il faut donc 
insister sur la surveillance et la préoccupation que cau- 
saient les préparatifs de l'Espagne , sur l'indignation que 
soulevèrent ses trahisons, et sur la part qu'Elisabeth, 
trop oubliée par l'histoire, que Catherine de Médicis, sou- 
vent déshonorée par elle, prirent dans les négociations 
qui pouvaient mettre obstacle à tant de malheurs , et dans 
la recherche des réparations qui auraient dû satisfaire 
l'honneur de la France si gravement outragé. M. de 
Fourquevaulx instruisait le roi qu'une flotte, composée 
de 60 vaisseaux, avait mis à la voile, armée et approvi- 
sionnée pour une longue navigation; devait-on l'opposer 
aux progrès des armées musulmanes? devait-elle au 
contraire servir dans le nouveau monde la cupidité des 
conquérants et la vengeance de Philippe II contre la 
France ? Le doute était permis et le soupçon était presque 
légitime : le nom de la Floride était dans tous les esprits, 

1 Bibliothèque Impériale, suppl.fr., ^p, n° 40, page 43. 

2 De Thou, Histoire universelle, tome IV, page 423. 



206 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

et il serait passé sur toutes les lèvres et dans toutes les 
dénonciations, s'il eût été prudent d'interpréter ou de 
démasquer les projets du Roi Catholique. 

Le Roi Très-Chrétien et la Reine Catherine de Médicis 
n'abandonnaient pas la conduite de cette funeste et diffi- 
cile affaire à des représentants , trop souvent oublieux de 
la dignité d'un pays ou distraits de l'intérêt public par 
des considérations privées. Ils en suivaient eux-mêmes 
et ils en dirigeaient la marche avec une haute et intelli- 
gente sollicitude. Leurs questions, leurs ordres, leurs 
conseils se croisaient avec les notes et les rapports de 
leur fidèle ambassadeur, et celte grande affaire de la 
Floride tient dans le règne de Charles IX et dans celui de 
Philippe II une place douloureuse pour la France , mais 
bien honorable pour ses princes et pour la jeune reine, 
qui savaient aimer et servir d'un même cœur la gloire 
d'un pays sur lequel avaient régné leurs pères, et sur 
lequel auraient régné leurs fils si le ciel avait béni de 
légitimes ambitions '. 

Aux explications données par l'ambassadeur au nom 
de la France, et surtout aux satisfactions demandées, le 
roi Philippe II opposait des mécontentements et des réti- 
cences; quelquefois il formulait des reproches sur de 
prétendus griefs , et d'autres fois , se renfermant dans le 
silence, un des talents de sa politique, il semblait oublier 
les intérêts de la Floride , et se bornait aux expressions 
d'une amitié banale pour le roi son beau-frère. 

Recevant l'ambassadeur, dont l'intention principale 
était d'expliquer encore et d'appuyer les droits de la 

1 Vot à l'appendice les n°» 40, 44, 42, 43. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 207 

France au sujet de la Floride, « il n'en partait un seul 
mot ni de chose qui approche, il se contentait de mon- 
trer bon semblant d'avoir plaisir de la santé du roi et de 
la reine , et de la tranquillité du royaume, ainsi qu'il Ta 
déclaré par ces paroles : qu'il est et sera toujours très- 
aise que toutes choses aillent de bien en mieux '. » 

En présence de ce significatif dédain , M. de Fourque- 
vaulx allait plus librement traiter avec le duc d'Albe 
cette difficile question, et les résultats de ses conférences 
avec le ministre étaient plus fâcheux encore. 

Celui-ci remontait à la découverte de Ja Floride , et 
prétendait à des droits de possession auxquels la France 
ne pouvait, selon lui, opposer que des chimères. Ces 
débats , dans lesquels des titres solides et la modération 
appuyaient la cause et distinguaient le langage de l'am- 
bassadeur, laissaient toujours le ministre espagnol iné- 
branlable comme son maître dans ses résistances. Les 
faits controuvés, les allégations mensongères, ne coûtaient 
rien à sa conscience *. 

La reine Catherine de Médicis, non contente des 
instructions qu'elle avait dictées sur cette question si 
difficile et qui devait devenir si funeste, se lançait elle- 
même dans la lutte. Le roi, son beau-fils, s'oubliait 
presque jusqu'à l'injonction et à la menace; il faisait 
faire à la cour de France des communications altières et 
officielles au sujet de la Floride, et la reine douairière, 
Ranimant alors d'un esprit plus que jamais royal et fran- 
çais , écrivait à M. de Fourquevaulx des lettres dont la 

1 Fourquevaulx au Roi, Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, n° 40, 
folk) 70. 

2 Voir à l'appendice le n° U. 



208 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sublime indignation et la noble énergie honoreront à 
jamais son caractère '. 

Ces négociations n'absorbaient pas tellement l'esprit 
actif de Catherine de Médicis, et n'employaient pas si 
spécialement l'influence d'Elisabeth ., que l'une et l'autre 
ne donnassent encore leurs soins à d'autres sollicitudes. 

Elles s'employaient toutes les deux au succès. de ces 
mariages, qui avaient fait en partie l'objet de l'entrevue 
de Bayonne, et qui ne réussirent point. 

Le roi d'Espagne, cherchant à détourner de sa politique 
l'attention de Ja cour de France, donnait à ses joies 
paternelles et à son amour d'époux un éclat tout nou- 
veau. La Reine Catholique devenait grosse pour la se- 
conde fois, et il célébrait ses espérances par des bals, 
« des tournois et des fêtes ordonnées par l'allégresse 
de quoi la reine est enceinte. » Les deux princes de 
Bohême y prenaient part avec cette grâce et cet entrain 
qui les distinguaient, surtout don Rodolphe , l'atné des 
deux frères. 

M. de Fourquevaulx ne se laissait point égarer par ces 
expressions d'un bonheur sincère ni abuser par les espé- 
rances d'un esprit qui ne pense qu'à la concorde et à la 
joie* il suivait les machinations dont la Floride ne cessait 
pas d'être l'objet. 

Il mandait au Roi Très-Chrétien que les armements 
continuaient à Séville, que la Floride en était le but 
assuré, que la victoire dont Francis d'Alava et un Bis- 
cayen descendu à la Rochelle avaient les premiers donné 
la nouvelle ne suffisait point à l'ambition espagnole, et 

1 Voir à l'appendice les n 08 45 et 45. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 209 

que le Roi Catholique envoyait de nouveaux renforts 
pour assurer sa coupable et sanglante conquête f . 

La question des mariages s'entremêlait sans cesse à ces 
graves préoccupations; il s'agissait d'unir Charles IX avec 
la fille de l'Empereur, et si la reine Elisabeth accouchait 
d'une fille , ne pouvait-on pas la destiner au jeune roi de 
Portugal ? 

Enfin la malveillance espagnole , jointe à celle des 
protestants, répandait le bruit que le Turc voulait 
donner une sienne fille ou petite-fille au Roi Très-Chrétien, 
avec très-grandes offres. On ajoutait qu'un ambassadeur, 
avec une suite très-nombreuse, arriverait en France à ce 
sujet au premier jour, et qu'il y avait de grandes intelli- 
gences entre Leurs Majestés et le Grand Seigneur. 

« Auxquels diseurs , ajoute Fourquevaulx, j'ai tant de 
bonnes raisons pour leur remontrer le contraire, qu'ils 
confessent le tort qu'on fait à Vos Majestés de les calom- 
nier 2 . » 

L'éternelle querelle au sujet de la Floride ne cessait 
pas de revenir encore , et retombant sur les craintes de 
plus en plus justes et de plus en plus graves à cet en- 
droit, Fourquevaulx mandait à la reine : 

« J'ai remontré à ladite dame votre fille l'article de 
la lettre qu'il a plu à Votre Majesté m'écrire par ce cour- 
rier partant de la Floride, afin si le roi son mari lui en 
touchera quelques mots, qu'elle lui en réponde selon 
votre intention, comme je ne ferai faute de mon en- 
droit si l'on m'en parlera ; toutesfois le Roi Catholique ne 
m'en a oncques rien dit, ni le duc d'Albe , sinon une fois, 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±fi, n° 36 , folios 454 et 454. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±ii f n* 30, folio 434. 

44 



210 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

ainsi que j'ai écrit par une mienne à Votre Majesté, si 
est-ce, madame , qu'ils n'épargneront chose du monde 
pour en chasser les Français, car ils prennent ce fait fort à 
coeur, et s'ils sont victorieux, Vos Majestés entendront 
fort piteuses nouvelles de leurs sujets , lesquels ils feront 
tous mourir cruellement l . » 

Avant cependant que ces prévoyances se changeassent 
en réalité, M. de Fourquevaulx continua ses investi- 
gations, ses avertissements et ses démarches; il écrivait 
au roi lettre sur lettre *, mais si son intelligence n'était 
pas surpassée par les perfidies de Philippe II , ses moyens 
du moins étaient vaincus par la force de ses armées et 
par les ruses de sa politique. 

Pendant ses démarches, la catastrophe si longuement 
prévue et annoncée avait éclaté, et tandis que dans les 
négociations on parlait de pièges et de dangers, il était 
déjà de saison de parler de crimes et de rêver de ven- 
geance. Bientôt la cour d'Espagne ne put pas être en 
doute sur l'exécution de ses ordres , ni la cour de France 
demeurer incertaine sur la réalisation de ses craintes; 
toutes les perfidies et toutes les cruautés avaient été dé- 
ployées par don Pedro Melendez contre les Français. 
Plus de six cents d'entre eux avaient péri en cette occa- 
sion, tant par l'épée que par le poignard, et au mépris 
d'une parole maintes fois donnée \ 

En septembre 4 565, un mois après l'arrivée du capi- 
taine Jean Ribaud, les Espagnols, conduits par un traître 

i Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifi, n° 30, folio 434. 
2 Voir à l'appendice les n°* 47 et 48. 

• Histoire notable de la Floride, 3« voyage. — De Thou, Histoire w£ 
verselle, tome IV, page 420. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 211 

nommé François- Jean, avaient attiré dans leurs pièges la 
petite armée française, s'étaient emparés des forts, avaient 
planté leur drapeau sur les remparts, et soldats, femmes, 
enfants, vieillards, malades, avaient été passés au fil de 
l'épée ; ceux d'entre ces infortunés braves qui se rendi- 
rent, voyant l'inutilité de la résistance, ne furent pas 
moins impitoyablement massacrés. Ribaud et d'Ottigny 
forent poignardés avec les fugitifs qui s'étaient réunis 
autour d'eux, au moment où ils réclamaient la foi qui 
leur avait été promise. Les Espagnols leur accordaient 
pour toute grâce de se tuer entre eux-mêmes s'ils veulent, et 
s'ils craignent de passer par leurs armes; car ils sont 
condamnés à mourir sans rémission '. 

Lorsque, par l'extermination des captifs et la fuite d'un 
tout petit nombre, il n'y eut plus de cruautés à exercer 
sur les vivants, la fureur prit le caractère de profanation, 
et la rage espagnole s'appliqua à mutiler les morts. On 
trancha la tête du capitaine Ribaud. Sa barbe fut rasée, 
mise dans une lettre cachetée, et envoyée, comme tro- 
phée, à Séville; puis sa tète, coupée en quatre quartiers, 
Ait exposée aux quatre coins du fort; enfin, une inscrip- 
tion fut placée au-dessus de ces tristes restés, exprimant 
que ce supplice et ce massacre n'avaient point été exercés 
parce que ces victimes étaient des Français, mais des 
luthériens 2 . 

Landonnière et quelques soldats en bien petit nombre 
vinrent à bout de se sauver; après des souffrances 
extrêmes, ils regagnèrent leur patrie. 



1 Bibliothèque Impériale, soppl. r., 211 9 tf> i%, folio 167. 
3 De Thon, Hi$Unr$ universelle , tome IV, pantin. 

44. 



212 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Cette nouvelle fut accueillie en Espagne avec ivresse , 
et son messager fut accablé de grâces et d'honneurs. 

« Le porteur de cette nouvelle a nom Florès , qui a été 
reçu à grand joie; et cette cour s'en est plus réjouie que 
si ce fût pour une victoire obtenue contre le Turc. Aussi 
disent-ils que la Floride leur importe trop plus que Malte. 
Et en récompense du massacre fait par Melendez sur nos 
pauvres sujets, la Floride sera érigée en marquisat, et lui 
créé marquis d'icelluy *. » 

Dans sa tendresse pour la reine d'Espagne et dans son 
désir de la naissance d'un héritier, Philippe II épargnait à 
Elisabeth une partie de ces cruelles nouvelles, et des 
débats qu'elles occasionnaient entre la France et lui. Il 
fallait ménager le fruit qu'elle portait dans son sein. Le 
jour même où M. de Fourquevaulx adressait au roi la 
relation dont nous avons fait l'analyse, il mandait dans 
une autre dépêche à Catherine de Médicis : 

« Ne veux oublier que la reine votre fille m'a confessé 
dernièrement qu'elle a senti deux ou trois fois le fruit 
qu'elle porte, qui sera cause que La Cousture, une de ses 
garde-dame, partira en bref pour en porter la nouvelle à 
Vos Majestés 2 , » 

Non content de la joie qu'il témoignait des actes de 
Pierre Melendez, plus digne bourreau que bon soldat, et de 
l'approbation qu'il leur donnait, le roi faisait encore for- 
muler des plaintes et des reproches par le duc d'Albe à 
l'ambassadeur de France. Il demanda que l'amiral de 
Coligny, premier auteur de l'entreprise des Français sur 
la Floride, fût puni comme perturbateur de la paix et 

1 Bibliothèque Impériale, suppl.fr., ip, n° 42, page 467. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr M ifi, folio 69 , n° 43. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 21S 

cause du désordre advenu. Mais M. de Fourquevaulx, ren- 
dant à sa cause le droit et la justice qui lui appartenaient, 
démontrait que, plus de cent ans avant, ledit pays, en 
raison de ceux qui les premiers l'avaient sinon possédé, 
du moins découvert , était appelé la terre des Bretons , 
« en laquelle est compris l'endroit que les Espagnols s'at- 
tribuent, lequel ils ont baptisé du nom qu'ils ont voulu l ». 
Il ajoutait encore que l'inhumanité des Espagnols à 
l'égard des Français « ne fut pas usée par les Turcs aux 
vieux soldats qu'ils prirent à Castel-Novo, ni jamais bar- 
bares usèrent de telles cruautés *. » 

Lorsque la nouvelle de ce massacre impitoyable parvint 
à la cour de France, le deuil fut à son comble. Entre 
antres cris d'indignation et de noble colère qui furent 
sinon écoutés, du moins entendus à la cour d'Espagne, 
ceux de Catherine de Médicis tiennent la première place. 
Dans une magnifique et curieuse lettre adressée à l'am- 
bassadeur, elle se plaint amèrement non-seulement du 
massacre des Français, mais encore de la fausseté des 
excuses alléguées par don Francis d'Àlava; elle rétablit la 
vérité des droits et des faits; elle fait comprendre que le 
roi son fils, défenseur des intérêts de la France et de la 
dignité de sa couronne, ne peut admettre qu'on lui rogne 
les ailes, qu'on enferme sa puissance dans des limites 
qu'il ne reconnaît pas, et que , si Dieu vient en aide à sa 
juste cause, il saura porter le nom français aussi loin et 
l'élever aussi haut que l'ont jamais élevé et porté aucun 
de ses ancêtres \ 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if* f folio 482, n° 48. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f£, folio 482, n° 48. 
3 Voir à l'appendice le n° 4 9. 



214 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Malgré cette dignité et cette indignation si royales et si 
françaises, Philippe II, poussé par l'orgueil du succès et 
par l'avidité de la conquête , poursuivait son entreprise. 
Les nombreuses affaires qu'il avait de toutes parts sur les 
bras, tant contre le Turc que dans les Flandres et autres 
pays soumis à sa domination , rendaient le nombre de ses 
soldats insuffisant. Il en recrutait jusqu'en France, en 
Auvergne surtout, et les destinait au métier de traîtres à 
leur pays, par le but qu'il proposait à leurs armes. 

Il les embarquait « avec des blés, des poudres, des 
boulets, pour la Floride, en laquelle Pierre Melendez, 
nouveau marquis d'icelle, fait fortifier quatre lieux pour 
les tenir contre les François, desquels ils se tiennent 
pour certains d'être assaillis, et font bruit ici que Votre 
Majesté y envoie huit mille bons soldats et trente grands 
navires, sans compter les autres des marchands particu- 
liers 1 . » 

L'échange de ces messages et le cours de ces événe- 
ments n'empêchaient point d'autres relations plus paci- 
fiques; la grossesse de la reine d'Espagne avançait heu- 
reusement. « Aux enseignes que la comtesse d'Uraigna 
donnait, mandait Fourquevaulx à la reine, elle promet à 
Votre Majesté que madite dame porte un beau petit 
prince, ce que semblablement espèrent maître Vincent, 
son médecin, et Baubusse, son apothicaire 3 . » 

Le roi Charles IX et la reine Catherine de Médicis , joi- 
gnant aux procédés de la dignité ceux de la tendresse, 
envoyaient alors M. de Villeroy près de Leurs Majestés 
Catholiques porter leurs félicitations et offrir des sages- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., £f&, n° 58 y folk) 206. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fi, n° 59, folio 242. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 215 

femmes françaises, sur les soins desquelles la renie 
douairière se reposait davantage. Peut-être aussi sa poli- 
tique, attentive aux moindres occasions et habile à en 
profiter, espérait-elle tirer de l'intimité et de l'assiduité 
qui accompagneraient leur mission des renseignements et 
une influence utiles. Mais soit pressentiment de ce projet, 
soit ménagement pour les susceptibilités espagnoles, Eli- 
sabeth refusa leur envoi : « Ladite dame reine se réjouit 
bien fort d'entendre le sieur de Yilleroy : sur le fait des 
deux sages-femmes , elle demeura ferme qu'il ne falloit les 
faire venir '. » 

Le roi cependant , entretenu de cet intérêt , « voulut en 
communiquer à la reine sa femme, afin de la convertir et 
lui faire trouver bon que la reine sa mère les lui envoyé, 
montrant, quant à lui, ne le trouver point mauvais 9 . » 

Mais la reine connaissait trop bien la nature soupçon- 
neuse du Roi Catholique, elle avait trop souffert des tour- 
ments causés par la jalousie espagnole à ses dames et à 
ses serviteurs. 

« Finalement, cette négociation prit fin par l'audience 
de la Reine Catholique , de laquelle n'a été possible obte- 
nir qu'elle trouvât bon d'envoyer des sages-femmes de 
France 8 . » 

Malgré ces témoignages d'amitié réciproques, les rela- 
tions politiques relatives à la Floride ne perdaient rien de 
leur aigreur; sur l'injonction de Charles IX, l'ambassa- 
deur de France avait demandé au Roi Catholique une 
audience pour obtenir justice et réparation de ceux qui 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±f*, folio 213 à 217. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fî, folk) 243 i 247. 
3 Bilbiothèque Impériale, suppl. fr., ±fi, folio 213 i 247. 



216 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

avaient malheureusement et cruellement massacré les Fran- 
çais à la Floride. 

« La réponse n'y satisfait en rien que de paroles, disant 
avoir senti grand déplaisir des faits advenus * ; » d'autre 
part on envoyait secours sur secours à Melendez. 

« J'ai supplié le roi , mandait un peu plus tard M. de 
Fourquevaulx, de contenter Votre Majesté touchant la 
Floride , à occasion duquel massacre toute la France est 
esmue d'une commune et juste douleur, désireuse de 
vengeance, si Votre Majesté le vouloit consentir, et que 
grand nombre de femmes et enfants sont journellement à 
vos pieds, et de la royne vostre mère, requérant justice 
de la mort de leurs pères et maris 9 . » Comme toujours, 
de belles et de vaines paroles répondaient à ces plaintes. 

Il avait cependant bien fallu prévenir et attrister Elisa- 
beth de ces affaires; non contente des lettres qu'elle rece- 
vait de France , elle exigea la communication de celles 
de l'ambassadeur. 

« Le propre jour où j'eus audience de la reine votre 
fille, mande M. de Fourquevaulx, lui présentai votre 
lettre , et voulust voir la mienne bien ébahie et déplai- 
sante de voir votre juste douleur, car elle ne pensoit 
point que le carnage advenu sur vos sujets dût être pris 
si aigrement , et me sembla qu'il tint peu qu'elle n'en 
pleurât son soûl , de crainte qu'il ne survienne quelque 
altercation entre ces deux Rois : 

» Je la suppliai vouloir remontrer au Roi son mari, 
qu'il falloit, pour le devoir de raison, et contenter Vos 
Majestés et votre royaume, faire justice des meurtriers 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ijA, n° 60, folio 249. 
9 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifî, n° 403, folio 378. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 217 

qui avoient excédé sa commission par un si exécrable 
massacre; ce qu'elle me promit, et me conseilla, parce 
que le Roi Catholique s'étoit occupé le dimanche au ser- 
mon et vêpres, que j'attendisse au lundi d'avoir audience ; 
ce que j'ai fait et devant qu'y aller, madite dame m'a dit 
lui avoir remontré le contenu de ce que Votre Majesté lui 
avoit écrit el à moi '. » 

Poursuivant cette lettre ou plutôt ce long mémoire, 
l'ambassadeur rend compte à Catherine de Médicis de 
l'audience qu'il obtint du Roi Catholique. «Il épuisa vis-à- 
vis de lui les ressources de sa raison et de l'habileté tout 
ensemble ; il feignit d'ignorer si Pierre Melendez était sol- 
dot ou brigand ayant accompli l'acte qui caractérise ces 
derniers; il contesta même qu'en cas d'une usurpation 
qu'il niait, des princes égaux, et qui ne reconnaissent 
supérieurs, se crussent le pouvoir de punir les sujets l'un 
de l'autre, quelque malfaiteurs qu'ils fussent, et igno- 
rassent le devoir de se les renvoyer réciproquement pour 
en avoir raison. Il établit que les rois chrétiens craignant 
Dieu ont assez de repousser une violence et demeurer 
victorieux par le plus gracieux moyen qu'il est possible. » 
Il avança que pour la France '< le chemin des terres neuves 
pourrait servir aux plus entreprenants et séditieux d'une 
religion et d'autre, pour y aller habiter et vider le pays 
qui devrait désirer que tout cerveau gaillard s'y en allât, 
afin que les bons et paisibles demeurent en repos. » 

La réponse du Roi fut « qu'il ne pouvoit endurer l'usur- 
pation de ce pays par nation du monde, et moins par 
adversaires et ennemis de sa religion; qu'il avoit su l'allée 
d'une bonne force de luthériens de diverses nations, 

1 Bibliothèque Impériale , suppl. fr., -if*, n° 61, folio 224. 



218 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Français et autres, et leur descente en l'endroit des Indes 
le plus important à sa navigation; qu'il n'avoitpu moins 
faire que d'envoyer gens par delà pour les en déloger. 

» Qu'ils y répandoient leurs nouvelles doctrines comme 
hérétiques et y commettaient des actes impardonnables 
comme pirates; qu'il n'y avoit pas lieu de penser que 
pour désencombrer et décharger la France de ceux qui 
la troublent et la tiennent divisée, il les veuille recevoir, 
ni avoir pour voisins; qu'au reste ses ordres avoient été 
outre-passés par la nécessité des circonstances, mais que 
d'ailleurs, pour ce qui étoit de certains ménagements à 
garder et de certaines coutumes à respecter, la conserva- 
tion du royaume et des États consistait en ce qu'il falloit 
aucunes fois sortir de la voie ordinaire pour repousser 
une violence '. » 

Celte longue et importante audience donna lieu à M. de 
Fourquevaulx de se convaincre que le repos et la force 
de la France portaient ombrage à l'Espagne. Le pouvoir 
de l'amiral Coligny chagrinait le Roi Catholique; et la 
reine Elisabeth , sinon complice , du moins interprète de 
ses sentiments, avait avoué que l'on croyait M. l'amiral 
« plus favorisé de Votre Majesté qu'il n'avoit jamais été, 
de quoi l'on s'émerveille. » 

M. de Fourquevaulx répondait à ce reproche et à cet 
étonnement avec l'indépendance qui convenait au repré- 
sentant d'un grand Roi, et toujours par ménagement 
pour les susceptibilités du roi d'Espagne , il ne dédaignait 
pas de justifier son maître*. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., Correspondance de Fourquevaulx, 
passim. 

2 Voir à l'appendice le n° 20. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 21$ 

Une conférence avec le duc d'Albe suivit, à deux jours 
de distance, l'audience que Leurs Majestés Catholiques 
avaient accordée à l'ambassadeur de France; la hauteur 
et l'opiniâtreté de ce seigneur firent mal présager à M. de 
Fourquevaulx de l'issue de cette affaire. Revenant encore 
à la reine Elisabeth , qui avait tenu sa promesse d'inter- 
cession, il terminait sa dépèche en mandant à Catherine 
de Médicis : 

« La reine votre fille m'a dit que le Roi Catholique lui 
devoit écrire de Aranjuès la réponse qu'elle doit faire à 
votre lettre : je crois qu'ainsi la fait-elle selon l'intention 
dudit sieur Roi son mari. Il y a lieu de penser sur les 
paroles de ce Roi parlant de la diversité des religions, et 
ce que le duc d'Albe m'en a parlé semblablement. Je 
veux dire, madame, qu'il faut aviser et prévoir à ce qui 
pourrait sortir après la retraite du duc, car je pense com- 
prendre qu'on a de ce côté assez de mauvaises intentions, 
et un certain personnage m'a dit avoir ouï parler maintes 
fois devant le président et gens principaux du conseil 
royal, que n'étoit la crainte du Turc, les huguenots au- 
raient mauvaise saison par l'aide des mêmes Catholiques, 
et que ce Roi y employeroit toutes ses forces \ » 

Jusqu'à ce que la gravité des désordres survenus en 
France fit au Roi et à la reine douairière un devoir de 
replier leur attention tout entière sur les affaires du 
dedans, Charles IX et Catherine de Médicis furent d'une 
infatigable ardeur dans la poursuite des réparations aux- 
quelles la France avait droit. La négligence dont quel- 
ques auteurs les ont accusés à ce sujet est une invention 
toute gratuite. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±f% n° 64, folio 2*4. 



220 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Le 4 2 mai \ 566 , ils adressaient à M. de Fourquevaulx 
un mémoire non moins digne et non moins instant que 
leur correspondance , dans lequel ils exposaient de nou- 
veau les droits de la couronne, les griefs de la France 
dans la question de la Floride, et les justes réparations 
qui pouvaient seules faire pardonner à l'Espagne le sang 
qu'elle avait répandu 1 . Puis, de leurs mains royales, 
Charles IX et sa mère traçaient à M. de Fourquevaulx des 
ordres précis sur sa conduite 9 . Fidèle à sa mission, M. de 
Fourquevaulx la remplit avec conscience, mais sans 
succès. Les récriminations injustes et les réponses éva- 
sives prenaient chez le Roi d'Espagne et dans son conseil 
la place de la loyauté \ 

La reine d'Espagne, animée du sentiment à la fois 
filial et français dont elle ne se départit jamais, nonob- 
stant ses devoirs d'épouse et de reine espagnole, s'en- 
tremit une fois encore dans cette discussion pour ramener 
à la justice l'esprit du Roi son mari. 

Elle remit sous ses yeux les plaintes de la France* 
Philippe II renvoya de nouveau les réclamations, l'am- 
bassadeur et le mémoire au duc d'Albe, qui, fidèle à sa 
froideur et à sa fausseté , excusa sa lenteur par ses nom- 
breuses affaires , et promit moins les succès de l'avenir 
que l'examen du passé 4 . On savait par expérience où 
conduisaient ces engagements. 

La lenteur traditionnelle de la cour d'Espagne en toute 
rencontre se déployait en cette circonstance avec encore 



1 Voir à l'appendice le n° %\ . 

2 Voir à l'appendice les n" 22 et 23. 

3 Voir à l'appendice le n° 24. 

4 Voir à l'appendice les n°* 25 et 26. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 221 

plus d'affectation. Ruy Gomès, intéressé par l'ambassa- 
deur aux réparations que demandait la France, parta- 
geait cette politique; M. de Fourquevaulx le mandait 
ainsi à Catherine de Médicis : 

« Madame, je fus hier visiter le prince d'EvoIy Ruy 
Gomez, lequel loge à une lieue d'ici sur le chemin du 
Bosc , et lui remontrai amplement de quelle longueur on 
est de répondre aux articles par moi présentés au Roi 
Catholique, et la mauvaise satisfaction que Vos Majestés 
ont du peu de compte qu'ils font de punir les bourreaux 
qui tuèrent vos sujets à la Floride; Je priant d'en vouloir 
parler vivement au Roi. Il me l'a promis, mais il dit que 
l'ordonnance de cette cour est de procéder lentement en 
toutes choses, et par une grande négligence ou longueur; 
ce propos a été long entre nous \ » 

Le duc d'Albe, tombé malade et ne pouvant pas allé- 
guer ses affaires, rejetait ses délais sur ses souffrances. 

« n est au lit, la goutte aux pieds depuis un nombre 

de jours; j'avois envoyé vers lui ce matin mon secrétaire 
pour lui ramentevoir la réponse des articles , tant de fois 
requise par moi. 

» Sire, il a répondu qu'il est toujours après selon les 
loisirs que sa douleur lui donne d'y satisfaire *. » 

Cependant, à force d'investigations consciencieuses, 
il devenait prouvé qu'aux fureurs des Espagnols s'était 
jointe dans le drame de la Floride l'inclémence des élé- 
ments *. Cette cause d'extermination reconnue soulageait 
la conscience de Philippe II et de ses agents, et devait 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±±i f n° 106, folio 397. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° \\\, folio 424. 

3 Voir à l'appendice le n° 27. 



222 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

rendre la France moins exigeante; la justice au nom de 
laquelle parlaient Charles IX et sa mère ne pouvait pas 
admettre que l'Espagne expiât les rigueurs qu'il fallait 
attribuer au ciel. 

Le 2 octobre 1 566 , M. de Fourquevaulx mandait au 
roi dans son impartialité : « Au surplus, Sire, \in jeune 
homme de la Rochelle s'est venu retirer à moi étant 
échappé d'un Espagnol qui l'avoit fait prisonnier à la 
Floride. J'ai fait rédiger par écrit ce qu'il raconte de la 
défaite de vos sujets , et l'envoie à Votre Majesté, par où 
elle verra que les Espagnols ne firent seuls le massacre, 
ains la mer en engloutit sa part par faute et négligence 
des chefs 1 . » 

Toutefois, Charles IX et Catherine de Médicis conti- 
nuèrent leurs instances pour obtenir une éclatante répa- 
ration. Malgré la participation des vents et des flots dans 
l'extermination de la flotte et de l'armée française, l'ini- 
tiative du désastre appartenait à l'Espagne. Ses soldats 
avaient détruit, massacré, enchaîné, tant que la force 
et l'occasion avaient secondé leur haine ; les méfaits de 
l'Océan envers cette troupe décimée et fugitive pou- 
vaient soulager la conscience du Roi Catholique, mais ils 
étaient loin de la décharger entièrement. 

Philippe II cependant persévéra dans ses réponses éva- 
sives, le duc d'Albe dans ses lenteurs et dans ses récri- 
minations, inventées pour atténuer les exigences de la 
cour de France. Si les troubles et les dangers intérieurs 
qui menaçaient alors le royaume très -chrétien, si la 
nécessité de l'alliance avec un voisin ambitieux et for- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl.fr., ^, n° 433, folio 470. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 223 

midable, comme l'était Philippe II, ne permirent pas 
d'obtenir par des voies énergiques une satisfaction si 
instamment recherchée, il n'en faut point tirer un texte 
d'accusations contre la cour, ni jeter un reproche de 
honte sur le nom français , comme l'articule l'historien 
de Thou \ Les pièces analysées ou indiquées dans ce 
récit démentent efficacement un tel reproche. 

En 1566, un noble et brillant seigneur, Pierre de 
Mont lue, de la grande maison de Montesquiou, fils du 
fameux Biaise de Montluc, maréchal de France, se crut 
appelé par son indignation et son courage à tirer ven- 
geance d'un acte qui demeurait jusqu'alors impuni; son 
ardeur chevaleresque, mais indisciplinée, ne fit qu'ajouter 
malheureusement un grief trop réel aux prétextes allé- 
gués par l'Espagne. Sa bravoure et ses triomphes lui 
forent comptés pour un crime, et la cour de France elle- 
même, tout en admirant en lui un héros, dut le déclarer 
coupable. Elle voulait satisfaction par le châtiment des 
assassins , et non par des représailles exercées sur des 
innocents. 

Pierre de Montluc, jeune encore, mais illustre déjà 
par la part qu'il avait prise aux guerres intestines de la 
France, ennuyé du repos que lui faisait le rétablissement 
de la paix, et indigné de l'impunité qui semblait acquise 
à Melendez, résolut de venger et d'indemniser la France 
de ses pertes. 

Fabien de Montluc , son frère , le seigneur de Pompa- 
dour, une noblesse nombreuse et choisie se réunirent 
sous ses ordres ; peu leur importait le lieu où leur impa- 

1 De Thou, Histoire universelle y tome IV, p. 423. 



224 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

tiente ardeur dirigerait ses armes et obtiendrait ses succès. 
Les côtes de Guinée, les royaumes de Mélinde et de 
Mozambique offraient cependant de grands attraits à leur 
ambition, et le désir d'imposer des traités de paix et de 
commerce aux rois de ces pays , de soustraire la France 
aux exigences et au contrôle que les Portugais, alliés de 
l'Espagne avant de devenir leurs sujets, exerçaient sur 
leurs relations, animait leur jeune courage. Dans le cours 
de leur navigation , Madère arrêta leurs regards et leur 
marche par l'avantage de sa situation, l'utilité de ses 
produits et le charme de son aspect. Montluc y dépêcha 
quelques-uns de ses matelots, pour demander les secours 
nécessaires à sa petite flotte ; la fertilité du sol promettait 
de les obtenir en abondance : ces messagers furent reçus 
ou plutôt repoussés comme des ennemis. 

Montluc, indigné de cet accueil, fit descendre sa petite 
armée; il envahit l'île, il emporta la place; le pillage et 
le massacre firent justice de toute résistance, mais 
Montluc, blessé à la cuisse, mourut peu de jours après; il 
fut regretté de son armée. Sa perte frappa de stérilité 
son entreprise. 

Si elle ajouta un incontestable honneur à celui qu'en 
toute circonstance, défaite ou triomphe, les armes de la 
France avaient recueilli, elle compliqua par des diffi- 
cultés nouvelles les embarras interminables soulevés par 
les affaires de la Floride. Charles IX poursuivait une répa- 
ration, il voulait l'obtenir, l'arracher au besoin, mais 
par des concessions et non par la violence. L'état du 
royaume très-chrétien ne lui permettant pas cette éner- 
gie, M. de Fourquevaulx lui dénonça l'inquiétude qui 
agitait le Portugal et l'Espagne, l'indignation qui animait 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 225 

ces deux pays * ; le roi dut blâmer et désavouer le brave 
serviteur qui avait trop oublié la sagesse pour ne penser 
qu'à la justice et à la gloire *. 

Ces embarras nouveaux n'empêchèrent point encore le 
roi de poursuivre par des voies plus dignes de sa loyauté 
les réparations relatives à la Floride. Les cours de Castille 
avaient été réunies. Philippe II interrompait l'assiduité 
qu'il donnait aux affaires, par des retraites fréquentes 
dans quelques monastères, lorsque les grandes fêtes ap- 
prochaient. Mais partout le poursuivaient les instances 
du roi son beau -frère, et M. de Fourquevaulx mandait 
à ce prince, en date de Madrid 30 novembre 1 566 : 

a Au regard, Sire, de la réponse des plaintes, je ne 
l'ai encore pu avoir, ains le 18 de ce mois que j'en ai 
parlé a M. le duc d'Albe , il me fit 'entendre que les dits 
articles étoient presque répondus, mais ils étoient égarés, 
si bien qu'ils m'en demanda une copie pour m'y repondre, 
laquelle il reçut lendemain; il- est avec cette Majesté, et 
je le solliciterai de sa promesse de retour qu'il soit. 

» Au regard, Sire, du fait de la Madère, on n'en parle 
plus depuis qu'il a été su que le capitaine Montluc l'avoit 
quittée, car c'étoit toute la peur que les Portugais avoient 
qu'il s'y fit fort, et les moins passionnés Espagnols sont 
d'opinion que ceux de la dite lie furent cause de leur 
propre mal pour avoir été les premiers aggresseurs 3 . » 

Le 4 janvier \ 567, M. de Fourquevaulx, toujours occupé 
au nom du roi d'apaiser l'affaire de la Floride et celle de 
Madère, refusait pour l'une des satisfactions, et les de- 

* Voir à l'appendice le n° 28. 

* Voir à l'appendice les n<* 29, 30, 31 . 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if£, n° 449, folio 59S. 

45 



VIE P'ÉLISABETH DE VALOIS. 

mandait pour l'autre. Il adressait au roi et à la reine sa 
mère divers messages. 

Il annonçait au roi que, comme il arrive toujours avec 
le temps, qui cicatrise tant de plaies et qui calme tant 
d'orages, le trouble et l'effervescence des esprits corn* 
mençaient à se calmer; il allait môme jusqu'à indiquer 
que des Portugais avaient guidé Monlluc dans l'en* 
treprise de Madère , et que si ceux-ci s'étaient portés à 
cette extrémité inexcusable, ils y avaient été poussés 
par les rigueurs du cardinal Henri , roi de Portugal, De 
plus, M. de Fourquevaulx racontait au Roi Très-Chrétien 
comment la Providence semblait s'être chargée de la 
vengeance qu'il avait jusqu'alors vainement sollicitée, 
ayant suscité les Indiens Caraïbes, qui avaient porté le 
fer et le feu là où Melendez avait exercé ses cruautés; 
en sorte qu'ils avaient ajouté les cendres, le sang et les 
ruines aux déserts, aux sables et aux rochers qui, selon 
lui, composaient ces possessions si fatales. En outre, ajou- 
tait l'ambassadeur, écrivant à la reine, un certain Lu- 
quois vantait une autre terre bien autrement riche et 
hien autrement vaste que la Floride; encore inexplorée, 
elle appartiendrait au premier occupant. Il la recomman- 
dait à la conquête de la France, et M. de Fourquevaulx 
l'indiquait comme un aliment aux dispositions aventu- 
reuses et turbulentes de nombre d'esprits remuants \ 

Du reste, l'invasion de Madère, justifiée d'ailleurs en 
quelque sorte par l'initiative d'agression qu'avaient prise 
les Portugais» mêlés aux Espagnols, semblait devenir 
opportune et providentielle par le complot qu'elle avait 

1 Voir à appendice les u™ 32, 33, 34. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 227 

déjoué. Sans l'alarme répandue par ce succès, les Por- 
tugais devaient s'emparer des colonies françaises. Ils vou- 
laient que le drapeau français non-seulement ne flottât 
pas sur les côtes à la possession desquelles ils prétendaient 
abusivement; mais ils interdisaient encore qu'il parût 
dans les mers, sur lesquelles la hardiesse française s'était 
hasardée la première. Ils osaient exiger que le Canada 
lui-même , dont en 1 537 Jacques Cartier avait pris pos- 
session au nom de François P% cessât d'être français; le 
tout en vertu d'une équipée qu'ils nommaient une expé- 
dition commise sur ces côtes par les Espagnols quelques 
années plus tôt. L'appât de l'or les avait détournés d'un 
pays qui ne leur avait montré que des pierres, et ils l'a- 
vaient bien vite abandonné sans la marque d'aucun signe 
de possession '. 

Le 21 juillet 1567, Pierre Melendez, l'usurpateur de 
la Floride, le meurtrier des Français, était arrivé à Ma- 
drid ; des honneurs et des témoignages de confiance l'y 
attendaient, au lieu des justes punitions réclamées par 
la France. Pour porter jusqu'à l'excès ces distinctions 
inouïes, Philippe II, songeant à aller dans les Flandres, 
avait résolu de donner à Melendez le commandement de 
ses galères, et de lui confier la sûreté de sa personne 1 . 

Ce voyage ne reçut point son exécution ; mais si l'hon- 
neur de conduire cette royale navigation échappa à 
Melendez, il eut par compensation celui plus satisfaisant 
encore pour son orgueil de retourner plus tard à la Flo- 
ride, d'achever l'œuvre de la conquête qu'il avait entre- 
prise d'une façon si sanglante, et de recevoir par ce non* 

1 Voir à l'appendice le n° 35. 

2 Voir à l'appendice les n<* 36 et 37. 

45. 



228 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

veau commandement la plus haute approbation des actes 
dont la France demandait le châtiment l . 

Tel fut l'inutile, nous ajouterons même l'ironique 
> résultat des démarches de la cour de France près la cour 
d'Espagne pour obtenir réparation de l'outrage reçu à la 
Floride. 

Ce ne fut pas un des moindres soucis ni l'un des moin- 
dres chagrins de la reine Elisabeth : l'assiduité de ses 
efforts en cette occasion , la dignité et la conscience des 
réclamations du Roi Très-Chrétien et de la reine sa mère 
ne doivent point être jugés par les résultats qu'ils obtin- 
rent. Le mauvais vouloir de Philippe II, ceux plus perfides 
encore du duc d'Albe, l'influence des courtisans et de 
Melendez, paralysèrent toutes les démarches et annu- 
lèrent le crédit de la jeune reine. L'état agité de la France, 
les dangers auxquels la fermentation des protestants et 
l'ambition des Guise exposaient le pays et le trône ne 
permirent pas de joindre l'énergie des actes à l'énergie 
du langage. 

Il fallut que la vengeance, dépouillée de la sanction 
du roi , mais forte seulement de sa tolérance , partit d'une 
région moins élevée. 

Dominique Gourgues , gentilhomme gascon , avait per- 
sonnellement souffert de l'inhumanité espagnole. Soute- 
nant dans une ville près de Sienne, avec trente soldats, 
les efforts d'une armée, il avait été fait prisonnier, et 
tandis que les siens étaient taillés en pièces, on l'avait, 
par privilège, réservé pour les galères. Dirigé vers la 
Sicile, il fut pris par les Turcs, de là conduit esclave à 

1 Voir à l'appendice le n° 38. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 229 

Rhodes , à Constantinople, et enfin racheté par Tordre de 
Malte. Sa vieille et juste indignation s'accrut de la honte 
qui, selon lui, revenait au nom français , grâce aux mas- 
sacres impunis de la Floride. Des emprunts et la vente 
de ses biens lui fournirent le moyen d'équiper trois na- 
vires : cent cinquante soldats et quatre-vingts matelots 
s'enrôlèrent sous ses ordres et sous ceux de Cazeneuve, 
son lieutenant. . 

Le 22 août \ 567 , ils firent voile vers la Floride , et dès 
le début de l'année 1 568 une alliance était formée avec 
les rois indigènes, les trois forts espagnols étaient pris 
d'assaut, la garnison était passée au fil de l'épée, et les 
soldats que l'on put faire prisonniers mouraient à la po- 
tence. Par représailles de l'inscription dérisoire que 
Melendez avait placée sur le lieu du supplice des soldats 
français massacrés , Gourgues fit poser au-dessus de leurs 
tètes qu'ils étaient exécutés non comme Espagnols, mais 
comme traîtres , brigands et assassins \ 

Les sauvages honorèrent Gourgues et ses soldats comme 
des libérateurs. Son départ leur arracha des larmes. Il 
leur imposa comme devoir de reconnaissance , et ils lui 
promirent par serment, de persister dans l'antique 
alliance qu'ils avaient avec le roi de France. 

Le 3 mai 4 568 , les héros remirent à la voile, promet- 
tant leur retour avant une année, et annonçant la protec- 
tion du Roi Très-Chrétien contre toute agression étrangère. 
La Providence favorisa leur retour, malgré les embûches 
tendues par les Espagnols. 

Mais la patrie fut moins hospitalière pour les vain- 

1 De Thou, Histoire universelle, tome IV, p. 427. 



230 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

queurs que ne l'avait été le nouveau monde. Philippe II, 
après s'être montré inexorable au sujet des justes satisfac- 
tions réclamées par Charles IX, mit à prix la tête de 
Gourgues : il ne fut point reçu à la cour, et peut-être à 
ce premier témoignage d'ingratitude , les dangers person- 
nels se seraient-ils joints , sans l'assistance du président 
de Marigny, qui, l'an 4570, le cacha dans sa maison à 
Rouen , et le mit sous la protection de son autorité parle- 
mentaire. 

Réduit à s'éloigner, Gourgues ne put se résigner à 
l'oisiveté ni à l'inaction; résolu capitaine et marin expé- 
rimenté il se mit au service de toutes les causes qui 
pouvaient satisfaire sa haine contre le nom espagnol. La 
reine d'Angleterre le rechercha pour son mérite. En 1 582, 
dom Antoine l'avait nommé amiral de la flotte qu'il en- 
voyait pour recouvrer le Portugal, que Philippe II avait 
envahi après la mort de dom Sébastien. Ce fut en allant 
prendre possession de ce commandement que de Gour- 
gues mourut à Tours. 

Le roi de France enfin, persuadé de son mérite et de 
sa gloire, lui avait rendu non pas sa faveur, mais du 
moins la sécurité. 

Lors de la mort de Gourgues, Elisabeth de Valois n'é- 
tait plus depuis quatorze ans déjà ; son intervention si 
favorable à la France, si dévouée du moins pour elle, 
alors même qu'elle était sans efficacité, avait fait place à 
d'autres influences. Si nous avons franchi les bornes que 
nous traçait son existence , c'est que nous avons voulu 
compléter en peu de mots la biographie du vaillant soldat 
qui de son temps accomplit la vengeance que les sollicita- 
tions n'avaient pu obtenir, et qui, presque sous ses yeux, 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 231 

rendit à la France une justice et un honneur que le cœur 
de la reine d'Espagne avait toujours souhaités pour elle. 

Cette longue histoire, entremêlée de drames sanglants 
et de succès opposés, obtint la constante application 
d'Elisabeth. 

Catherine de Médicis se montra noble , patriotique et 
toute Française dans les négociations auxquelles ces faite 
donnèrent lieu. 

A l'article Floride, la Martellière en a donné un récit 
fort écourté. Il a partagé l'erreur des écrivains qui préten- 
dent que le gouvernement de Charles IX ne fit rien pour 
obtenir réparation des injures reçues par la France. 
Comme eux , il fait disparaître entièrement l'entremise 
d'Elisabeth de ces événements. Cependant les intérêts de 
la France, présents à son coeur et chers à son équité, 
forent aussi soutenus par ses efforts. Si son action sou- 
vent apparente, plus souvent encore secrète, ne put pas 
remporter un triomphe , du moins elle maintint la con- 
corde entre deux puissances rivales. Elle calma par son 
habileté, par ses tendresses d'épouse et de fille, par son 
double amour pour l'Espagne et pour la France, des irri- 
tations réciproques, toujours bien près d'arriver à l'ini- 
mitié, et d'éclater en discordes. 

Ange de paix par son caractère et par ses charmés , 
elle remplit en tout temps la noble mission qui lui sem- 
blait échue dès sa naissance. 



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. 

GROSSESSE ET COUCHES DE LA REINE. — PROJET DE VOYAGE 
EN FLANDRES. — SECONDE GROSSESSE. 

Pour ne point interrompre le récit des événements 
relatifs à la Floride, nous avons omis, pendant le cours 
des années 4 566 et 4 567, les détails intimes et person- 
nels relatifs à Elisabeth de Valois. Catherine de Médicis 
n'avait point alors renoncé, comme elle le fit depuis par 
indignation des procédés de Philippe II, à de nouvelles 
alliances entre la maison de France et la maison d'Espa- 
gne ; cette combinaison avait été la plus grande occupa- 
tion de l'entrevue de Bayonne. Remémorant à la reine sa 
fille l'importance qu'avait cette conclusion pour son ave- 
nir, Catherine de Médicis, dont l'intelligence embrassait 
à la fois les intérêts de la France et ceux des Valois, dont 
l'activité les poursuivait sans relâche , écrivait de sa main 
à M. de Fourquevaulx : elle lui dictait le langage qu'il 
aurait à tenir, les démarches qu'il devrait tenter *. 

Fidèle à ces instructions , M. de Fourquevaulx en pour- 
suivait le succès par les raisons et avec les instances que 
pouvait alléguer sa politique. La reine d'Espagne lui prê- 
tait son concours : malgré l'union de leurs efforts, les 
négociations n'eurent point d'issue favorable. La Franco 
voulait pour le duc d'Orléans la princesse de Portugal, 
sœur de Philippe II, et celle-ci n'ambitionnait rien moins 
qu'une couronne. 

Catherine de Médicis s'était engagée au mariage de 

1 Voir à l'appendice les n°* 39 et 40. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 233 

Charles IX avec la fille aînée de l'empereur d'Allemagne ; 
mais telles n'étaient pas les convenances de Philippe II. 
Il prétendait que Charles IX épouserait la seconde des 
princesses de Bohême , la déclarant à la fois plus jeune 
et plus jolie; il réservait l'aînée pour d'autres combi- 
naisons. 

Quant à la princesse de Portugal , elle ne voulait en- 
tendre parler d'aucune union, sinon avec le Roi Très- 
Chrétien lui-même , « tant elle a le cœur haut, » disait 
M. de Fourquevaulx '. 

Ces diverses propositions de mariage, autant celles 
qu'avait caressées la France que celles qui souriaient à 
l'Espagne, demeurèrent également sans résultat, comme 
il a été dit déjà. Catherine de Médicis, blessée dans sa 
dignité de reine et de mère , y renonça en présence des 
difficultés suscitées par le Roi Catholique, et si nous 
sommes revenus sur ce chapitre, c'est pour établir une 
fois de plus la preuve des soins qu'Elisabeth se donnait 
pour la France , et du dévouement filial avec lequel elle 
servait les intérêts que lui recommandait Catherine de 
Médicis. 

La grossesse de la reine prenait cependant chaque jour 
plus de certitude, et le roi, heureux de ces annonces de 
paternité , traçait lui-même « le régime dont elle devoit 
user pour conduire son fruit à bon port, et en étoit plus 
aise qu'on ne sauroit dire 8 . » 

Le 4 février 4 566, M. de Fourquevaulx mandait encore 
à la reine : « Madame, je puis annoncer à Votre Majesté 
que je vis hier en ce roi tous bons signes de la grande 

1 Voir à l'appendice les n°* 41 et 42. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n* 37, folio 455. 



234 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

amitié qu'il porte à la reine sa femme, et lui user de tous 
les respects et honneurs qu'il lui témoignerait s'il lui fai- 
soit encore l'amour, soit en public, soit en privé, aug- 
mentant son affection de plus en plus depuis cette graisse: 
si bien qu'il est deux heures toutes les après-diner avec 
Sa Majesté, et y couche toutes les nuits; et en toutes 
occasions lui montre des semblants, desquels il n'avoit 
pas usé auparavant. Dieu les veuille maintenir longue* 
ment en ce contentement l'un et l'autre l . » 

Catherine de Médicis, qui avait mis en Elisabeth toute 
sa tendresse, tout son orgueil, et l'un des principaux 
appuis de sa politique, était comblée des espérances que 
lui donnait la grossesse de la Reine Catholique , et elle 
répondait à M. de Fourquevaulx sur le ton de la bienveil- 
lance la plus entière. Elle cheminait de Paris en Auvergne, 
et, au milieu des embarras et des représentations d'un 
pareil voyage, elle lui donnait le bulletin des santés de 
la cour, et lui promettait les récompenses dues à sa dili- 
gence et à sa fidélité; elle lui mandait de Moulins, le 
13 mars 1566: 

« Nous avons tous été ici assaillis d'une espèce de co- 
cluche dont personne n'a été exempt. Il y a sept ou huit 
jours que le roi mon fils et moi en gardons le lit et la cham- 
bre ; ce n'a pas été sans quelque peu de fièvre causée par 
ce catarrhe; mais, Dieu merci, nous en sommes dehors 
et prêts à partir pour continuer notre voyage d'Auvergne; 
je ne faudrai retourné que sera Villeroy, à faire que vous 
ayez un collier de l'ordre pour être chose plus que raison- 
nable et nécessaire f . » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl.fr., £15, n° 37, folio 456* 

2 Bibliothèque Impériale, soppL fr., *$*, n* 56, foHo 49S. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 235 

Le terme de la grossesse d'Elisabeth approchait, ses 
couches devaient se faire à Ségovie; le duc d'Anjou, 
envoyé par Catherine de Médicis , comptait assister à cet 
événement, et la tendresse de Philippe II pour la reine 
son épouse mettait tout en œuvre pour qu'il ne manquât 
pas une satisfaction à ce séjour : M. de Fourquevaulx 
rendait le témoignage suivant à ces dispositions : 

« Si Mgr le duc d'Anjou la vient visiter durant lesdites 
couches, le roi a délibéré lui quitter tout le quartier de 
. son logis et se retirer en celui de la reine, pour la commo- 
dité de mondit seigneur, auquel ils ont bonne envie de 
faire la meilleure chaire dont Leurs Majestés pourront 



s'aviser 1 . 



» A Madrid, 5 mai 1566. » 

Ce fut vers cette époque que mourut la comtesse d'Ureî- 
gna. Elle mérita d'être regrettée. Les rivalités entre elle 
et les dames françaises attachées au service de la reine 
avaient fait place à des soins empressés pour Elisabeth. 
Catherine de Médicis, après avoir été inquiète de son 
dévouement, s'était rendue à l'évidence et à la sincérité 
de son zèle dès que le départ des dames qui lui portaient 
ombrage eut rendu l'essor à son attachement. La reine 
de France, autant pour reconnaître ses services que pour 

les exciter de plus en plus, lui écrivait quelquefois 

« J'ai eu grand plaisir, mandait-elle dès 4560 à l'évêque 
de Limoges, alors ambassadeur, que la comtesse d'Ureigna 
ayt si agréablement reçu ma lettre et prenne en si bonne 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n° 68, folio 268. 



236 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

part le lieu qu'elle a , et la bonne chaire que lui fait madite 
fille. Pour l'accoutumer en meilleure volonté par bons 
offices, je lui envoyé un présent qui n'est pas de grand 
prix, mais c'est pour souvenance de mon amytié *. » Enfin, 
en mourant, la comtesse d'Ureigna fut digne de ces pa- 
roles tracées de la main de Catherine de Médicis : « La 
reine ma fille a fait une grande perte en la comtesse 
d'Ureigna, et m'en déplait grandement *. » 

La duchesse d'Albe remplaça la comtesse d'Ureigna 
près de la reine, et Sa Majesté Catholique semble n'avoir 
eu qu'à se louer de ses services. M. de Fourquevaulx 
mandait à ce sujet à Catherine de Médicis : « Elle fait si 
honorablement son état de camérière major, cherchant 
tous les moyens de service et de complaire à sa maîtresse, 
que le grand et l'humble respect qu'elle lui porte contient 
toutes les dames de céans en l'humilité et service qu'elles 
doibvent. S'il étoit autrement, je n'en dirois point tant 
de bien \ » 

Une tristesse et une préoccupation plus sérieuses que 
celles causées par la mort de la comtesse d'Ureigna vin- 
rent agiter l'ambassadeur et la cour de France. Déjà, 
durant sa maladie, la reine d'Espagne avait fait son testa- 
ment. Elle avait apporté avec elle, outre sa dot, de tels, 
joyaux et de si riches vêtements que ses dispositions , eiM. 
cas de catastrophe, étaient d'une grande importance pour 
le roi son mari et pour sa royale famille. L'tisage des 
reines espagnoles était de ne point s'exposer, sous ce 
rapport , aux hasards et aux surprises de la mort. 

1 M. L. Paris, Négociation* sous François II, page 605. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *±± f n° 81, folio 309. 

3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fi, n° 244, folk) 955. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 237 

Le duc d'Albe et don Jean Manrique avaient été près 
de la reine d'Espagne les conseillers de cette mesure, et 
M. de Fourquevaulx, ému de cette initiative, en avait 
conclu que des convoitises royales et des cupidités subal- 
ternes cherchaient à s'exercer sur la succession d'Elisa- 
beth. II avait même osé en entretenir cette dernière, en 
lui insinuant ce qu'elle devait de reconnaissance et de 
souvenir à la France. Celle-ci , sans se blesser de ce lan- 
gage, et toutefois sans ouvrir davantage sa confiance, 
avait répondu d'un visage serein qu'elle voulait disposer 
de son àme et de son bien tandis qu'elle était encore 
saine. 

Pour que les intérêts de sa conscience fussent en sûreté 
non moins que les devoirs de son cœur, elle avait appelé 
son confesseur, et, s' enfermant avec lui seul, elle avait 
rédigé cet acte important dont rien n'avait transpiré au 
dehors; mais, ajoutait M. de Fourquevaulx à Catherine 
de Médicis, a je crois qu'elle ne le voudra celer à Votre 
Majesté; ce sujet ne la con triste nullement. » Catherine 
de Médicis, au lieu d'envoyer les ordres que sollicitait 
M. de Fourquevaulx, répondait en s'indignant que l'on 
troublât l'esprit et le repos de la reine sa fille par de telles 
préoccupations \ 

Il fallut cependant, pour arriver à ces fins, remplir 
des formalités et se livrer à des inventaires dont M. de 
Fourquevaulx rendait compte avec chagrin. Il souhaitait 
que tous ceux dont l'espérance et l'avidité s'attachaient 
à ces mesures ne tardassent pas à mourir. Mais la reine 
conservait son calme au milieu de ces soins, et, malgré 

1 Voir à l'appendice les n°* 43, 44 et 45. 



238 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

l'ennui de telles sollicitudes, elle avançait heureusement 
dans sa grossesse. Catherine de Médicis avait demandé à 
M. de Fourquevaulx des courriers exprès pour l'informer 
de ses nouvelles ; elle lui envoyait par le sieur de Saint- 
Etienne un paquet « où il y a tout plein de recettes dont 
elle peut avoir besoin. » Elle écrivait au médecin pour 
lui dire d'exécuter ses prescriptions avec scrupule, « car 
la reine ma fille s'en trouvera fort bien '. » 

Ces conseils et les soins qui l'environnaient obtenaient 
un plein succès. Le 5 juillet 1 566 M. de Fourquevaulx 
écrivait de Ségovie : « Je puis et veux assurer Vôtres- 
Majesté que la reine votre fille est en telle santé, Die», 
merci, qu'elle ne se pourroit mieux porter en sa gros — 
sesse , car, étant arrivée en cette ville de Ségovie du 2 dm 
présent, je n'ai failli de lui aller le lendemain faire la 
révérence; il est vrai qu'elle m'a semblé un peu maigrie 
depuis son partement de Madrid, et m'a dit Sa Majesté 
qu'elle pense accoucher environ le 15 du mois prochain, 
qui seroit anticiper le terme que le docteur Monguion lui 
donnoit de devoir aller jusqu'au 25. Dieu par sa grâce 
lui donne très - heureuse délivrance, de laquelle je ne 
faudrai d'avertir Vos Majestés incontinent par courrier 
exprès 2 . » 

M. de Fourquevaulx tenait la cour de France au cou- 
rant des moindres détails; chaque souffrance avait son 
bulletin et son messager. <r La veille de Saint-Jacques, 
dit-il, la reine votre fille eut quelques douleurs; tous 
ceux du Bosc étoient en alarmes, pensant que ce dut être 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^-f*, n° 400, folio 367. 
2 Bibliothèque Impériale, suppl, fr., ±fi, n» 85, folio 322. — Voir à 
l'appendice le n° 46. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 230 

son terme, et que Sa Majesté et ses médecins se fussent 
trompés à la calculation du tems '. » 

Ce fut une fausse alerte, et sept jours après, le 4 août 
4566, M. de Fourquevaulx reprenait : « L'état de la 
reine votre fille fut cause le 1 w de ce mois de faire lever 
le roi son mari, pour les douleurs qui la prirent, les- 
quelles ne lui donnèrent rien. Ses lits et parements, tant 
pour sa personne que celle de l'enfant, sont toutes faites 
et prêtes 9 . » 

Le 4 1 du même mois, quelques accès de fièvre avaient 
causé des inquiétudes au roi; et « durant l'un de ces 
accès il la visita vingt fois 3 . » 

Ailleurs, M. de Fourquevaulx disait encore :«.... Le 
Roi Catholique part de demain pour Escurial... Son retour 
sera brief, et ne sauroit déloger d'auprès de la reine, si 
sa personne ne fût en bon état et en certain chemin 
de guérison comme elle est \ » Ces preuves de la ten- 
dresse du roi pour Elisabeth, multipliées jusqu'à satiété, 
n'ont rien d'exagéré cependant dans leur citation, en 
présence des infâmes accusations qui deux ans plus tard 
devaient peser sur sa tête. Nous les rapportons sans pré- 
judice des nouveaux témoignages que d'autres circon- 
stances nous permettront d'y ajouter. 

Le premier jour du mois d'août 1566, la reine accou- 
cha d'une fille, l'infante Isabelle -Claire -Eugénie. Le roi 
son père l'aima tant dans la suite, qu'il la rendit confi- 
dente de ses secrets, qu'il travaillait avec elle des heures 



* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° 94, folio 358. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° 95, folio 369. 

3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n ° 99, folio 365. 

4 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±fi, n° H2, folio 414. 



240 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

entières dans son cabinet, que la nuit il se levait quel- 
quefois pour lui porter une bonne nouvelle, et qu'enfin à 
sa mort il voulut qu'elle lui fermât les yeux l . 

Isabelle fut souveraine des Pays-Bas, puis dépouillée 
de ce titre lors de la mort de l'archiduc Albert, qu'elle 
avait épousé. A l'avènement de Philippe IV à la couronne, 
en 1 621 , elle demeura gouvernante des États qu'elle 
avait possédés. Philippe II son père avait fondé sur elle 
des projets de vaste ambition ; il la destinait au trône de 
France. En 1584, il voulut la substituer à Marguerite de 
Valois, et la donner pour femme au roi de Navarre, 
depuis Henri IV. Le prince refusa les avances de son 
beau-frère, puis, insinuant par ses émissaires que l'hé- 
résie excluait les Bourbons du trône, le Roi Catholique, 
aux conférences de Soissons, faisait présenter sa fille 
comme la plus proche héritière de Henri III, son oncle, 
et les seize , abdiquant tout sentiment de Français pour 
ne conserver et n'écouter que ceux de factieux et de 
conspirateurs, écrivaient en 1591 à Philippe II pour le 
supplier d'occuper le trône de France par lui-même ou par 
la princesse sa fille. Vaincu dans ses démarches et dans 
ses pratiques, le roi d'Espagne se contenta de demander 
la Bretagne pour dot, alléguant que ce duché était un fief 
féminin indépendant de la couronne et que n'atteignait 
pas la loi salique; sa fille, suivant ce système, devait en 
hériter du chef de sa mère et comme petite-fille du roi 
Henri IL Pour favoriser et compléter cette combinaison, 
le duc de Guise était désigné comme mari d'Isabelle; mais 
le parlement, prenant le procureur général Edouard Mole 

1 Ranke, L Espagne sous Charles V t Philippe II et Philippe III, 
page 1 40 et passim. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 241 

pour interprète, déclara la loi salique loi fondamentale 
de l'État, et le duc de Mayenne, effrayé de la puissance 
et de l'élévation qu'un tel succès donnerait à son neveu , 
fil échouer ces calculs. 

A l'âge de trente et un ans seulement, en 1597, l'in- 
fante Isabelle avait épousé, avec dispenses, le cardinal 
archiduc Albert, son cousin. Elle était par ses vertus une 
princesse accomplie; par l'éducation, par la tendresse et 
par la confiance que lui avait accordées le roi son père, 
une princesse habile et expérimentée, digne en tout point 
de la reine sa mère. Les crêpes du veuvage et les voiles 
de la religion remplacèrent la pourpre qu'elle avait long- 
temps portée et la couronne qui eût été si digne de son 
front. Mais ils ne diminuèrent pas l'autorité qu'elle avait 
exercée dans les Pays-Bas ni l'admiration qu'elle y avait 
excitée; ils ne la détournèrent point des devoirs d'un 
gouvernement qu'elle conserva pour le bien public jus- 
qu'en 1633, année de sa mort. 

Telle fut la princesse dont au mois d'août 1566 la 
naissance mettait les cours de France et d'Espagne tout 
à la fois en inquiétude et en joie. 

M. de Fourquevaulx rendit compte au Roi Très-Chré- 
tien de cet événement et des félicitations qu'il porta au 
Roi Catholique. Son message était conçu en ces termes : 
« Sire, je suis allé baiser les mains du Roi Catholique le 
6"* de ce mois pour le féliciter de la naissance de l'in- 
fante qu'il a plu à Dieu lui donner. Après autres propos, 
j'ai pris congé pour aller baiser les mains de la reine, où 
il m'a fait conduire, voulant aussi que je visse la fille 
qu'il avoit plu à Dieu lui donner, de laquelle il est tant 
aise, qu'il ne peut le dissimuler, et l'aime, à ce qu'il dit, 

4G 



242 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

pour le présent mieux qu'un fils. Les Espagnols la desti- 
nent déjà pour femme à don Rodolphe, fils aine de l'em- 
pereur. Le baptême se fera au premier jour que la reine 
votre sœur se trouvera bien, et n'en sera parrain le 
prince, car on dit qu'il ne le doit pour être frère, ainsi 
ce sera don Johan d'Austriche avec ia princesse \ » 

Catherine de Médicis ne ralentissait point les sollici- 
tudes de sa tendresse. 

Le 26 juillet 4566, elle écrivait de sa main à M. de 
Fourquevaulx, en lui répétant les ordres que déjà elle 
lui avait donnés : « Je vous prie que tous les huit jours 
vous ne Cailliez de me dépêcher un paquet et l'envoyer à 
Bayonne, où vous me manderez des nouvelles de la 
reine ma fille jusqu'9 ce qu'elle soit relevée*. » 

Et le 23 août 1 566, le bulletin suivant répondait à ces 
ordres : c< Sire , la reine votre sœur a été jusques à un 
doigt de la mort depuis ses couches; on l'espère mainte- 
nant hors de danger : madame l'Infante votre nièce se 
porte fort bien 8 . » 

En ce temps le roi d'Espagne pensait au voyage de 
Flandre pour la pacification des provinces agitées. Le 
conseil chargé d'étudier cette résolution se trouvoit fort 
perplexe et confus, car, disait le sieur de Montigny : 

« Si ce roi y va foible, il n'y fera rien, et s'il y va fort, 
il y trouvera tout le monde en armes pour lui résister; il 
ajoute librement que ceux de l'une et de l'autre religion 
mourront plutôt qu'endurer l'inquisition \ » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^11, n° *03, folio 375 à 387. 
8 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±f£, n° 402, folio 375. 
a Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^U, n° 405, foho 397. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ij£, n° 99, folk) 365. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 243 

Le roi voulait partir seul, n'emmenant avec lui que don 
Carlos , et la reine eût été nommée régente. 

Ce projet s'accréditait tellement, que Catherine de 
Médicis , expérimentée en fait d'autorité de ce genre, 
cherchait à acquérir des certitudes sur ce prochain 
avenir, et elle y joignait des conseils qui répondaient à 
cette éventualité. Elle mandait confidentiellement et de 
sa propre main à M. de Fourquevaulx... « Je vous prie 
dire à la reine ma fille, qu'avant que le roi son mari 
parte, qu'elle sache de lui ce qu'elle deviendra, et au cas 
qu'il la laissât gouvernante en Espagne, dites-lui de ma 
part qu'elle se montre digne de cette place et ne se laisse 
mener à ceulx qui demeureront auprès d'elle; mais qu'en 
faisant la maîtresse, elle fasse le service du roy son seû- 
gneur , en façon qu'il lui en sache le gré et non à ceulx ou 
à celles qui demeureront avecques elle l . » 

M. de Fourquevaulx, obéissant à ces ordres, répon- 
dait à Catherine de Médicis : 

« J'ai fait voir à la reine votre fille l'escript de vostre 
main pour l'instruire de ce qu'elle doibt faire demeurant 
régente, si le roi son mari sort d'Espagne. Elle m'a dict 
Favoir bien compris , et ne l'oubliera point, soit cette fois 
ou anltre, que ladite charge lui soit donnée; et ne vous 
conteray rien de nouveau de vous assurer que Sa Majesté 
me semble très-digne de telle régence, car elle est douée 
d'un très-bon esprit et jugement de mesme, et sçait si 
bien faire la reine et la maltresse quant il le faut, 
qu'autre que vous ne lui en sçauroit rien enseigner \ » 

Capable de se montrer à la hauteur d'une telle mis- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr , ifi, n° 237, folio 917. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±££, n° 344, folio 955. 

46. 



244 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sion, la Reine Catholique ne désirait point un pouvoir 
acheté par cette responsabilité et par cette séparation; 
elle sollicitait, après ses relevailles, de suivre le roi son 
mari. 

Pour pénétrer à ce sujet les pensées du Roi Catholique, 
M. de Fourquevaulx hasardait des conseils que sa con- 
viction n'accompagnait pas toujours. « Je lui ai touché 
que Sa Majesté remédierait facilement en bref tems aux 
désordres desdits Pays-Bas par sa présence; je le disois 
en espérant qu'il me dût répondre si ou non; mais il n'en 
a rien fait, et s'il m'eût dit oui , je ne sais si Votre Majesté 
eût trouvé bon que je lui eusse offert de votre part le pas- 
sage par votre royaume pour sa commodité, sûreté, et 
abréger son chemin , sans s'exposer aux hasards de la 
mer, me tenant quasi certain qu'il n'y passeroit pour 
toutes les choses du monde , et pour plusieurs considéra- 
tions : mais la principale par la crainte qu'il auroit que 
quelque huguenot lui donnât une pistolade en trahison , 
car la reine votre sœur me l'a dit en devisant quelque- 
fois dudit passage '. » 

Les serviteurs imitaient en ce point de discrétion 
l'exemple du maître ; M. de Fourquevaulx s'en plaignait 
et mandait au roi : « J'ai bien noté ce qu'il a plu à Votre 
Majesté me commander par son chiffre , et à cela n'est pas 
facile à moi de satisfaire; car au conseil de guerre n'en- 
troit sinon le duc d'Albe, Ruy Gomez, don Jehan Man- 
rique, le prieur don Antonio, et un secrétaire d'État; 
desquels on ne sauroit arracher une parole de ce qu'ils 
arrêtent entre eux, et moins de ce qui est résolu par le 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° 403, folio 377. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 245 

roi ; de sorte , sire , que ce que je puis entendre de son 
entreprise, c'est par les discours et propos que les cour- 
tisans en tiennent, ou par conjectures, selon le jugement 
qu'ils ont, ou par les paroles qui peuvent aucunes fois être 
répétées de ce que les seigneurs du conseil de guerre 
disent à leur dîner ou souper l . *> 

De ces discussions et communications de la politique, 
l'ambassadeur venait bien vite, pour la satisfaction de 
Catherine de Médicis, aux nouvelles de la Reine Catho- 
lique. Non content des bulletins que nous avons trans- 
crits déjà sur ce sujet, le 18 août 1566, il lui adressait 
un long mémoire pour satisfaire en tous points sa ten- 
dresse maternelle. Les soins dont la reine était l'objet, les 
sentiments de Philippe II pour elle, s'y trouvaient relatés 
tout au long; les mœurs du temps et les usages du pays 
prenaient à côté du bulletin leur rang naturel. Une face 
inconnue, méconnue souvent, du caractère et du cœur de 
Philippe II y était replacée dans son vrai jour. 

A ces détails, Catherine de Médicis, dont Elisabeth 
était la fille bien-aimée, s'estimait heureuse que les inté- 
rêts de la France n'eussent pas desservi le bonheur de la 
reine d'Espagne , que la politique n'eût point sacrifié son 
existence, et que la grandeur à laquelle elle était élevée , 
grandeur si digne de son mérite et de sa naissance , ne 
fût point au préjudice de son repos intime. 

Ni la fatigue ni les affaires ne purent éloigner le Roi 
Catholique d'Elisabeth durant ses douleurs , et il lui 
prodiguait non pas seulement les soins dictés par les 
intérêts d'une paternité si importante à l'Espagne, mais 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifi, n° 403, folio 384. 



246 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

ceux qu'inspire une tendresse dégagée de toute autre 
sollicitude. 

L'histoire , souvent oublieuse d'Elisabeth, n'a tenu nul 
compte des services qu'elle rendit à la France. Lors- 
qu'elle Ta nommée, c'est avec une compassion profonde , 
elle en méritait moins, et avec un timide éloge, elle lui 
devait mieux. Surtout sans faire de Philippe II un saint , 
un héros ou un sage, titres que nous ne prétendons point 
lui décerner, il fallait lui Fendre la justice de prince 
habile, de catholique convaincu , et de mari dévoué jus- 
qu'à la tendresse. 

Ces détails ne détruisent point les faits qui rendent son 
règne terrible et quelquefois haïssable, mais l'histoire 
doit la vérité sans passion , sans retranchement et sans 
déguisement : il n'appartient point à ceux qui l'écrivent 
de préconiser ou d'anathématiser les faits et les hommes, 
sans relever le mal qui souvent se mêle au bien, sans 
relever le bien qui parfois se joint au mal '. 

Le baptême de la jeune infante suivit de près sa nais- 
sance , et fut une occasion de joie et de splendeur qui 
témoignèrent hautement la tendresse de Philippe II pour 
Elisabeth. Les craintes conçues pour sa santé et pour sa 
fécondité avaient disparu, et le roi se consolait aisément 
d'avoir reçu d'elle une princesse, comptant bien obtenir 
chaque année de son amour, soit un fils, soit une fille 
comme héritiers du trône. 

On faisait peu de fond sur don Carlos. Sa difformité, 
son caractère , et plus que ces conditions encore , sa débile 
santé r éloignaient de la couronne. Les princes de Bohême, 

1 Voir à l'appendice les n* 47 et 4S. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 247 

ses jeunes cousins, semblaient plutôt les héritiers pro- 
bables. Le roi les élevait dans cette éventualité , et le 
peuple, comme la cour, les regardait respectueusement 
dans cette attente. Mais on espérait désormais de la reine 
Elisabeth des successeurs plus directs '. 

A ces détails longuement et consciencieusement don- 
nés, l'ambassadeur ajoutait que par un nouveau revire- 
ment de projets, on avait choisi don Carlos pour parrain 
de sa sœur, et que si don Juan d'Autriche avait soutenu 
l'enfant au lieu de don Carlos, comme son titre l'y auto- 
risait, c'est que le prince n'a force sinon en ses dents, et 
puis encore il expliquait ainsi les noms de la jeune infante : 

a La reine me déclara l'occasion pourquoi l'infante 
sa fille avoit eu trois noms afin que je le fisse entendre 
à Votre Majesté. Le premier qui est Isabelle , c'est en 
mémoire de la reine dona Isabelle, mère de la mère de 
l'Empereur Charles, et pour l'impératrice d'aujourd'hui. 
Touchant à Claire, c'était pour avoir enfanté au jour de 
sainte Claire, et le troisième Eugénie. Ladite dame fut le 
quatorze de novembre à un village nommé Sétaffé , dis- 
tant deux lieues de Madrid , voir passer le corps de sainte 
Eugénie, auquel elle voua de faire porter son nom au pre- 
mier fruit que Dieu lui donneroit, et le requérant d'y faire 
prière à Dieu tellement qu'elle pense avoir conçu cette 
infante la nuit suivante, car elle fut de retour vers le roi 
son mari *. » 

La santé de la Reine Catholique subit cependant des 
alternatives de bien et de mal qui rendaient M. de Four- 
quevaulx plus empressé que jamais dans ses rapports. 

1 Voir à l'appendice le n° 49. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., n° 408, folio 403. 



248 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Il donnait à la reine douairière les détails les plus 
circonstanciés , tant de ses souffrances que de ses remèdes. 
Le docteur Montguyon redoublait ses sollicitudes auprès 
d'Elisabeth et l'assiduité de ses bulletins auprès de Cathe- 
rine de Médicis. Le succès couronna tant de soins, et l'on 
put revenir à l'espérance, un instant affaiblie, que bientôt 
une grossesse nouvelle comblerait les vœux, des deux 
peuples et des deux cours *. 

La reine étant ainsi rétablie, on parla plus que jamais 
du voyage du Roi Catholique eu Flandre; il ne s'y résol- 
vait qu'à grand'peine, sa politique aimant mieux com- 
battre de loin que de près les difficultés que rencontraient 
ses volontés. La reine , d'après le conseil de M. de Four- 
quevaulx et les inspirations de la cour de France, n'avait 
pas cessé de travailler et d'insister même durant ses cou- 
ches, et lorsque la grossesse paroissoit bien acheminée, 
pour être du voyage aussitôt après son rétablissement. 
« Vraiment, disait-elle, je serois trop marrie de demeurer 
par deçà après lui; je ferai ce qui sera en moi qu'il ne 
m'y laisse point. » 

Puis l'ambassadeur insistait pour lui persuader de 
supplier le roi de la laisser « passer par France , tant pour 
fuir lés périls et ennuis de la mer que pour sa commo- 
dité, et surtout afin de voir Vos Majestés, car faisant son 
chemin par terre et Sa Majesté Catholique passant par 
Savove et la Franche-Comté , elle lui sera au-devant en 
Bourgogne, là où se pourrait moyenner un grand bien 
pour la chrétienté, et très-utile à celui de leurs royaumes, 
mais plus encore pour l'augmentation de l'amitié et union 

1 Voir à l'appendice les n 05 50, 54, 51, 53. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 249 

d'eux tous, par un abouchement qui semblerait être fait 
à l'improviste , lequel toutesfois fût concerté de bonne 
heure le plus secrètement qu'il seroit possible '. » 

Catherine de Médicis ne désirait pas moins passionné- 
ment qu'Elisabeth cette nouvelle entrevue; elle écrivait 
de sa main à M. de Fourquevaulx : « Quant au passage 
de la reine ma fille, si elle vous en parle, dites-lui que 
vous savez qu'outre le plaisir que ce nous sera de la 
voir, qu'aussi nous désirons la gratifier en tout; mais que 
pour être chose de quoi vous ne nous avez jamais rien 
mandé, vous ne pensez qu'elle dût arriver; que vous la 
priez ne trouver étrange , si avant lui en rien répondre 
vous nous en voulez avertir pour savoir nos volontés f . » 

Philippe II , suivant en ce point les irrésolutions de sa 
nature incertaine , ou les instincts de son caractère mys- 
térieux, donnait des réponses soit évasives, soit contra- 
dictoires, qui tenaient l'ambassadeur et la cour de France 
en suspens s . 

Là ne se bornaient point les sollicitudes de Catherine 
de Médicis et de Charles IX; soit aigreur de caractère, 
effet de la maladie dont il était atteint, ou plutôt résultat 
des ordres reçus, l'ambassadeur d'Espagne à la cour de 
France exprimait des mécontentements et des mauvais 
vouloirs que l'on ne savait pas s'expliquer. Le roi et la 
reine douairière s'en plaignaient à M. de Fourquevaulx , 
joignant à leurs déplaisirs l'ordre de les témoigner au 
Roi et à la Reine Catholiques, pour qu'ils missent fin à 
l'ambassade de don Francis d' Alava , ou du moins à ses 

i Bibliothèque Impériale, suppl. fr. t ±fi, n° 488, folio 403. 

* Bibliothèque Impériale; suppl. fr., ^p, n° 438, folio 488. 

* Voir à l'appendice le n° 54. 



250 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

procédés 1 . De plus, un certain docteur, factotum de 
l'ambassadeur, était passé secrètement de France dans les 
Flandres, était revenu de Flandre en France, le tout 
pour des motifs mystérieux, mais dont il était aisé de 
deviner l'importance. Au langage acerbe et à l'attitude 
hostile du docteur et de l'ambassadeur, on pouvait juger 
qu'ils concertaient de méchants projets. 

Ils se plaignaient du roi de France comme du pire 
ennemi qu'eût le roi d'Espagne : il fallait éclaircir leurs 
intentions et leur mission , dénoncer les faits à la reine 
Elisabeth , et protester d'une amitié pour le Roi Catho- 
lique, dont elle devait le persuader autant qu'elle-même 
en était convaincue. 

Le voyage du docteur, qui donnait tant d'inquiétude à 
la cour de France, ne tardait pas à s'expliquer d'une 
façon moins redoutable que ne le donnaient à penser 
tous ces pressentiments. M. de Fourquevaulx assurait le 
roi et la reine douairière que ce docteur, nommé Lambège, 
se louait de leur accueil ; sa mission avait eu surtout les 
Flandres pour objet. Il avouait qu'il avait bien dénoncé 
certaines tendances et même certaines pratiques de la 
cour de France pour s'unir avec les ennemis de l'Es- 
pagne, mais il saurait bien répondre à ces accusations, 
et la reine Elisabeth, surtout, avait la science, le talent, 
le zèle et le crédit nécessaires pour détruire l'effet de 
telles allégations 8 . 

A ces soucis de la politique se joignaient pour Elisa- 
beth des embarras intérieurs. Elle était arrivée de Frnee 
en Espagne , magnifiquement pourvue de vêtements et 

1 Voir à l'appendice les n°» 55 et 56. 

2 Voir à l'appendice les n°» 57 et 58. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 251 

de bijoux, comme il convenait au sang dont elle était 
issue, à celui auquel elle allait s'unir, au trône dont elle 
descendait, et à celui sur lequel elle allait s'asseoir. Cette 
richesse avait été longuement entretenue par le roi son 
époux. 

Brantôme, à son retour d'Afrique, l'avait été visiter 
en 4564; il avait été chargé par Elisabeth de témoigner 
à la reine sa mère tout son désir de la revoir et aussi la 
Fiance : peut-être ce langage de sa tendresse avait-il 
contribué autant que les besoins de la politique à la 
mémorable entrevue de Bayonne. 

Ébloui de la magnificence de la Reine Catholique, et 
tout aussi touché de la bienveillance de son accueil, 
Brantôme écrivait d'Elisabeth : « Elle ne porte jamais une 
robe deux fois, et puis les donnoit à ses femmes et à ses 
filles, et Dieu sait quelles robes, si riches et si superbes, 
que la moindre étoit de trois à quatre cents écus. » 

Pour des causes que nous n'expliquerons pas, puisque 
l'ambassadeur lui-même les a cachées, cette magnificence 
royale avait fait place au désordre et à la pénurie. Le 
5 janvier 4567, M. de Fourquevaulx le confiait à la 
reine mère : 

« Madame , 

* Pajouteray seulement ces deux paroles par cette 
lettre à la mienne d'hier, comment la reine votre fille 
#«tt trouvée un peu fâchée de la migraine à cause du 

qu'elle a pris en oyant la messe de minuit à Noël; 

elle se porte maintenant si bien qu'il est impossible 
de mieux; je crois qu'elle vous écrit bien au long de ses 
nouvelles; il faudra qu'il m'échappe un jour de vous 



252 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

écrire, madame , le peu d'ordre qu'on donne à la secourir 
de ce qui lui est nécessaire pour la dépense de son hôtel, 
gages de ses domestiques, et jusqu'aux habillements de 
sa personne, car c'est une honte trop grande comme Ton 
s'en passe légèrement; mais j'attendrai encore à voir si 
le roi son mari donnera quelque bonne provision là- 
dessus. 

» Il sera votre bon plaisir de me faire renvoyer les 
sieurs de Lagnian et Montmorin, avec ce qui me fait 
besoin pour continuer le service de Vos Majestés, à mon 
devoir et à votre satisfaction '. » 

Toutefois, des consolations se joignaient à ces ennuis, 
la reine redevenant grosse : « Ne veux faillir, madame, à 
vous donner cette bonne nouvelle que Sadite Majesté ne 
peut nier d'être grosse, et c'est depuis "10 de janvier; 
Dieu lui donne heureuse délivrance , que ce soit un beau 
prince ! Chacun a opinion que cela la retiendra en Espa- 
gne si le roi son mari passe en Italie , qui serait à elle un 
merveilleux régent , bien se tient-elle assurée de la pro- 
messe dudit sieur roi qu'il ne la laissera point*. » 

Le 13 février 1567, l'ambassadeur confirmait cette 
nouvelle au Roi Très-Chrétien : « Sire, j'ai écrit à Vos 
Majestés que la reine est grosse , et cela est certain, car 
encore hier Sa Majesté m'en a assuré , et se doute que ce 
soit une fille \ » Bien des intérêts étaient tenus en sus- 
pens par cette grossesse de la reine , et la naissance d'un 
fils aurait amené de grands changements dans les projets 
et dans les promesses du roi; tout tombait en souffrance, 

1 Bibliothèque Impériale, supp'. fr., ifi, n° 463, folio 607. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., i&i, n° 470, folio 646. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., i|A f n° 453, folio 649. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 253 

dans l'incertitude et dans l'attente de cet événement. Le 
mariage de don Carlos avec la princesse Anne sa cousine, 
fille aînée de l'Empereur, n'obtenait pas sa conclusion; 
elle avait seize ans accomplis , et malgré les instances de 
la cour impériale, elle ne recevait que de bonnes paroles 
et de magnifiques présents : si la Reine Catholique accou- 
chait d'un prince, on conjecturait « que ce mariage était en 
danger de tremper quelques saisons h fiançailles. » Le roi 
était mal satisfait de don Carlos. « Il voit bien qu'il veut 
se dérober de luy , car il est après amasser des escuts , et 
naguère il vouloit que Ruy Gomez lui en fît prester 
200 mille sans le sçeu de son père, dont il a été décou- 
vert, et Ruy Gomez bien avant en sa disgrâce; et craint 
cette Majesté qu'il s'en aille en Portugal ou ailleurs : à 
occasion de quoi et d'autres jeunesses que son fils fait, il 
en sent grand ennui en son cœur. 

» En outre , madame , ce roi prévoit que si une fois 
ledict prince aura épousé femme , ce sera estre toutes les 
heures du jour en querelle pour de l'argent , de façon que 
pour \ 00 mille escuts qu'il a maintenant par an pour son 
État, il en voudra lors trois fois et quatre autant, et 
demandera Milan , Naples ou Flandre pour son entreten- 
nement, car son père n'est pas d'âge ni de complexion 
pour lui céder de longtemps sa couronne ; et il seroit à 
craindre que ledict prince, selon le discours qu'on faict de 
ses déportements, ne soit homme pour remuer un jour 
quelque ménage, veu que c'est un esprit inquiet, bizarre, 
et encore très-mal satisfait de son père '. » 

La nouvelle grossesse de la Reine Catholique rendait 

1 Bibliothèque Impériale , suppl. fr., ifi, n° 244 , folios 994 , 963 et 964. 
Foorquevaulx à Catherine de Médicis. 



254 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

incertain l'avenir de toutes les princesses, la succession 
de tons les trônes, les alliances de tontes les maisons 
souveraines, la réalisation de tous les engagements, et 
presque l'avenir de l'Europe entière. 

Indépendamment de ces appréciations personnelles, 
M. de Fourquevaulx retirait des lumières nouvelles de ses 
entretiens avec les ministres de Philippe II. On réclamait 
sa patience pour la conclusion des arrangements les pins 
importants jusqu'au terme de cette grossesse, qui pouvait 
apporter non-seulement à l'Espagne, mais encore à la 
France, tant d'avantages nouveaux. Elisabeth portait 
dans son sein les destinées de l'univers. Ruy Gomez 
demandait de laisser venir les couches et la délivrance 
de la Reine Catholique ! . Au milieu de ces embarras, de 
ces incertitudes, de ces espérances de maternité nou- 
velle, l'expédition de Flandre s'organisait; on demandait 
au Roi Très-Chrétien le passage des troupes espagnoles 
et des vivres pour ces troupes; mais la disette régnait eo 
France, et Charles IX, plus sensible à la détresse de ses 
peuples que touché des besoins de ses alliés , refusait ce 
secours, disant que « la stérilité étoit si grande, qu'à 
peine il y en a pour sustenter et vivre ceux du pays, el 
que, le faisant, c'étoit mettre le feu et le glaive en France 
plus fort et plus cruel qu'il n'y ait jamais été*. » 

Philippe II tournait alors ses yeux du côté de la mer, 
de l'Italie et de l'Autriche. M. de Fourquevaulx cherchait 
à pénétrer la reine sur les projets du Roi Catholique; elle 
lui disait que le roi son mari l'avait assurée de nouveau 
qu'il la mènerait avec lui, quelque part qu'il aille, que 

1 Voir à l'appendice le n° 59. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. ifi, n° 488, folio 706. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 255 

ce serait sans doute sur une grande galère octirenne faite 
exprès à Barcelone pour leur passage; elle ajoutait que 
sa grossesse ne présenterait pas le moindre inconvénient 
à ee projet, car on irait avec le beau temps, et terre à 
terre, descendant à Gênes et passant à Milan, où elle 
ferait ses couches; il n'était pas question de traverser la 
France , comme le demandait la reine douairière, la mer 
devant rendre le transport plus doux. 

On alléguait pour exemple que l'impératrice sœur du 
roi était près d'accoucher de don Rodolphe, son fils 
aine , quand elle s'embarqua pour l'Italie ; elle n'accou- 
cha point sur mer, mais ce fut bientôt après sa descente 
à terre. 

En résumé, mandait Fourquevaulx à Catherine de 
Médicis, « la reine votre fille ne craint nul danger, elle 
n'aspire qu'à la compagnie du roi son mari \ » 

Après ce compte rendu des dispositions de la reine, 
l'ambassadeur fut sonder le duc d'Albe sur le même 
sujet; il le pressa de telle sorte de lui dire la vérité sur 
son voyage, qu'il lui confia avec un serment solennel 
qu'il allait en Flandre foire aux rebelles du roi son maître 
tout le mal qui était en sa puissance; Sa Majesté devait 
partir en juin , s'embarquer à Barcelone , et avec lui la 
reine. Us descendraient à Gènes, iraient à Milan, ren- 
contreraient le pape en un lieu quelconque de la Lom- 
bardie, et passeraient par Trente pour entrevoir l'empe- 
reur et l'impératrice à Inspruck; de là par la Bavière 
« ils descendraient aux Pays-Bas, accompagnés des forces 
que l'empereur baillerait au roi selon son besoin. De 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr M *f*, n« 490, folio 746. 



256 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

plus, le duc assurait que l'intention et affection de 
Majesté Catholique envers Leurs Majestés Très -Chré- 
tiennes ne pourraient être plus saintes ni meilleures, e* 
que les princes français a voient très -grande occasiom 
d'aimer le roi, car, disait-il , il vous aime de tout son cœur_ 
il seroit impossible de plus l . » 

La grossesse de la reine d'Espagne était d'un grand 
poids dans la balance des destinées de don Carlos; le 
voyage du roi et sa rencontre avec l'empereur devaient 
donner occasion à de graves déterminations à ce sujet. 
oc Les Majestés Impériales et Catholiques, mandait M. de 
Fourquevaulx , donneront ordre à leurs faits particuliers 
et à ce qui pourrait succéder de l'enfantement de la Reine 
Catholique au dommage et au préjudice du prince d'Es- 
pagne, car, pour ce qu'il est un peu désobéissant à son 
père, l'on veut cependant, au moyen de cette suspen- 
sion , attendre si ladite dame portera fils ou fille, et selon 
cela prendra nouvelles délibérations et desseins, à cause 
du peu de fiance et sûreté que ce roi a jusqu'à présent 
de la capacité et suffisance du prince son fils, pour le 
devoir laisser roi et héritier de tant d'États, et là-dessus 
sont attendant pour voir ce qui en sortira : de toutes les- 
quelles choses Vanegues porte instructions pour en com- 
muniquer et traiter avec l'empereur 8 . » 

Poursuivant les projets et les relations du prochain 
voyage, M. de Fourquevaulx ajoutait : « Madame la 
princesse d'Espagne demeurera régente si les Roi et 
Reine Catholiques en sortent. Laquelle sortie n'est pas 
tenue fort certaine de beaucoup de gens, et pensent que 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2±i } n° 497, folio 756. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 257 

leur passage sera par la mer du Ponent après l'hiver; 
toutes fois, le duc d'Albe et le prince d'Eboli disent que 
ce sera Tannée présente , et par Barcelone à Gênes, 
comme j'ai déjà écrit ' . » 

Pendant que ces choses se passaient et se traitaient au 
sujet du voyage des souverains et de leur rencontre, 
Catherine de Médicis, non moins préoccupée des intérêts 
privés de sa fille que des grandes questions de la poli- 
tique, pénétrait dans son intérieur le plus secret; elle y 
Causait arriver ses conseils, et, avec le succès que facilitait 
sa position , elle cherchait à conquérir le cœur des dames 
espagnoles attachées à la Reine Catholique, et à lui assu- 
rer leurs soins. 

La duchesse d'Albe, on l'a vu, avait remplacé près 
d'elle la comtesse d'Ureigna; M. de Fourquevaulx, con- 
naissant l'influence d'une grâce royale sur l'esprit des 
courtisans, avait engagé la reine à écrire à cette dame, à 
lui confier avec abandon ses intérêts maternels , à mettre 
sous sa protection et sous sa surveillance une santé si 
chère, à l'instruire de ces moyens repoussés par la mé- 
decine espagnole en temps de grossesse, et cependant si 
nécessaires à la conservation du fruit. M. de Fourque- 
vaulx, dans son dévouement, ne négligeait aucun détail, 
et la reine, dans sa tendresse, n'oubliait aucun conseil. 
Elle écrivit à la duchesse d'Albe, et, de plus, elle confia 
au jeune de Laubépine, envoyé vers l'ambassadeur, un 
mémoire dans lequel ses recommandations et ses sollici- 
tudes s'exprimaient de nouveau*. 

Malgré ces soucis et ces négociations, la question de la 

1 Voir à l'appendice le n° 60. 

2 Voir à l'appendice les n°» 61 et 62. 

47 



258 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Floride ne tombait pas dans l'oubli : si Ton ne pouvait 
obtenir vengeance complète du massacre, du moins on 
poursuivait quelques réparations partielles sans se laisser 
décourager par la tiédeur du roi et les refus de ses minis- 
tres. De loin en loin plusieurs prisonniers avaient été 
remis en liberté. La Reine Catholique intercédait effica- 
cement pour eux. « Je l'ai fort exhortée et suppliée de 
remontrer au roi son mary la piété des pauvres forçats 
français, et l'injure qu'il fait à sa foi obligée par le traicté 
de paix. Elle m'a promis d'y faire tout le plus chaud 
office qu'elle sçaura, afin que ceci s'achève '. » 

Enfin le 21 mai 4 567, M. de Fourquevaulx écrivait au 
roi : « Sire , je ne veux faillir de vous avertir que le roi 
votre frère m'a accordé la liberté de huit François qui 
furent amenez de la Havane prisonniers à Se ville, où ils 
ont été détenus bien longuement; mais ceux des galères 
sont en danger d'y demeurer s'il ne se trouve exprès 
homme à Gênes pour ramentrevoir à M. le duc d'Albe le 
commandement que lui a fait cette Majesté de les déli- 
vrer; ce que je lui rafraîchirai à son retour d'Escnrial \ » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±ii, n° 24* , folio 937 à 938. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., i^, n° «06, folio 780. 



CHAPITRE VINGTIÈME, 

PROJETS D'UN VOYAGE EN FLANDRES. 

— INTRIGUES POUR LE MARIAGE DE CHARLES IX. — 

DON CARLOS ESPÈRE ACCOMPAGNER LE ROI SON PÈRE DANS LES PATS-BAS. 

— DEMANDES NOUVELLES DE LA DÉLIVRANCE 

DES PRISONNIERS FRANÇAIS. — COUCHES DE LA REINE. 

En cette année 4 567, le roi Charles IX, régnant depuis 
sept ans bientôt, avait presque dix-sept ans. Depuis long- 
temps déjà son mariage faisait l'objet de l'ambition de la 
reine sa mère, de ses désirs personnels, des efforts d'Eli- 
sabeth, sa sœur, de l'inquiétude de Philippe II, son 
beau-frère. 

De cette union devait résulter ou l'affaiblissement on 
raffermissement de la puissance française; les Guise 
avaient voulu rétablir leur influence en lui faisant épou 
ser la veuve de François H. Catherine de Médicis, jalouse 
de son crédit et craignant de le voir disparaître encore 
devant celui de cette ambitieuse maison, avait mis tout 
en œuvre pour éloigner du trône et de la France même 
une belle-fille qui lui faisait ombrage. 

Enfin, avant d'aboutir en 1 570 au mariage qu'il devait 
contracter avec Elisabeth, fille de l'empereur Maximi- 
lien II, Charles IX avait vu les souverains étrangers se 
disputer son alliance et les factions intérieures attaquer 
sa couronne. 

Sous prétexte d'amitié de frère et de zèle pour servir 
ses intérêts et son bonheur, Philippe II était des plus 
actifs en cette négociation. Il savait que l'Allemagne atti- 
rait les justes désirs de la France; sa politique mettait 

47. 



260 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

tout en œuvre pour déjouer cette heureuse combinaison; 
il obtenait pour l'infant don Carlos sa nièce, fille aînée de 
l'empereur, et « par avance il lui faisoit dresser état et 
maison comme à princesse d'Espagne , pour commencer 
à montrer qu'on la tienne par deçà comme telle ! . » 

Quant à la seconde des princesses, celle que recher- 
chait Charles IX, et dont l'alliance le rendit une deuxième 
fois beau-frère de Philippe II, ce prince intriguait pour 
qu'elle ne fût point accordée à ses vœux, et pour que, 
faute d'autre parti, le Roi Très -Chrétien fût réduit à 
épouser sa sœur, veuve de l'infant de Portugal. M. de 
Fourquevaulx dénonçait à la reine ces manœuvres dans 
les termes suivants : a .... Au regard de la seconde, il 
n'y a rien plus vrai que ce roi et la princesse sa sœur 
ont fait et font leur pouvoir de la marier en Portugal, 
pour parvenir à l'intention et fin que j'ai quelques fois 
écrites à Votre Majesté, c'est que le roi et vous, ma- 
dame, soyez contraints, à faute d'autre grand et conve- 
nable parti, de demander cette princesse de Portugal, 
car elle semble aux Espagnols être encore assez jeune 
pour porter une douzaine d'enfants*. » 

La reine répondait à ces avis : « J'ay bien considéré ce 
que vous m'écrivez sur le fait du Portugal, et sais bien 
que c'est le but de ceux de delà; mais si l'on considère ce 
que porte un article du mémoire dudit Laubépine, on 
connaîtra que c'est temps perdu de s'y attendre, car le 
Roi mon fils veut une femme et non pas une seconde 
mère, en ayant assez d'une s . » 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^fî, n°243, folio 808. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° 213, folio 808. 
3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -*f£, n° 248, folio 849. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 261 

Le Roi .Catholique n'en poursuivait pas moins ses 
efforts, et M. de Fourquevaulx n'était pas moins infati- 
gable à exposer ses pratiques à la cour de France; les 
messagers allaient et venaient de Paris à Madrid, et la 
reine d'Espagne cherchait à assurer et le secret et le 
succès de leur mission; elle leur accordait un accueil 
bienveillant et un secours efficace. 

Sachant par le sieur de Fourquevaulx l'arrivée du 
sieur de Laubépine, elle le manda « venir vers elle, re- 
mettant sur soi que le roi son mari prendroit en bonne 
part qu'ils lui fussent allés porter les lettres du roi et 
de la reine et de leurs nouvelles , sans attendre le retour 
dudit roi d'Espagne 1 . » 

L'ambassadeur, que ne décourageaient point les tergi- 
versations royales, croyait de son devoir non-seulement 
d'entretenir ses maîtres des dispositions générales de Phi- 
lippe II pour leurs intérêts , mais encore de les mettre au 
courant du projet et de l'humeur de chaque jour; ils 
n'étaient pas souvent ceux de la veille et guère plus ceux. 
du lendemain. Les pensées de voyage en Flandre, les 
préliminaires du départ, les intentions de régence, les 
procédés vis-à-vis de don Carlos variaient comme les 
circonstances, comme les rumeurs publiques, et plus 
qu'elles encore. 

Le 30 juin 1567, le voyage tant de fois projeté, puis 
abandonné, était préparé de nouveau. Don Carlos devait 
en être, moins pour Futilité de sa présence, moins pour 
la satisfaction de son père , qu'à cause du danger qu'il y 
avait à le laisser en Espagne, et du beau jeu que donne- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^p, n° 24 8 , folio 825. 



262 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

raient à son ambition son indépendance et son titre d'hé- 
ritier du trône. Les princes de Bohême accompagneraient 
aussi le roi; mais tous, en des navires séparés, à cause 
du péril des naufrages, et pour que la fortune de l'Es- 
pagne ne fût pas toute exposée aux mêmes coups de 
vent, aux chocs des mêmes écueils. La reine Elisabeth, 
dont la tendresse conjugale l'emportait de beaucoup sur 
l'amour du pouvoir, avait obtenu du Roi de n'être point 
régente, mais de le rejoindre en Flandre, et après ses 
couches elle devait le suivre soit par la mer, soit par la 
France, à son choix. 

Jeanne de Portugal , sœur de Philippe II, qui pendant 
une première absence du roi avait déjà exercé l'autorité 
souveraine, devait demeurer à Madrid, et libre alors de 
toute rivalité de famille, elle serait gouvernante de l'Es- 
pagne, et montrerait à l'univers combien elle était digne, 
par son intelligence autant que par ses vertus, de la cou- 
ronne de France et de la main de Charles IX, auxquelles 
prétendait son ambition, et que recherchait pour elle la 
politique du Roi son frère '. 

Les messages inquiets de Catherine de Médicis se croi- 
saient avec ceux de l'ambassadeur, chacun de ses doutes 
s'exprimait par une question intelligente, chacune de ses 
volontés trouvait une parole énergique , chacune de ses 
satisfactions savait employer ces formes laudatives qui, 
venues du pouvoir, et surtout du pouvoir souverain, 
sont une si facile récompense et un si puissant encou- 
ragement. La venue de la reine d'Espagne touchait sur- 
tout son cœur, mais il y avoit peu de lumières sur ce 

1 Voir à l'appendice le n° 63. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 263 

sujet, le voyage de Flandre était, selon elle, de si peu 
d'importance, qu'elle n'osait pas se flatter d'une telle 
occasion de voir sa fille bien-aimée; en tout cas, il fallait 
Féclaircir sur ce sujet et la tenir au courant non-seule- 
ment des projets, mais encore des rumeurs 1 . 

Malgré les nombreux et dispendieux préparatifs que 
Philippe II faisait pour son voyage des Flandres; malgré 
les dispositions si précises et si prudentes qu'il avait 
prises pour son trajet et pour son absence, il n'en demeu- 
rait pas moins l'objet de ses irrésolutions et des commen- 
taires du public. 

M. de Fourquevaulx, pour obtenir cette lumière dont 
Catherine de Médicis était si avide, s'adressait successi- 
vement aux ambassadeurs ses collègues, à Ruy Gomez, 
à la reine d'Espagne elle-même. Les ambassadeurs parta- 
geaient son ignorance; Ruy Gomez savait-il pénétrer les 
secrètes pensées du roi? Quant à la reine, interrogée par 
deux fois, elle répondait que bien habile serait celui qui 
connaîtrait l'avenir, mais que toutefois il était certain 
que rien ne manquait aux préparatifs du départ. Ruy 
Gomez, auprès duquel Fourquevaulx revenait à la charge, 
disait alors quels étaient les seigneurs, quels étaient les 
officiers, les gens et les meubles indiqués pour suivre le 
roi; au nombre des premiers figuraient même des évo- 
ques qui eussent préféré à ces honneurs le repos de leurs 
diocèses et le travail selon leur vocation; mais avec un 
roi tel que Philippe II il s'agissait peu de convenances 
intimes et de préférences particulières; sa conscience à 
diriger et sa politique à aider lui semblaient avoir plus 

1 Voir à l'appendice le n° 64. 



264 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

d'importance que le gouvernement de tous les diocèses 
du monde. 

L'évêque de Cuença en savait quelque chose aux dé- 
pens de sa tranquillité; il devait être du voyage de Flan- 
dre, malgré ses réclamations. 

Douze cent soixante-quinze mille écus avaient été déjà 
dépensés pour tant de préparatifs; mais cependant avec 
l'esprit du roi, ces énormes frais n'étaient point une 
preuve; ils pouvaient être seulement un jeu ruineux et 
couvrir une dissimulation habile; personne n'aurait été 
assez osé et assez téméraire , même en présence de pa- 
reilles démonstrations, pour jurer sur sa tête que le 
voyage de Flandre allait s'accomplir. 

L'attention de Catherine de Médicis et les efforts de 
M. de Fourquevaulx n'étaient cependant pas uniquement 
absorbés par ces intérêts. Le sort des forçats ramenés de 
la Floride trouvait toujours sa place dans leurs empresse- 
ments. Le duc d'Albe et les généraux des galères conti- 
nuaient leur mauvais vouloir à ce sujet. Le roi accordait 
des audiences à l'ambassadeur, celui-ci s'exprimait avec 
sa loyauté de soldat et sa prudence de diplomate; Phi- 
lippe II demandait des notes; la reine les appuyait et ne 
cessait de faire bon office en faveur de ces malheureux; 
et puis tout finissait par de nouveaux ordres du roi, de 
nouveaux délais de ses ministres; quelques délivrances 
partielles et comme à regret; on n'avouait pas, mais on 
sentait le besoin que le roi avait de ces captifs pour le 
service de ses galères; et l'intérêt dominant toute justice, 
on apportait d'interminables délais à ce grand acte 
d'équité '. 

1 Voir à l'appendice le n° 65. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 265 

Durant ces négociations, l'infant don Carlos rêvait au 
mariage qu'il devait contracter. Sa passion pour la reine 
Elisabeth sa belle-mère n'était pas d'une nature qui s'op- 
posât à ses désirs et à ces liens : il avait accepté ce dé- 
dommagement et ce remplacement de l'incomparable 
princesse que son père lui avait ravie. Maximilien II, roi 
des Romains, empereur d'Allemagne, cousin germain de 
Philippe II, puis son beau-frère par son mariage avec 
Marie , fille de Charles-Quint, et enfin son beau-père par 
suite des catastrophes qui amenèrent des combinaisons 
nouvelles, promettait alors à l'infant sa fille Anne, qu'une 
antre main devait, en 1570, faire asseoir sur le trône 
d'Espagne; il se croyait à bon droit si certain du mariage 
dont il était question pour lui, que ses ambassadeurs 
« portaient de belles bagues et de beaux présents en don 
à la fille aînée de l'empereur, de la part de ce roi et du 
prince, mêmement dudit prince, un diamant où il est 
gravé au naturel , estimé valoir trente mille écus. » 

Des pièces que nous avons analysées et de celles que 
nous analyserons encore, il résulte incontestablement, 
selon nous, qu'Elisabeth n'eut pour don Carlos qu'un 
attachement dont la sincérité était accompagnée de mo- 
dération et de réserve; on peut conclure aussi des dé- 
marches et des empressements de l'Infant pour la prin- 
cesse sa fiancée, que sa passion pour sa belle-mère était 
an besoin empreinte d'inconstance et facilement distraite 
par d'autres espérances et d'autres projets. 

Rien cependant ne suspendait les apprêts du départ 
pour les Flandres. La reine d'Espagne demandait des 
passe-ports. On avait varié sur la voie que l'on devait 
suivre , et si le Roi Catholique persévérait dans son des- 



266 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sein de prendre la mer et le nord de l'Italie pour rencon- 
trer le souverain pontife et l'empereur d'Allemagne, il 
désirait envoyer par la France don Carlos, don Juan 
d'Autriche , la suite, les gens et les équipages nécessaires 
pour leur commodité et exigés par la grandeur de leur 
rang. 

Charles IX avait accédé à chacun des désirs de la reine 
sa sœur, espérant bien, il le rappelait, que son interces- 
sion auprès du Roi Catholique en faveur de ses malheu- 
reux prisonniers serait aussi efficace que l'était toujours 
son intervention auprès de lui '. 

Cependant la Reine Catholique approchait peu à peu 
de son terme ; le médecin qu'elle avait amené de France, 
et sur lequel s'étaient réunies la confiance de la mère et 
celle de la fille, venait de mourir; les deux reines s'en 
désolaient, et Catherine de Médicis mandait à M. de 
Fourquevaulx : 

«... J'ai avisé pour la peine en quoi je suis de la perte 
que la reine ma fille a fait de son médecin (dont je pense 
qu'elle ait faute à cette prochaine sienne nécessité), vous 
renvoyer ce porteur en toute diligence par où je lui écris 
bien au long les lettres que vous lui baillerez, répondant, 
quant et quant aux siennes , je vous prie faire de sorte 
envers le roi d'Espagne et Ruy Gomez (pour le lui faire 
trouver bon), que je lui puisse envoyer un médecin, et 
assurer que ce n'est que jusqu'à ce qu'elle soit accouchée, 
et relevée, et qu'il sera bon catholique 8 . » 

Mais les tendances de l'influence française demeurant 
suspectes au roi Philippe II , il n'eut point ces demandes 

1 Voir à l'appendice le n° 66. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., £-££, n° 250, folio 986. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 267 

pour agréables, et sans refuser absolument ce concours 
étranger, il mit à l'accepter des conditions et une disgrâce 
qui prouvaient son déplaisir; il exigeait d'abord qu'il fût 
catholique, exigence qui s'alliait du reste avec les inten- 
tions et les promesses de Catherine de Médicis, mais qui 
prouvait de la part de Philippe II un soupçon injurieux pour 
une foi dont il n'avait pas le droit de douter; il indiquait 
ensuite qu'après les couches il devrait, sans tarder et sans 
autres soins, reprendre la route de France. Au reste, di- 
sait M. de Fourquevaulx, pour consoler Leurs Majestés 
Très -Chrétiennes des difficultés qui équivalaient à un 
refus, le moment des couches est si près, que le docteur 
ne saurait arriver à temps. Les médecins espagnols, seuls 
écoutés par le roi, seraient, dans leur jalousie, contraires 
à chacune de ses ordonnances; en outre, la Reine Catho- 
lique estimait sou premier médecin , le plus suffisant qui 
fût sous le ciel. Le prince d'Éboli lui rendait le même 
témoignage. Les dames et les sages-femmes qui environ- 
naient la reine étaient d'une expérience et d'un attache- 
ment que rien ne pouvait surpasser; la duchesse d'Albe 
allait de neuvaine en neuvaine, de pèlerinage en pèleri- 
nage pour sa royale maltresse, et les soins dont elle serait 
entourée ne laisseraient pas plus à désirer que l'attache- 
ment dont elle était l'objet '. 

Le roi encourageait, ordonnait tous ces soins, il les 
surpassait même par les tendres recherches de sa sollici- 
tude ; il ne laissait point à d'autres l'invention des moyens 
propres à satisfaire la reine son épouse, ni la disposition 
des détails avec lesquels son prochain enfant devait être 

1 Voir à l'appendice le n* 67. 



268 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

reçu et traité en arrivant en ce monde. La distribution 
des appartements était bouleversée, pour que la reine se 
trouvât plus tranquille et plus isolée , pour que les com- 
munications du roi avec elle fussent plus directes, plus 
promptes et plus aisées. Ce prince s'éloignait d'elle, il est 
vrai , pour quelques moments ; mais ni dévotion ni affaires 
ne le retiendraient au premier mot, au premier avis de 
ses souffrances, aux premiers indices de l'enfantement l . 

Ils ne tardèrent pas à se manifester : les premiers 
jours d'octobre 1567, la reine d'Espagne accoucha d'une 
seconde fille, l'infante Catherine-Françoise, laquelle de- 
puis épousa Charles-Emmanuel, duc de Savoie, et donna 
le droit aux Bourbons qui descendirent d'elle de compter 
Elisabeth parmi leurs nobles et glorieux ancêtres. 

Cet événement accrut les joies de la reine Elisabeth, 
qui , dans sa passion pour les infantes ses filles , ne pouvait 
vivre sans elles, et se gouvernait toujours de façon à ne 
les perdre guère de vue 8 . 

Le 17 octobre 1567, M. de Fourquevaulx rendait 
compte à Catherine de Médicis de ce nouveau bonheur; 
la reine, toujours un peu souffrante, était cependant em- 
bellie par la joie ; l'infante promettait une ressemblance 
avec elle dont il fallait bénir le ciel , car elle ne pourrait 
jamais imiter un modèle de grâces et de bonté plus ac- 
compli : cependant son titre de mère ne dispensait point 
Elisabeth des soins confiés à son influence. Elle s'occupait 
toujours des forçats français, et l'autorité de sa parole 
devait s'augmenter par le nouveau lien qui l'unissait au 
roi. Toutefois , l'humeur sombre et sévère de ce prince 

1 Voir à l'appendice le n° 68. 

3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n° 330, folio 4349. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 269 

s'exerçait sur d'autres captifs, et malgré la joie publique , 
M. de Moutigny et des seigneurs flamands étaient retenus 
à Ségovie dans d'étroites et ténébreuses prisons, pour 
avoir parlé du duc d'Albe avec de menaçantes allusions. 
Ils avaient osé rappeler que Poltrot avait assassiné Fran- 
çois, duc de Guise, couvert de gloire et environné de son 
armée ; ils avaient ajouté avec encore plus d'audace que 
le duc d'Albe n'était pas plus invulnérable que lui '. 

1 Voir à l'appendice le n° 69. 



CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 

AFFAIRES DE LA NAVARRE. 

La Navarre, royaume faible par son étendue, mais 
important par sa position, avait appartenu successivement 
à la France et à l'Espagne , selon que les alliances on 
l'intrigue l'avait attachée à l'une ou à l'autre de ses con- 
trées. Plus souvent et plus longuement encore, elle avait 
constitué un État indépendant; c'était là d'ailleurs le 
caractère de son origine dès Tannée 831 : de plus, toutes 
les fois qu'un mariage, soit avec la maison de France, 
soit avec la maison d'Aragon, avait amené son union 
avec l'une ou l'autre de ces couronnes, la Navarre avait 
conservé son titre de royauté distincte, et n'était jamais 
devenue province soumise aux lois et confondue avec le 
territoire de son puissant voisin ; elle reconnaissait alors 
le même sceptre, mais elle n'acceptait pas les mêmes 
institutions. 

Importante pour la France, à laquelle elle ouvrait la 
porte de l'Espagne, plus importante encore pour l'Es- 
pagne, dont elle complétait l'étendue naturelle, la Navarre 
avait été de tout temps l'objet des convoitises des sou- 
verains de ces deux pays; ils la voulaient et la recher- 
chaient pour alliée lorsqu'ils la perdaient comme sujette. 
Le poison, l'usurpation, les testaments, les mariages, les 
armes et la diplomatie avaient été successivement mis en 
œuvre pour servir ces ambitions rivales. Dans le quin- 
zième siècle surtout, ce royaume offrait un sanglant 
tableau. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 271 

Don Carlos , prince de Viane , mourait en 1 461 à la 
fleur de l'âge , revendiquant à Jean II, son père, la pos- 
session de la Navarre, qui lui revenait du chef de la reine 
Blanche, sa mère. Le testament de ce prince infortuné 
déclarait Blanche, sa sœur aînée, héritière de ses États. 
Mais Jean II, poursuivant son œuvre spoliatrice, annula 
le testament de son fils, et réserva ce royaume à sa fille 
cadette, Éléonore, mariée au comte de Foix. Cette prin- 
cesse, héritière des sentiments dénaturés de son père, et 
trop bien inspirée par les exemples de Jeanne Henriquez, 
deuxième femme de Jean II, cette énergique mère de 
Ferdinand le Catholique , cette cruelle et criminelle ma- 
râtre de don Carlos et de Blanche , empoisonnait sa sœur, 
et réunissait dans la même tombe et par le même crime 
ce prince et cette princesse sortis du même sein et riches 
des mêmes droits. Elle s'emparait par ce moyen damnable 
de la Navarre, et la transportait dans la maison de Foix '. 
Celle-ci ne la conserva pas longtemps, la vengeance 
céleste atteignait dans son intégrité une possession si cou- 
pable dans son origine; Catherine de Foix, reine de 
Navarre, unique et innocente héritière de ce titre si vio- 
lemment acquis , épousait en 1 494 Jean , sire d'Albret , 
grand seigneur français, et non point petit gentilhomme 
tune maison peu célèbre, comme l'a prétendu un auteur 
savant, mais inexact en ce point, et que son caractère 
d'étranger peut seul rendre pardonnable en cette erreur*. 

Chartes d'Albret, connétable de France en 1402, 
était fils d'Armand d'Albret, grand chambellan de France, 
et de Marguerite de Bourbon, fille de Pierre I' r , duc de 

1 Héfeié, Le cardinal Jimenés, page 9. 

1 Héfelé, L: cardinal Xi menés, page 497. 



272 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Bourbon, et d'Elisabeth de Valois; celle-ci était sœur de 
Jeanne de Bourbon, femme du roi Charles Y. Le conné- 
table épousa Marie de Sully, veuve du seigneur de La 
Trémouille, fille de Louis, sire de Sully etd'Ysabeau, 
dame de Graon. Anne d'Armagnac, Catherine de Rohan, 
Françoise de Blois, dite de Bretagne, s'alliaient aux trois 
générations qui séparent le connétable de Jean d'Albret, 
roi de Navarre. Lorsque, le 4 janvier 4 494 , Jean , sire 
d'Albret, épousait Catherine de Foix, reine de Navarre» 
duchesse de Gandie et de Nemours, comtesse de Foix, 
de Bigorre, etc., etc., fille de Gaston de Foix, prince de 
Yiane, et de Madeleine de France, sœur puînée du roi 
Louis XI , ce seigneur ', ce prince pour mieux dire, était 
digne en tous points par sa naissance de l'illustre des- 
tinée à laquelle il fut appelé. Si la noblesse et l'énergie 
de son caractère eussent été à la hauteur de son origine, 
la couronne de Navarre, que perdit sa faiblesse, et qui 
en 4542 fut réunie à la couronne de Castille, aurait sans 
doute été transmise à nos rois. 

Catherine, descendante de Jean de Grailly, captai de 
Buch, et d'Isabelle de Foix, dont les noms et les biens 
furent substitués à ses ancêtres 2 , n'avait donc rien à 
envier à l'héritier du connétable d'Albret, et cette maison, 
soit disant peu célèbre, avait dans ses antécédents et dans 
ses souvenirs tous les avantages qui conviennent et con- 
duisent au trône. Mais l'intelligence et la bravoure, ces 
autres droits au pouvoir, ces titres non moins recomman- 

1 P. Anselme, Histoire des grands officiers de la couronne, tome III, 
page 368 et suivantes. 

2 Abrégé de la généalogie des vicomtes de Lomagne , dissertation sur la 
maison de Foix, page 3. — La Chesnaye des Bois, Dictionnaire dé la 
noblesse, tome VI, tage 454. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 273 

dables que la naissance à l'admiration et à la fidélité des 
peuples, firent défaut dans des circonstances périlleuses 
et difficiles à l'héritier d'un sang si illustre. Jean d'Albret 
perdit le royaume que Catherine de Foix avait partagé 
avec lui, et quelque magnifique que fût d'ailleurs Ferdi- 
nand le Catholique , roi de Castille et d'Aragon , il n'en 
fut pas moins, d'autre part, un usurpateur, en s' emparant 
par droit de confiscation et de religion, disait-il, par droit 
de succession, ajoutait-il encore, ou par droit de cession, 
prétendait-il ailleurs, d'un État que tous les titres les plus 
sacrés devaient transmettre à la maison de Bourbon *. 
Ferdinand songeait à attaquer la France; il demandait 
passage au roi de Navarre pour ses armées : ce prince 
répondait à ces prétentions hautement exprimées , et non 
moins contraires à ses instincts qu'à ses intérêts, en 
signant, le 17 juillet 1512, un traité d'alliance avec 
Louis XIL 

Mais, le 11 avril de la même année, la glorieuse et 
sanglante victoire de Ravenne avait coûté à la France 
plus qu'une défaite; elle n'avait plus à opposer à ses 
ennemis Gaston de Foix , ce jeune héros tombé sous ses 
lauriers. Le courage et la persévérance n'abandonnaient 
point Rome ni l'Espagne, et Ferdinand, profitant des 
querelles de plus en plus violentes élevées entre le Sou- 
verain Pontife et le Roi Très-Chrétien, s'empara de la 
Navarre, que la France ne pouvait pas protéger. L'ex- 
communication dont Louis XII était frappé atteignait Jean . 
d'Albret, et le Roi Catholique non-seulement prétendait 
que la puissance temporelle du roi de Navarre était dé- 

1 Gaillard, Histoire de François /", tome II, page 433. — Recueil 
A. B. C, tome H, page 476 et suivantes. 

48 



274 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

truite par l'anathème , mais il se vantait encore qu'un* 
bulle émanée du Vatican lui donnait la Navarre, soi 
laquelle d'ailleurs il exprimait d'autres prétentions. 

Des difficultés et des contestations ont été élevées su 
la date , sur la réalité même de cette bulle, Leur étudi 
appartient à une histoire que nous ne nous proposons pat 
d'écrire aujourd'hui; il convenait d'en répéter ici ot 
l'existence ou l'invention sans nous prononcer en favein 
de Fléchier et des auteurs espagnols ', qui défendent sou 
authenticité, ou de William Prescott et de P. Martyr, qui 
fournissent des inductions contre elle 2 . 

Ce prétexte fut invoqué par Ferdinand et par ses mini» 
très pour soutenir son usurpation ; il convenait donc à 
Philippe II de n'en pas faire moins d'état que son bisaïeul. 

Deux fois la France porta secours à la maison d'Albret, 
qui revendiquait ses droits; au peuple navarrais, qui rede- 
mandait ses princes. En 1 521 , François I er avait envoyé 
au secours de Jean II une armée assez nombreuse et assez 
vaillante pour prétendre à la conquête de l'Espagne en- 
tière. Mais Jean II n'avait d'un roi que le titre et la nais- 
sance. La perspicacité , le courage et l'application lui fai- 
saient défaut : la légèreté, l'indolence et l'irrésolution en 
tenaient la place. L'amour des plaisirs passait avant le 
culte de l'honneur. La défaite de Roncevaux détruisit ses 
espérances. Il aurait du moins ennobli sa défaite par une 
mort digne de son rang, si le choix de son poste à l'arrière- 
garde n'eût pas donné à sa fuite un honteux succès*. 

1 Mariana, Histoire d'Espagne, appendice, dernière édition. 

2 Martyr, Ep. 497 et 491. — Héfelé, Le cardinal Ximenès, page 49* 

3 Héfelé , Le cardinal Ximenès , page 500. — ftlayer, Galerie philoso- 
phique du seizième siècle , tome I, page 8. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 275 

François 1 er ne perdit point courage. Il renouvela son 
armée. Placée sous les ordres de Lesparre, frère de la 
comtesse de Chateaubriand, elle ramena Jean II jusqu'à 
Paaipelune ' , sa capitale ; maïs de nouveaux revers le 
repoussèrent encore, et le roi de Navarre se trouva réduit 
à la possession du Béarn. 

En vain , aux conférences de Montpellier et à celles de 
Calais, le chancelier Du Prat et le maréchal de Chabannes, 
plénipotentiaires de la France, réclamèrent-ils la restitution 
de la Navarre; elle fut constamment refusée : Jean d'Al- 
bret mourut dépouillé de son royaume , et tous les princes 
de la maison de Bourbon, ses héritiers et ses successeurs, 
eurent beau renouveler leurs protestations contre cette 
inique spoliation, il leur fut répondu par tous les griefs 
et tous 1» prétendus droits sur lesquels l'agression avait 
été fondée. 

On a vu quel résultat avaient obtenu au moment du 
mariage d'Elisabeth les efforts d'Antoine de Bourbon pour 
obtenir la restitution de son royaume ou tout au moins 
une compensation à sa perte; vers la même époque, les 
négociations confiées à ce sujet à don Pietro, bâtard de 
Navarre, n'avaient pas en une issue plus satisfaisante ni 
phis équitable 8 . 

Souvent la reine Catberme de Médicis prit elle-même 
en main le redressement de ce grief. Bien que Marguerite, 
reine de Navarre, ne fût point une fille préférée, il impor- 
tait à son ambition et à son honneur qu'elle retrouvât 
cette couronne , ou que les Bourbons obtinssent du moins 



1 Mayer, Galerie philosophique du seizième siècle, tome I, page &« 
3 M. L. Paris, Négociations sous François II, pages 463, 465, 616. 

48. 



276 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

un royal dédommagement ' ; mais Philippe II éluda tou- 
jours cette grave question, et lorsque la diplomatie lui 
arrachait des paroles meilleures que ses intentions, elles 
demeuraient illusoires. Toutefois Catherine de Médicis ne 
peut point être accusée de négligence ou d'indifférence 
à ce sujet ; elle fut instante et souvent importune dans ses 
demandes ; mais l'état intérieur de la France et le besoin 
qu'elle avait de l'alliance de l'Espagne l'empêchaient de 
devenir impérieuse. 

Cependant un scrupule de conscience agitait à leur 
dernière heure les rois d'Espagne, et, pour la calmer par 
un subterfuge indigne de leur foi et de leur grandeur, 
tous, depuis Ferdinand, ordonnaient par une clause tes- 
tamentaire que la légitimité de leurs droits sur la Navarre 
fût examinée, et que justice fût rendue 8 . Ces instructions 
n'étaient jamais suivies. 

En 1565, et non pas en 1569, comme le prétend la 
Biographie universelle* , pas plus en 1 564, comme l'avance 
Voltaire 4 , Philippe II s'avisa d'un moyen expéditif pour 
mettre un terme aux réclamations incessantes des rois 
de France et des rois de Navarre , et pour étouffer, par 
un dernier effort, les remords qui pouvaient encore 
l'agiter. Sous prétexte de la foi protestante que professait 
Jeanne d' Albret et le jeune Henri de Bourbon , son fils , 
il résolut de les faire enlever et de les livrer au tribunal 
de l'inquisition. 



1 M. L. Paris, Négociations sous François II , passim. 

2 Mayer, Galerie philosophique du seizième siècle, tome I, p. 8, note. 

3 Biographie universelle, tome XXXIV, page 453. — Idem, suppl., 
tome LXIII, page 327. 

4 Essais sur les mœurs, Philippe II. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 277 

Sans la reine Elisabeth, la maison de Bourbon s'étei- 
gnait en ce jeune prince, et le trône de France, devenu 
bientôt vacant par la mort du dernier Valois, et l'absence 
d'héritier direct et prochain , était exposé aux ambitions 
souvent exprimées du monarque espagnol ; il ne bornait 
point à la Navarre, déjà soumise et usurpée, ses préten- 
tions agressives, il souffrait que les grands seigneurs et 
les hommes politiques de son royaume lui prêtassent des 
droits à la couronne de France , droits qu'il n'entendait 
pas faire valoir du vivant des princes ses beaux-frères , 
mais qu'il laissait insinuer dès lors, pour les revendiquer 
sans doute après eux, surtout si le roi de Navarre, son 
seul et légitime compétiteur, pouvait disparaître du 
nombre de ses concurrents. 

Don Jean Manrique, de l'illustre maison de Larna, 
ancien ambassadeur de Philippe II en France , établissait 
hautement les titres de son maître à la couronne de ce 
royaume; M. de Fourquevaulx , cet habile et diligent 
représentant du Roi Très-Chrétien près Sa Majesté Ca- 
tholique , dénonçait à sa cour ces pratiques de l'ancien 
diplomate. 

« Madame, écrivait-il à Catherine de Médicis, ces jours 
passés, le sieur don Jehan de Manrique soutenoit à la 
reine votre fille, à son dîner, que le royaume de France 
appartient mieux au Roi Catholique qu'au roi qui le pos- 
sède, prenant son dire sur ce qu'une fille du roi Louis 
surnommé le Hutin fut mariée au duc Othon de Bour- 
gogne; pour priver laquelle de la succession du roi son 
père, les Français forgèrent la loi salique... 

» J'ai veu du tems du roi François , que tels libelles 
diffamatoires avoient subi leur réponse , et si je ne me 



278 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

trompe, à l'endroit qu'on tient tel langage, je ne pour- 
rois me garder de dire que le royaume de Castille appar- 
tient mieux aussi aux descendants du roi saint Louis, fils 
de la reine Blanche, fille aînée du roi Alphonse IX* , que 
non aux successeurs de don Henry , comte de Transta- 
mare, bastard du roi don Alonzo XI e , lequel bastard 
s* empara du royaume de Castille et tua le roi don Pedro, 
surnommé le Cruel, fils légitime dudict Àlonzo XI e1 . » 

Catherine de Médicis, cette reine si jalouse de l'indé- 
pendance de la nation française et des droits de sa royale 
maison, si digne et si fière lorsqu'il s'agissait de défendre 
les lois fondamentales qui protégeaient le pays et sa 
famille , prit en main la cause du roi son fils. Elle fut bien 
différente en ce point d'une princesse, Isabelle de Bavière, 
reine autrefois comme elle du royaume très-chrétien , et 
qui n'hésitait pas à sacrifier la France et l'héritier du 
trône aux ambitions de Henri V , son gendre , et à l'hu- 
milier sous le joug de l'Angleterre. L'histoire et la posté- 
rité ne se sont guère occupées que de maudire, presque à 
l'égal de la veuve de Charles V , Catherine de Médicis. 
Elles devraient lui savoir gré pourtant de sa hauteur, de 
son intelligence et de son énergie , toutes les fois qu'il lui 
fallut défendre les intérêts de la couronne et du pays 
contre des agressions étrangères. Ses excès comme ses 
superstitions furent de son temps et le fruit de son origine, 
plus encore que le crime et l'effet de sa volonté. Ils ne 
doivent point faire oublier les nobles traits de son ca- 
ractère. 

Catherine de Médicis répondit en hâte à l'ambassadeur: 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., £f*, n° 39, folio 458. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 279 

« J'ay bien notté ce que vous m'escripvez des disputes 
de don Jean Manrique, qui sont propos assez mal fondés ; 
qu'il montre par là avoir très-mauvaise intention, et serais 
bien esbaye si la reine ma fille ne luy a bien fait con- 
noltre que ce sont choses à quoy elle ne prend pas grand 
plaisir, et même qu'elles se traictent ainsi publiquement 
à sa table , vous priant m'advertir de la réponse qu'elle 
luy fict. 

» J'ay veu le beau livre que vous m'avez envoyé, que 
vous dictes être son autheur en si plaisante dispute ; mais 
ceux qui sont plus grands docteurs que moy et que celuy 
qui Ta faict, disent qu'il aurait plus besoin d'apprendre 
que de se faire mocquer de luy, mettant de si sottes 
œuvres en lumières. Voilà toute la réponse que l'on y 
veut faire, d'autant que par son livre même on connolt 
assez que ce sont impostures qui n'ont nul fondement , 
et estes comme vous m'escripvez assez préparé pour leur 
monstrer qu'ils ont plus de ce qui appartient à cette cou- 
ronne par delà, qu'ils n'en peuvent prétendre d'icy. 
Aussi serois-je bien trompée si leur maître y pensoit *. » 

Les ennemis extérieurs n'étaient pas moins actifs ni 
moins acharnés que les ennemis du dedans. L'on doit 
tenir compte à la reine de France, pour l'augmentation de 
son mérite comme pour l'atténuation de ses fautes, des 
pièges et des dangers qui embarrassaient sa politique, 
attaquaient son pouvoir, quelquefois même menaçaient 
sa vie. 

Les princes lorrains, semblables en ce point au roi Phi- 
lippe II, ne travaillaient point à la chute du trône des 

1 Bibliothèque Impériale, supp 1 . fr., ^f£, n° 54, folio 494. 



280 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Valois , mais ils préparaient son usurpation sur les Bour- 
bons. Ils ne craignaient point d'arriver à cette fin par 
l'extermination du dernier de leurs rejetons. C'était le 
seul moyen d'un triomphe sans obstacle. Le sang de saint 
Louis avait peu de part à leur respect; ils se vantaient 
d'être issus de celui de Charlemagne, ils auraient pré- 
tendu sortir de celui des dieux, si cette opinion eût pu 
favoriser leur cause en rencontrant de crédules partisans. 
«Ils faisoient falsifier leurs chroniques et généalogies: 
élevant l'échelle de leur race jusqu'au ciel, ou se figurant 
être montés jusques au plus haut degré, par imagination, 
ils songèrent être descendus de Charlemagne l . » 

L'ambition des Guise et celle du roi d'Espagne, ayant 
un même but, auraient dû se changer en rivalité, comme 
il arrive toujours au lendemain de tous les crimes. Elle 
n'avait encore que le caractère de la complicité , comme 
il se voit d'ordinaire à la veille des forfaits et des cata- 
strophes. L'union est la force des complots, elle prépare 
leurs succès; la discorde en amène le châtiment et l'iné- 
vitable chute; ce ne fut point par là cependant que fut 
déjouée leur trame : le ciel lui-même, et lui seul, se char- 
gea de sa ruine et du salut de la victime désignée. 

En 1 563, Antoine, roi de Navarre, qui dès l'année 1 559 
avait conduit Elisabeth de Valois au roi d'Espagne , assis- 
tait avec le roi de France Charles IX et Catherine de 
Médicis au siège de Rouen; un triste pressentiment le 
préoccupa de sa fin prochaine. « Un certain pronostic du 
mal qui nous talonne touche ordinairement nos cœurs , 
et de fait, ajoute Jean de Serre, ayant voulu visiter la 

> Villeroy, Mémoires d'État, tome II, page 340. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 281 

tranchée et diner en un lieu plus prochain de la muraille 
tors de la batterie, voicy qu'une arquebusade lui donne 
dans l'épaule, ainsi qu'il vouloit faire de l'eau, dont la 
balle estant trop tard sondée par les chirurgiens, et quel- 
que trop licencieuse volupté ayant augmenté les inflam- 
mations de la playe accompagnée de fièvre , ensuite il 
rendit l'àme à Dieu le 17 novembre ensuivant '. » 

Faible de caractère, mais grand par son nom et illustre 
par son courage, Antoine de Bourbon environnait encore 
d'un vrai prestige son titre presque imaginaire de roi. Les 
droits de sa couronne, qu'il tenait d'ailleurs de Jeanne 
d'Albret, sa femme, ne reposèrent plus alors que sur 
elle-même et sur un enfant, âgé de dix ans seulement 
lorsqu'il perdit son père. L'éducation protestante de 
celui-ci et la conviction également hérétique de sa mère 
ajoutaient une cause apparente aux entreprises qu'encou- 
rageaient d'ailleurs l'enfance du jeune Henri et le sexe 
de la reine de Navarre. Attentifs à ces facilités, les enne- 
mis de la France ne tardèrent pas à les exploiter. 

Sous prétexte de zèle pour la foi catholique, de haine 
contre l'erreur, de crainte pour l'avenir religieux de la 
France , le cardinal de Lorraine et le duc de Guise son 
frère profitèrent des circonstances favorables que cette 
mort développait pour eux. La reine de Navarre sa veuve 
s'était retirée à Pau avec le prince son fils encore enfant, 
qui fut depuis Henri IV. Le ciel seul veillait sur eux ; 
mais sa garde toute-puissante vaut mieux que celle de 
mille légions. 

Non loin de là, dans la ville de Barcelone, Philippe II 

1 Inventaire général de f histoire de France, édition in-folio, page 548. 



282 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

réunissait des troupes nombreuses contre les Maures. Les 
princes lorrains lui firent savoir toutes les facilités que 
ces circonstances donnaient à un enlèvement des princes 
béarnais , lui remontrant en outre que cette entreprise 
contre des hérétiques serait un digne début de la croisade 
qu'il préparait contre d'autres infidèles. 

Mais la reine de Navarre avait dans la reine d'Espagne 
une fidèle amie. La succession légitime au trône de France 
trouvait dans la même reine un habile défenseur; tout en 
confondant ensemble les intérêts des deux royaumes, 
Elisabeth ne les sacrifiait jamais l'un à l'autre , et l'indé- 
pendance comme la grandeur du trône sur lequel elle 
était née ne lui étaient pas moins chères que l'honneur et 
l'élévation du trône sur lequel elle était assise. Lorsqu'elle 
tint en main les fils du complot , la maison de Bourbon 
fut sauvée , et par sa conservation la France fut préservée 
de sa ruine. 

L'ambassadeur, ou plutôt le modeste messager que les 
Guise employèrent pour ourdir avec le roi d'Espagne 
leur criminel complot fut un certain capitaine Dimanche. 
Ils l'accréditèrent auprès du duc d'Albe, dès lontemps et 
toujours mal disposé pour la France, « plein d'inconvé- 
nients et de difficultés qu'il propose en toute négocia- 
tion \ » Ils l'appuyèrent directement auprès du roi, et 
pour que chemin faisant il ne manquât point de secours 
et de soutien , ils le recommandèrent aux plus puissants 
seigneurs et aux meilleurs guerriers qui occupaient les 
places du Midi, ou qui tenaient avec leurs troupes la 
campagne pour le Roi Très-Chrétien. 

1 Dépêche de révoque de Limoges au roi. — M. L. Paris, Négociations 
sous François //, page 278. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 283 

(Tétaient les seigneurs de Montluc, d'Escars, le vicomte 
d'Orthez, le capitaine du château du Hà, etc., etc. *, 
auxquels on se promettait de joindre à Toulouse le con- 
cours du cardinal d'Armagnac. Nérac , Bazas , Bayonne, 
Mont-de-Marsan, furent en effet aussitôt occupées par les 
compagnies de ces seigneurs, qui jurèrent de se tenir 
prêts à saisir la reine de Navarre et son fils, et à lui 
barrer tout passage. Singulière destinée de ces grands 
personnages, qui, par un dévouement trompeur pour les 
ordres de la cour et dans leur illusion du service du roi , 
travaillaient à détruire la brillante race qui obtint le che- 
valeresque dévouement de leurs fils ! 

Le succès de sa diplomatie relevant son courage et 
augmentant son crédit, le capitaine Dimanche atteignit 
Madrid et se rendit à Mouzon, où Philippe II tenait les 
états des trois royaumes d'Aragon, de Catalogne et de 
Valence. 

L'étoile du Roi Catholique et des princes lorrains, qui 
semblait l'avoir accompagné jusqu'alors, fit place à ré- 
toile des Bourbons et à celle de la France. Le conspira- 
teur tomba gravement malade à Madrid, dans une hôtel- 
lerie de mince apparence et de maigre ressource , que le 
besoin du secret lui avait fait choisir. 

Mais le salut du royaume devait naître de la bonté 
d'Elisabeth. Elle s'enquérait avec soin de tous les Fran- 
çais arrivant en Espagne; ses sollicitudes allaient au- 
devant d'eux et savaient les découvrir, quelque minimes 
et quelque cachés que fussent les sujets du roi son frère. 
« Nous devons louer notre reine de sa douceur, qui est bien- 

* Villeroy, Mémoires d'État, tome II, pages 345 à 353. 



284 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

séante à un grand ou grande envers un chacun , et de 
l'affection envers les Français , lesquels quand ils arri- 
voient en Espagne étaient recueillis d'elle avec un visage 
bénin, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, qu'onc- 
ques nul ne partit d'avec elle qu'il ne s'en sentit très- 
honoré et très-content *. 

» Les serviteurs de la reine ne pouvoient et ne savoient 
pas lui faire mieux la cour qu'en découvrant ses compa- 
triotes, et qu'en s'enquérant des nouvelles de la France 
et de celles du roi son bon frère , et de la reine sa bonne 
mère, car c'étoit toute sa joie et plaisir que d'en 6çavoir*. » 

L'un des plus obscurs de ses domestiques, Anis Vespier, 
était tapissier, brodeur, huissier de sa chambre'. La 
modestie de sa condition n'enlève pas à son nom le droit 
d'une place importante dans l'histoire, puisque son zèle 
et son dévouement furent la cause première du salut de 
la reine de Navarre et de son fils. Il était né leur sujet à 
Nérac 4 , et la fidélité qu'exigeaient ses services actuels 
n'avait rien enlevé à celle que lui imposait son origine. 

Le capitaine Dimanche, souffrant de l'isolement autant 
que de la maladie , demanda les soins d'un compatriote. 
Vespier était voisin, et ses inclinations d'accord avec 
ses instructions et les intentions de la reine, lui inspi- 
rèrent un actif dévouement. Il amena le malade de l'au- 
berge en son logis, le fit traiter par les médecins et les 
apothicaires d'Elisabeth, et joignit aux: remèdes les dis- 
tractions et les friandises que la cour de Madrid réunissait 



1 Brantôme, tome V, édition de 4823, page 434. 

2 Brantôme, tome V, édition de 4823, page 434. 

3 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 355. 

4 Villeroy, Mémoire* d'État, tome H, page 385. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 285 

abondamment sous sa main. Sans penser à rien autre 
chose qu'à la guérison de son hôte, Vespier s'attira sa 
confiance. Le capitaine Dimanche , ne sachant comment 
reconnaître son hospitalité, la récompensa par une en- 
tière ouverture de cœur, et se trouvant d'accord sur le 
terrain de la religion , il pensa qu'ils se rencontreraient 
aussi sur celui de la politique ; il crut d'ailleurs pouvoir 
se faire un utile complice de Vespier. Il commença par 
parler du duc de Guise de façon à indiquer que ses inté- 
rêts, plus que ceux du roi de France , étaient confiés à 
ses soins, et passant au duc d'Albe, autre personnage non 
moins suspect en pareille circonstance , il avoua ses en- 
trevues avec lui , et ajouta que toutes les mesures étaient 
prises pour qu'avant deux mois la reine , le prince et la 
princesse de Navarre fussent enlevés et mis entre les 
mains de l'Inquisition; puis, pour donner plus d'autorité 
k son dire, il montra les mémoires et les correspondances 
jui rendaient sa mission non moins incontestable qu'elle 
Hait illégitime. Pour attirer Vespier de plus en plus dans 
son complot, il lui déroula les plans , et lui révéla l'ap- 
pui qu'il rencontrerait de tous côtés , et qui rendrait le 
succès inévitable, à moins d'un arrêt contraire du ciel. 

Le ciel , qui destinait à la France les années de gloire 
et de bonheur que lui donnèrent les Bourbons, avait 
prononcé cet arrêt. 

Vespier s'empressa d'aller dénoncer le complot à l'au- 
mônier de la reine, et celui-ci le conduisit auprès de 
Sa Majesté Catholique, qu'il savait aimer uniquement la 
reine de Navarre. « Vespier, lui récitant par le menu 
toutes les particularités de ce fait si exécrable, elle l'ouït, 
en eut horreur, et dit la larme à l'œil : A Dieu ne plaise, 



286 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mon maître, que telle méchanceté advienne; sur ce, 
elle résolut d'en écrire au roi son frère et à la reine 
sa mère pour y remédier 1 . » 

Cependant le complot avançait toujours. Don François 
d'Albe favorisait le message et le messager. L'appui qu'iL 
leur donnait en cette circonstance ne fut même pas étran- 
ger au titre d'agent, puis d'ambassadeur en France qu'il 
obtint dans la suite. Par son crédit, le roi d'Espagne 
donna aussitôt audience au capitaine Dimanche, « et 
parla à lui par trois diverses fois, la nuit seulement et 
à heure indue : signe qu'il y prenoit goût et que cette 
pratique lui plaisoit. Aussi avoit-il occasion d'y prêter 
l'oreille ? car on ne lui pouvoit faire ouverture plus 
agréable selon son humeur et la disposition des affaires 
d'État*. » 

Bien informé par le cardinal de Lorraine du person- 
nage qu'il devait jouer et de celui auquel il avait affaire, 
le capitaine Dimanche exploita le bon et le mauvais côté 
du caractère de Philippe II. Il s'adressa à son catholi- 
cisme et à son ambition, noble passion sans doute, et 
conviction plus noble encore. 

L'esprit espagnol, souvent surexcité par les intérêts de 
la foi , celui du dixième siècle faussé par les erreurs du 
temps et par des excès devenus une habitude, enfin les 
tendances particulières du Roi Catholique, avaient fait de 
sa religion un fanatisme souvent cruel , et de son ambi- 
tion une injustice. Le nom du Souverain Pontife fut em- 
prunté , sans son avis, pour persuader au roi de se joindre 
à cette sanglante et maudite résolution. 

1 Vilîeroy, Mémoires d'État , tome II , page 355. 

2 Villeroy, Mémoires d'État, tome II, page 357. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 287 

a II estimoit donc nécessaire de commencer par la sub- 
version et ruine de la maison et personne de la reine de 
Navarre et de monseigneur le prince son fils, lequel, 
venant de vraie tige de France, il succédoit à cette cou- 
ronne, combien qu'il fût lors bien éloigné selon l'appa- 
rence humaine, et étant nourri comme on le nourrissoit 
en la doctrine des hérétiques , ce seroit pour infecter et 
perdre tout le royaume d'hérésie ! . » 

Puis, insistant sur ce point avec tous les moyens sug- 
gérés par une habileté diabolique, bien qu'ils parussent 
empruntés aux intérêts du ciel, le capitaine Dimanche 
finit par insinuer que le dernier résultat de l'assistance 
prêtée par le roi d'Espagne serait « de rendre la querelle 
du royaume de Navarre ensevelie et du tout éteinte pour 
jamais. » 

Il fut donc convenu que Philippe II aiderait de toutes 
ses forces l'exécution de cette entreprise, et que tandis 
que les sieurs de Montluc , d'Escars et autres grands sei- 
gneurs, feraient avec leurs forces le guet et la garde de 
l'autre côté du Béarn , lui ferait marcher le long des mon- 
tagnes à petit bruit, jusqu'à Pau, où demeurait la reine de 
Navarre, huit ou dix mille hommes de troupes qu'il avait 
réunis à Barcelone; et si par hasard la reine et son fils 
échappaient à cette surprise, il serait impossible que leur 
fuite ne les précipitât pas dans l'autre piège. 

Mais la reine d'Espagne veillait sur ces intérêts si 
importants pour la grandeur et pour l'indépendance de 
la France ; elle écrivait au roi son frère et à la reine sa 
mère, les avertissant du danger et les invitant à y porter 

1 Villeroy, Mémoires d'État, tome II, page 348. 



288 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

remède. Elle leur rappelait ce conseil du roi François V* 
son aïeul au roi Henri II son père, que si le gouverne- 
ment du royaume était une fois confié aux Guise , ils met- 
traient sa famille en pourpoint et son peuple en chemise. 
La chute du dernier Bourbon, leur seul obstacle, confir- 
mait le pouvoir trop grand , et bien menaçant, que la 
maison de Lorraine avait su obtenir par son habileté, 
étendre par ses alliances, et consolider, il faut l'avouer, 
par de grands services et par beaucoup de gloire. 

M. de Saint-Sulpice, alors ambassadeur en Espagne, 
successeur de M. deLaubépine, fut informé par la reine de 
tout ce qui se tramait contre les princes de la maison de 
Bourbon, et chargé de faire tenir à Catherine de Médicis 
et à Charles IX les lettres d'Elisabeth. 

Un Basque fidèle, laquais de l'aumônier de la reine, 
remplit au gré de l'ambassadeur, alors à Mouzon, ce 
message important, et Rouleau, son secrétaire, fut dépêché 
à la cour de France. 

En traversant le Béarn, il eut soin de prévenir en 
secret la reine de Navarre du danger qui la menaçait de 
si près , et pour ne donner aucun soupçon de sa mission 
aux conspirateurs, il couvrit cette révélation de toutes 
les apparences de relations dévouées avec les affiliés au 
complot. « La reine de Navarre, avertie de la tragédie 
en laquelle on lui vouloit faire jouer un des principaux 
personnages, fit si bien son profit de cet avis, que, Dieu 
l'assistant, elle eut moyen de pourvoir à sa sûreté '. » 

La reine mère, informée à son tour et bientôt après 
du péril des princes de la maison de Bourbon , manda 

1 Villeroy, Mémoires d'État, tome II, page 358. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 289 

M. de Laubépine, premier secrétaire d'État. Rouleau lui 
fit la narration des faits , elle lui donna ses ordres; il 
fallait, selon ses instructions et sa volonté, compléter 
la sûreté que la fuite avait déjà procurée à la reine et 
aux princes, saisir le capitaine Dimanche , et par la 
publicité et l'authenticité des preuves arriver au châti- 
ment du coupable; mais « la corruption des pensions 
d'Espagne étoit déjà entrée dans le conseil, qui détourna 
ce bon effet. » Le connétable de Montmorency, mis au 
courant de cette affaire, en avait bien jugé; il avait dé- 
claré à la reine que, « puisque le sieur de Laubépine le 
sçavoit, le compagnon seroit sauvé, et qu'il n'en falloit 
plus parler 1 . » 

Le capitaine Dimanche, prévenu du revers qu'éprou- 
vaient ses manœuvres, revint à Paris avec plus de 
modestie qu'il n'avait été à Madrid. Au lieu du retour 
d'ostentation et de triomphe qu'il s'était promis, il prit 
des voies détournées, courant lui-même le danger qu'il 
avait préparé à la reine de Navarre. Son habileté sut l'en 
préserver avec l'aide de la haute protection qui l'environ- 
nait toujours. Il demeura dix ou douze jours caché dans 
l'hôtel de Guise, quelques autres encore au monastère 
des Bonshommes, dans le bois de Boulogne, et faute des 
preuves matérielles qu'il eut le loisir d'annuler, l'impu- 
nité fut acquise aux auteurs et aux complices de sa cri- 
minelle entreprise. 

Néanmoins, il résulte de l'intervention trop peu connue 
et trop peu célébrée de la reine d'Espagne qu'un complot 
si dangereux pour la France demeura infructueux, et 



1 Vflleroy, Mémoires d'État, tome II, page 358. 

49 



290 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

que le roi d'Espagne, « qui pensoit déjà tenir et mener 
en triomphe la reine prisonnière et ses enfants, à la fin 
se trouva les mains pleines de vent , et l'esprit de regret 
d'avoir perdu une si belle occasion de prendre pied en 
France, et d'éteindre la querelle du royaume qu'il usurpe, 
laquelle lui demeure sur les bras plus lourde et plus 
vive qu'elle ne fut jamais l .» 

1 Viileroy, Mémoires d'État, tome II, page 360. 



CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 

CAPTIVITÉ DE DON CARLOS. 

La reine Elisabeth ne répondait que par une amitié 
compatissante à l'amour de l'infant don Carlos, et cet 
amour même, inconstant et imparfait comme tout en lui, 
semble avoir été distrait et modifié par les projets de 
mariage qui furent combinés ensuite. 

Toutefois un tel sentiment tient une trop grande place 
dans la vie de cette souveraine, et les infortunes du prince 
forent d'un trop grand poids dans les chagrins de son au- 
guste et irréprochable belle-mère pour que nous passions 
légèrement sur la catastrophe qui termina sa vie. 

Ce drame mystérieux demande que nous revenions sur 
nos pas, et que nous résumions les détails qui ramenè- 
rent. Ils ont été omis dans le cours de cette histoire, 
comme étrangers à l'existence de la grande princesse qui 
nous occupait. Les circonstances qui le déterminèrent de- 
meurèrent sans doute inconnues à Elisabeth même. Elles 
durent lui être cachées par la prudence d'un prince qui 
l'adorait, qui voulait éviter ses inutiles conseils, et lui 
épargner de cruels chagrins. 

Du reste, Elisabeth n'avait placé son bonheur ni dans 
l'existence ni dans l'amour de don Carlos. Il faut revenir 
jusqu'à satiété sur ce fait , parce qu'on en a composé le 
fond de tous les romans, et qu'il est devenu celui de 
l'histoire. 

Uorente, cet écrivain sévère jusqu'à la rigueur, a dit 
d'Elisabeth à cette occasion : « Cette intrigue d'a- 

49. 



292 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

mour n'a jamais existé que sous la plume de celui qui a 
élevé des doutes sur la vertu d'une reine dont l'honneur 
n'a pu être souillé par la moindre tache ! » et plus loin 
il parle de cette vertu comme digne de tous les respects l . 

L'abbé de Saint-Réal a fait un roman ingénieux de cette 
lamentable histoire; Gampistron l'a mise sur la scène, 
cherchant à obtenir l'attendrissement du public. Schiller, 
Alfiéri, Chénier, ont successivement obtenu des larmes 
pour don Carlos, « pauvre prince qu'on a fait si grand 
dans les livres, et qui en réalité fut si chétif et si dif- 
forme 8 . » L'incontestable talent de ces auteurs s'est moins 
attaché à la vérité qu'au succès de leurs ouvrages, et à 
l'émotion qu'ils devaient obtenir pour l'assurer. C'est vers 
ce but que tendaient les efforts de leur imagination et le 
charme de leur langage. 

Les historiens, variés dans leurs opinions sur le compte 
de don Carlos , le peignent tour à tour sous les couleurs 
les plus opposées; mais son éloge semble cependant avoir 
prévalu dans leurs récits; le désir de noircir plus encore 
la mémoire du roi son père les a surtout guidés dans les 
traits qu'ils lui donnent. 

Quoi que l'on dise, il demeure toujours assez de vio- 
lence, d'aigreur, d'insubordination, d'ambition dans le 
caractère et dans les entreprises du jeune prince pour 
attirer un châtiment sur lui. 

Llorente , qui ne saurait être suspect d'indulgence ni 
d'illusion favorable dans ses jugements à l'égard du Roi 
Catholique, dit que : « Si jamais père eut le droit d'être 
inexorable , ce fut Philippe II. » Il ajoute peu après : a Je 

1 Llorente, Histoire de Vinquisition, tome III, pages 4Î9 et 437. 

2 M. L. Paris, Négociations sous François II, page 804. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 293 

suis fermement convaincu que la mort de ce monstre 
(c'est ainsi qu'il nomme don Carlos) a été un bonheur 
pour l'Espagne ! . *> 

Don Carlos n'avait guère que sa jeunesse , et parfois 
quelques rares et fidèles attachements , quelques élans 
généreux pour obtenir miséricorde. Mais par-dessus tout 
le sang qui coulait dans ses veines, le souvenir d'un pre- 
mier amour dont il était le seul fruit, auraient dû parler 
haut au cœur de son père, et le détourner des rigueurs 
qu'il déploya contre lui durant sa captivité. 

Il faut avouer, l'histoire le prouve et les contemporains 
le déclarent, que Philippe II avait longtemps pris patience 
et longtemps différé les mesures qu'il projetait, « espérant 
que les ans amèneraient sens et discrétion au prince son 
fils, ce qui succéda au contraire •. » Ce fait vient en aide 
à la justification du roi. 

En étudiant scrupuleusement l'histoire , nous rencon- 
trons des traits qui révèlent l'impétuosité sans frein et 
sans règle du caractère de don Carlos, et qui témoignent 
de sa haine contre les favoris de son père, contre le sys- 
tème de son gouvernement dans les pays éloignés soumis 
à son sceptre, et contre les institutions sur lesquelles il 
appuyait son autorité. 

Dès son plus bas âge , il avait préoccupé par ses dispo- 
sitions mauvaises les esprits pénétrants habitués à juger 
les hommes. Charles-Quint, aïeul de don Carlos, avait 
témoigné dans sa retraite tout ce qu'il concevait d'inquié- 
tude sur les dispositions vicieuses de son petit-fils', et, 

1 Uorente, Histoire de f inquisition espagnole, tome III, page 429. 

* Voir à l'appendice le n° 70. 

3 Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 43t. 



294 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

soit dit en passant, pour contester le prétendu penchant 
qu'Elisabeth aurait apporté en Espagne en sa faveur, cette 
princesse était au courant de ces tristes germes lorsqu'elle 
devait l'épouser. On ne lui avait point dissimulé tout 
ce qu'elle aurait à combattre et à réformer en lui, par 
son influence, de vices de caractère et de défaut d'édu- 
cation 1 . 

Quelques récits nous le représentent donnant à dévo- 
rer à son cordonnier, sous ses yeux, les morceaux lacérés 
d'une chaussure trop étroite, et le contraignant de les 
avaler. 

D'autres relations nous le peignent menaçant de son 
poignard le cardinal Spinola, pour avoir banni un co- 
médien qu'il aimait. Il l'aurait pris par son rochet en 
lui disant : « Quoi I petit curé, tu as l'audace de te jouer 
de moi, et d'empêcher que Cisneros ne vienne me divertir! 
Par la vie de mon père, il faut que je te tue! » C'est avec 
peine que ce cardinal serait sorti de ses mains*. 

Certains écrivains lui font souffleter la reine de Bohême, 
sa tante, pour un châtiment imposé à un de ses enfants 
d'honneur, et ordonner de tout mettre à feu et à sang 
dans une maison de laquelle on avait jeté par mégarde 
quelques gouttes d'eau sur sa tête. 

On dit encore qu'il voulut précipiter par la fenêtre don 
Alonzo de Cordoue, un de ses gentilshommes, pour avoir 
répondu trop lentement à son appel. 

Il est permis de révoquer en doute ces anecdotes, et 
de croire que Ferreras, Gregorio Leti et autres historiens 
qui les ont acceptées et accréditées se sont plus attachés 

1 Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 433. 

2 Don Carlos condamné à mort par son père, page 498. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 295 

à la défense de la mémoire de Philippe II qu'au culte de 
la vérité. 

Il parait prouvé cependant que le caractère inutilement 
et froidement cruel de don Carlos se trahissait par des 
faits que n'avait point ignorés le roi d'Espagne; il égor- 
geait lui-même les lapins qu'on lui apportait de la chasse, 
il se plaisait à les voir se débattre et mourir '. 

En plus de tous ces faits si propres à inquiéter et à 
indigner le Roi Catholique, il avait encore, dans les 
choses relatives à la foi, les indices d'une coupable indé- 
pendance de caractère : singulier contraste avec d'autres 
preuves d'une soumission aveugle à ses lois. 

Le roi d'Espagne se posait en protecteur ardent de la 
foi catholique; don Carlos, catholique lui-même, puisque, 
au dire de ses détracteurs, il suffisait quelquefois d'un 
prétexte religieux pour arrêter ses fureurs irréfléchies f , 
était cependant lié avec les calvinistes révoltés des Pays- 
Bas; il soutenait leur insurrection , et comptait se mettre 
à leur tête. 

Il avait surtout l'inquisition en horreur, tandis que le 
roi son père ne faisait rien d'important sans consulter le 
saint-office; un auteur prétend même que l'infant s'était 
expliqué à ce sujet en des termes qui faisaient craindre à 
l'inquisition qu'il ne la supprimât dès qu'il serait maître, 
et que c'était là son plus grand crime *. 

Avant les extrémités auxquelles se porta Philippe II 
contre le prince , il avait éprouvé des mouvements de 

1 Strada, Décades des guerres de Flandres. — Llorente, Histoire de 
V inquisition espagnole , tome m, page 431. 

* Biographie universelle, tome VU, page 457. 

* Don Fabre de l'Oratoire, Continuation de V Histoire ecclésiastique de 
FUury. 



296 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

tendresse paternelle , et lui avait donné des gages de sa 
confiance et de son amour. Nous avons dit qu'en 4560, il 
l'avait fait solennellement reconnaître comme héritier de 
la couronne par les états assemblés à Tolède. 

A la même époque, le 2 février, il avait servi de par- 
rain au roi son père , dans la cérémonie de son mariage 
avec Elisabeth , et dona Jeanne, princesse douairière de 
Portugal , avait été la marraine '. 

En 1 562, don Carlos étudiait avec don Juan d'Autriche 
et Alexandre Farnèse à l'université d'Alcala, cette splen- 
dide création du cardinal Ximenès. Le prince n'aimait 
pas l'étude, malgré les précepteurs éminents que le roi son 
père avait ajoutés aux professeurs illustres qui lui en- 
seignaient la sagesse et la science. Il savait se soustraire à 
leurs regards et à leurs leçons, pour former des liaisons 
fatales et rechercher des plaisirs interdits. Philippe II le 
savait, et surveillant de loin ce caractère indocile , il écri- 
vait de Bruxelles à ses maîtres : « Continuez vos efforts; 
bien que don Carlos n'en profite pas comme il le fau- 
drait, ce ne sera pas inutile. J'écris aussi à don Garcia de 
faire bien attention au choix de ceux qui voient et fré- 
quentent le prince; il vaudroit mieux qu'on lui mit dans 
la tête le goût de l'étude que plusieurs autres choses f . » 
Ces conseils du roi et les efforts des maîtres furent sans 
succès sur cette nature rebelle. 

Étudiant à Alcala , don Carlos devint amoureux d'une 
belle jeune fille attachée à une comtesse qui demeurait 
dans le même palais que lui. Cherchant une nuit à la 

* Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 433. 
3 P. Kircher, Principis ehrisliani archetipon politicum. — Llorente, 
Histoire de ï inquisition espagnole, tome III, page 434. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 2*7 

voir secrètement et sans autre guide que l'un de ses me- 
nias, il tomba dès le premier degré d'un escalier dérobé, 
et roula du haut en bas; il se cassa presque la tète , per- 
dit une partie de son sang, « II est en telle extrémité , 
mandait de lui M. de Saint-Sulpice à la reine mère , qu'on 
est après à le trépaner '. » Ferreras, moins complètement 
informé sans doute , dit de cette catastrophe et de cette 
terrible opération : « Le second jour d'octobre , après la 
chute, il prit au prince un grand frisson suivi d'une 
fièvre très-aiguë; les médecins en conçurent une vive 
inquiétude, et prirent le parti de lui lever le bandeau 
pour examiner le crâne, etc., etc. *. » 11 faillit mourir de 
ce terrible accident, dont il demeura boiteux et affaibli 
toute sa vie. 

On l'avait cru perdu : la Reine Catholique écrivait le 
billet suivant à l'ambassadeur de France : « Monsieur l'am- 
bassadeur, j'ay eu aujourd'hui de fort mauvaises nouvelles 
du prynce, par quoi il me semble qu'il vaut mieux que 
M. de Rambouillet attende à venir à un autre jour: je 
vous envoyé les lettres dans lesquelles je me remets à 
vous; je ne pense pas qu'il passe cette nuit. » 

Par le même courrier, Elisabeth écrivait à la reine sa 
mère : « Madame , Rambouillet arriva avant hier en ce 
lieu de Madrid, lequel m'a conté bien au long de vos 
nouvelles , et comme se porte tout par delà. 

9 J'assureray le roi mon seigneur de tout ce qu'il vous 
plaît m'ordonner sytost qu'il sera de retour; et pour 
n'être en ce lieu depuis quinze jours , je ne vous fais 
réponse à rien. Je prie à Dieu que le prince soit en bonne 

1 M. L. Paris, Négociations tous François II, page 880. 
* Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 4*8. 



298 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

santé , de laquelle je crois qu'il y a bien peu d'espérances 
depuis une cheute qu'il prist descendant par un degré, 
et se blessa bien fort à la tête. Ne pensoit-on que ce fust 
rien, mais il a été si mal et est encore, que ce sera 
miracle s'il en réchappe. Dieu veuille qu'il passe cette 
nuit, et si cela est, j'espère qu'il guérira, car il aura 
passé le 21 . Je ne vous en dires pas davantage , me 
remettant à M. l'ambassadeur, priant Dieu, madame, qui 
vous donne santé très-heureuse et longue vie. Vostre 
très-humble et très-obéissante fille, Elisabeth \ » 

Si le prince revint de cet accident, il ne retrouva pas 
les facultés que la chute et son cruel traitement avaient 
compromises. Quelques gens même osaient dire, ce que 
l'avenir ne confirma que trop , que les médecins crai- 
gnaient qu'il ne demeurât impuissant. Cette opinion accré- 
ditée avait fait agir auprès du Pape pour obtenir la per- 
mission de le marier à la princesse Jeanne sa tante, 
veuve du prince de Portugal. Il en avait jadis été question 
pour Charles IX. Catherine de Médicis avait alors rejeté 
bien loin cette insinuation , disant que son fils avoit asm 
d'une trière. 

Don Carlos s'irrita de ce nouveau plan, et plus tard, 
apprenant que les états avaient donné leur assentiment à 
un tel projet, et que de plus ils intervenaient aussi pour 
obtenir que pendant le voyage projeté par Philippe II 
dans les Flandres il restât à Madrid, dans une obscu- 
rité et dans une inaction antipathiques à sa nature ambi- 
tieuse et remuante , il fit acte de hautaine colère. « Le 
prince entra ces jours passés en assemblée des états, et 

1 M. L. Paris, Négociations sous François //, page 889. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 299 

leur protesta que celui qui proposerait sa demeure, le 
peut tenir pour son ennemi capital et de sa ville ; car il 
les détruira de tout son pouvoir, et de même s'ils sont si 
fols de parler du mariage de la princesse sa tante et de 
luy , comme ils le proposèrent aux dernières cours qui se 
tinrent il y a trois ans en ce lieu; trouvant fort étrange 
qu'ils s'entremissent de telles choses , car te roi son père 
le mariera bien sans eux, et que de lui est si résolu 
d'aller où Ladicte Majesté ira , que tout le monde ne l'en 
sçauroit garder; et leur défendit sur leur vie de ne dé- 
celer ce propos; mais il s'est toutesfois découvert '. » 

En mai 4562, époque de l'accident, dont les consé- 
quences eurent tant d'influence sur les sentiments du 
roi, et marquèrent d'une si terrible fatalité l'avenir de 
l'infant , Philippe II fut ému du danger que courait le 
prince son fils. 

Au premier bruit de sa chute, il était accouru au 
chevet du lit du mourant ; il ne le quitta plus tant que 
dorèrent ses douleurs et son délire. 

Sa dévotion égalant ses inquiétudes, il avait ordonné 
des prières à saint Diègue ou Didace, pour lequel le 
prince avait une grande ferveur. Par les ordres du roi, 
le corps du bienheureux fut pompeusement et procès- 
sionnellement apporté dans la chambre de l'infant; ses 
reliques furent étendues sur le moribond, il revint à la 
vie après cet attouchement, et durant une vision du 
saint qui le combla de consolations et lui fit sentir son 
soulagement immédiat. Philippe II , aussi rempli de joie 
qu'il l'avait été d'anxiété, aussi pénétré de gratitude 

1 Bibliothèque Impériale, ^, folio 594 à 602, 4 janvier 4567. 



300 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

qu'il avait été plein de confiance*, poursuivit et obtint à 
Rome la canonisation du saint l . 

Enfin, en Tannée 1566, il s'agissait sérieusement de 
faire reconnaître don Carlos comme roi d'Aragon à Bar- 
celone, et de lui faire recevoir le serment en cette 
qualité 9 . 

Ces antécédents témoignent assez que le cœur de 
Philippe II , tout étranger qu'il fût quelquefois aux sen- 
timents de la nature , n'était point toujours sourd à sa 
voix. 

Sans vouloir réhabiliter son caractère odieux, auquel 
l'aversion de la postérité est justement acquise, il con- 
vient de décharger sa mémoire de faits dont l'imputation 
fut une calomnie , et de la soulager quelque peu de fautes 
dans lesquelles un concours étranger vint jouer un rôle 
essentiel. 

Le caractère de don Carlos, son physique devenu 
disgracieux, son impuissance avérée de donner des 
héritiers au trône, furent les premières causes de l'anti- 
pathie qui remplaça les sollicitudes de son père. 

On revenait sans cesse sur cette infirmité de sa dé- 
bile nature : on l'exploitait à son détriment autour de 
lui, et les ambassadeurs en rendaient compte à leurs 
souverains, en sorte que les cours étrangères en étaient 
informées. 

Fourquevaulx attribuait l'aversion nouvelle de Phi- 
lippe II pour son fils au tempérament et au caractère 

1 J. de Ferreras, Histoire générale d'Espagne, tome IX, page 230. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., n° 30, folio 134. — Fourquevaulx 
à la reine mère. — Idem, 225, 98« lettre, folio 363. Fourquevaulx au roi 
Charles IX. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 301 

du jeune prince, qui se développaient l'un et l'autre si 
fatalement. 

En juin \ 567, il exprimait à Catherine de Médicis les 
assurances qu'il avait reçues à cet égard : « Madame, 
écrivait-il à la reine, les deux mémoires que j'ai baillés 
au jeune sieur de Laubespine sont si copieux, qu'il n'y 
a lieu de vous faire longue lettre, et sa suffisance sup- 
pléera à mes fautes, car il a veu et entendu toutes choses 
comme moi : n'ayant autre nouvelle pour y adjouter que 
ce qui nous a été conté par le médecin de la Reine 
Catholique, qu'il y a eu quelque prise entre le Roi 
Catholique et le prince son fils, pour les désordres qu'il 
continue à faire assez mal à propos, et nous a dit que 
nonobstant les recettes dont ses trois médecins lui ont 
faict user pour le rendre habile d'espouser femme, c'est 
temps perdu d'en espérer lignée, car jamais il n'aura 
enfants, et qu'il le sçait très-bien. Cela s'accorde au dire 
du prince d'Evoli, qui m'en a quelquefois dit autant l . » 

Plus tard Fourquevaulx, revenant sur ce sujet si impor- 
tant pour la reine d'Espagne et si intéressant pour l'al- 
liance de la France, mandait au Roi Très-Chrétien en un 
message secret : « Il (Ruy Gomez) me disoit ces mots : 
Voyez -vous ce prince d'Espagne, nous considérons et 
prévoyons bien qu'il n'aura jamais d'enfants, ou ce seroit 
grand miracle pour les défauts secrets qui sont en sa per- 
sonne; ains le prince qui naistra de la Reine Catholique, 
ceste fois ou aultre, sera roy et héritier de tous ces 
royaumes. De ladicte dame reine seront procréés une 
douzaine d'enfants et filles, lesquels seront si proches 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^fi, n° 2*0, folio 823. 



302 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

parents du Roy Très-Chrétien , qu'il faut penser de belle 
heure à faire les pères aussi unis de cœur et de volonté, 
comme ils le sont desja d'alliance et que les leurs le 
seront de sang : mesme il sera plus facille, d'autant 
qu'ils n'ont jamais heu différend ni querelle entre eux. 
Quant à la Reine Catholique, il ne conseillera point de 
la laisser en Espagne, car sa présence est autant requise 
en Flandres pour bons respects, comme celle du roi son 
mari; tant y a qu'il n'est encore résolu si elle faira plus 
tost ses couches, ni si elle ira par mer ou par terre \ » 

Au milieu de ses défauts de nature et de caractère, 
la seule bonne qualité de l'infant était son adoration res- 
pectueuse et passionnée pour sa belle-mère, adoration 
cependant qui, selon la nature de don Carlos, avait ses 
interruptions et ses inégalités; ses idées étaient incom- 
plètes, hormis celles que lui suggéraient son ambition, 
et encore les moyens auxquels il demandait le succès 
manquaient de suite et de prudence. Son style décousu 
n'achevait pas de rendre ses pensées. L'évèque d'Osma, 
son ancien maître, était demeuré cher à sa reconnais- 
sance; il lui écrivait souvent. Voici le texte entier de 
l'une de ses lettres : 

« A mon maître l'évèque : Mon maître , j'ai reçu votre 
lettre dans le bois; je me porte tien. Dieu sait combien 
je serois charmé d'aller vous voir avec la reine; faites- 
moi savoir comment vous vous êtes porté en cela, et s'il 
y a beaucoup de fruits. Je suis allé d'Almeida à Buitrago, 
et cela m'a paru très-bien. J'allai au bois en deux jours; 
je suis revenu à présent ici en deux jours, où je suis 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±f*, n* MO , folio 8!8 t 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 303 

depuis mercredi jusqu'à aujourd'hui. Je me porte bien; 
je finis, je finis; de la campagne le 2 juin ; mon meilleur 
ami que j'ai dans ce monde; je ferai tout ce que vous 
me demanderez. Moi le prince. » 

Le 23 janvier 4565, l'infant, alors âgé de vingt ans, 
terminait une de ses lettres au même personnage par ces 
mots : « Je finis votre très grand, qui fera tout ce que 
vous me demanderez. Moi le prince \ » Malheureusement 
ce prélat, l'objet des constants respects de don Carlos, 
n'avàiipas conservé sur lui la même influence, et plus 
d'une foie «es conseils demeurèrent sans succès. 

Tel est le grince infirme d'esprit et de corps que, 
malgré les dénégations et les preuves de l'histoire, le 
roman veut qu'Elisabeth ait aimé. 

Quand bien même le devoir, toujours si puissant sur 
la conscience d'Elisabeth , n'aurait pas suffi pour main- 
tenir sa vertu, la nature elle-même, dès le moment de 
son mariage, l'aurait plutôt inclinée du côté d'un prince 
de trente-deux ans, à qui le ciel destinait encore quarante- 
huit ans d'existence, que vers un enfant de quatorze ans 
à peine, qui portait sur ses traits la maigreur et la livi- 
dité que donnent les fièvres qui le minaient alors, et dans 
son sein le germe des maladies qui, sept ans après, 
amenèrent sa fin prématurée. 

Les dispositions favorables et sincères de Philippe II 
à l'égard de don Carlos n'eurent pas de durée plus pro- 
longée que celle des espérances qu'il avait fondées sur la 
perpétuité de sa race. Les influences extérieures se joi- 
gnirent aux antipathies naturelles qui s'accroissaient 

1 Llorente , Histoire de l'inquisition , tome III, page 437. 



30i VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

chaque jour entre ces deux caractères opposés. Le roi et 
l'infant s'environnèrent alors d'espions. Comme il est 
d'usage en pareil cas, ces vils et bas serviteurs changè- 
rent en rivalités el en haines des sentiments inquiets 
et soupçonneux. La reine d'Espagne seule conservait son 
empire sur l'esprit du jeune prince. 

L'ambassadeur de France mandait de lui à Catherine 
de Médicis : « Il est aujourd'hui le plus honnête et obéis- 
sant du monde; car bien qu'il réprouve et méprise com- 
munément toutes les actions du roi son père, et qu'il 
n'aye agréable chose que la princesse de Portugal, ny 
que les petits princes de Hongrie fassent ou dient , il faict 
néanmoins semblant de trouver bon tout ce que la reyne 
votre fille fait et dit, et n'y a personne qui dispose de 
lui comme elle, et c'est sans artifice ni feinte, car il ne 
sçait feindre ny dissimuler '. » 

Mais là se bornaient les frais et la douceur de don 
Carlos. Vaincu dans les espérances de mariage qu'il avait 
conçues jadis, froissé dans ses inclinations, et ne se 
mettant point en peine de réparer par aucun effort la 
disgrâce que la nature et l'accident d'Alcala avaient 
répandue sur sa personne , il se laissait aller aux pen- 
chants de sa mauvaise nature. Son mariage venait d'être 
conclu avec l'archiduchesse Anne, sa cousine germaine. 
L'empereur Maximilien II, son oncle, et sa tante l'impé- 
ratrice Marie, malgré ses vices et ses infirmités, lui con- 
servaient les tendres sentiments qu'ils lui avaient voués 
dans son enfance. C'était à eux et à Jeanne d'Autriche, 
princesse de Portugal, que Philippe H, pendant les 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifi, n° 8, folio 33. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 305 

absences qui suivirent son premier veuvage , avait confié 
les soins de son fils; ils s'étaient vainement et unique- 
ment occupés de fortifier sa frêle et chétive constitution ; 
quant à ses inclinations violentes, ils en avaient aban- 
donné la surveillance et la réforme à ses maîtres, qui ne 
purent jamais les vaincre. 

De ces souvenirs venait la confiance aveugle avec 
laquelle l'empereur sacrifiait sa fille au prince son cousin. 

L'ambassadeur de Maximilien avait terminé les négo- 
ciations relatives à ces accords : « Il s'en va, mandait 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, mal édifié 
des contenances qu'il aveu tenir au prince d'Espagne à 
table et hors d'icelle, et m'a dit qu'il ne les cèlera point 
à son maître, étant bien marri qu'il faille que madame 
la princesse Anne de Bohême épouse un prince si mal- 
composé de personne et de mœurs comme il est *. » Aussi 
ne l'épousa -t- il pas. Par une sorte de victoire contre 
nature des destinées du père sur les destinées du fils, 
Philippe II prit en 1 570 , pour quatrième femme , cette 
jeune princesse enlevée à don Carlos, comme déjà l'avait 
été la reine Elisabeth. 

Dès l'année 1 565 , le caractère inquiet et insubordonné 
de l'infant, la nature soupçonneuse du roi d'Espagne, se 
manifestaient publiquement. La diplomatie en informait 
les souverains étrangers. M. de Fourquevaulx écrivait à la 
Reine Catholique de Madrid le 1 1 novembre : il l'entre- 
tenait des bruits d'un voyage de Philippe II en Flandre; 
il doutait du départ de ce prince irrésolu : « car, disait-il, 
le repos et cet air de Madrid parmi le plaisir de ses 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -2-p, n° 39, folio 458. 

20 



306 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

autres maisons circon voisines lny satisfont trop. » Et 
rejetant plus loin encore toute apparence d'un voyage 
de l'infant , il ajoutait : « Moins permettra-t-il que le prince 
en sorte sans lui ; oar c'est un jeune personnage sujet à 
sa tête, et facilement fairoit-il telles choses contre les 
Italiens et Flamands, dont l'un et l'autre se repentiront, 
mesme l'on apperçoit qu'il s' ennuyé de n'avoir déjà quel- 
ques grands États en son pouvoir pour y commander '. » 

L'humeur inconstante et les instincts turbulents du 
prince se révélaient chaque jour davantage. Le9 rapports 
des courtisans envenimaient ses paroles et noircissaient 
ses actions; les projets hostiles du roi se firent aussi 
plus clairement pressentir. « Le Roi Catholique disoit que 
si n'estoit pour le parler du monde, il logerait son fils en 
une prison , pour les désordres qu'il faisoit , et ne pou- 
vant estre maître de luy 8 . » Ruy Gomez, faisant sans 
doute allusion aux événemeuts tragiques qui éclatèrent 
plus tard , disait à l'ambassadeur de France, peu de jours 
avant les dernières couches de la reine , « qu'il falloit 
voir ce que Dieu donnerait à madite dame , pour résoudre 
là-dessus tout plein de belles choses •. » 

Le roi lui-même, irrésistiblement entraîné sur cette 
pente fatale , mêlant le culte de la religion au rêve de ses 
sévères répressions, appelait les lumières du ciel et son 
appui sur ses projets, « II avoit fait dire le \ 3* du présent 
mois (janvier 1568), aux églises et monastères, qu'ils 
fissent prières en toutes les heures canonialles, et aux 
messes, qu'il plaise à Dieu l'inspirer et conseiller sur 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fi, folio 53. Lettres d'État. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if5, folio 4463. 292 e lettre. 

3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -if*, folio 4463. 29î« lettre. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 307 

certaines délibérations et desseing qu'il avoit en son 
cœur , laquelle chose a donné assez à discourir aux espé- 
culatifs de cette cour. Or, ne saurois-je assurer si c'étoit à 
cause du prince son fils, mais il est vray que longtemps 
devant qu'il soit parti pour Escurial , Sa Majesté ne parloit 
point à luy ; ainsi il y avoit très-mauvaise satisfaction entre 
eux, comme j'ai quelquesfois escript à Votre Majesté '. » 

Entouré d'ennemis, don Carlos rencontrait en outre ses 
plus grands dangers en lui-même. Ses qualités et ses dé- 
fauts, ses amitiés et ses haines, sa confiance et ses soup- 
çons, lui présentaient autant de pièges. 

A la cour de Philippe II , vivait et brillait un jeune 
prince que les grâces de sa personne , l'agrément de ses 
manières, son goût pour les armes, ses talents militaires, 
destinaient à tous les succès *. Réservé à de courtes mais 
à de brillantes destinées, il avait été condisciple de don 
Carlos, il le traitait en frère. Ce prince était don Juan, 
frère bâtard du roi d'Espagne et fils de Charles-Quint. Il 
ne fut avoué par cet empereur qu'après son abdication. 
Il le recommanda alors au roi son fils, pour les honneurs 
ecclésiastiques. Mais son humeur sollicitait une autre car- 
rière , et son éducation obscure et laborieuse l'avait des- 
tiné, par les fatigues de la campagne, aux fatigues de la 
guerre, et préparé par les travaux du paysan aux travaux 
du soldat. 

Don Juan était le fruit de la passion de l'empereur pour 
Barbe Plomberge , belle et noble jeune fille de la ville de 
Ratisbonne , qu'il avait aimée après son veuvage. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^f*, folio 4U5. M. deFourque 
mdx au roi. 
1 Watson , Histoire de Philippe II, tome II , page 84 . 

20. 



308 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Favorisé des dons de l'esprit et de ceux de la beauté, 
il compta pour beaucoup aussi ceux de la naissance. D 
était enflé d'un orgueil naturel si prodigieux , que la mo- 
destie de sa première éducation ne put le contenir, et que 
les sentiments les plus honorables du cœur en furent 
amoindris chez lui. Au dire de Saint-Réal , lorsque « le 
sieur Quisada , seigneur de Villagarcia , qui l'avoit élevé 
comme son fils, l'habillant de bure et l'accoutumant à la 
fatigue, lui découvrit son état, il se jetta à ses pieds avant 
de le présenter au roi. 

p Quoique don Juan eût toujours cru être le fils de cet 
Espagnol , il le regarda dans cette posture avec autant de 
tranquillité que s'il se fût attendu dès longtemps à ce 
changement , et toute la cour vit avec admiration le fils 
de don Louis Quisada s'accoutumer en moins de demi- 
heure à faire le fils de l'empereur. » 

Cet orgueil de naissance ne fit que s'accroître avec l'âge 
et les honneurs , et plus tard il en multiplia les preuves. 
Vainqueur de Lépante, conquérant de Tunis , il rapporta 
de ses glorieux succès une fierté qu'il tenait déjà de sa 
beauté et de son origine, et une ambition démesurée, 
égale à celle qui fit le malheur et la ruine de don Carlos, 
et qu'il avait combattue ou plutôt trahie dans ce prince 
son neveu ' . 

Don Juan ne trouvait pas mauvais que dans son voyage de 
Flandre, Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue, 
d'une aussi noble maison que lui , et d'une naissance plus 
légitime que la sienne , lui donnât à boire à genoux *. 

* Rancke, V Espagne et les Osmanlis, pages 477 et suivantes. 
2 Mémoires de la reine Marguerite de Valois, livre II, p. 437. Édition 
de Liège, 4743. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 309 

Dès le début de sa carrière , don Juan fut traité en frère 
par le roi d'Espagne , et il ne cessa pas, du moins s'en 
vantait-il, d'honorer la reine Elisabeth, sa signora 1 . Il 
fut pour beaucoup dans les dénonciations qui amenèrent 
la captivité de don Carlos. Le prince cependant l'avait 
comblé d'une confiance et d'une amitié sans bornes; ces 
bienfaits , comme il arrive souvent, firent un ingrat et ne 
furent point étrangers à sa perte. 

Philippe II se Tétait acquis tout à la fois par les bontés 
qui attachent une âme élevée et reconnaissante et par les 
promesses qui lient une âme ambitieuse. Il l'avait cap- 
tivé à l'aide de ces moyens , si faciles pour un maître , si 
puissants sur un courtisan. « Il lui commanda de faire le 
malcontent , et de se rendre si intime au prince, qu'il eût 
moyen de pénétrer tous ses desseins, ce qui fut fait si 
artifici eu sèment et avec tant de persévérance et d'offres 
d'entreprendre, pour lui obéir contre qui que ce fût, 
qu'enfin le prince se lâcha de dire qu'il avoit un grand 
ennemi , et l'ayant répété souvent depuis longtemps, étant 
pressé de se déclarer audit don Juan d'Autriche : Ne recon- 
noîssez-vous pas, lui dit le prince, que je suis le plus 
misérable homme qui fut jamais de ma qualité ; que je 
suis tenu comme un esclave , sans avoir aucune part aux 
affaires, ni aucune autorité, pour me servir d'occupa- 
tion , et pour me rendre capable de gouverner quelque 
jour? Et après avoir dégoisé contre son père, il con- 
clut qu'il falloit qu'il se délivrât de ses mains, et qu'il 
se jetât vers ses bons amis de Flandres qui réclamoient 
son aide. 

1 Mémoires de la reine Marguerite de Valois, livre II , page 4 37. Édition 
de Liège, 4743. 



316 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

» Et cela découvert, le roi mit en délibération secrète- 
ment entre lui et don Ruy Gomès de Silva, prince d'Eboli, 
don Ghristoval de Nojos, et un autre, du remède qui s'y 
pouvoit apporter 1 . » 

Ainsi se travaillait la ruine de don Carlos, par la tra- 
hison et la perfidie. 

Lui cependant, dégoûté de la cour par les rigueurs du 
roi son père, avide d'autorité et surtout d'indépendance r 
entretenait des intelligences avec les révoltés des Pays- 
Bas. Il était en correspondance avec le comte d'Egmont, 
et lorsque le marquis de Bergues et le baron de Montigny , 
députés de Flandre, arrivèrent à la cour, il eut avec eut 
des conférences secrètes sur le triste état du peuple et du 
pays; et toujours sa compassion répondait à leurs do* 
léances. 

L'infant avait même osé écrire à l'un des chefs des 
révoltés dans les termes suivants : « Seigneur comte 
d'Egmont, si les sentiments de mon père n'étoient pas 
aussi éloignés des miens que mon humeur sera toujours 
incompatible avec la sienne , il est certain que les grands 
des Pays-Bas jouiroient du repos qu'ils ne peuvent pas 
espérer du vivant d'un roi qui a pour eux une haine 
invincible, ni sous le gouvernement d'un ministre qui 
exerce dans les provinces la plus odieuse tyrannie. Je 
voudrais que les choses se passassent selon mes désirs; 
mais j'ai la douleur de voir ma bonne volonté retenue par 
des obstacles insurmontables, qui traversent l'exécution 
des desseins que je roule dans ma tête, et qui ne pour- 
raient être que très-avantageux à mes peuples de Flan- 

1 Bibliothèque Impériale, Dupuis, registre 664, folio 49. Récit d'An- 
toine Perez à M. du Vair. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 311 

dres. Tout ce que je puis faire à. présent pour leur ser- 
vice est de les exhorter à n'avoir aucune confiance aux 
promesses du duc d'Albe, parce qu'il n'a apporté d'Es- 
pagne dans ce malheureux pays que la passion barbare 
de le remplir de sang et de carnage , et d'en mettre les 
principales têtes à ses pieds ' . » 

Cette lettre, trouvée par le duc d'Albe dans les papiers 
du comte d'Egmont lors de l'arrestation de ce seigneur 
et du comte de Horne, fut envoyée à Philippe II , et elle 
le rendit irréconciliable avec son fils. 

Plus coupable et plus imprudent encore , don Carlos 
avait laissé entrevoir, par des paroles ambiguës qui ne 
manquèrent point d'interprètes, qu'il en voulait à deux ou 
trois existences qui menaçaient la sienne. Le roi son père 
et Ruy Gomez furent indiqués comme les premières vic- 
times qu'il s'était choisies, ou tout au moins comme celles 
qu'il demandait au Ciel de frapper *; et Philippe H, enten- 
dant cette déposition, s'était écrié « qu'il prendroit des 
mesures pour le prévenir \ » 

Les indices de ce terrible et redoutable mécontente- 
ment du roi étaient sensibles. Depuis quelque temps déjà 
Philippe II n'adressait plus la parole à son fils , et lors- 
qu'il était l'objet de ses regards, c'étaient la haine et les 
menaces que l'on pouvait lire en chacun d'eux \ 

« Madame, mandait Fourquevaulx à Catherine de Médi- 
cis, vous pouvez croire qu'il y a une merveilleuse indi- 
gnation et mauvaise satisfaction entre le Roi Catholique 

1 Don €arlo$ condamné à mort par son père. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^f*, folio 4464. M. de Fourque- 
vaulx à la reine mère. 

3 Biographie nouvelle de Michaud, tome VII, page 459. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f£, folio 4445. 



312 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

et le prince son fils, et si le père le hait, le fils n'en faict 
pas moins; de sorte que, si Dieu n'y remédie, il en pourra 
survenir un grand malheur. Mais de tant que ledict fils 
hait son père, de tant augmente son affection pour la 
reine sa belle -mère; car c'est à elle qu'il a tout son 
recours, et Sa Majesté est si sage qu'elle s'y gouverne dis- 
crètement au gré du mari et du beau -fils. 

» Je vous supplie très- humblement que ce propos et 
autres semblables ne soient point redits à personne, 
tant naturels français qu'ils soient, s'ils sont ordinaires 
d'Espagne ou qu'ils y espèrent d'avoir dignités et béné- 
fices; car pour vous en parler franchement, madame, je 
ne m'y fie point, comme je scay que vous faites, mais les 
estime petits flateraux et raporteurs f . » 

Don Carlos médita de plus en plus son départ, et la 
prise de possession du gouvernement de Flandre que le 
duc d'Albe allait ensanglanter. Il voulut se faire un com- 
plice du jeune prince, qu'il appelait son oncle, qu'il trai- 
tait en frère , qui fut son condisciple et qu'il croyait son 
ami. C'était tomber aveuglément dans le piège que lui 
tendait le roi son père. Don Juan, fidèle à la mission de 
surveillance qu'il avait reçue, ne quittait plus don Car- 
los; il l'accompagnait chez le roi, et celui-ci, en présence 
de sa cour, préférait son frère à son fils : « Estant don 
Jehan alléchez le roy en compaignie du prince, comme de 
coutume, ledict seigneur roy ne fict compte aucun dudict 
prince, mais il en fict de don Jehan, auquel il parla ami- 
calement *. » C'était déjà la récompense de sa délation, 
dont le bruit transpira dès le jour même. L'infant, animé 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^fi, n° 248, folio 980 à 986. 
2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, folio 4445. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 313 

de soupçon et de jalousie tout à la fois , et « pensant que 
don Jehan eût découvert ses secrets à son père, le brava 
an sortir de là, et don Jehan se retira, et ne se laissa plus 
voir depuis ledict soir 1 . » Le bruit public, conforme au 
soupçon de l'infant, « est qu'il a descellé au roy tous les 
secrets dudict prince, lequel roy dict qu'il montrera qua- 
rante causes et raisons qui le contraignent d'en agir sévè- 
rement 9 . » On ajoutait que don Juan allait partir pour 
commander dans le Levant soixante galères , en qualité 
de vicaire général. Ce bruit était sans fondement, car, 
aussitôt après l'arrestation de l'infant , don Juan se laissa 
voir comme auparavant *. 

Au dire de Saint-Réal , la princesse d'Éboli , cette intri- 
gante femme de Ruy Gomez, cette maîtresse successive 
de don Juan et de Philippe II , cette maltresse simultanée 
de Philippe II et d'Antonio Pérez, aurait employé son 
crédit sur l'esprit de don Juan et déployé son astuce 
auprès de Philippe II pour perdre un jeune prince qui 
détestait son époux, et qui probablement aurait marqué 
son élévation au trône par la chute du ministre. Elle se 
serait flattée d'ailleurs de ruiner du même coup l'ascen- 
dant que la reine possédait sur le roi, ascendant si fatal 
à son propre règne, et qu'elle voulait lui substituer. Si 
Ton en croit les mêmes dépositions, elle faisait espionner 
pardon Juan la trop visible passion de don Carlos pour sa 
belle-mère, espérant découvrir une réciprocité qui les 
perdrait tous les deux. 

Cette femme, qui ne se connaissait qu'en amour, n'au- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., <^f£, folio 4464. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fi, folio 4464. 
» Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -îf*, n« 4445 et 4464. 



314 VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 

rait compris et interprété que par ce sentiment toutes les 
marques d'amitié qu'Elisabeth accordait au prince: de là, 
selon Saint -Real, des dénonciations et des insinuations 
plus perfides et plus dangereuses encore, bien capables 
d'émouvoir d'une légitime colère le cœur d'un père et 
d'un mari grièvement offensé dans ses sentiments les plus 
profonds et les plus sacrés. 

Nous ne nous arrêterons pas à la discussion de ces allé- 
gations si favorables à l'intérêt du roman et du drame. 
Si les preuves contraires nous manquaient nous pour- 
rions aisément les combattre par la raison; mais nous 
croyons les avoir détruites par les faits qui établissent 
l'amour réciproque de Philippe II et d'Elisabeth, qui 
démontrent la simple compassion de cette princesse pour 
son beau-fils, et qui, par conséquent, effacent son nom 
de cette triste cause, et ne laissent à la jalousie conjugale 
aucun rôle dans la catastrophe que nous voyons se pré- 
parer. Le roi d'Espagne avait assez, pour justifier sa con- 
duite et ses rigueurs, des droits que l'ambition usurpatrice 
de son fils et que ses intentions criminelles donnaient à 
sa colère. Dans sa surveillance et dans ses mesures, il 
n'agissait ni avec miséricorde sans doute, ni avec loyauté 
peut-être, mais du moins la précipitation et l'ignorance 
ne pouvaient lui être reprochées; il avait attendu, étu- 
dié, surveillé, et, si nous remontons à des années anté- 
rieures, il avait même employé à l'égard d'un fils alors 
aimé tous les moyens qui pouvaient corriger la nature 
et réformer son caractère. C'est dans ces conditions fatales 
et criminelles que don Carlos, non -seulement atteint de 
difformité, affligé d'impuissance, soupçonné de folie, mais 
encore convaincu de projets, sinon clairement parricides, 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 315 

Ai moins évidemment criminels, fut frappé de réproba- 
tion par son père. 

Il venait de préparer secrètement sa fuite : il avait 
écrit au premier courrier de la cour pour lui demander 
huit chevaux de poste; il devait partir le lendemain dès 
l'aurore, se rendre à Gènes et de là gagner les Pays-Bas; 
mais il fut encore trahi de ce c6té: le courrier fit remettre 
à Philippe II l'ordre qu'il avait reçu du prince. Celui-ci, se 
croyant assuré des dispositions du peuple et de la noblesse 
des Pays-Bas en sa faveur, espérait prévenir rétablissa- 
it de l'influence du duc d'Albe dans ces belles pro- 
; et s'emparer de leur gouvernement. Il l'avait solli- 
cité pins d'une fois sans le pouvoir obtenir, il se trouvait 
bmstré dans ses droits en se voyant préférer ce seigneur; 
il s'en était fait un ennemi, non-seulement par la juste 
rivalité de son ambition , mais encore par la rudesse de 
ses adieux. 

Lorsque le duc d'Albe était venu prendre congé de 
l'infant, celui-ci lui avait dit avec colère : « C'est à moi, 
et son à d'autres, qu'appartient le gouvernement de ces 
États. » Quelques auteurs accusent même don Carlos 
d'avoir menacé, dans cette occasion, le duc d'Albe de son 
poignard, et de ne l'avoir épargné que parce que ce sei- 
gneur, plus vigoureux que l'infant, vint à bout de le 
désarmer dans la lutte qui s'engagea entre eux ! . 

Le Soi Catholique, informé de cette scène, obligea don 
Carlos de faire des excuses à son favori. 

Ce malheureux prince, craignant depuis longtemps la 
fatale issue de la haine de son père , s'était fait protéger 
contre tonte surprise. 

• Cabrera, — Don Jean Ferreras, SUtoire d'E$pogm, folio 9, page 538. 



316 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Louis de Foix, ingénieur français, architecte du palais 
et du monastère de l'Escurial, inventeur de la machine 
qui élève l'eau du Tage dans la partie haute de Tolède, 
avait, par les ordres de don Carlos, pratiqué un méca- 
nisme ingénieux à l'aide duquel il ouvrait et fermait sa 
porte , de son lit, sans que personne pût , à moins de vio- 
lence et de fracas , pénétrer dans sa chambre pendant 
son sommeil. Pour compléter ces protections si oppor- 
tunes, mais si impuissantes, le prince ne se couchait pas 
sans placer sous sa main et sous son chevet des armes 
chargées , et son cabinet était une sorte d'arsenal rempli 
d'arquebuses et de moyens de défense ; il était plus habile 
qu'aucun des jeunes seigneurs de la cour dans l'emploi 
de ces diverses armes , et sa réputation d'adresse le ren- 
dait également redoutable et cjangereux. 

Philippe II connaissait les talents et les précautions de 
don Carlos; il fit arrêter par l'architecte qui les avait 
établies les poulies et les verrous qui protégeaient son 
sommeil. 

Le 4 8 janvier 4 568, le prince s'était couché et donnait 
profondément, se croyant à l'abri de toute surprise, 
tandis qu'il était à la merci d'ennemis sans pitié. 

Malgré ces soins, le roi d'Espagne, se présentant vers 
minuit à la porte de son fils, ne pénétra dans sa chambre 
qu'après y avoir fait entrer devant lui le comte de Lerme, 
Ruy Gomez de Silva, le duc de Feria, le grand comman- 
deur et Diego de Cordoue. 

Mais le sommeil du malheureux don Carlos était si 
profond , qu'ils purent arriver jusqu'à lui et le désarmer 
sans qu'il sortit de sa tranquillité ; il fallut l'éveiller. 

Le roi ordonna au prince de se lever, le fit revêtir 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 317 

d'habits de deuil, changea ses gens contre des domes- 
tiques qui avaient plutôt mission de le surveiller que de 
le servir, ouvrit son portefeuille et ses cassettes ; et rem- 
plaçant le luxe de sa chambre par la pauvreté d'une 
prison , il l'abandonna à ses réflexions et à la garde des 
ennemis qu'il lui donna pour geôliers; il joignit à ces 
rigueurs celte parole menaçante, qu'il le traiteroit en roi 
et non en père 1 . Selon d'autres relations, il lui aurait dit 
avec une ironie plus cruelle encore que ses actes : « que 
tout ce qu'il fa i soit n'étoit que pour son bien; que pour 
tempérer l'ardeur de sa jeunesse, il falloit que le père 
fftt sage pour lui et pour son fils 2 . » 

Ruy Gomez fut commis à la garde du prince * : ce n'é- 
taient pas seulement le salut du souverain et celui de 
l'État qui reposaient sur son zèle, c'était sa propre vie 
qui dépendait sans doute du succès de sa rude mission. 

L'infant, qui l'avait eu pour précepteur, qui le comptait 
pour son ennemi et qui le recevait pour gardien , l'avait 
toujours placé en tète des obstacles que rencontrait son 
bonheur. « Des cinq personnes à qui il disoit vouloir mal 
extrêmement , le seigneur roy étoit le premier, et après 
lui Ruy Gomez, auquel il impute tout ce qui lui succède 
contre son désir 4 . » 

La haine du roi contre son fils était si bien connue, 
qu'au premier bruit de son arrestation qui courut dans le 
public, on exagéra les humiliations et les rigueurs aux- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^, folio H 63. 

* Bibliothèque Impériale, Dupuy, reg. 661, folio 49. Don Jean de Fer- 
reras, Histoire d'Espagne, tome IX, page 547. 

8 Bibliothèque Impériale , reg. 661 , folio \ 9. Mémoires d'Ànt. Perez à 
M. du Vair. 

4 Bibliothèque Impériale, folio 4145. Fourquevaulx au roi. 



318 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

quelles il était soumis : on le disait enchaîné, on ajoutait 
que sa chambre était convertie en cachot, et que ces pré- 
cautions et ces tourments étant insuffisants pour la fureur 
de son père, il allait être transféré dans une forteresse, 
près de Valladolid l . 

Ce surcroît de précautions ne fut point nécessaire à sa 
captivité ni à son supplice; don Carlos fut gardé à Madrid 
dans le palais et dans l'appartement même où il avait été 
arrêté. Fourquevaulx , instruisant la reine Catherine de 
Médicis de cette grande catastrophe, n'hésitait pas à lui 
mander : « C'est une douleur et deffortune domestique 
bien pytoiable, puisque c'est entre père et fils. L'occasion 
ne se peut encore savoir au vray , bien que le bruit connu 
est qu'il vouloit tuer son père , ou s'élever avec quelques* 
uns de ses royaumes. Cependant ils ne sont pas six qui 
le sachent, ni même la reine qui s'en passionne toutes- 
fois et en pleure pour l'amour de tous deux : veu qu'aussi 
le prince l'aime merveilleusement. Cette nouvelle voilera 
bientôt par le monde , et pour ce je voulois la vous écrire 
véritable*. » 

Ce message, toutefois, fut retenu par les ordres de la 
reine; elle prétexta une migraine qui l'empêchait de le 
compléter. « Je m'assure, dit l'ambassadeur, que ce 
commandement vient du roi son mari, qui ne veut pas 
que la nouvelle coure du pauvre état où le prince son 
fils est, lequel s'en va mourant, et ne sauroit être en vie 
d'icy à trois jours 3 . » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ~^ 9 folio 4403 Fourquevauh à 
la reine Catherine de Médicis. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, folios 4460 et 4463. 
9 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n° 348, folio 4395. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 319 

Le roi, dans sa prudence , n'attendit pas qu'elle courût 
l'univers, avec les interprétations qu'il conviendrait à 
chacun de lui donner; il se hâta d'adresser des messages 
à tous les souverains. La crainte qu'il éprouvait de la 
prompte divulgation de sa sévérité était telle , qu'il avait 
interdit à la reine d'écrire à la cour de France , et qu'il 
lai avait enjoint de retenir les courriers de l'ambassadeur. 
De plus, il avait défendu qu'aucun homme, soit à pied, 
soit à cheval, ne sortit sans son congé de Madrid 1 . 
Entre autres lettres qu'il adressa aux princes ou à ses 
représentants, nous remarquons les deux suivantes : 



« Très-saint Père, 

» Nul prince n'est plus dévoué que je le suis à Votre 
Sainteté, et ne se distingue plus que moi par sa tendresse 
filiale; je déraentirois ces sentiments respectueux si je ne 
vons rendois point compte de la conduite que j'ai tenue 
à l'égard de mon fils, que j'ai fait arrêter. Je me flatte 
d'abord que ma qualité de père et mon caractère , ennemi 
de toute violence, déposeront en ma faveur; mais je ne 
dois pas seulement m'en tenir à ces préjugés. Je dirai 
donc à Votre Sainteté que je n'ai rien oublié pour donner 
une éducation excellente à mon fils don Carlos ; j'ai mis 
auprès de lui les plus habiles et les plus vertueux per- 
sonnages, ceux qui ont l'art d'insinuer la science avec la 
vertu de la manière la plus agréable. Enfin, j'ai voulu 
lui faire porter le poids de tant de royaumes et de si 
vastes États sans en être accablé; mais le naturel ardent 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 4^, n° 348, folio 4464. 



320 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

et vicieux de ce prince a converti en poison les meil- 
leures leçons qu'on lui a données; au lieu de croître en 
vertu à mesure qu'il croissoit en âge, ses inclinations 
déréglées se sont fortifiées. Enfin , il s'est porté à des 
excès que je n'ai pu dissimuler; il m'a obligé de recourir 
au remède, extrême de le faire arrêter. Il en a coûté 
beaucoup à mon amour paternel , mais j'ai cru que je 
devois faire ce sacrifice à ma dignité de monarque et de 
père du peuple et de la religion. 

» Je suis de Votre Sainteté le très-humble fils. 
» A Madrid, 1568 i. * 

A l'impératrice d'Allemagne, le Roi Catholique écrivait: 

« Ma très- chère soeur, 

» Je ne doute pas que ma résolution d'emprisonner le 
prince don Carlos, votre neveu et mon fils, ne cause à 
Votre Majesté Impériale autant de chagrin qu'elle doit 
répandre de surprise dans le monde, et qu'elle accable 
mon esprit de la plus cuisante douleur; mais Dieu, qui 
connoît les plus secrètes pensées des hommes, me justi- 
fiera avec le temps des préjugés qu'on peut avoir pris 
dans le monde au préjudice de ma réputation. 

» Jusqu'à ce que ce temps vienne, je dois dire, pour 
ma consolation et pour la vôtre , que je n'ay jamais dé- 
couvert dans le prince mon fils aucun vice capital , aucun 
crime capable de le déshonorer, quoique j'aie remarqué 
en lui quantité de défauts et d'égarements que j'attribue 
au feu d'une jeunesse violente et impétueuse. Cependant 

1 Don Carlos condamné à mort par son père , page 474. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 321 

je me suis vu contraint de le faire enfermer dans son pro- 
pre appartement pour son bien particulier, et même pour 
l'avantage de mes royaumes, au repos desquels je ne dois 
pas moins mes soins qu'à la conservation de mon fils \ » 

Le courrier porteur de ces dépêches fut aigrement 
reçu par l'empereur, l'impératrice et toute la cour *. 

M. de Fourquevaulx rendait compte au roi et à la reine 
Catherine de Médicis de l'arrestation et de la captivité du 
prince en divers messages, dont les dates varient du 
5 février au 6 avril. La vérité attache à ces faits un intérêt 
réel et nouveau ; bien que leur publication entraîne sans 
doute quelque redite, on ne saurait se plaindre de la 
surabondance des détails en un sujet sur lequel le roman 
s'est étendu avec plus de complaisance que l'histoire. 

L'empereur et l'impératrice d'Allemagne n'avaient 
point renoncé au mariage de don Carlos avec la princesse 
Anne leur fille , et le titre paternel qu'ils étaient au mo- 
ment d'acquérir à son égard leur donnait droit , ce sem- 
ble, d'intervenir en son procès. « J'ai sceu de bon lieu, 
mandait M. de Fourquevaulx au roi, que l'empereur et 
l'impératrice ont senti fort aigrement la captivité du 
prince, et d'autant plus, parce que le roi son père ne leur 
escript la cause pourquoi, sinon simplement ces paroles, 
que c'est pour bonne et juste occasion dont il les avisera 
quelque jour. A cela lesdictes Majestés ont répondu , entre 
autres choses, qu'ils espèrent qu'après qu'il aura tenu un 
peu son dict fils reclus, qu'il le délivrera, et cette péni- 
tence tiendra lieu de correction et satisfaction : par les- 
quelles paroles l'empereur donne à connoître qu'il ne 

1 Don Carlos condamné à mort par son père, page 173. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n* 322, folio 4297. 

24 



322 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sçait ou ne veult savoir la vraye cause dudit enserrement, 
qui est pour la notoire incapacité et faulte de sens dudit 
povre jeune prince l . » 

L'empereur et l'impératrice ajoutèrent à ces prières 
instantes une autre demande qui aurait complété la grâce 
de F infant; celle de pardonner au prince d'Orange et aux 
seigneurs ses complices dans la révolte des Pays-Bas; 
enfin ils conseillaient d'enlever le gouvernement des Flan- 
dres au duc d'Albe : ses rigueurs sanguinaires entrete- 
naient l'insurrection dans ces belles provinces. 

Le roi répondit aux lettres de l'empereur et de l'impé- 
ratrice que la détention de son fils était indispensable, et 
justifiée par le conseil des théologiens et des jurisconsultes 
les plus fameux; et quant aux Pays-Bas, l'orgueil et l'hé- 
résie de leurs habitants n'étaient pas encore suffisamment 
réprimés par les sévérités du duc d'Albe. Puis, revenant 
sur la captivité du prince, il ajoute... qu'il ne sortiront de 
prison ni espouseroit sa fille , mais qu'il conseillait d'avoir 
pour agréable les recherches de Charles IX et de la don- 
ner à la France 2 . 

La maison de France , moins intéressée que la maison 
d'Autriche dans ce drame intérieur, s'étonna et s'indigna 
de la rigueur du roi d'Espagne; elle s'effraya peut-être 
de l'avenir. 

La reine Catherine de Médicis aimait à espérer une ré- 
conciliation , et frémissait cependant à la vue de ces 
catastrophes, qu'elle considérait comme un effet de la 
colère du ciel : elle mandait à M. de Fourquevaulx : 

« Les choses qui sont entre le père et le fils sont bien 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifi, folio 4313. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifi, n° 369, folio 4456. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 323 

aisées à rhabiller; ce que je désire pour le contentement de 
mon beau-fils et celui de ma fille, laquelle, je suis assurée, 
en porte un extrême ennui, tant à cause du roy son mari, 
que pour le regard dudict prince, qui a toujours faict 
connoitre lui porter bonne volonté. Dieu en cella faict 
bien connoitre, aussi bien que par les guerres où nous 
sommes, combien il est courroucé contre nous; mais il 
faut prendre le tout en patience et se résouldre, en le 
bien servant, au mal qui est advenu, ainsi que le roy 
monsieur mon fils est délibéré de faire l . » 

Le jeune roi Charles IX crut à peine la relation de 
l'ambassadeur, et, le 49 février, il écrivait à M. de 
Fourquevaulx : « J'ai trouvé le faict que vous m'avez 
escript de l'emprisonnement du prince d'Espagne aussi 
étrange que chose que j'ai jamais entendue, ne pou- 
vant croire qu'il ait pu tomber en entendement d'homme, 
ce que vous m'avez mandé qui s'en dit, qui est cause 
que je désire estre éclairci de la vérité, et que je vous 
fais cette dépèche pour vous prier me mander inconti- 
nent des nouvelles, et, à la vérité, il est possible mesme- 
ment de ce qui aura été fait en l'assemblée qui se sera 
tenue, ainsi que vous m'avez escript. 

» Pour mon égard, vous pouvez penser si j'ai eu grand 
déplaisir de ce qui en est passé, étant le faict si étrange 
que je ne puis que plaindre grandement ceulx à qui il 
touche , et seray bien aise quand le tout se pourra accom- 
moder, et que le faict ne sera tel que l'on me l'a mandé, 
afin qu'il soit plus facile à rhabiller *. » 

Sensibles paroles du jeune roi, il est vrai, mais bien 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±f£, n° 308 , folk) 4265. 
3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, folio 4258. 

24 * 



324 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

vaines pour la délivrance du prince. Cette absence d'in- 
tercession de sa part et de la part de la reine Catherine de 
Médicis s'explique par la réserve affectée que l'ambassa- 
deur d'Espagne, don Francis d' Alava, garda, par lès ordres 
de son maître, vis-à-vis de la cour de France. Dans une 
audience qu'il demanda à Charles IX peu de jours après 
que la reine sa sœur lui eut annoncé l'événement, il s'abs- 
tint de le communiquer au roi, et celui-ci le mettant 
sur la voie et lui indiquant qu'il était informé de ce grand 
événement, il témoigna, mande Charles IX à M. de Foun- 
quevaulx, « n'avoir pas grande envie de mordre à la 
grappe et entrer dedans, car il nous dit seulement que 
c'étoient choses entre le père et le fils, lesquelles ne pas- 
seront outre, et qui étaient bien aisées d'apaiser '. » 

Cette indifférence et cette réserve de l'ambassadeur ne 
permirent point au roi d'intercéder en faveur du captif. 
Ses bons vouloirs demeurèrent en suspens ; car « j'avois 
délibéré, mande-t-il encore, s'il m'eust déclaré plus ou- 
vertement ce qui en estait, et qu'il m'eust fait connoître 
en avoir charge de son dict maître, d'envoyer un gentil- 
homme vers le roy, mon beau-frère, pour le visiter en 
cette affliction, et la reine ma dicte sœur; mais je diffé- 
reray encore à le faire jusques à ce que vous en ayez 
mandé votre avis et ce qui en aura été 2 . » 

La reine Catherine de Médicis partageait cette surprise 
et ce mécontentement : elle mandait par le même courrier 
à l'ambassadeur de France en Espagne : « Monsieur de 
Fourquevaulx, je ne vous puis escripre du fait de l'em- 
prisonnement du prince d'Espagne autre chose que ce 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -^f*, folio 4258. 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ifJL, folio 4258. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 325 

que le roy monsieur mon fils vous en mande maintenant : 
vous assurant que j'en suis autant marrie que je sçay que 
le roy, mon beau-fils, en sera travaillé, et que le faict est 
estrange. 

» Le roy, mon dit seigneur et fils, vous mande la façon 
dont l'ambassadeur nous en est venu parler, de laquelle 
je ne me puis aucunement contenter; car il me semble 
que le roy, mon dict beau-fils, son maître, désire, comme 
il a toujours faict, me communiquer privément ses affaires, 
et il me semble que la reine ma fille m'avoit mandé 
qu'il me devoit parler de la part de son dict maître, et 
qu'il en étoit chargé bien expressément. Mais au lieu de 
ce faire, il nous en a parlé si froidement, que j'en suis 
très-mal satisfaite, et vous prie de le faire entendre à 
ladicte reine ma fille, l'asseurant que la façon de laquelle 
ledict ambassadeur en a usé a gardé le roi mon dict fils 
d'envoyer un gentilhomme la visiter sur ce faict, et par 
même moyen lui dire de nos nouvelles '. » 

Quant à la cour de Portugal , elle fut émue par la proxi- 
mité du sang qui l'unissait à don Carlos. La reine son 
aïeule écrivit au roi son beau-fils « qu'elle viendroit vo- 
lontiers le voir, pour le consoller comme sa propre mère 
en la tristesse qu'il porte, à cause du prince son fils. J'en- 
tends, ajoute M. de Fourquevaulx en date du 18 février, 
qu'on se passera bien de sa venue et visite ; seulement le 
roy son père fera partir au premier jour un personnage de 
qualité pour aller en Portugal déclarer au roy, comme 
aussi à la vieille reine, grand'mère du prince, les raisons 
de son enserrement *. » 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, folio 4260. 43 février 1568. 
9 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±fi, n° 304 , folio 4234. 



326 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Peu de jours après les mêmes désirs rencontraient de 
pareils obstacles : « Un gentilhomme du conseil du roy de 
Portugal est venu pour visiter le Roi Catholique et le con- 
soler de son ennuy à cause du prince , et a faict instance 
de le voir de la part de Sa Majesté et de la Royne son 
ayeule : ce qui lui a été refusé, et s'en est retourné le 5 
de ce moys avec une chaisne de mille escus que Sa Ma- 
jesté lui a donnée *. » 

La maison royale de Portugal ne put donc pas faire 
prévaloir la preuve de son intérêt en apprenant la capti- 
vité du prince; d'ailleurs son jeune roi, don Sébastien F, 
plein de zèle pour la religion, d'amour pour la justice, 
d'ardeur pour la gloire, et qui devait périr victime de 
ces nobles passions sur la terre infidèle , recevait en cette 
année les rênes du gouvernement de la main du cardinal 
Henri son oncle. Sa jeunesse, les affaires intérieures, le 
respect pour le Roi Catholique, son puissant voisin et son 
dangereux allié, permirent les signes de deuil, mais non 
pas les remontrances. La sœur de Charles-Quint, la veuve 
de François I er , veuve en premières noces d'Emmanuel le 
Grand, roi de Portugal, retirée d'abord dans les Pays-Bas, 
et, par suite de désordre de ces provinces, réfugiée depuis 
deux ans en Espagne, était alors à Madrid avec la prin- 
cesse Marie de Portugal , issue de son premier mariage. 
Belle-grand'mère et tante de l'infant don Carlos, ces prin- 
cesses en conçurent un profond mais inutile désespoir. 
Les derniers jours de la reine Éléonore qui approchaient 
en furent assombris; elles ne dissimulèrent point leur 
douleur à cette nouvelle. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr.» £f£, n° 303, folio 4238-4250. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 327 

a La reine et la princesse de Portugal avoient délibéré 
de solenniser la fête de Saint-Sébastien pour la mémoire 
du jour que le roi de Portugal naquit; lequel a été déclaré 
majeur, duquel jour il gouvernera doresnavant. Ladite 
saisie a troublé la foule, et y ny a eu sinon tristesse au 
palais; les Portugais sont les plus déconsollés, ou en font 
semblant '. » 

Les grands seigneurs du royaume furent mandés sur-le- 
champ pour recevoir les communications d'un fait aussi 
étrange et pour entendre son explication; puis aussi, ajou- 
tait M. de Fourquevaulx écrivant à la reine Catherine de 
Médicis , « ils pourront à l'adventure moyenner une récon- 
ciliation entre père et fils; mais fiance et amytié crois-je 
bien qu'il n'y aura jamais 8 . » 

Un moment cependant on se flatta qu'en échange de 
certains sacrifices du jeune prince, et grâce aux inter- 
cessions des souverains étrangers et de la noblesse espa- 
gnole, don Carlos pourrait retrouver la liberté; on disait 
que le prince d'Espagne, « moyennant qu'il se contente 
d'épouser la princesse sa tante , sera délivré , pour avec ce 
moyen satisfaire au serment des Espagnols qui l'ont juré 
héritier de la couronne et successeur de ce royaume ; car, 
d'antre part, le roy son père sait bien que ledict prince 
n'engendrera jamais enfants, et la princesse prendra cette 
patience et couvrira ces imperfections mieulx que nulle 
autre femme qu'on lui sauroit donner, et le saura entre- 
tenir en bon office de fils. Touchant à moi, je sçay qu'il 
ne sera délivré ni marié tant que cette Majesté vivra •. » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl.fr., ^-p, folio 4 464. 
9 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±fi, folio 4464. 
3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^p, n° 329, folio 4440. 



328 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

% M, de Fourquevaulx avait une sage appréciation et une 
juste prévoyance de ces choses. 

Les dehors de ce froid rapprochement ne furent même 
pas obtenus de Philippe IL II cherchait un arrêt, et non pas 
une conciliation; n'obtenant le premier ni des souverains 
qui plaidaient en faveur du coupable, ni des grands d'Es- 
pagne qui ne pouvaient se départir d'un respect soumis 
et d'une compassion sincère envers l'héritier de leurs 
rois, il s'adressa à de plus flexibles juges. 

Ce ne fut cependant pas à l'inquisition même qu'il 
confia le soin de prononcer le jugement. Il forma une 
commission spéciale, composée de l'inquisiteur général 
don Diègue Espinosa, cardinal et président du conseil 
de Castille, de Ruy Gomez de Sylva, prince d'Éboli, duc 
de Francavilla, et de Pastrana, comte de Mélito, con- 
seiller d'Ëtat, grand chambellan du roi, de don Diègue 
Bribiesca de Mugnatone, conseiller de Castille', etc. Le 
roi présidait lui-même les séances, dirigeait la discus- 
sion, et, disent des témoins oculaires, pleurait amère- 
ment en exposant les faits accusateurs l . 

En acceptant cette participation, sinon de l'inquisition, 
du moins du grand inquisiteur, au procès de don Carlos, 
il faut une fois encore insister sur le caractère bien avéré 
de ce redouté tribunal. L'esprit de sa fondation et le 
cachet de ses premiers actes fut empreint de zèle et de 
douceur; la prière, la patience, l'instruction, furent les 
seules armes que les premiers inquisiteurs employèrent 
pour combattre l'hérésie. L'Église n'en avait pas mis 
d'autres entre leurs mains. Il ne faut pas confondre ce 

1 Llorenlo, Histoire de l'inquisition en Espagne, tome III, pages 457 
et 466. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 329 

caractère avec celui que les besoins d'une autre époque 
et les passions d'autres hommes lui donnèrent dans la 
suite des temps. 

Vers la fin du quinzième siècle, et en présence des 
dangers auxquels le judaïsme et l'islamisme exposaient 
l'Espagne, la puissance civile crut devoir s'en emparer 
et réglementer, au nom de la foi, mais dans l'intérêt de 
la politique, une institution à laquelle l'Église avait donné 
la vie, qu'elle avait pénétrée de son esprit de conviction 
et marquée de son sceau de miséricorde. Dès lors le 
catholicisme n'en répondit plus, et le pouvoir royal, tout 
en voulant rejeter sur l'Église la responsabilité de ses 
actes, aurait dû en porter à lui seul tout le poids. Ce 
tribunal, malgré les ecclésiastiques qui continuèrent de 
lui appartenir, fut un tribunal royal, agissant sous les 
inspirations, la pression souvent du prince et toujours 
pour ses intérêts. Ferdinand le Catholique l'introduisit 
en Espagne; Philippe II, son arrière-petit-fils, lui donna 
sa consistance et son terrible élan. Avant ces princes, 
qui changèrent son esprit et sa forme, au lieu d'être la 
terreur des peuples, il en était l'espoir. Les templiers 
avaient demandé comme une grâce d'être jugés par ses 
membres; ils savaient bien qu'alors leur condamnation ne 
prononcerait pas la mort '. Il était peut-être opportun 
de rappeler l'origine et l'esprit véritable de l'inquisition, 
et d'y ajouter l'aperçu des variations apportées par les 
siècles, pour que le blâme qu'elle pourrait encourir au 
sujet de la captivité de don Carlos ne rejaillisse point sur 
l'Église. Elle demeure non moins innocente de ces rigueurs 

1 Comte de Maistre, Lettres sur l'inquisition espagnole, passim. 



330 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

que de tous les excès commis en son nom, sans son 
aveu, par des juges passionnés. 

Ce fut donc sinon près de ce tribunal, du moins près 
d'une commission dans laquelle figurait un de ses mem- 
bres, que Philippe II vint chercher la sanction de ses 
actes, faute de la rencontrer parmi les souverains de 
l'Europe et la noblesse d'Espagne. L'arrestation du prince 
fut approuvée, et la conscience du roi fut déclarée droite, 
juste et légère à cet égard. 

A l'aide de l'étroite amitié qui liait don Carlos aux 
protestants des Flandres, il avait été suspecté d'hérésie; 
son éloignement prolongé des sacrements ne fut pas sans 
influence sur l'esprit déjuges prévenus. Philippe II, tou- 
jours inquiet, l'avait fait espionner de longue main. 

« On sait bien qu'il n'a point fait ses Pâques à Noël, ni 
gagné le jubilé à cause de sa rancune, pour ce qu'il n'a 
voulu pardonner, ny son confesseur donner absolution. 
A ses dénégations, il s'est adressé à d'autres docteurs en 
théologie, qui ont fait le même refus de l'absoudre, et il 
y en a qui veulent dire qu'il avoit délibéré de faire un 
mauvais parti au seigneur roi l . » 

Ces accusations diverses, ces soupçons, ces indices, 
ces propos, furent autant de charges contre le prince. 
Les craintes personnelles des juges ajoutaient à leur 
poids, et le sort du captif ne fut pas longtemps douteux. 
Sa réclusion fut maintenue. Les preuves qui établissent 
ses imprudences, le désespoir et la maladie de don Carlos 
sont acquis à l'histoire; mais sa condamnation à mort, 
soutenue par nombre d'auteurs prévenus et partiaux, n'est 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^ 9 folio 44 45. Fourquevaulx 
au roi. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 331 

point admissible, et on doit justifier de cette cruauté un 
père dont les rigueurs n'avaient pas besoin de ce der- 
nier acte pour rassurer ses craintes et sauver ses peuples 
du règne insensé de son fils. Il faut en soulager aussi la 
mémoire d'un tribunal dont la haine pouvait à l'aide 
d'un peu de patience recevoir une dernière et funèbre 
satisfaction. Il faut donc séparer le nom de Philippe II de 
ceux de Bru tu s condamnant ses enfants, de Pierre le 
Grand faisant mourir son fils aîné, de Jean II, roi d'Ara- 
gon, ordonnant le procès de don Carlos son fils, roi de 
Navarre, prince de Viarme, issu de son premier lit, ou 
fermant les yeux sur son empoisonnement, essayé par la 
reine Jeanne, sa seconde femme. 

Si les louanges de la postérité et l'honneur que distri- 
bue l'histoire ne peuvent pas être accordés à Philippe II, 
ce modèle de haine contre la France et de despotisme 
envers ses sujets, la vérité du moins ne saurait souffrir 
que la calomnie vienne ajouter des flétrissures à ses justes 
improbations. 

En présence des événements accomplis et de ceux qui 
se préparaient encore , la reine Elisabeth et la princesse 
de Portugal étaient dans les larmes; celle-là avait été 
constante dans sa maternelle compassion pour don Carlos, 
celle-ci n'avait pu se départir de la sollicitude, maternelle 
aussi, qu'elle avait vouée au jeune prince, lorsque en- 
fant encore il était confié à ses soins, avant d'appartenir 
à d'autres maîtres. Don Juan, revenant chaque soir au 
palais depuis que l'incarcération de l'infant l'avait mis à 
l'abri de son inimitié , avait cru devoir essayer les habits 
de deuil ; mais le roi, qui lui-même accordait des pleurs 
à son malheureux fils, interdit à son frère un témoignage 



332 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sans doute démenti par son cœur, et qu'assurément 
avaient contredit ses actes et son langage. 

Au premier jugement rendu contre don Carlos, il 
fallait, pour que la mesure fût efficace et complète, ajou- 
ter de nouveaux arrêts et le faire déclarer inhabile à suc- 
céder. Pendant que ces actes se préparaient par une lente 
procédure, la sévère rigueur de la prison du jeune prince 
était si scrupuleusement observée , que ni la reine ni la 
princesse Jeanne ne purent arriver jusqu'à lui ni lui 
porter des consolations, quelques instances qu'elles adres- 
sassent au roi. Philippe II leur fit même interdire les 
larmes, comme il avait défendu le deuil à don Juan '. 

L' Aragon, Valence et la Catalogne envoyèrent des 
députés pour intercéder en faveur du captif; le conné- 
table de Castille se permit quelques respectueuses remon- 
trances. Le roi fit peu de cas des unes, prit les autres dé- 
marches en mauvaise part, et multipliant ses précautions, 
il se mit en position de venir facilement à bout des trou- 
bles qui surviendraient pour cette délivrance *. 

L'évêque d'Osma, le seul personnage avec la reine 
Elisabeth pour lequel don Carlos avait conservé quelque 
estime et quelque déférence, était mort en 4566. Ce fut 
une perte pour le roi, que peut-être il aurait pu fléchir, et 
pour le prince , que sans doute il aurait touché. Le pre- 
mier aumônier du roi reçut Tordre d'inviter don Carlos à 
demander à la religion les consolations dont elle dispose, 
et le courage qu'elle sait inspirer. 

Le prince , non pas par aversion pour elle , mais par 
indignation de la contrainte qu'il subissait, se refusa à ces 

1 Voir à l'appendice le n° 71 . 

2 Voir à l'appendice le n° 72. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 333 

avances, et c'est alors qu'il lui fut représenté que si son 
rang était moins auguste, le saint-office serait dans le 
cas de rechercher si Son Altesse était chrétienne ou non l . 
Le désespoir du prince augmentait avec la durée de sa 
captivité. Ses forces physiques diminuaient, et son esprit 
donnait les marques d'une aliénation croissante. Ceux qui 
le surveillaient avaient défense sur leur vie de rien dire 
au dehors de ce qui se passait dans sa prison. Cependant 
il en transpirait toujours quelque chose. Il avait imaginé, 
en manière de jeu , de placer dans sa bouche un anneau 
dans lequel un diamant était enchâssé : il l'avala comme 
une pilule , et on ne put l'en délivrer que dix-sept jours 
après, à force de médicaments *. La faiblesse qui se dé- 
veloppait à la suite de ces folies croissait tellement, que 
le roi son père crut devoir aller le voir pour le consoler, 
et l'engager à plus de sagesse et à un meilleur régime. 
Il avait passé onze jours sans manger. L'effet de son docile 
retour aux ordres de son père et aux conseils du docteur 
Olivarès, premier médecin du roi, fut de donner à son 
estomac un travail impossible , dont une fièvre maligne 
fut la suite immédiate. 

Tels étaient, avec bien d'autres détails encore, les 
tristes renseignements que M. de Fourquevaulx donnait 
au roi et à la reine douairière , puis, dépêchant à la cour 
de France un messager discret et fidèle , il ajoutait : « II 
vous plaira , sire, entendre le surplus par ce gentilhomme, 
et de l'état du prince d'Espagne, qui va en empirant pour 
sa délivrance , car le roi son père est après pour casser 
et rompre à plat toute sa maison, parce que le pauvre 

1 Llorente, Histoire de l'inquisition, tome III, page 168. 
* Voir a l'appendice les n°» 73 et 74. 



3Si VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

jeune homme devient plus insensé de jour en jour, telle- 
ment que la tour d'Esilles ou d'Arevalos, où sa grand' - 
mère mourut folle, ne lui peuvent faillir pour sa retraite, 
s'il vit longuement '. » 

Les souverains étrangers s'émurent de cette grande 
catastrophe , et compatirent à cette immense infortune ; 
ils intercédèrent en faveur du captif. L'empereur Maxi- 
milien et l'impératrice répondirent par des sollicitations 
pressantes pour la délivrance du prince aux messages 
par lesquels le Roi Catholique continuait de les entre- 
tenir de ses soucis; et si la mort du prince n'eût point 
prévenu des démarches plus pressantes et plus efficaces, 
l'archiduc Charles devait partir de Vienne le 4 septembre 
pour solliciter auprès de Philippe II la délivrance de don 
Carlos, pour s'informer plus en détail de l'occasion de sa 
prise a , « et pour activer ses nopces avec madame l'in- 
fante Anne , fût-il libre ou captif. L'empereur et l'impé- 
ratrice ne voulant entendre à aucun autre parti , sinon 
dudit prince, encore que l'infante Anne leur fille le dust 
accompagner toute sa vie en prison 8 . » 

La mort de don Carlos ayant prévenu ce message , l'ar- 
chiduc s'abstint du voyage d'Espagne ; « car de venir 
pour se condoulloir du trespas, sans autre principalle fin, 
n'est pas occasion digne d'un frère de l'empereur, veu 
que ce peut être par son grand escuyer ou aultre A . » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f*, n<> 34 6, folio 4282. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ±±i, n° 366, folio U49. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ip, n° 368, folio 4454. 
4 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n° 369, folio 4456. 



CHAPITRE VINGT-TROISIEME. 

MORT DE DON CARLOS. 

Le désespoir et les excès de don Carlos furent seuls 
cause de sa fin ; des actes de folie imputables à sa raison 
troublée développèrent sa maladie. Ayant fait allumer 
un grand feu sous prétexte du froid de la saison , il se 
jeta dans les flammes, et faillit être étouffé l . Des absti- 
nences et des intempérances successives eurent pour 
résultat une mort prématurée, à laquelle ne l'avaient que 
trop disposé d'ailleurs les accidents, les chagrins et les 
excès de sa première jeunesse 2 . « Il se faisoit rafraîchir 
le lict en mettant de la neige dans la bassinoire; il buvoit 
à toute heure de l'e^u excessivement froide ; de là il eut 
une fièvre très-maligne *. » Ce suicide lent et volontaire 
au début, regretté et expié plus tard selon les principes 
et les inspirations d'une foi mieux écoutée et mieux 
comprise, fut son œuvre avérée. Si dans la suite des 
lueurs d'espérance peut-être , et surtout les conseils per- 
suasifs d'une religion qui éclaire et qui pardonne, le pla- 
cèrent dans la voie d'une résignation touchante, il n'en 
fout pas conclure que le désespoir n'eût point précédé 
ces heureux sentiments, et que le crime de sa mort fût 
non pas le sien , mais celui du roi son père. 



i Watson, Histoire de Philippe II, tome II, page 23. 

* Strada, De bello Bclgico, page 440. — Abbé de Bellegarde, Histoire 
d'Espagne, tome II , page 386. — Don Carlos condamné à mort , page 1 94. 

3 Ferreras, Histoire d'Espagne, tome IX, page 55*. — Abrégé chro- 
nologique de F histoire d? Espagne et de Portugal, tome II, page 386. 



336 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Revenant spontanément sur le refus qu'il avait fait des 
sacrements , don Carlos , aux approches de la semaine 
sainte, remplit avec une conscience scrupuleuse ses de- 
voirs religieux. De fréquents entretiens avec son confes- 
seur l'amenèrent à ce résultat. Par ordre de Philippe II 
on apporta à ces actes toutes les facilités et toute là 
solennité qui pouvaient s'allier avec l'état de captif. Le 
caractère de don Carlos retrouva dans ces occupations 
un calme et une douceur qu'il avait perdus depuis long- 
temps , et Us ramenèrent momentanément une raison et 
une lucidité dont on avait cru le retour impossible â . On 
osait même espérer que de tels témoignages d'amende- 
ment feraient suspendre le procès, ou atténueraient du 
moins la condamnation qui devait en être le terme: 
celle-ci en effet ne fut point prononcée , bien que, dit 
Llorente, on ne pût d'après les lois du royaume se dis- 
penser de frapper don Carlos de la peine de mort. Les 
pièces réunies prouvaient son crime de lèse-majesté au 
premier et au deuxième chef, pour avoir désiré com- 
mettre un parricide et pour avoir voulu, au moyen de la 
guerre civile , usurper la souveraineté des Flandres *. 

Cependant des circonstances particulières tirées de 
l'état mental du prince et de sa haute qualité de fils 
unique du roi pouvaient, au point de vue de la politique 
et de la raison d'État , engager Philippe II à faire usage 
en sa faveur de son autorité souveraine. 

Le cardinal Espinosa et le prince d'Eboli exprimaient 
ces sentiments , mais la clémence et la justice étaient déjà 
hors de saison; il suffit, pour se tirer de perplexité, de 

1 Voir à l'appendice le n° 76. 

a Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 470,2 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 337 

laisser faire la nature, qui n'avait plus besoin d'un long 
temps pour achever son œuvre. 

La grande sollicitude du roi, en ce moment suprême, 
était de faire persuader au prince son fils que sa fin 
approchait, pour qu'il pût, par ses derniers actes de reli- 
gion et de résignation , échanger plus sûrement le trône 
périssable qu'il perdait contre un règne éternel. Le doc- 
teur Olivarès, ayant instruit don Carlos de l'irrémédiable 
gravité de son mal, ce prince n'hésita pas à faire appeler 
F. Diègue de Chaves, son confesseur ordinaire, et non 
content des témoignages qu'il donna de ses sentiments 
catholiques, il voulut y joindre encore les actes de son 
public et sincère repentir. Grand et sublime pour la pre- 
mière fois de sa vie au moment de sa mort , il envoya ce 
religieux et le docteur Suarès de Tolède, son premier au- 
mônier, demander en son nom pardon au roi son père. 
Philippe II le lui accorda, et joignit à ses paroles sa béné- 
diction. Il autorisa le prince à dicter son testament; il 
remplit ce devoir et s'occupa de ces soins le 21 juillet. 

Pendant ces tristes préliminaires de la catastrophe 
suprême , le procès de don Carlos , tout préparé pour la 
conclusion , ne recevait point son dernier sceau. Des his- 
toriens égarés par de fausses apparences et animés par la 
haine religieuse, des romanciers habiles poussés par le 
besoin de rencontrer des crimes pour intéresser davan- 
tage au malheur, ont prétendu que la fatale condamna- 
tion avait été prononcée; ils ont même voulu qu'elle ait 
été exécutée, seulement ils ont varié dans la forme de 
l'arrêt et dans le choix du supplice. 

Watson, écrivain protestant, dit avec vérité que bien 
des princes et la noblesse espagnole sollicitèrent l'élargi»- 

22 



338 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sèment de don Carlos, qui leur fut impitoyablement 
refusé; mais il ajoute faussement que son père le livra 
au saint-office et exigea son arrêt de mort, et que sous le 
voile de cette odieuse condamnation on lui fit avaler du 
poison, dont il mourut quelques heures après ! . 

Selon Saint-Réal , les effets de drogues homicides lon- 
guement mêlées dans ses aliments et dans ses breuvages, 
répandues sur son linge et sur ses habits, ne purent assez 
promptement triompher de sa jeunesse et de sa force. Le 
roi, comprenant alors que cette lente exécution d'une 
cruelle sentence laissait des chances à la vie et à la ven- 
geance de sa victime, fit prévenir don Carlos qu'il lui 
laissait pour toute grâce le choix de son genre de mort*. 

Par déférence pour un avis secret dont on dit que la 
reine Elisabeth fut Fauteur, il aurait demandé Philippe II 
à ce moment suprême, et comme ce prince approchait, 
et qu'on lui eut annoncé son père, il répondit : Annoncez- 
moi mon roi. 

Dans cet entretien, don Carlos , sans rien perdre de sa 
dignité, aurait demandé grâce pour sa vie, et rappelant 
au Roi Catholique que son sang coulait dans ses veines, 
celui-ci lui aurait répondu bassement : « Quand j'ai du 
mauvais sang, je le fais tirer à mon chirurgien *. » 

Une autre parole non moins féroce est prêtée à ce 
souverain. Le moment de l'exécution étant arrivé, on 
aurait proposé de la différer par respect pour la fête de 
Saint-Jacques, que Ton célébrait le lendemain. Le roi, 
rejetant tout délai comme il avait refusé toute grâce, 

* Histoire de Philippe II, tome II, page 23. 

* Mathieu, Histoire de France. 

'* Don Carlos condamné à mort par son père, page 490. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 3S9 

aurait dit à ses conseillers que tous les jours étaient bons 
pour l'exécution de la justice divine , et qu'il était ravi 
d'avoir pour spectateur un aussi grand patron que saint 
Jacques 1 . 

Don Carlos, dit un autre historien, fut étranglé par 
quatre esclaves , dont deux le tenaient pendant que les 
autres le serraient avec un lacet de soie *. 

Un auteur moins croyable encore prétend que le 
bourreau qui l'étranglait lui criait : Taisez-vous, taisez- 
vous, seigneur , ce que Y on fait est pour votre bien*. Ironie 
barbare comme le supplice était infâme ; elle est impos- 
sible à admettre, même en acceptant le roman de la con- 
damnation : quelque sanglante que soit d'ailleurs la 
mémoire de Philippe II, elle ne peut être tachée par la 
bassesse d'un pareil fait. L'orgueilleux caractère de ce 
prince n'aurait pas souffert un supplice avilissant pour 
son fils, et moins encore qu'une bouche abjecte en 
comblât l'humiliation par l'injure. 

Don Carlos, suivant un auteur plus élevé dans ses 
fictions , mais non pas mieux instruit , se mit au bain , et 
s'étant fait ouvrir les veines des bras et des jambes, il 
commanda que tout le monde sortit; puis prenant dans 
sa main un portrait de la reine en miniature qu'il portait 
toujours pendu au cou, et qui avait été la première cause 
de son amour, il demeura les yeux attachés sur cette 
fatale peinture, « jusqu'à ce que les frissons glacés du 
trépas le surprirent dans cette contemplation, et que son 

1 Don Carlos condamné à mort pat son pèr$, page 492. 

2 Mathieu, Histoire de France. 

' Saint-Évremont, discours. — Don Carlos condamné à mort par son 
père, page 495. 

22. 



340 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

âme généreuse et élevée étant déjà sortie à demi avec 
son sang et ses esprits, il perdit insensiblement la vue, 
et depuis la vie \ » 

De Thou , réunissant et conciliant ensemble la double 
pensée du suicide et du supplice , l'exprime ainsi d'après 
les récits de de Foix et de Pierre Justiniano. 

« Don Carlos voulut s'étrangler avec un diamant qu'il 
mit dans sa bouche, mais ses gens vinrent assez tôt pour 
l'en empêcher. Philippe, voyant que son fils était d'un 
caractère que ni la raison ni les châtiments ne pouvaient 
changer ou adoucir, en conféra encore une fois avec le 
saint-office, et jugea à propos, pour prévenir la mort qu'il 
voulait se donner à lui-même, de le faire condamner par 
un juge légitime; mais, afin de sauver l'honneur du sang 
royal, l'arrêt fut exécuté en secret, et on lui fit avaler 
un bouillon empoisonné dont il mourut quelques heures 
après 8 . » 

Triste condition de l'histoire d'offrir des incertitudes et 
des contradictions sur le sort des personnages les plus 
éminents, et que l'époque de leur existence, les actes 
importants de leur vie semblaient devoir sauver de l'igno- 
rance et défendre contre l'erreur. En citant au sujet de 
Philippe II et de don Carlos les anecdotes qui précèdent, 
bien loin de prétendre leur donner aucune autorité, nous 
avons l'intention de les combattre par les faits. Notre 
seule ambition a été de prouver le scrupule de nos recher- 
ches et l'impartialité de notre opinion. 

Avant d'enregistrer la relation véridique des derniers 
moments et de la mort de l'infant, il faut encore offrir à 

1 Don Carlos, Nouvelle historique , page 434 . — Saint-Réal. 

2 Histoire de France, tome IV, page 72. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 34i 

la critique la pièce qui semble la plus imposante en faveur 
de la condamnation et de l'empoisonnement de don Carlos, 
celle sur laquelle furent basés sans doute les romans, plus 
ou moins ornés de variantes, qui veulent que cette mort 
ait été violente et l'œuvre de la sentence de son père. 

Antonio Perez avait été ministre de Philippe II, puis le 
négociateur de ses amours auprès de la princesse d'Eboli; 
devenu son rival, il fit mettre à mort Escovedo, qui avait 
découvert ses pratiques et ses triomphes personnels, de 
peur que ses succès ne fussent dénoncés par ce dangereux 
témoin. Ses crimes le trahirent, et, poursuivi, condamné 
par le roi son maître, il évita un sort non moins grave 
peut-être que son jugement en fuyant en France, puis en 
passant en Angleterre , où le roi Henri IV et la reine Eli- 
sabeth lui firent l'accueil non pas que mérite la vertu , 
Biais que dicte l'intérêt. 

Échappé au bourreau , il fut encore poursuivi par des 
assassins soudoyés, et, disputant sa vie au poignard après 
l'avoir sauvée de l'échafaud, il trahit les secrets du prince 
qu'il avait servi. Sous l'empire de la frayeur et de la 
haine, sous l'inspiration de la vengeance, il n'oublia rien 
pour livrer au mépris le caractère de Philippe II. La rela- 
tion de ses malheurs, ses lettres, ses entretiens, furent 
empreints de la tristesse de son cœur, de l'aigreur crois- 
sante de son caractère, de la haine qu'il avait vouée au 
Roi Catholique. Le mal qu'il souhaitait à l'Espagne et à 
son maître conduisait sa plume et soutenait son reste de 
vie '. Ce fut poussé par de tels instincts et par de telles 
passions, qu'avide de croire au crime, lorsqu'il s'agissait 

1 M. Mignet, Antonio Pirez et Philippe IL 



3&2 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

du roi son ancien maître, et non moins pressé de le 
divulguer pour retarder, en 1 597, la paix que Philippe II 
s'apprêtait à conclure avec Henri IV, il écrivait à Guil- 
laume du Vair la relation suivante de la mort de don 
Carlos : 

« Durant ceste prison, dit-il, les regrets de ce prince 
étoient toujours plus violents, si bien que don Ruy Gomez 
et les autres du conseil estroit ne cessoient jamais de prier 
le roy de nettoyer cette affaire. S'il estoit innocent, de le 
remettre en liberté; si, au contraire, il estoit coupable, 
d'user des remèdes qu'il y vouloit apporter, sans les faire 
plus longuement tremper en cette captivité , de crainte 
qu'ils avoient qu'il n'échappast, comme il estoit extrême- 
ment rusé, et qu'il ne les ruinast peu après, ou bien que 
si durant cette captivité il venoit faute du roy, il ne se 
voulust venger sur eux du tort qu'il présupposoit recevoir» 

» Finalement, le roy ne pouvant mieux se délivrer de 
cette importunité et de ce soin, trouvant que véritable- 
ment il étoit coupable, et que difficilement il pouvoit 
échapper sans miner son père et l'État tout ensemble, 
s'étant bien résolu avec les casuistes et les inquisiteurs 
que légitimement on le pouvoit punir en sa vie, il fut 
condamné par V ad vis de son conseil» 

» Et pour ne faire un tel acte trop ouvertement, il fut 
ordonné que durant quatre mois on luy donnerait une 
potion si lente, laquelle serait distribuée en tous ses 
repas, qu'insensiblement il perdrait les forces et la vie, 
sans qu'il semblât qu'elle eût été précipitée par aucune 
violence, ce qui fut exécuté ! . » 

1 Bibliothèque Impériale, Dupuy, reg. 661, folio 49. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 3&3 

Tout au contraire de la relation précédente, M. de 
Fourquevaulx, instruisant ses maîtres de la mystérieuse 
catastrophe qui mettait toute l'Espagne en deuil , n'impute 
qu'à l'infant sa triste fin. 

Dès le Ï1 juillet il mandait au roi , dans un dernier 
bulletin : 

« Sire, le prince d'Espaigne a porté sa patience le plus 
qu'il a pu, mais voyant qu'en sa captivité n'y a nulle 
fin, s'est opiniâtre de ne vouloir point manger, et y a 
huit jours qu'il n'a mangé que quelques prunes : on des- 
sert la viande tout entière de devant luy. De sorte qu'il 
est bien vrai qu'on le nourrit maintenant de confections, 
nommément d'une qu'ils appellent alkiermes. Et ce matin 
l'ont fait confesser, doultant qu'il meurre de foiblesse, car 
d'autre mal n'a, il n'y a point de fièvre; le roy son père 
en est bien marri, car s'il mouroit, le monde en parle- 
rait diversement, et s'il vivra, j'entends qu'on lui répare 
le château d'Arevalos pour l'y loger au large et en 
seureté *. » 

Cinq jours plus tard , le 26 juillet \ 568 , la catastrophe 
était accomplie, et M. de Fourquevaulx écrivait à Cathe- 
rine de Médicis : " 

« Madame, 

» Parce que la reyne votre fille s'est trouvée faschée de 
la migraine et évanouissements ces deux ou trois jours , 
elle n'a pu vous escripre, comme Sa Majesté m'avoit 
promis; qui est cause que ma dépèche du 21 n'est partie 

1 Bibliothèque Impériale, 8oppl.fr., ±f£, n° 346, folio 4394. 



S4& VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

jusquesà présent, car aussi l'extrémité de vie où le prince 
d'Espagne se trouvoit m'a fait retenir ma dicte dépèche, 
attendant sa fin, qui fut hier matin, entre douze et une 
heure après minuit. 

» La cause de sa mort procède de ce qu'il étoit souvent 
trois et quatre jours sans manger, et puis il mangeoit tant 
à la fois qu'il n'en pouvoit plus, et toujours buvoit de 
l'eau avec la neige en grande abondance, se couchant nud 
sur les carreaux, et faisant maints autres désordres pour 
mourir jeune, comme il est mort, et par l'excès dernier 
il a demeuré sept ou huit jours sans vouloir manger sinon 
des prunes crues, et toujours buvant l'eau avec neige, 
qui l'a rendu si foible que, quand il a voulu manger, il 
n'a pu. J'entends que le roy son père en donne présente- 
ment avis à l'empereur par ce courrier exprès, et croy 
qu'il luy escripra, que l'impératrice n'a que faire de ré* 
server madame la princesse sa fille pour son fils, comme 
elle disoit vouloir faire , et n'y aura plus lieu de s'excuser 
là-dessus. Son corps fut hier au soir porté et déposité en 
l'église de Saint-Dominique el Real, pour le porter quel- 
que jour à l'Escurial. Les ambassadeurs ont été appelés 
à l'enlèvement, et moi, comme les autres, avec le grand 
deuil et chaperon à l'espagnole. Les princes de Bohême 
alloient après le corps vêtus de crêpe jusques à terre, et 
un chapeau de drap, disant que c'étoit le deuil à l'alle- 
mande. Toute la cour l'a pris, et moy et ma famille pareil- 
lement; encore ne laissent les Espagnols de dire que tous 
les Français sont bien aises dudict trépas. 

» Je m'asseure qu'il plaira à Vos Majestés faire démons- 
tration qu'il est autrement, et à ces fins n'y seront épar- 
gnés le deuil ni les honneurs et cérémonies, pour contenter 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 345 

la reyne votre fille, qui m'a commandé vous supplier de 
faire en sorte que l'Espaigne sache qu'il vous déplaît que 
le Roy Catholique ait perdu son fils, car de tous les peu- 
ples que j'ay jamais vus ici pratiquer, cestuy-cy est celluy 
qui fait le plus grand cas des choses extérieures et de 
belle apparence. 

» De Madrid, le 26 juillet 4568 i. » 

Llorente , cet historien si prévenu quand il s'agit de 
l'inquisition et de Philippe II, est non moins positif et 
bien plus circonstancié encore dans ses détails. Il les dis- 
culpe l'un et l'autre de cette mort et d'un tel jugement. 
Plus éclairé dans cette question que Fourquevaulx, puis- 
que de nombreuses études avaient précédé ses recherches 
sur ce fait , il ne tient compte des accusations de ses de- 
vanciers que pour les démentir; il les enregistre et les 
détruit. Non-seulement, dit-il , les pièces du procès ne 
parlent d'aucune sentence, mais encore elles n'indiquent 
aucune résolution du roi : une note du secrétaire de la 
commission termine son travail par ces mots : « Cette 
procédure en était là lorsque le prince mourut de sa mala- 
die, ce qui fit qu'on ne rendit aucun jugement. » 

Il dit ailleurs que la réunion des détails sur cet événe- 
ment porte dans l'esprit la conviction intime que la mort 
de don Carlos s'est présentée avec tous les caractères 
d'une mort naturelle, et que le malade lui-même l'a re- 
gardée comme telle 9 . 

Pour revenir de la discussion aux détails historiques, 

* Bibliothèque Impériale, suppl.fr., ^fi, 351 lettres, fo'ioUOO. 

* Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome m, pages 471 
et 478. 



346 .VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

nous trouvons toujours dans le même auteur que le 22 et 
le 23 juillet l'agonie du prince se déclara interrompue 
par des intervalles de calme et de lucidité qui lui laissaient 
écouter les exhortations des religieux qui l'entouraient, 
Rétablissant la vérité de la suprême entrevue du père et 
du fils, si cruellement défigurée par Saint-Réal, Llorente 
apprend au lecteur que Philippe II , sachant que les der- 
niers moments approchaient, retrouva pour son fils la 
tendresse qu'il avait éprouvée lors de l'accident d'Âlcala. 
Il voulut alors renouveler lui-même à don Carlos là béné- 
diction que trois jours plus tôt il lui avait envoyée par 
son confesseur et par son premier aumônier. Il prit l'avis 
de ses ministres, qui s'inclinèrent devant cette religieuse 
et paternelle pensée. Elle rencontra moins d'encourage- 
ment chez les prêtres qui environnaient don Carlos, ils 
craignaient que dans son état de faiblesse la vue du Roi 
Catholique ne ramenât quelques inquiétudes dans son 
esprit et quelque trouble dans ses idées. 

Philippe II hésita devant cette objection ; mais dans la 
nuit du 23 au 24 juillet, ayant appris que le prince était 
à la dernière extrémité, il se rendit dans son appartement, 
et étendant les bras entre les épaules du prince d'Evoli et 
du grand prieur, il lui donna une deuxième fois sa béné- 
diction sans être aperçu , et se retira tout en pleurs '. 

Cette même nuit , à quatre heures du matin, don Carlos 
rendait le dernier soupir. 

La décomposition des traits qu'entraîne une mort vio- 
lente fut loin d'être constatée après le trépas de don 
Carlos. 

1 Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 479 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 347 

« Je lui ai veu le visage, mande M. de Fourque- 
vaulx, quand on dépositoit son corps aux religieuses de 
Saint-Dominique, lequel n'étoit aucunement défaict de la 
maladie , sinon qu'il étoit un peu jaune; mais j'entends 
qu'il n'avoit que les ossements par le surplus du corps. 
On a opinion que cette mort a tiré le Roi Catholique hors 
de plusieurs soucis. Il pourra sortir de son royaume à sa 
volonté, sans danger d'y survenir sédition en son ab- 
sence '. » 

Non content d'apprendre cette grande catastrophe à 
tous les souverains de la chrétienté, le roi d'Espagne, 
distinguant par une faveur toute particulière le duc 
d'Albe, qu'il avait établi et maintenu dans le gou- 
vernement des Pays-Bas , daignait lui adresser la lettre 
suivante : 

« Mon cousin ayant été , Dieu servy , contraint de 
prendre de sa part mon très-cher et très-aimé fils, pour- 
rez considérer en quelle doleur et tristesse je m'en re- 
trouve. Son trépas est advenu le 24 de ce moys, après 
avoir trois jours auparavant reçu avec grande dévotion les 
saints sacrements , et avoir fait une fin tant chrétienne et 
avoir telle repentance et contrition, que ce m'a esté beau- 
coup d'allégement et consolation en ce travail. Car j'es- 
père de la miséricorde de Dieu qu'il l'a appelé, et qu'il jouit 
perpétuellement de lui, et qu'il me donnera sa faveur et 
ayde, afin qu'en me conformant avec sa divine volonté, 
je porte et passe cette tristesse avec le cœur et patience 
chrétienne qu'il convient. Vous me ferez plaisir de le faire 
entendre, et faire faire en mes pays de là les services, ob- 

« Bibliothèque Impériale, suppl. fr. v ±±£, qo 350, folio 4398. 



348 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

sèques et démonstrations en choses de cette qualité cou- 
tumières : escripvant aussi et en chargeant les prélats et 
autres de l'état ecclésiastique et religieux de prier Nostre 
Seigneur pour son âme et pour la direction et enchaîne- 
ment de mes affaires et négoces à son saint service, et de 
dire et célébrer et faire célébrer les messes, oraisons et 
autres choses au service divin appartenant, en quoy vous 
et eux me ferez plaisir et service bien agréable, etc. , etc. 

■ De Madrid, ce 26 de juillet 4568 '. • 

Les lettres de Philippe II annonçant ce triste événe- 
ment ne se bornèrent point à celles qu'il écrivait au pape, 
aux souverains , aux grands d'Espagne le plus en faveur. 
Il annonça sa mort aux corps éminents qu'il avait infor- 
més de sa résolution. Alors, tout en l'accusant, il avait 
évité de le déshonorer; il n'hésitait pas aujourd'hui à 
louer sa fin courageuse et chrétienne , et à donner sur la 
piété, l'amendement et la résignation de ses derniers jours 
des détails dignes de l'admiration de l'Espagne entière. 
Rien ne fut caché, ni dans l'heure de sa mort, ni dans le 
principe et les progrès de sa maladie. Si, pour l'honneur 
de la vérité, il fallut appeler la réprobation publique sur 
les causes de cette fin volontairement provoquée, le 
même honneur exigea que de grandes réparations fussent 
données pour une mort si différente de la courte et cou- 
pable vie du prince. 

Des obsèques magnifiques, des prières solennelles, des 
oraisons funèbres furent accordées à ses restes, à son 
âme, à sa mémoire. La religion, comme le cœur de 

1 Bibliothèque Impériale, fonds Dupuy, reg. 24, folio 420. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 349 

Philippe II , n'hésitèrent pas devant aucun des hommages 
et aucune des réparations dues à son malheureux fils. 

Telle est la vérité sur cette mort tant controversée et 
racontée par des historiens , la plupart protestants, avec 
des détails également dramatiques et controuvés. Il est 
même à ce sujet une version plus romanesque encore. 
Nous n'avons pas cru devoir la ranger parmi les récits qui 
méritent une réfutation sérieuse. Elle est celle que dicte 
une haine habile pour environner de perturbation ou de 
troubles le trône des rois qu'elle veut ébranler. La curio- 
sité et la crédulité populaires accueillent avidement de 
tels mensonges. Elles se plaisent au scandale et elles 
aiment le mystère. Don Sébastien, roi de Portugal, fut, 
comme don Carlos , l'objet d'une telle fiction. L'ardente 
inimitié dont le roi Philippe 11 était l'objet, surtout en 
France , cherchait à multiplier autour de lui les aventu- 
riers dont elle faisait des victimes ou des héros. 

Une relation imprimée deux fois en \ 596, l'une à Paris, 
l'autre à Poitiers, a recueilli ces bruits. D'après elle, don 
Carlos, condamné à mort par son père, aurait rencontré 
dans les quatre exécuteurs de son arrêt une miséricorde 
due plutôt à leurs calculs qu'à leur conscience et à leur 
compassion. Deux d'entre eux, le prince d'Eboli et le 
comte de Chinchon, réfléchissant combien l'esprit humain 
est muable , et combien celui de Philippe II était terrible 
dans ses variations, craignirent que ce roi ne vînt un jour 
à se repentir de ses cruautés paternelles, et à tourner sa 
colère contre les trop fidèles exécuteurs de sa sentence. 
Ils arrachèrent à don Carlos le serment du silence et de 
l'obscurité, et l'abandonnèrent à son sort. Le prince se 
serait retiré dans le bourg de Madrigal, et le métier de 



S50 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

pâtissier aurait soutenu son existence jusqu'à ce que, con- 
fiant ses malheurs et sa qualité à son confesseur , à dona 
Anne d'Autriche, fille bâtarde de don Juan d'Autriche, 
et religieuse en un couvent voisin, au marquis de Penha- 
fiel, dévoué à sa mémoire, il reçut d'eux des secours pro- 
portionnés à sa naissance. Mais le bruit de son existence 
venant à se répandre par le zèle indiscret de ces amis, le 
supplice du prêtre, l'incarcération de la religieuse, l'é- 
troite captivité du prétendu don Carlos, auraient été la 
conclusion d'une destinée vouée au malheur *. Cette ver- 
sion, d'une spécialité toute romanesque, ne méritait pas 
de prendre place parmi celles que le nom de leurs au- 
teurs ou la popularité qui les a distinguées recommandent 
à la critique. Mais elle ne devait pas être omise, son 
invention prouvant une fois de plus combien l'imagina- 
tion s'est exercée sur le compte de don Carlos , et tou- 
jours aux dépens de Philippe II. 

Jean de Ferreras, Strada et divers auteurs sans aucun 
préjugé , sans nulle autre passion que celle de la justice, 
ont porté sur la mort de don Carlos le jugement que nous 
avons exprimé. Plus que ces illustres écrivains, nous 
sommes fondé dans notre appréciation, puisqu'ils ne 
semblent pas avoir connu les pièces que nous avons 
citées. De leur temps déjà la calomnie établissait ses ver- 
sions criminelles. Ferreras ne craint pas de les rapporter 
avec la contestation, nous dirons même la victorieuse con- 
tradiction qu'elles méritent 3 . Strada, concluant comme 
nous par l'innocence de Philippe II, fait allusion en ces 

1 Le pâtissier de Madrigal en Espaigne estimé estre dom Carlos, fils de 
Philippe U. 
s Histoire d'Espagne, tome IX, page 552. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 351 

termes aux récits que les siens ont combattus : « Je sais 
que ces faits tels que je les ai relatés ne plairont pas à 
ceux qui, sans aucune distinction du mensonge et de la 
vérité, saisissent avidement le côté le plus atroce des évé- 
nements. » Scio hœcy uli enarrata sunt à me, non placi- 
tara iis qui atrociora quœque avide arripiunt, sine ullo veri 
falsique respectu l . 

' De bello Belgico, livre VII, page 444. Romae, 4635. 



CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 

TRISTESSE ET MORT DE LA REINE ELISABETH. 

La mort prématurée de don Carlos inspira à la reine 
d'Espagne des regrets dignes de la compassion qu'elle 
avait accordée à l'illustre captif. Elle n'avait pas cessé 
d'éprouver un tendre intérêt pour ce prince, dont souvent 
elle semblait être l'idole , et dont elle était presque devenue 
la mère après avoir été sa fiancée. Elle donna à cette fin 
tragique des témoignages ostensibles et publics de sa 
sincère douleur. 

M. de Fourquevaulx, que sa position d'ambassadeur 
et que sa faveur à la cour de France rendent tout à la fois 
un narrateur officiel et intime, rend compte à Catherine 
de Médicis des suites de la mort de don Carlos, de ses 
impressions à ce sujet. 

La cour en prit le deuil comme s'il eût été question du 
Roi Catholique lui-même. Philippe II avait prescrit impé- 
rieusement ce témoignage de respect et de regret. La 
reine surtout, pour laquelle cette perte était une perte 
très-utile autant que pour les siens, portoit le deuil à l' es- 
pagnole j et il ajoutait encore à ses grâces et à sa beauté : 
il faisoit bon la voir en ce royal costume, dit le narrateur. 
L'intérêt public se reportait sur elle avec un double em- 
pressement; on attendait d'elle seule la lignée qui devait 
régner sur l'Espagne, et si elle était aimée et vénérée avant 
la mort du prince son beau-fils, elle le devenait maintenant 
au double. Tous les obstacles, toutes les difficultés, toutes 
les incertitudes étaient tranchés : bon gré, mal gré, il fal- 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 353 

lait que le prince qu'elle portait dans son sein, ou qu'elle 
porterait bientôt après , espérait-on , fût le roi de l'avenir. 
Tous les yeux se tournaient vers elle, et les courtisans 
qui partageaient leur encens et leurs adulations entre la 
reine et l'infant, qui se ménageaient plus habilement que 
loyalement pour toutes les éventualités, n'auraient plus 
qu'une idole. Les maisons royales de France et d'Espagne 
allaient se trouver liées par le sang et par l'amitié, résultat 
non moins favorable à la paix et à la prospérité publi- 
que qu'au bonheur intime des deux cours '. Tels étaient 
les avantages incontestables de la mort de don Carlos. 

Fourquevaulx les énumérait à Catherine de Médicis. 
De plus, la reine Elisabeth faisait solliciter sa mère de 
donner à ce trépas des témoignages de regret : ils servi- 
ront, ajoutait l'ambassadeur, à resserrer encore l'amitié 
qui existe entre les deux rois. 

Ces tragiques événements ne tardèrent pas à être suivis 
dans les Pays-Bas de scènes plus sanglantes encore, et 
dont il ne nous appartient pas de soulager la mémoire de 
Philippe II. L'intercession de la douce reine d'Espagne 
ne put rien contre les instincts du Roi Catholique, ni 
contre les influences qui le dominaient. 

Le duc d'Albe, digne ministre d'un despote, faisait au 
nom de son maître tomber les plus nobles tètes des Pays- 
Bas, et des flots d'un sang moins illustre sans doute, 
mais non moins pur, étaient versés autour d'elles sous le 
prétexte de la foi, mais par l'instinct de la cruauté et 
pour la cause de l'ambition. 

Lamoral, comte d'Egmont, et son cousin Philippe de 



* Voir à l'appendice le n° 76. 

*3 



354 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Montmorency 9 Nivelle, comte de Hornes, finissaient leurs 
jours sur l'échafaud. Aux batailles de Gravelines et de 
Saint -Quentin, l'ingrat Philippe II leur avait dû la 
gloire et le succès de ses armes. L'ambassadeur de France, 
assistant de loin au supplice du comte d'Egmont, écri- 
vait au roi Charles IX, qn'il venoit de voir cheoir la tête 
de celui qui deux fois avoit fait trembler le royaume 
de France 1 . 

La mort de ces deux héros donna tort à tous les chefs 
d'accusation qui avaient entraîné leur arrêt. Le 5 juin \ 568, 
ils finirent en catholiques, assistés et confessés par Martin 
Rithove, évêque d'Ypres; ils finirent en sujets fidèles, 
protestant au roi par lettres et par serments, peu d'heures 
avant leur supplice, d'un dévouement qui n'avait point 
reçu l'atteinte qu'on leur reprochait calomnieusement. 
S'ils étaient coupables, ce n'était point, disaient-ils, de 
rébellion, mais d'un zèle pour la grandeur du roi et pour 
sa justice, que n'avaient point compris des lieutenants 
indignes de sa confiance *. 

En vain l'empereur Maximilien, la duchesse de Parme, 
les États de Hollande , les grands seigneurs de ce royaume, 
s'adressèrent-ils à l'équité de Philippe II, à ses intérêts 
eux-mêmes mieux entendus et mieux servis; en vain la 
comtesse de Hornes et la comtesse d'Egmont firent-elles 
appel à sa clémence, celle-ci pour son époux, celle-là 
pour un fils; en vain la reine d'Espagne joignit-elle ses 
prières à tant de remontrances et à tant de larmes, rien 
ne toucha le cœur impitoyable du monarque auquel ne 
parlaient ni la faveur dont l'empereur son père avait 

1 Strada , De bello Belgico , livre VII , page 459. 

f Mémoires pour Vhistoire de Flandres , tome I, page 261. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 355 

honoré le comte de Homes, ni le souvenir des services 
qu'il avait personnellement reçus de ces deux seigneurs. 

Il lui fallut leur sang : mais de ce sang naquirent de 
nouvelles haines, des soulèvements plus acharnés que 
jamais , et enfin l'indépendance de ces belles provinces 
qui ne purent soutenir un joug que tant d'excès rendi- 
rent exécré l . 

Nul doute que la reine d'Espagne ne souffrit cruelle* 
ment de ces fureurs du pouvoir masquées sous l'ombre du 
zèle de la foi, et sous le prétexte des droits de l'autorité 
souveraine et légitime. Ils comblèrent les chagrins que 
lui avaient causés la captivité et la mort de don Carlos. 

Elle était languissante depuis longtemps, avec des 
alternatives de défaillances et de santé dont s'inquiétait 
Catherine de Médicis. Chaque semaine l'ambassadeur de 
France informait la reine sa mère de son état, et s'effor- 
çait de calmer ses appréhensions. 

En mère tendre et en reine prévoyante, Catherine de 
Médicis cherchait à inspirer la confiance et conseillait les 
soins à sa fille bien-aimée. Elle écrivait à M. de Fourque- 
vaulx : « Dites à la reine ma fille que je la prie de se 
bien garder, et qu'elle pense, si Dieu lui donne un fils, 
que cet heur et bien ne sera pas à elle seule, mais à 
toute la chrétienté, et à ce royaume principalement, et 
en particulier à sa vieille mère, qui avant de mourir aura 
eu ce contentement de se voir grand' mère (lorsque le roi 
son frère en aura aussi un) des deux plus grands rois de 
la chrétienté, et ne le dictes qu'à elle *. * 

1 Mémoires pour V histoire de Flandres, passim. — Watson, Histoire 
du règne de Philippe //, tome II, pages ii et suivantes. 
* Bibliothèque Impériale, nppl. fr., ±f*, #> 315, folio 4309. 

23. 



356 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Mais le développement de la grossesse d'Elisabeth 
amena celui de sa maladie. Les approches de son terme 
furent celles de%sa fin, et dans cette lutte entre la mater- 
nité et la mort, la mort fut la plus forte, et détruisit son 
fruit, sa vie et sa fortune. 

Le roi d'Espagne l'environnait des soins qu'il lui avait 
toujours prodigués. Sans aller chercher dans son cœur et 
dans sa tendresse des instincts et des inspirations dont 
nous avons la certitude et les gages, il nous suffirait, 
pour croire à sa sollicitude, des conseils de son ambition 
et des intérêts de sa politique. La naissance possible d'un 
prince consolidait sa puissance et comblait son orgueil. Il 
n'aurait pas manqué , en le voyant venir au jour, de recon- 
naître et de célébrer le dédommagement et la consolation 
que la Providence accordait à la perte récente de don 
Carlos. Il aurait compris et dit que le ciel se chargeait de 
récompenser sa sagesse et sa résignation dans cette grande 
épreuve de sa vie; car, tout haut placé que fût Philippe H 
par son trône, tout isolé qu'il fût par la crainte de ses 
courtisans, il tenait toujours une oreille attentive et om- 
brageuse ouverte et inclinée vers les bruits du monde. 
Les bouches qui prononçaient son nom uni à celui de son 
fils, et qui les rapprochaient par un récit criminel et 
ténébreux, n'avaient pas pu parler si bas que leurs accu- 
sations n'eussent été entendues du souverain. Un fils 
venant au monde aurait été non-seulement le soutien 
immédiat de la puissance du roi, mais encore la réponse 
céleste à toutes ces voix ennemies qui criaient malédiction. 

La possibilité morale manque donc autant à un nou- 
veau crime que les preuves matérielles; elles sont toutes 
accumulées au contraire pour justifier le roi d'Espagne 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 357 

de cette accusation; ce n'est pas que nous nous posions 
en champion de Philippe II. Si nous reconnaissons ses 
talents et sa grandeur, nous n'entendons point célébrer 
son caractère, justifier toutes ses entreprises, ni l'amnis- 
tier de ses crimes. Nous l'abandonnons au jugement juste 
et sévère que la postérité , que son siècle lui-même, por- 
tèrent sur son règne et sur lui. Mais la réprobation méritée 
par ses actes ne donne point de droit à la calomnie, et, 
dans un temps où les circonstances atténuantes ont un si 
grand poids sur tous les jugements humains, il est bon de 
les admettre, lorsqu'au nom de la justice et de la vérité 
elles réclament une place devant le tribunal de l'his- 
toire. 

Du reste, ce n'est point à elles que nous prétendons 
recourir à l'occasion de la mort d'Elisabeth. Il nous suffira 
de nier toute participation de Philippe II à cette cata- 
strophe, après avoir établi l'intérêt de sa politique comme 
celui de sa réputation et même celui de son cœur à sa 
conservation. 

Les preuves officielles parleront d'elles-mêmes, et com- 
poseront tout le plaidoyer. 

II est vrai qu'Antonio Perez, cet ennemi sans mesure 
de Philippe II , après avoir été son rival sans respect et 
son courtisan sans conscience, l'accuse à la face de l'uni- 
vers de tous les crimes qui peuvent souiller une mémoire 
et la vouer à l'exécration universelle. 

Antonio Perez, servi dans sa haine par les secrets 
d'État et les secrets d'alcôve qu'il avait possédés , dénon- 
çait et trahissait Philippe II dans toutes les cours. Il ne se 
sanvait du poison que le roi d'Espagne répandait autour 
de lui, et des poignards qu'il dirigeait de loin sur sa poi- 



358 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

trine, que par une protection achetée au prix de ses tra- 
hisons et de ses calomnies. 

Il animait les Provinces-Unies à la révolte contre l'Es- 
pagne; il était l'âme des traités qui allaient lier la France 
et l'Angleterre contre cette dangereuse et redoutable 
puissance. Au besoin, et selon les conseils de la ven- 
geance qui l'inspirait contre Philippe II, il se promettait 
de vendre les intérêts de la France à l'Angleterre, d'abu- 
ser de la confiance de Villeroy pour servir l'amitié du 
comte d'Essex \ ou bien encore de reporter à Henri IV 
les secrets d'Elisabeth. Son seul but constant était la ruine 
du Roi Catholique, et sa politique machiavélique trouvait 
bons tous les instruments et toutes les inventions qui ser- 
vaient un tel dessein. 

Tel est l'homme sur la foi duquel l'histoire a reconnu 
Philippe II coupable de la condamnation de don Carlos 
et de l'assassinat d'Elisabeth. En \ 594, à l'époque où ses 
machinations actives contre sa patrie le conduisaient de 
France en Angleterre, il publiait, à l'adresse de toutes 
les nations européennes, une dénonciation formidable 
contre Philippe II. Tous ses actes, tout son langage, con- 
couraient à ajouter le mépris et l'horreur à la haine et à 
la crainte qu'inspirait le despote espagnol. 

C'est pour servir ces intérêts et ces passions qu'il écri- 
vit alors le récit suivant. Sans prononcer le mot poison, 
il en indique l'emploi; du moins il respecte la réputation 
de la reine et laisse intacte sa vertu, malgré l'usage et 
l'amplification que certains auteurs ont faits de ces détails: 

« Après la mort du prince, fils du roy, de la personne 

1 M. Mignet, Antonio Pare* et Philippe II, page 346. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 359 

duquel le roy avoit eu tout plein de jalousie , non- seule- 
ment pour l'État, mais aussi pour la reine , laquelle avoit 
été accordée en mariage à son dict fils plutôt qu'à soy, le 
roy voulut s'en défaire aussi , et ce qui le précipita fut 
qu'un marquis del Pozzo, faisant l'amour à une des tilles 
de la reine, vint si avant qu'il eut le crédit d'entrer de 
nuict quelquefois dans le quartier de la reine pour aller 
voir sa maltresse; ce qu'estant découvert, le roy moyenna 
que certains gentilshommes, ses confidens, se déguise- 
roient en gueux et allassent dormir sous une halle qui 
correspondoit aux fenêtres du costé de la reine, où s' étant 
aperçu du galant lorsqu'il descendoit tout vestu de blanc, 
et l'ayant suivi et vérifié qu'il étoit celui dont on se dou- 
toit, le malheur voulut qu'en une course de bague la 
reine, étant à sa fenêtre, laissât cheoir par mégarde un 
mouchoir, qui fut recueilli par le même. 

» Tout cela ensemble augmenta le soupçou qu'on avoit 
sur la personne de la reine, et fit qu'on épiât pour la 
deuxième fois quand il en sortiroit de nuict, qu'on le 
daguât criant toujours : Assi muge el traydor. De quoi il 
ne se fit point de bruit; mais le roy moyenna que la 
duchesse d'Albe, première dame d'honneur de la reine, 
vieille matrone, et laquelle étoit sa gouvernante, vint 
un matin éveiller la reine, et luy dire que les médecins 
trouvoient bon qu'elle prît une petite médecine pour se 
décharger un peu d'humeur, et qu'autrement elle ne sau- 
rait sauver son fruict. 

» Ce qu'elle rejetta fort loing, disant qu'elle ne se 
porta jamais mieux, et qu'elle ne le pouvoit faire en 
l'état de grossesse où elle étoit. La duchesse insistoit tou- 
jours , disant que cette lune ne se pouvoit passer sans 



360 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

prendre cette médecine, puisque les médecins le trou- 
voient bon. 

» Sur ces disputes voilà entrer le roy avecque sa robe 
de chambre, qui ne couchoit pas loing de là, lequel, 
s'étant enquis du sujet de la dispute, donna du commen- 
cement tort à la duchesse; enfin, ayant ouï les raisons 
qu'elle alléguoit, commença à persuader la reine à même 
fin. Laquelle résista longtems et par raison et par refus 
tout à fait; mais enfin le roy lui dit que puisqu'il impor- 
toit à l'État, il falloit qu'elle passât par là, et prenant le 
vase de sa main le lui présenta et lui fit boire, et dans 
trois ou quatre heures après elle se blessa d'un fils qui 
avoit tout le crasne de la teste brûlé, et mourut quant 
après 1 . » 

M. deFourquevaulx, complet, exact et fidèle dans son 
récit, donne à Catherine de Médicis d'autres et nom- 
breux détails sur la mort de la Reine Catholique. Les his- 
toriens les plus instruits et les plus impartiaux eux- 
mêmes, de Thou, Ferreras, Strada et autres, conviennent 
que cette fin fut naturelle, exempte de toute participa- 
tion coupable; mais ils semblent avoir ignoré les particu- 
larités touchantes qui élèvent encore la mort d'Elisabeth 
au-dessus de sa vie, qui font presque une grande sainte 
de cette grande reine, qui remplacent sa couronne pas- 
sagère par l'auréole éternelle. Ce récit naïf ne saurait 
être égalé par aucun éloge, et c'est lui que nous donnons 
pour conclusion d'une vie dans laquelle nous n'avons 
rencontré aucune faiblesse ni aucune tache. 

L'exercice de la piété , la pratique de toutes les vertus, 

1 Bibliothèque Impériale, Dupuy, 661, folio 24. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 361 

l'essai et l'emploi d'une bienfaisante influence la rem- 
plirent tout entière; née sur le trône de France, élevée 
sur celui des Espagnes, Elisabeth put envier peut-être 
un sort plus heureux, mais non pas une destinée plus 
noble ni plus haute. Elle jugea les biens de ce monde et 
ses grandeurs comme les jugent ceux qui les ont possé- 
dés sans y fixer leur cœur. « Elle fit une fort belle fin 
et d'un courage fort constant, abominant ce monde et 
désirant fort l'autre '. » Elle ne démentit jamais le sur- 
nom d'Irène, ou de princesse de Paix, qu'elle avait reçu 
en entrant en Espagne; les larmes et l'admiration qu'elle 
obtint pendant sa vie et à sa mort ont été trop peu signa- 
lées, trop peu recueillies par l'histoire; puissent -elles 
être renouvelées par le récit qui va suivre et qui ter- 
mine ce livre ! S'il ne nous appartient pas de nous en 
enorgueillir, nous nous applaudissons seulement du 
bonheur de sa découverte, et nous rendons hommage en 
le transcrivant aux soins qui l'ont amenée 8 : 

« Madame, 

» Plût à Notre Seigneur que la très-mauvaise nouvelle 
qui m'est force de vous escripre ne fût point advenue, 
encore que ce fût au prix de ma pauvre vie, ou bien 
qu'autre de vos serviteurs que moy tint ce lieu pour vous 
la faire entendre. Il est donc ainsi, madame, que l'opi- 
nion qu'on a eue il y a quelques moys de la faulce graisse 
de la reine votre fille, luy feit user d'infinis remèdes 

1 Brantôme, édition de Paris, 4823, tome V, page 434. 

1 Nous devons cette communication et celle de la majeure partie des 
pièces que nous avons citées au concours obligeant du savant directeur du 
cabinet historique, M. L. Paris. 



362 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

pour retenir, qui lui retint si malheureusement ses pur- 
gations que, quand elle a été véritablement enceinte, 
jamais son corps n'a eu huit jours d'entière santé, sans 
avoir foiblesses de cœur, évanouissements et vomisse- 
ments. Votre Majesté l'en avoit assez advertie, devant et 
après, ainsy que j'ai veu , car Sa Majesté me faisoit l'hon- 
neur et faveur de me communiquer toutes vos lettres. Il 
est advenu, madame, que lesdictes foiblesses et vomis- 
sements l'ont si étrangement pressée en trois jours, qu'il 
plût à Dieu la prendre ce jourd'huy sur le point de midi, 
après avoir avorté d'une fille d'environ cinq mois, bien 
formée, laquelle a eu baptême, et si le lien eût pu sortir 
du corps comme avoit faict ladicte fille, Sa Majesté n'en 
eût pas valu moins. Le roy, son mary, l'avoit visitée le 
matin devant jour, auquel ladicte dame , parlant en très- 
sage et très-chrétienne princesse, prit congé de luy pour 
jamais en cette vie , en langage que reine ne parla onc 
de meilleur cœur ni plus sainement, luy recordant en 
après Mesdames ses filles l'amitié de Vos Majestés, la 
paix de vos royaumes et ses dames, avec autres paroles 
dignes d'admiration et pour faire fendre le cœur d'un 
bon mary, comme estoit le seigneur roy. Lequel répondit 
de même constance, ne pouvant croire qu'elle fût si près 
de sa fin, et luy accorda et promit toutes ses requêtes et 
demandes, puis s'est retiré en sa chambre fort augois- 
seux et triste, selon qu'on m'a dict. Ladicte dame s'étoit 
confessée et avoit fait son testament cette nuict, et de 
bon matin luy ont administré le saint sacrement et la 
sainte onction; car elle les a demandés. Et m'ayaiit 
don Jehan Manrique fait savoir ceste extrémité seule- 
ment entre cinq et six heures, nous sommes allés chez 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 363 

elle incontinent, monseigneur de Iignerolle et moy, ma 
dicte dame nous a soudain reconnus, et m'a dict : 
« Monsieur l'ambassadeur, vous me voyez en chemin 
» de déloger bientôt de ce misérable monde pour un 
» autre royaume plus agréable , où j'espère d'être au- 
» près de mon Dieu en gloire qui n'aura jamais fin. 
» Je vous prie dire à la reine madame ma mère et au roy 
a mon frère que je les supplie prendre patiemment ma 
» fin, et se contenter de ce qui me contente plus que ne 
» soit oncq bien ni prospérité que j'ai gousté en ce monde, 
» c'est de m'en aller vers mon Créateur ou j'espère avoir 
» meilleur moyen de leur faire service, et je prierai Dieu 
» pour eux et pour mes frères et sœurs qu'il les garde 
» et maintienne très -longuement en sa très-sainte pro- 
» tection; vous les prierez de ma part qu'ils prévoyent 
» à leur royaume , afin que les hérésies qui y sont pren- 
» nent fin, et de mon costé je prie et prierai Dieu qu'il 
» leur en donne le moyen, et qu'ils prennent ma mort 
» patiemment en croyant que je suis bien heureuse. » Je 
luy ai répondu que je m'assurois avec la grâce de Dieu 
que Sa Majesté vivroit assez longuement pour, de son 
temps, voir le bon ordre que Vos Majestés sont après à 
mettre et donner, afin que, selon son désir, Dieu soit 
servi en France. Elle m'a fait réponse : « Non, non, mon- 
» sieur l'ambassadeur, je désire bien qu'il soit ainsi, mais 
» non de le voir, car j'aime trop mieulx aller voir ce que 
» j'espère et croy de voir bientôt. » Je luy ai, madame, 
voulu donner courage le moins mal que j'ai sçeu. Elle 
m'a répondu que je verrois tantôt comme elle tendroit à 
sa fin sans remède, d'une telle asseurance parmy la grâce 
que Dieu luy donnoit de mépriser le monde et ses gran- 



364 VIE D'ELISABETH DE VALOIS, 

deurs, et d'avoir en lui et en Jésus-Christ toute son espé- 
rance, que jamais chose ne lui fut moindre souci que de 
mourir au bout d'une prière. Je luy ai demandé s'il luy' 
souvenoit de me commander de vous faire entendre 
quelque particularité; elle a répondu que non, que de 
vous supplier de sa part au nom de Dieu de ne vous con- 
sister point pour sa perte, car elle s'en alloit avec les 
bienheureux, qui est tout le mieulx que Votre Majesté et 
ceulx qui l'aiment luy pourraient désirer : auquel lieu 
vous attendra pour lorsque Dieu sera servy vous appeler, 
après vous avoir voullu tirer hors les misères et travaux 
que Votre Majesté porte pour le bien du roy et de ses 
bons sujets : me commandant escripre au roy que elle le 
supplie de se montrer roy et maître , car il doit cela à 
son royaume et aux siens, vous recommandant, madame, 
les infantes à tous deux, et autres paroles que jen'aisçeu 
retenir d'extrême angoisse où je sentois, et que j'avois 
par manière de dire plus grand besoin de consolation 
que moyen de la donner à ladicte reine; laquelle a sem- 
blablement parlé au dict sieur de Lignerolle au] très 
semblables qui luy perçoient le cœur et les entrailles, 
comme les susdicts à moy, et aussi, madame, estant 
exhortée de son confesseur assez chrestiennement, elle 
disoit chose de très-dévote, religieuse et chrestienne prin- 
cesse, et en parfaite connoissance de son salut. Elle a 
toujours parlé et répondu aux exhortations et prières 
dévotes dudict confesseur, jusque moins un demi -quart 
d'heure de son trépas qu'elle a commencé de travailler 
d'un travail reposé, qui l'a menée si doulcement, que 
l'on a sçeu juger du moment qu'elle a rendu son esprit, 
excepté qu'elle a ouvert ses deux yeux clairs et luysants, 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 365 

et me semblent qu'ils me commandoient encore quelque 
chose ; car ils étoient tournés droit à moy. Cela faict , ma- 
dame , nous nous sommes retirés bientôt après, laissant 
tout le palais en pleurs, ensemble les processions et peuple 
de cette ville qu'il n'y a grand ni petit qui n'en pleure, 
et tous la regrettent pour la meilleure reine qu'ils aient 
jamais et n'y sauroit avoir. Le roy son mary s'en est 
allé se retirer au monastère de Saint-Hieronime '. » 

Telle est la dépèche touchante et véridique dans 
laquelle M. de Fourquevaulx raconte à Catherine de 
Médicis la fin de la reine d'Espagne. 

Brantôme, se faisant l'écho des bruits sinistres qui cou- 
rurent alors sur cet événement, ajoute : « On parle fort 
sinistrement de sa mort pour avoir été advancée.... On 
dit qu'un jésuite fort homme de bien, un jour de sermon, 
parlant d'elle et louant ses rares vertus, charitez et 
bontez, lui échappa de dire que ç'avoit été fait fort mé- 
chamment de l'avoir fait mourir, et si innocentement, 
dont il fut banni jusqu'au plus profond des Indes d'Es- 
pagne : cela est très-vrai , à ce que l'on dit *. » 

Il n'est point étonnant que Brantôme , cet inimitable 
écrivain, trop amoureux d'ailleurs des récits dramatiques, 
et souvent trop crédule pour les faits scandaleux, ait 
accepté avec empressement une version répandue à son 
époque, accréditée maintenant encore, et qui donnait à 
une grande princesse française, son héroïne, outre l'im- 
mortalité acquise par sa vertu, celle plus retentissante 
encore qui nait d'incomparables infortunes. Mais la rela- 
tion impartiale de M. de Fourquevaulx contredit son 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., .if±, 374 e lettre, folio 4474. 

2 Brantôme, tome V, page 432, édition de Lebel, 4823. 



m VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

opinion , et dément en tons points la missive d'Antonio 
Ferez, inspirée par sa haine de Philippe II et tachée par 
la calomnie. Elisabeth n'accoucha point d'un fils, comme 
le veut le narrateur infidèle, mais d'une fille; l'enfant 
n'avait point le crosne de la teste brûlé, comme le soutient 
le premier dire, mais il était bien formé et put recevoir le 
baptême. Nul poison et nul crime ne causèrent cet enfan- 
tement prématuré; il fut en partie le résultat de méprises 
sur un premier état de la reine. Le début de sa grossesse 
n'avait pas été compris; on la soigna énergiquement 
malgré les propres instincts d'Elisabeth, malgré les 
recommandations et les lumières de la reine sa mère , qui 
ne cessait pas d'indiquer et d'envoyer des remèdes pour 
la reine d'Espagne. 

Llorente, dont nous aimons à multiplier les citations 
lorsqu'il s'agit de soutenir la mémoire de Philippe II , dit 
de la reine d'Espagne Elisabeth, que sa mort est due à 
la nature et nullement au poison. Après avoir été fidèle en 
ce point à la vérité, constant dans son aversion pour la 
mémoire et pour le caractère du Roi Catholique, il avoue 
que ce prince méchant, inhumain, et selon lui hypocrite, 
était capable de tuer son épouse, s'il avait eu un motif 
de haine; mais, ajoute-t-il, s'attachant surtout à l'hon- 
neur d'Elisabeth , ce motif n'a point existé; puis, détrui- 
sant de fond en comble le roman de ses amours avec don 
Carlos, cause prétendue de sa cruelle fin, a la reine Eli- 
sabeth, dit-il, ne donna jamais le moindre sujet de 
jalousie; elle n'a point écrit de billet à don Carlos, elle 
ne lui a point envoyé de lettres par un affidé ni parlé en 
particulier 1 . » 

1 Llorente, Histoire de l'inquisition espagnole, tome III, page 430. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 367 

Quelques jours après cette irréparable catastrophe, 
M. de Fourquevaulx , revenant sur les inconsolables 
douleurs qu'elle devait exciter, écrivait au roi de France : 



« Sire, 

» Il est bien besoing que Vos Majestés accomplissent 
la prière de ladicte feue reine votre sœur; c'est vous 
conformer à la volonté de Dieu et vous contenter dn 
contentement qu'elle m'a dit avoir en sentir de s'en aller 
en paradis, et de plus, Sire, qu'il vous plaise faire 
l'office de consolateur envers la reyne, selon l'extrême 
nécessité où je prévoys bien que ceste perte la pourra 
réduire sans être assistée de la grâce de Dieu, qui donne 
la force de porter les adversités \ » 

Puis ensuite, l'ambassadeur rendait par ses inquiétudes 
et par ses découragements un dernier hommage à l'appui 
que la France avait toujours rencontré dans l'auguste 
reine qu'il pleurait. Il offrait immédiatement sa démis- 
sion à Charles IX et à Catherine de Médicis, il exprimait 
les difficultés que rencontrerait sa mission, et il indiquait 
les qualités nécessaires en son successeur. 

« Et de moy , Sire , je ne vous sçaurois faire service 
dors en avant par deçà, ains je supplie humblement 
Vostre Majesté m'en oster incontinent, car aussi vous y 
ai-je servi trois ans entiers, et pour l'honneur de Dieu, 
que j'en sorte au premier jour; car il me seroit impos- 
sible d'y demeurer davantage , ny vous y faire service 
de bon cœur ny selon mon debvoir*. » 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., «fi, n° 373, folio 4469. 
2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f£, n° 373, folio 4469. 



368 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

Dans une autre dépêche, M. de Fourquevaulx, péné- 
tré des mêmes regrets , mandait à la reine : 

« Madame , 

» Ayant reçu beaucoup d'honneur et de faveur de la 
feue reine votre fille en ceste ambassade, je m'y verrais 
dors en avant avec si extrême regret qu'il mé serait im- 
possible d'y demeurer davantage, et pour que je connois 
bien n'y pouvoir servir Vos Majestés ainsy que mon 
debvoir requiert en l'honneur de Dieu, madame, donnez- 
moy congé incontinent de m'en retourner sans aspirer à 
nulle grandeur, et moins de vous aller importuner pour 
m'honorer de quelque estât de votre cour. 

» Touchant au successeur qui me viendra relever le 
siège, veillez qu'il soit tel qu'il ne vienne point faire icy 
son premier coup d'essay , car votre service s'en pourrait 
porter fort mal pour ce que cette ambassade s'en va aller 
la plus difficile, et de plus grande conséquence, puisque 
le moyen qui la souloit rendre aisée n'y est plus *. » 

L'Espagne entière pleura cette reine bien-aimée. Nul 
auteur ne varie sur l'amour qu'elle y avait inspiré et sur 
les regrets profonds qu'excita sa perte. M. de Lignerolles, 
envoyé au Roi Catholique pour lui porter les nouvelles de 
la bataille de Jamac, en fut le témoin; et Brantôme, 
d'après ses aveux , dit : « Jamais on ne vit peuple si 
désolé, ny si affligé, ny tant jeter de hauts cris, ny tant 
espandre de larmes qu'il fit, sans se pouvoir remettre en 
façon du monde, sinon au désespoir, et à la plaindre 
incessamment 2 . » 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., -îf*, n° 375, page 4476. 
* Vies des dames illustres, tome V, page 431. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 369 

La France ne perdit pas moins que l'Espagne à cette 
mort prématurée ; et sans parler des regrets amers qu'elle 
causa à sa famille , elle inspira des désespoirs et des 
craintes à toute la nation. Elle avait été l'ange de la paix 
pour l'un et l'autre peuple, elle avait constamment déjoué 
les ambitions usurpatrices et arrêté les mauvais vouloirs 
du roi son mari vis-à-vis de la France. À ce sujet, sa vie 
en Espagne avait été un travail plus qu'un bonheur : elle 
n'avait point connu de tranquillité vraie , et si le succès 
avait souvent couronné ses efforts, ce n'avait pas été 
sans peine et sans inquiétude; elle savait, dit encore 
Brantôme , « gaigner et entretenir le roy son mary à 
nostre bien et à nostre repos : ce qui nous la doit faire 
plaindre à jamais pour la bonne affection qu'elle nous a 
toujours portée comme à ses enfants *. » 

Les premières paroles de M. de Fourquevaulx à la 
reine douairière, après le récit de cette mort et les déso- 
lations à son sujet, furent des paroles d'anxiété : 

« M. de Iignerolles , qui s'en retourne vers Vos Ma- 
jestés , vous rapportera tout ce que nous avons appris de 
nouveau, et des discours qui se fairont sur ce dict trépas; 
car il y a de quoy parler et discourir, en fait de mariage 
et mesmement de la paix, si l'on pense qu'elle doibve 
durer ou non, soit de votre endroit ou d'estuy-cy *. » 

On fit à la Reine Catholique des funérailles dignes de sa 
grandeur et des respects comme de l'amour qu'elle avait 
inspirés. Son corps fut inhnmé, revêtu de l'habit de saint 
François \ 

1 Vies des dames illustres, tome V, page 437. 
9 Bibliothèque Impériale , suppl. fr., ±f*, n° 375 , folk) 4476. 
a Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^fi, n° 375, folio 4476. 

24 



370 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

La France ne lui rendit pas moins d'honneurs et ne lui 
accorda pas moins de larmes. Le 2 et le 6 octobre, entre 
autres, il se fit à Notre-Dame un service pour son âme, 
auquel assistèrent le roi son frère, la reine sa mère, les 
évoques, les ambassadeurs, la cour et tout ce que la basi- 
lique put contenir de peuple. « Ledict roy est grandement 
à louer d'avoir remis sur l'ancienne et exemplaire cous- 
tume des roys ses prédécesseurs , allant et assistant aux 
éxèques et services des trépassés leurs parents prochains, 
laquelle coustume avoit été intermise depuis près de 
deux cents ans 1 . » 

La reine d'Espagne laissa deux filles : l'une, Isabelle- 
Claire-Eugénie, mariée à l'archiduc Albert, et qui fut 
gouvernante des Pays-Bas; l'autre, Catherine, qui devint 
duchesse de Savoie par son alliance en i 585 avec Charles 
Emmanuel. 

En 1685, un siècle et quatre générations plus tard, 
naissait Marie -Adélaïde de Savoie, mariée à l'âge de 
douze ans au duc de Bourgogne. Par elle, l'auguste mai- 
son de Bourbon eut le droit de compter Elisabeth de 
Valois , reine d'Espagne , au nombre de ses ancêtres * : 
glorieux avantage , dont on ne sait qui féliciter le plus ou 
de la mère ou des fils. 

Isabelle reçut de la reine d'Espagne un cœur tout fran- 
çais à l'image du sien, tandis que l'infante Catherine con- 
serva les inclinations espagnoles, à l'instar de son père; 
mais elles ne cédèrent point l'une à l'autre en noblesse 
de caractère. 

« Elle a laissé, dit Brantôme, deux filles, des hon- 

1 Don Feiibien, Histoire de la ville de Paris, tome IV, page 827. 

2 Moréri , Gran i dictionnaire historique , volume IX , pages 4 95 et 4 96. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 37i 

notes, des vertueuses infantes de la chrétienté; quand 
elles furent un peu grande ttes, de l'âge de trois ou quatre 
ans, elle pria le roy son mari de lui donner et laisser 
l'aisnée toute à soy, et qu'elle la vouloit nourrir à la fran- 
çoise, ce que le roy luy octroya volontiers : donc elle la 
print en mains, et luy donna si belle et noble nourriture 
et façon françoise, qu'elle est aujourd'hui aussi bonne 
Françoise que sa sœur madame de Savoye est bonne 
Espagnole, et qui ayme et chérit les François, selon l'in- 
struction de la reine sa mère; et asseurez-vous que tout 
le crédit et la puissance qu'elle a du roy son père, elle 
l'employé bien pour le bien et secours des pauvres Fran- 
çois, quand elle les sent en peine et entre les mains des 
Espagnols ! . » 

Fidèle aux recommandations de la reine d'Espagne et 
aux promesses par lesquelles il avait consolé ses derniers 
moments, le roi combla de bontés les dames qui l'avaient 
suivie et servie. Il donna quatre mille écus à chacune 
d'entre elles pour leur mariage, et, sans prétendre les 
nommer toutes, de ce nombre furent mesdemoiselles de 
Riberac sœurs, mesdemoiselles de Thorigny sœurs, mes- 
demoiselles de Fumel, de Royan , d'Ârne, de la Motte au 
Groin, de Montai, etc., etc., qui rentrèrent en France 
après la mort de leur auguste maltresse. Mesdemoiselles 
de Saint-Ana et de Saint-Léger firent mieux : elles se dé- 
vouèrent à la mémoire de la Reine Catholique, comme 
elles s'étaient dévouées à son service ; elles eurent l'hon- 
neur d'être gouvernantes de mesdemoiselles les infantes, 
et furent mariées richement avec deux grands seigneurs 



1 Brantôme, tome V, page 437. 

U. 



S72 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

espagnols, « et elles furent plus sages, car mieux vault 
être grand en un pays étranger que petit dans le 
sien : aussy Jésus dict que nul n'est prophète en son 
pays '. » 

Le roi d'Espagne donna à la perte d'Elisabeth des 
regrets sincères et mérités; mais, pressé du désir d'ob- 
tenir un héritier de ses vastes royaumes, il ne tarda pas 
à rechercher de nouveaux liens. Par cette fatalité singu- 
lière qui le rendait le rival heureux et perpétuel du prince 
don Carlos, il dirigea ses vœux vers sa nièce, dona Anne 
d'Autriche, qui, comme Elisabeth, sa troisième femme, 
avait été promise à son fils; il l'obtint aisément de l'em- 
pereur Maximilien, qui ne cessait de regretter pour l'ar- 
chiduchesse sa fille le trône d'Espagne. 

En janvier 1 570, le mariage, conclu depuis longtemps, 
fut arrêté par un traité solennel, et, dans le mois d'octo- 
bre de la même année, le duc d'Albe, ce terrible repré- 
sentant du pouvoir de Philippe II , cet éternel interprète 
de ses amours, alla chercher la jeune princesse; mais la 
durée ne fut pas acquise à ce nouveau bonheur. En l'an- 
née 1 580, le roi d'Espagne devint veuf pour la quatrième 
fois , peu après avoir joint la couronne de Portugal à ses 
autres couronnes. Il avait obtenu du moins le succès qu'il 
avait si longuement et vainement poursuivi jusqu'alors: 
en 1578, un infant, qui depuis fut le roi Philippe III, 
avait été accordé à ses vœux. 

Il n'est pas dans notre sujet de suivre Philippe II dans 
les détails de sa vie de soixante-douze ans et de son règne 
de quarante-trois années. Nous nous sommes imposé pour 

1 Brantôme, tome V, page 4M. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 373 

limites les huit années pendant lesquelles son existence 
fut unie à celle de la reine Elisabeth. 

Pour compléter cependant en quelque sorte un travail 
exclusivement consacré à cette princesse , il faut ajouter 
que le roi d'Espagne mourut le 4 3 septembre 4 598 ; sa 
fermeté dans ses dernières souffrances égala celle qu'il 
avait déployée dans toutes les circonstances de sa vie. Il fit 
appeler près de lui son fils et sa fille Isabelle, ce deuxième 
fruit de ses amours pour Elisabeth de Valois. Ce fut près 
d'elle qu'il rendit l'âme , et l'histoire peut voir encore une 
preuve de sa vénération et de sa tendresse pour la mé- 
moire de la Reine Catholique dans le témoin qu'il voulut 
avoir de ses derniers moments, et dans le choix de la 
main qui devait fermer ses yeux. Il leur parla de la 
vanité des grandeurs de ce monde, recommanda la reli- 
gion catholique à leur vénération et le soin de leurs États 
à leur zèle. Puis il donna son attention aux détails de ses 
funérailles. Le plus grand éloge de ce prince est sorti de 
la plume de l'un de ses adversaires religieux; c'est chez 
lui que nous choisissons de préférence, parce que, dégagé 
de toute exagération, il emprunte un caractère de vérité 
aux préventions hostiles que l'auteur pourrait avoir pui- 
sées dans un esprit national et protestant. « Pendant son 
affreuse maladie, dit Watson, il fit paraître la plus grande 
patience, une force d'esprit étonnante, et surtout une 
résignation à la volonté de Dieu peu ordinaire. Tout ce 
qu'il fit pendant tout ce temps prouva combien étaient 
vrais et sincères ses sentiments de religion; son exactitude 
et le zèle même avec lesquels il observait les moindres 
pratiques indiquées par l'Église romaine, comme des 
moyens assurés pour être bien accueilli par la Divinité, 



374 VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 

tie laissèrent aucun doute de l'intime persuasion où il était 
de leur efficacité; il fit aussi dans ses derniers moments 
plusieurs actes de clémence, etc., etc. » 

Plus loin , le même auteur, continuant son rôle impar- 
tial, ajoute : « La vérité de l'histoire exige aussi que nous 
disions que le zèle qu'il avait pour la religion était sincère, 
et Ton ne peut raisonnablement supposer le contraire ! . » 

De là, l'histoire ne saurait conclure qu'Elisabeth fût 
une reine heureuse, et que Philippe II fût xm bon roi; 
mais il résulte des preuves que nous avons accumulées, 
des opinions que nous avons comparées, des pièces que 
nous avons citées , que la Reine Catholique obtint l'amour 
du roi son époux, tel que pouvait le donner son coeur; 
que ce prince n'est point coupable des deux crimes dont 
H a été chargé par des romans , deâ drames, des histoires 
elles-mêmes, plus sérieuses, mais souvent aussi peu 
fidèles que ces premières productions. Enfin, dans les 
nombreux actes du règne de Philippe II, dans ses faits, 
dans ses rigueurs les plus impardonnables, dans les traits 
les plus odieux de son impitoyable caractère , on retrouve 
toujours, selon nous et malgré Llorente, une profonde 
conviction de son droit, et quelquefois de son devoir. Sans 
entreprendre de le justifier, nous devons cependant recon- 
naître son zèle pour le bien et la justice, égaré trop souvent 
par des influences perfides et par des instincts trompeurs. 

On doit encore à Philippe II , sinon un éloge , du moins 
cette justice et cet honneur que , par des moyens déplo- 
rables sans doute, il préserva l'Espagne du protestantisme 
qui la menaçait, du judaïsme et du mahomélisme qui se 

• * Watson, Histoire de Philippe II, tome IV, page 301. 



VIE D'ELISABETH DE VALOIS. 375 

disputaient avidement son gouvernement et ses richesses. 
Il ne suffisait pas de crier anathème contre leurs erreurs 
et leurs envahissements, en présence des dangers aux- 
quels leurs principes et souvent leurs excès expo- 
saient non-seulement la foi catholique, mais encore les 
institutions politiques et la société tout entière, il fallait 
employer la terreur des moyens. 

Nous ne sommes point l'apologiste de Philippe II ni 
l'avocat des rigueurs et de l'intolérance; mais lorsque la 
vérité et la justice sont attaquées par des armes violentes, 
elles ont pour leur défense le droit de leur emploi, et les 
nations chrétiennes, comme les princes légitimes, sont 
quelquefois forcées de recourir à des moyens extrêmes 
pour protéger leur foi et l?ur pouvoir menacés. Tout, 
excepté le crime, devient permis en présence de telles 
extrémités. 

Autour de Philippe II, tout était en péril; la France, 
envahie par l'hérésie, dut peut-être à son action d'avoir 
conservé sa foi; à ce titre seulement, et tout en maudis- 
sant les bûchers, les échafauds, les sentences et les mas- 
sacres qui , en France comme en Espagne , ensanglantè- 
rent le seizième siècle, nous nous inclinerons devant la 
mémoire du souverain qui conserva à ces deux grandes 
nations la religion de leurs pères. Sans jamais aimer ni 
choisir le mal, même celui qui conduit au bien, nous 
reconnaîtrons et nous bénirons la main de la Providence 
dans le bien qu'elle sait tirer si miraculeusement du mal 
et de tous ses excès. 



APPENDICE. 



»>333 



NOTICE SLR M. DE FOLRQLEVALLX. 



Il n'est pas hors de propos, avant de donner quelques pièces 
officielles dues à Raymond de Pavie, sire de Fourquevaulx, de 
dire quel était ce personnage intelligent et dévoué, si important 
dans les négociations de son époque, si éminent par le rôle et les 
charges qu'il fut appelé à remplir. La biographie et l'histoire, sans 
être muettes sur son nom, ne lui ont point accordé, ce semble, la 
place due au caractère et au mérite de cet illustre personnage. 

Un mot sur ses prédécesseurs immédiats servira de préface à 
cette notice. On ne rangera au nombre de ces derniers ni M. de 
Lansac, secrétaire d'État, qui fut vers la fin de 1559 adjoint à 
l'ambassade d'Espagne; ni Jacques Lhuillier, abbé commendataire 
de l'abbaye d'Épernay, que la Reine Catholique eut pour secrétaire; 
ni M. de Rambouillet, de la maison d'Ângennes, envoyé vers 
Elisabeth sur la fin de son existence. Ces prélats, ces seigneurs y 
et quelques autres encore, eurent des missions ou secondaires, ou 
transitoires, ou confidentielles, dont souvent la sollicitude de la 
reine Catherine de Médicis pour les intérêts intimes de la reine 
d'Espagne était l'occasion. 

Nous nous arrêterons aux personnages revêtus officiellement du 
titre et des pouvoirs d'ambassadeur, et qui, pendant la durée de 
l'existence d'Elisabeth en Espagne , en remplirent les fonctions. 

Le premier en date de ces illustres diplomates est Sébastien de 
Laubépine, évêque de Limoges. Né en 1518, fils cadet de Claude 
de Laubépine, neveu de Jeanne de Laubépine, seconde femme 
d'Antoine du Prat, père du chancelier, il avait dû son élévation à 
Claude de Laubépine, son frère aîné, secrétaire d'État, confident 
de Catherine de Médicis. Plusieurs bénéfices ecclésiastiques récom- 



378 APPENDICE. 

pensèrent ses premiers services. En 1543, le roi François I er 
employa son dévouement à retenir les Suisses dans l'alliance fran- 
çaise. A la diète de Worms, en 1545, il fut l'auxiliaire intelligent 
de M. de Grignan dans toutes les questions ardues qui se débattaient 
encore avec l'Allemagne. 

Sébastien de Laubépine continua longuement sa mission et ses 
services auprès des cantons helvétiques. En 1555 , une trêve fut 
proposée avec l'Espagne et les Pays-Bas : Sébastien de Laubépine 
en fut l'âme. Elle porta le nom de trêve de Vaucelles, lieu de sa 
conclusion. L'évêché de Vannes récompensa les succès de Sébastien 
de Laubépine, qui n'était encore qu'abbé de Basse -Fontaine. H 
ne tarda pas à échanger ce siège contre celui de Limoges. En 1552 
son influence fut puissante aux conférences et dans le traité de 
Cateau-Cambrésis, et le règlement des articles du mariage entre 
Elisabeth de Valois et le Roi Catholique fut surtout son ouvrage. 

Lorsque mourut Henri II , il était à Gand , ambassadeur auprès de 
Philippe IL Ce prince revint en Espagne ; Sébastien de Laubépine 
l'y suivit, comme l'y obligeait sa mission, et là, il remplit celle de 
recevoir Elisabeth, de protéger sa jeunesse, de diriger son inexpé- 
rience , et de répondre à la confiance dont l'honorait à ce sujet 
Catherine de Médicis. Plus d'une année (ut employée à ces soins 
touchants et à ceux de la politique; le succès ne leur fit jamais 
défaut. 

Au début de 1561 , M. de Laubépine tomba malade. La fatigue 
que lui causaient les affaires ne mettait cependant point d'obstacle 
à son travail. Mais tel fut le prétexte que choisit Catherine de Médias 
pour le rappeler à la cour. Les influences avaient changé autour 
d'elle : créature dévouée des Guise, l'ambassadeur devait être sus- 
pect aux Bourbons, qui reprenaient faveur. 

On lui donna pour successeur, en 1561, Jean Ébrard de Saint- 
Sulpice. 

De retour en France, M. de Laubépine reprit sa place dans les 
conseils de la couronne, et jusqu'en 1578 il participa avec les Mot* 
villiers, les Lansac, les Saint-Sulpice, à tous les grands actes du 
gouvernement. Il appartenait au conseil secret II y a lieu d'espérer, 
par l'absence des preuves, et même par celle des indices, qu'il ne 
trempa pas dans la résolution du massacre de la Saint-Barthélémy* 
Mais alors les intrigues de cour et la jalousie des médiocrités qri 
environnaient Henri III firent baisser sou crédit. L'influence de 



APPENDICE. 379 

Catherine de Médicis s'affaiblissait vers la même époque. Pour 
obtenir son éloignement, on prit pour prétexte l'irrégularité scan- 
daleuse d'une position qui laissait en dehors de l'Église le titulaire 
d'un grand évéché et de nombreux bénéfices. Le diocèse de Limoges 
retrouva par sa disgrâce un prélat éminent : il reçut les ordres et 
se voua tout entier à ses devoirs religieux ; le 2 août 1582, il mourut 
à l'âge de soixante-quatre ans. Sa disgrâce , après quarante ans de 
services, n'altéra point la royauté de son cœur, et sa chute le vit 
toujours, comme l'avait trouvé la faveur, d'une incorruptible fidé- 
lité. Le prêtre, le sujet, le ministre, l'ami, rencontrent en lui un 
irréprochable modèle *. 

Jean Ébrard , baron de Saint-Sulpice, chevalier de l'ordre du Roi, 
conseiller d'État, capitaine de cinquante hommes d'armes, remplaça 
près de Sa Majesté Catholique Sébastien de Laubépine. 11 était 
l'ami de son prédécesseur : ce fut de son aveu seulement qu'il 
accepta la charge dont on éloignait Sébastien de Laubépine, et 
après avoir obtenu de Catherine de Médicis l'engagement qu'elle lui 
continuerait sa faveur et sa confiance 2 . Les détails historiques man- 
quent sur cette vie non moins militaire que diplomatique ; elle dut 
être belle cependant, si l'on en juge par les honneurs dont il fut 
comblé, et si, selon la justice plus que selon l'usage, ils furent 
attribués au mérite et non pas à la faveur. 

Le 3 avril 1561, il partait pour l'Espagne, « si bien instruit de 
toutes choses, qui passent par deçà, qu'on n'y sçauroit rien adjou- 
ter. » Ainsi le Roi Très-Chrétien faisait-il son éloge en l'adressant à 
l'évêque de Limoges. La reine Catherine de Médicis écrivait, à la 
même date et par le même courrier, à Sébastien de Laubépine : 

« a avril. 

» Monsieur de Limoges, je vous prie penser que j'ai grand regret 
qu'il ait fallu vous révoquer, voyant le teins tel qu'il est et la façon de 
quoi , pour le service de ce royaume, vous vous êtes gouverné, qui 
me fait vous dire que vous pouvez vous assurer qu'en tout ce que 

1 Ces détails sont extraits de la précieuse et savante notice que M. Louis 
Paris a placée à la tète de son beau livre : Négociations sous François II. Ce 
livre est comme un monument élevé à la mémoire et à la gloire de Sébastien 
de Laubépine. — Voir aussi Y Histoire des secrétaires d'État, par le sieur 
Çatmlet du Toc. 

3 Lettre de Saint-Sulpice à Sébastien de Laubépine. — M. Louis Paris, 
négociations sous François II, notice, pages 24 et 25. 



380 APPENDICE. 

j'aurai moyen de le reconnottre, ne fauklrai le faire ; de façon que 

connoîtrez comment j'en suis contente. Mais puisque ne pouvez 

plus demeurer, je vous envoie Saint- Sulpice, lequel connoissez 

suffisant et de si bonne volonté que, étant du tout instruit de vous 

avant partir, comme je vous prie faire et ne lui rien dissimuler, 

d'autant que je m'assure qui ne connott que le roi mon fils, et moi, 

afin qu'il puisse continuer ce que avez si bien fait. Et avant partir, 

je vous prie dire à ma fille , bien au long, tout ce qui vous semble 

qu'elle devroit faire tant pour son repos que pour maintenir notre 

amitié. Et aussi je désirerais que, avant que partissiez, vous apor- 

tissiez la résolution de ce que peut espérer le roi de Navarre, et à 

la vérité dans combien je puis espérer de voir le roi monsieur mon 

fils. Je vous prie, ayez-en la résolution de toutes ces deux choses, 

et vous ferez grand plaisir à 

» Catherine '. » 

M. de Saint-Sulpice arriva sous les auspices de telles recommanda- 
tions : il y joignit celle de la naissance; son ancienne origine che- 
valeresque grandissait encore par l'alliance des d'Aubusson, des 
Lévis, des Gontaut-Biron ; sa mère et sa femme appartenaient à ces 
deux familles. Enfin cette maison devait s'éteindre peu après, et 
porter sa fortune dans celle de Crussol-d'Uzès *. 

L'ambassadeur fut reçu à Madrid comme le méritaient ces condi- 
tions et surtout le renom de son intelligence. Le 20 octobre 1562, 
la Reine Catholique, le voyant à regret partir pour la cour de France, 
mandait à Catherine de Médicis : « Qu'elle n'eût su envoyer à Madrid 
personne qui eût été si agréable au roi son seigneur, et que , quant à 
elle, elle a voit été bien fort aise de sa venue, et que puisqu'il savent 
si bien le chemin d'Espagne, elle supplioit Sa Majesté de ne le lui 
laisser oublier \ » 

On se garda bien de cette faute ; il revint peu après : son voyage 
en France était une mission et non point un rappel. En 1553, il 
était encore à Madrid : ce fut lui qui prépara l'entrevue de Bayonne. 
Ses succès en cette circonstance et en bien d'autres prouvent assez 
qu'il réunissait à ses privilèges de naissance les dons de fidélité et 

1 H. Louis Paris, Négociations sous François II, page 883. 
3 P. Anselme, Histoire gén. et chron., tome IX, page 67. — Laboé, 
Dictionnaire des origines, tome 1, page 348. 
3 M. Louis Paris, Négociations sous François II, page 890. 



APPENDICE. 381 

d'habileté , qui sont les titres les plus réels à la grandeur et au 
pouvoir. Ses nombreuses dépêches attestent sans contredit son 
mérite et son activité '. 

Au mois d'octobre 1565, M. de Saint-Sulpice était rappelé en 
France, où l'attendait une constante faveur. 11 mourut Fan 1581. 

Pour la dernière fois, son nom se trouve encore mêlé aux affaires 
actuelles et actives de l'Espagne. M. de Fourquevaulx le rempla- 
çait : écrivant au roi Charles IX, il s'en remettait, disait-il, à son 
prédécesseur déjà parti , de lui parler des armements redoutables 
que Philippe II faisait à la destination d'Alger, disaient les uns, 
contre la Floride, disaient les autres 9 . 

M. de Fourquevaulx est, selon nous, non-seulement le plus émi- 
nent de cette série d'ambassadeurs qui se sont succédé en Espagne 
pendant le règne d'Elisabeth , mais encore le plus important des 
diplomates de son époque : ses instructions, comme au reste celles 
de ses prédécesseurs, étaient les plus délicates de toutes. La puis- 
sance de l'Espagne , le caractère du Roi Catholique , l'état de la 
France qu'il représentait dans cette cour, semaient sa mission de 
difficultés nombreuses. M. de Fourquevaulx sut les vaincre, comme 
l'a prouvé l'histoire d'Elisabeth, ou plutôt Elisabeth, en les apla- 
nissant, lui ménagea et lui assura la victoire. 

Mieux vaut, pour faire connaître le mérite de ce seigneur, ses 
antécédents et sa naissance , laisser la parole à un historien qui vit 
et suivit de près ses actes. Celle que nous prendrions nous- même, 
soit pour analyser, soit pour extraire, nuirait au charme du lan- 
gage, ou affaiblirait le récit. Cet historien avait, malgré la distrac- 
tion de ses voyages et l'embarras de ses charges de cour, consacré 
de nombreux loisirs à l'étude. Dans ses Vies de plusieurs grands 
capitaines français, il avait accordé une juste place à Raimond de 
Beccarie de Pavie, baron de Fourquevaulx, son père, et notre 
ambassadeur. En outre, il avait réuni ses papiers diplomatiques, 
et il faisait précéder et suivre cette noble tâche de la note et de la 
notice que voici : 

1 Bibliothèque Impériale , Mortemart , 11° 7-39. — Idem , n» 10-39. — Idem, 
«• 1S-39. — Idem, n° 35-39. — Idem, n° 49-39. Idem, n« 50-39, etc., etc. 
3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., **-*, n° 6, folk) 33. 



382 APPENDICE. 



Extrait de la notice sur le sieur de Fourquevatdx , ambas- 
sadeur du Roi Très -Chrétien Charles IX* près le Roi 
Catholique Philippe d'Autriche, (m. d. xc. vi. ) 



Trouvant chez moi les originaux de plusieurs lettres et mé- 
moires propres à la vérification et intelligence de choses advenues 
de notre tems, tant en France, Italie, Espagne, qu'autres divers 
quartiers, j'en ai voulu faire présent aux amateurs de l'histoire, 
espérant ce mien travail leur devoir être autant agréable que je l'ai 
jugé nécessaire et digne d'être lu par ceux qui négocieront en pays 
étrangers, pour le service de leur prince, ainsi que messire Ray- 
mond de Pavie, sieur de Fourquevaulx, la vie duquel, pour la 
particulière obligation que j'ai à sa mémoire, j'ai rédigé en ce traité 
plus succinctement que ses longs services ne méritaient, tant à 
faute de mémoires que pour n'ennuyer le lecteur; lequel saura, s'fl 
lui plaît, que le susdit sieur, extrait de père en fils, de cette an- 
cienne famille des Beccarie réfugiée en France lorsque les factions 
guelfes et gibelines causoient tant de diversités à Pavie, où (selon 
Bernard Corio, livre troisième de Y Histoire de Milan, et Georges 
Mérùla, livre sixième, ils avoient obtenu et longuement possédé 
les autorités), ayant atteint le dix-neuvième an , et entendu la levée 
que faisoient plusieurs gentilshommes françois pour accompagner 
M. de Lautrec en Italie, se mit en la compagnie du sieur de Négre- 
pelisse , qu'il suivit en toutes les occasions qui s'offrirent en ce 
voyage , tant à la prise de Bosc , d'Alexandrie , de Pavie, de Troyes, 
qu'au disgracié siège de ISaples, à la retraite duquel il fut prison- 
nier et détenu près d'un an , non encore bien guéri d'une blessure 
venue à l'assaut de Pavie , d'où enfin retourné chez lui et continué 
quelque tems l'exercice des lettres , où il avoit un assez heureux 
commencement. Voyant l'institution des légionnaires que le roi 
faisoit dresser en ses provinces, accepta la lieutenance du chevalier 
d'Ambres, chef de l'une de ces légions, avec lequel il servit son 
prince, tant au recouvrement des terres que le duc de Savoie occu- 
poit, qu'au siège de Fossan, et en l'armée de Provence, où l'em- 



APPENDICE. 383 

pereur fit assez mal ses affaires; et depuis en Piémont, au voyage 
de Turin, au retour duquel , parce que la trêve accordée pour dix ans 
permettoit à chacun de se retirer, il occupa ce loisir en la compo- 
sition du livre de la discipline militaire , attribué à M. de Langeay 
(lequel avoit l'exemplaire qui depuis son décès fut imprimé sous 
son nom) avec fort peu de raison et d'apparence, ainsi qu'il se juge 
clairement.... (Ici prennent place la citation et la discussion des 
preuves d'après lesquelles l'auteur enlève à Guillaume du Bellay , 
seigneur de Langeay , et attribue à M. de Fourquevaulx l'honneur 
d'avoir écrit le livre de Y Instruction militaire ou Traité de la disci- 
pline militaire). 



Ledit sieur de Fourquevaulx , à la rupture de la trêve , sachant 
M. le Dauphin au côté de Roussillon et au siège de Perpignan, 
dressa quelques troupes de gens de cheval et de pied, dont il fit 
plusieurs courses en Espagne , endommageant l'ennemi au delà des 
monts, et s'efforçant de faire en cette entreprise (et en plusieurs 
qui s'offrirent es suivantes années) que le roi le connût homme de 
service et digne de quelque commandement, ce qui lui réussit, 
obtenant après le trépas du comte de Garmain la charge de mille 
hommes de pied de la légion de Guyenne, qu'il conduisit à Bor- 
deaux, lorsque les troubles suscités es pays de Saintonge, Angou- 
mois, Poitou, Limousin, Périgord et autres terres de la Guyenne, 
par l'insolence des officiers de la gabelle contraignirent le roi d'y 
envoyer une bonne et forte armée sous la charge de M. le connétable, 
lequel ayant remis chacun à son devoir, et châtié les plus mutins, 
voyant s'offrir occasion d'envoyer personne de créance et de quel- 
que autorité en Ecosse avec un secours de douze cents hommes et 
quelques munitions, armes et argent que le roi envoyoit à la reine 
Marie, fille du duc de Guise, et pour lors veuve de Jacques V*, roi 
du pays, choisit le sieur de Fourquevaulx pour cet effet; lequel, 
bien informé de son intention et de celle de M. le duc d'Aumale, 
frère de la reine susdite , partit pourvu de leur instruction et arriva 
au royaume d'Ecosse avec ce secours qui n'y fut pas inutile, comme 
la prise de Fernays, la bataille de Warque, sur la frontière de Thé- 
nidel , et plusieurs beaux effets en sont assurés témoins. 

Où ayant employé le reste de l'année fut envoyé par la reine 



384 APPENDICE. 

Marie en France vers le roi pour solliciter et hâter l'armée que Sa 
Majesté lui avait promise; et laquelle il lui envoya commandée par 
M. de Termes, ordonnant le sieur de Fourquevaulx gouverneur de 
la place d'Humés, frontière d'Angleterre, qu'il fortifia et rendit en 
la perfection qu'elle est aujourd'hui, et telle que les Anglois, qui 
furent quelque tems maîtres de la campagne, ne l'osèrent jamais 
attaquer, quoiqu'ils en fissent plusieurs fois semblant, et que ce fut 
l'obstacle plus opposé à leurs desseins en toutes ces guerres , durant 
lesquelles le sieur de Fourquevaulx reçut commandement du roi de 
s'acheminer en Irlande quand et avec M. le protonotaire deMontluc, 
depuis évêque de Valence, et pour lors chancelier d'Ecosse, pour 
traiter avec les princes Irlandois, et les attirer à sa dévotion et 
obéissance, et les faire déclarer ennemis de seâ ennemis. 

Voyage assez chatouilleux, tant à cause du commerce et alliance 
que ce peuple barbare et sans raison avoit avec les Anglois, que 
pour y tenir déjà cette nation maintes forteresses. 

Si est ce que nonobstant ces difficultés, ils y négocièrent et 
avancèrent les affaires de leur maître aussi heureusement que cette 
lettre d'Odoneil, prince et principal seigneur du pays envoyé au 
roi, le peut témoigner, traduite du propre original latin : 



(( Sérénissime et Très-Chrétien Roi , 

» Il me déplaît extrêmement que l'indisposition de ma personne 
m'ôte le moyen d'aller recevoir les seigneurs vos ambassadeurs au 
lieu où ils sont arrivés. J'ai néanmoins reçu les lettres de Votre 
Majesté par le sieur du Bosc, à laquelle je rends très-grandes 
grâces, de m'a voir daigné déclarer plustôt qu'à tout autre la bonne 
volonté qu'elle porte au royaume d'Irlande , et de m'envoyer tels 
personnages, lesquels, à la vérité, ont très-sagement fait de ne 
venir point tout d'un train, et de prime-face vers moi; car leur 
venue eût donné occasion aux Anglois, nos ennemis, de croître les 
forces qu'ils ont encore assez petites en ce royaume, et de se pré- 
parer pour faire résistance k votre armée, et à l'aventure de faire 
la guerre contre moi et les autres princes nos amis, comme aussi 
il étoit à craindre qu'en allant ou venant ne leur fussent dressées 
des embûches, ainsi que les sachant si avant au pays, nous l'au- 
rions entendu, non sans grande crainte de leurs personnes, étant 



APPENDICE. m 385 

avertis de bon lieu qu'on a déjà fait savoir leur descente aux 
Anglois. Par quoi j'ai prié le sieur du Bosc qui m'est ami de long- 
tems, de les aller faire partir incontinent, et retirer au plustôt en 
Ecosse, quoi faisant ils échapperont le danger, où ils seront mis, 
et afin aussi d'être d'autant plustôt devant Votre Majesté, laquelle 
nous prions humblement, ainsi que nous avons plus amplement 
donné charge au sieur du Bosc, et écrit à vos ambassadeurs qu'elle 
veuille certainement croire comment devant Jésus-Christ et vous, 
Sire, je promets que tant que vivrai en ce monde, moi et le très- 
illustre sieur O'Neil, comte de Théroine, avec tous les princes, et 
sieurs d'Irlande, et sans eux ensemblement et séparément nous 
rendrons à Votre Majesté, très-fidèle service et obéissance pour 
nous et nos successeurs; et à vous et à vos ministres serons à 
jamais en aide contre tous les rebelles de Votre Majesté , exposerons 
nous-mêmes, les nôtres et tous nos biens, jusqu'à ce qu'il soit 
accompli quel qui est; et sera roi de France cellui soit toujours roi 
d'Irlande. Toutesfois, quant à ce qui touche aux autres princes 
irlandais vers lesquels, par notre avis et conseil, le sieur Georges 
Parez a été envoyé, nous sommes persuadés qu'il n'y en a aucun 
qui ne désire très-fort d'obéir à Votre Majesté : et où quelqu'un 
seroit d'autre volonté, nous, Dieu aidant, et avec votre puissance, 
subjuguerons et soumettrons tout sous votre empire. Cependant, 
nous, au nom de Votre Majesté, promettons à tous les princes 
(suivant ce que nous ont écrit et promis vos ambassadeurs) que 
Votre Majesté nous traitera tout bénignement, humainement et 
chrétiennement ; ne permettra que rien soit diminué de la sainte 
religion ; n'ôtera rien du droit et libertés des nobles, conservera le 
clergé et personnes ecclésiastiques, et les saintes Églises en leurs 
privilèges et franchises. 

» Votre Majesté donc ne veuille différer davantage, ainsi diligem- 
ment envoyer son armée par deçà, avec laquelle nous joindrons 
toutes nos forces, et tout ce que nous et nos amis pourrons faire, 
le tout se fera selon votre ordonnance et commandement. Suppliant 
derechef, humblement, Votre Majesté qu'elle ne veuille guères 
attendre de joindre à sa très-chrétienne couronne, cette autre cou- 
ronne, laquelle n'est point à mépriser. 

» Dieu donne à Votre Majesté perpétuelle victoire contre vos en- 
nemis; et icelle conserve très-longuement, en la bonne volonté 
qu'il lui plaît me porter, et à toute Irlande. Ce qui reste à dire de 

*5 



586 APPENDICE. 

notre intention, Votre Majesté l'entendra de vos nobles ambassa- 
deurs, lesquels ont très-sagement déclaré votre volonté et à nous 
et aux autres princes. 
» Écrit à notre château de Dommigal , te 23" jour de février 1550. 

» Votre très-fidèle serviteur, 

» 0. Doneil *. 

» C'est le fruit qu'auroit produit cette légation, si l'humeur fran- 
çoise , ordinairement plus encline à bravement conquérir qu'à sage- 
ment conserver, n'eût préféré à cette aussi belle que facile conquête 
la paix accordée aux Anglois au fort d'Outre, près Bouloigne, au 
mois d'avril de l'an 1550, après laquelle le roi rappela son armée 
d'Ecosse, et manda au sieur de Fourquevaulx de le venir trouver, 
parce qu'il s'en vouloit servir en meilleur endroit 

» Aussi lui fit-il accompagner M. le maréchal de Brissac, qu'il en- 
voyoit son lieutenant général en Piémont avec commandement de 
s'acheminer de là en hors, vers le roi de Bohême Maximilieo, et le 
dissuader et divertir de tout son pouvoir de la cession de roi des 
Romains, dont Ferdinand, son père, étoit sollicité de disposer eo 
faveur de Philippe, prince d'Espagne, son neveu, ce qu'avec les 
honnêtes offres qu'il lit de la part du, roi, celui de Bohême accorda» 
fraudant Charles-Quint de ce consentement, moyennant lequel il 
offroit de transporter l'empire à Ferdinand, son frère. 

» Cette pratique fut suivie de celle de Parme , où le roi l'envoya 
tost après, pour gagner sur le duc Octave de mettre sous sa pro- 
tection son État, qu'il lui promettoit conserver contre l'empereur 
et le pape confédérés et joints pour le ruiner, avec autant de bandes 
de gens à cheval et de pied, et autres conventions qu'icelui sieur 
duc arrêteroit avec Fourquevaulx , qui portoit pouvoir assez ample 
pour convenir du tout : et dont il s'acquitta en façon que l'intention 
du roi fût accomplie ; soustrayant cette plume de l'aile de l'empe- 
reur qui cuidoit avec le mariage de Marguerite, sa fille naUurelle, 
avoir à sa dévotion cette bonne ville et par conséquent plus ancré 
dedans l'Italie 

)) Le sieur de Fourquevaulx ayant rendu bon compte de son voyage 
de Parme, et être couché sur l'état de panetier ordinaire du roi, 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ip, folios 8 à 10. 



APPENDICE. 387 

fat envoyé derechef et employé par ledit sieur à la surintendance 
des finances distribuées, tant à la susdite ville qu'à celle de Mar- 
mande et autres. lieux d'alentour déclarés pour son service ; avec 
commandement et pouvoir d'avoir l'œil au fait des monstres de gens 
de guerre à cheval ou à pied en campagne, ou dans les places, et 
ordonner de leurs payements en l'absence du lieutenant généraL 
Ce qu'il mit en exécution , se rendant pour cet effet près du sieur de 
Sansac à la ville de la Mirande, qu'ils conservèrent au grand hon- 
neur du roi et contre les efforts de l'armée papale et impériale qui 
la tinrent onze mois assiégée; contraignant deux si puissants en- 
nemis à un accord assez désavantageux pour leur obstination , et 
par leurs fréquentes sorties, auxquelles fut pris l'un des Moculs 
appelé Saint-Antoine, et tué Jean-Baptiste de la Corne, neveu du 
pape Jules tiers; et enfin le siège levé, demeurant les François 
paisibles possesseurs de ce que deux si puissantes nations leur 
avoient voulu contester par le moyen d'une trêve accordée entre le 
roi et le pape. 

» Honorant Sa Majesté, durant ce repos, le sieur de Fourquevaulx 
d'un état de gentilhomme de sa chambre, et l'occupant au règle- 
ment de ses garnisons et retranchement de ses bandes, tant du 
Mirandolois que du Parmesan, où il fut commandé résider comme 
ordonnateur général et quelque année après au titre de gou- 
verneur. 

» Le sieur Pierre Strozze, étant lieutenant du roi en France, et se 
tenant à la ville de Sienne, dont les seigneurs quelque temps aupa- 
ravant avoient recouvré la domination, par les Espagnols et les Flo- 
rentins assujettie, et s'étoient mis sous la protection du roi pour la 
conserver des pratiques du duc de Florence , qui s'efforçoit de les 
ranger derechef sous son autorité, ayant pour cet effet dressé une 
grande armée composée de tout ce qu'il avoit pu mettre ensemble, 
et de quelques forces de l'empereur, qui en toutes occasions tâchait 
de nuire aux intentions de Sa Majesté, laquelle bien avertie de 
leurs brigues se résolut de secourir cet État (quoique assez tard, et 
ayant laissé prendre un peu trop d'avantage à ses ennemis), et lui 
sembla pour cet effet se devoir servir de trois mille Grisons, dont 
monseigneur l'évêque de Bayonne (son ambassadeur auprès des 
sieurs des Ligues) et le sieur de Boisrigaud avoient fait la levée, et 
d'un bon nombre de cavalerie et infanterie qui s'assembleraient en 
la Lombardie et Bomaigne, remettant le surplus de son intention 

25. 



388 APPENDICE. 

au sieur Strozze pour en disposer selon que le succès de la guerre 
le requérait; lequel, d'autre part, assez empêché et ne pouvant 
en même tems se départir en plusieurs endroits, envoya commis- 
sion au sieur de Fourquevaulx pour commander généralement les 
troupes ordonnées pour cette exécution , et d'icelles faire une masse 
qui fût prête à marcher à son premier mandement. 

» A quoi le sieur de Fourquevaulx apporta cette même affection 
qu'il avoit accoutumé d'embrasser les charges qui lui étoient chau- 
dement recommandées, conduisant aux Siennois dix enseignes de 
bandes grises, trente-quatre d'italiennes, outre quatre cents arque- 
busiers choisis sur toute la garnison de Parme (dont il donna le 
commandement au sieur de Villeneuve , gentilhomme de Lauragois), 
et environ de cinq à six cents bons chevaux, avec lesquels ayant 
élargi Sienne, battu maintes fois les ennemis, et recouvré plusieurs 
places qu'ils occupoient, se joignit avec le sieur Strozze, qu'il 
reconnoissoit comme général , lequel de son côté avoit de six à sept 
mille hommes de pied , et huit ou dix compagnies de gens à cheval, 
continuant ensemble assez heureusement leur entreprise. 

» Mais comme toutes choses sont sujettes au changement, et la 
prospérité plus que tout, la fortune qui leur avoit ri quelque tems 
leur joua un tour de son métier : après que la longueur du tems 
leur eut distrait et fait perdre une bonne partie de leurs troupes 
italiennes, nation de son naturel impertinente et de mauvaise foi 
mêmement sur son fumier. 

» Ce fut la perte de la bataille à Marianne, où le sieur de Strozze 
se sauva avec divers coups, et le sieur de Fourquevaulx, griève- 
ment blessé , fut fait prisonnier à la tête de ses gens de pied , aimant 
beaucoup mieux cette condition qu'accroître le nombre des sauvés 
par une honteuse fuite ; entre lesquels se signalèrent fort les gens 
de cheval qui, sans donner coups d'épée ni presque regarder l'en- 
nemi , suivirent le capitaine Bighet qui portoit l'étendard du comte 
de la Mirande , lequel en récompense de cette lâcheté ou trahison 
fut pendu ; et le sieur Alto, comte romain, pour participer, comme 
l'on dit, à cette méchanceté, eut la tête tranchée. Le sieur Strozze 
se retira après cet échec pour rallier et mettre ensemble les troupes 
sauvées, et s'opposer derechef, s'il lui étoit possible, au bonheur 
du duc de Florence. 

» Lequel (duc de Florence) prévoyant que les armes sont journa- 
lières, et qu'il y avoit en divers endroits plusieurs siens serviteurs 



APPENDICE. 389 

à la discrétion de tel qui saurait mieux tuer un homme attaché que 
vaincre son ennemi armé, fit conduire le sieur de Fourquevaulx à 
la citadelle de Florence, ayant satisfait le sieur Emilio Magrin de 
Mantoue, lieutenant des chevau-légers du comte Francesco de la 
Nivolare, son preneur; pensant par ce moyen empêcher telles 
cruautés où il se vit maintes fois en danger de porter la peine des 
inhumanités dont on usoit envers les capitaines et domestiques 
dudit duc ; lesquels on faisoit pendre et tuer de froid-sang en di- 
vers endroits, suivant l'humeur de ceux qui exerçoient ces ven- 
geances. Le respect néanmoins qu'on doit à un grand roi l'exempta 
de cette fortune , mais non pas de se voir bien souvent menacé de 
la mort, et d'en être plusieurs fois à la veille durant treize mois 
qu'il fut emprisonné; à la fin desquels il fut délivré moyennant 
une rançon plus digne de ses charges et de l'affection qu'il por- 
toit au service de son maître que de ses moyens, et renvoyé 
en France. 

» Dont le roi le dépêcha aussitôt vers le duc de Parme pour voir 
s'interrompre l'accord où l'empereur et Philippe, roi d'Angleterre, 
son fils, le persuadoient, sous espoir de lui rendre Plaisance ; né- 
gociation dont il rapporta plus de feintes promesses que de véri- 
tables effets, au grand déshonneur de la maison de Farnèse, qui 
pour cette révolte s'acquit le blâme d'une trop grande ingratitude 
vers cette couronne, dont elle avoit reçu le support qu'un chacun 
sait, et plusieurs bienfaits dont les particulières instructions du feu 
sieur de Fourquevaulx sont pleines. 

» Lequel sieur de Fourquevaulx fit cette même année deux voyages 
vers le duc de Ferrare, Hercule d'Est; le premier pour le prier de 
continuer l'affection qu'il portoit au roi et au bien de ses affaires, 
et capituler avec lui des pensions et nombre d'hommes, avec quoi 
Sa Majesté lui conserverait son État contre ceux qui s'en déclare- 
raient ennemis ; et le second pour moyenner que Son Excellence par- 
donnât don Louys d'Est, son fils, de l'erreur qu'il avoit voulu com- 
mettre à la suscitation du cardinal de Trente , qui pour l'attirer au 
service du roi d'Angleterre l'avoit persuadé de quitter celui de son 
propre père, auquel le sieur de Fourquevaulx avoit commandement 
de représenter le regret que le roi en avoit et lui faire trouver bon 
de mettre en liberté sondit fils, et le lui envoyer en France, où 
il l'assurait de le partager si bien, soit en Église ou temporels, 
qu'il le ferait estimer autant heureux d'y être venu, comme il eût 



390 APPENDICE. 

eu le regret quelque jour d'avoir suivi le mauvais conseil de ce 
cardinal. 

» Le sieurdeFourquevaulxavoitcharge pareillement en œ voyage 
de parler à M. de Guise (qu'il trouverait en chemin conduisant 
l'armée dont le roi secouroit le saint Père assiégé dans Rome par 
les Espagnols), et savoir de lui la résolution qu'il prendrait, passant 
en Piémont avec M. le maréchal de Brissac et autres seigneurs 
étant par delà sur le fait de son passage ; en quel tems il pourrait 
entrer sur les terres du duché de Milan ; les journées qu'il aurait 
délibéré faire, et le nombre de gens qu'il avoit pour en avertir le 
duc de Ferrare , avec lequel il consulterait des moyens de secourir 
cette armée et favoriser le saint et louable désir de Sa Majesté ; la- 
quelle duement satisfaite des longs et divers services du sieur de 
Fourquevaulx, délibéra de l'employer en charge moins pénible et 
toutesfois importante : ce fut lui commettre la garde de Narbonne, 
ville sur la frontière d'Espagne, dont le gouvernement vacquoit 
par la mort du sieur de Joyeuse, en laquelle la paix de la France 
lui permit les années de repos qui précédèrent les remuements avec 
lesquels les mauvais sujets du roi (sous prétexte d'une imaginée et 
mal fondée opinion) mirent leur patrie aux misères où elle a con- 
tinué depuis. 

» Au commencement de ces misères , les moins reconnaissants ac- 
corderont au susdit sieur de Fourquevaulx une bonne partie de l'hon- 
neur qu'il s'acquit à châtier les rebelles qui avoient entrepris sur 
Tholouse, et entièrement celui de la défaite des protestants, près 
Lunel, conduits par le baron des Adrets, qui s'en retournoit victo- 
rieux de messieurs de Sommeri ve et de Suse , et de plusieurs autres 
belles exécutions et signalés services durant ces premiers troubles 
que le roi jugea mériter le collier de son ordre, lequel il lui fit 
recevoir avec les cérémonies accoutumées par les mains de M. de 
Montluc, commis de Sa Majesté à cet effet, comme chevalier plus 
prochain de la province de Languedoc, en laquelle le roi s'achemina 
quelque tems après, et de là à Bayonne, où l'on avoit moyenne 
qu'il verroit la reine d'Espagne, sa sœur, et traiteraient ensemble 
de divers mariages concernant le bien de la chrétienté , pour l'ache- 
minement et exécution desquels la reine, sa mère (régente à cause 
de la minorité du roi), élut le sieur de Fourquevaulx pour aller 
résider ambassadeur en la cour catholique, durant laquelle charge 
se passèrent les affaires contenues aux lettres suivantes, où n'a été 



APPENDICE. 391 

changé ni augmenté un seul mot, mais au contraire omises plu- 
sieurs dépêches égarées et mémoires divers dont on n'a pu déchif- 
frer les caractères *. » 

Cette notice, que nous avons reproduite presque intégralement, 
et dans laquelle la lettre d'Odoneil et les affaires d'Irlande font un 
épisode rempli d'intérêt, est suivie de la collection des dépêches 
de l'ambassadeur. François de Fourquevaulx termine son recueil 
par cette note. 

«A ces lettres, que j'ai assez curieusement rangées et unies en- 
semble, m'a semblé devoir ajouter celles que j'ai en même tems 
trouvées écrites au sieur de Fourquevaulx de la propre main de la 
Royne Catholique, lorsque quelque juste empêchement la détour- 
noit de le voir, tant pour ma satisfaction et pour occuper ma mé- 
moire de cette honnête et vertueuse princesse (à laquelle je sçais 
que les miens ont eu maintes obligations, et voué un digne regret 
de sa mort) que pour complaire à ceux qui savent faire leur profit 
de la moindre occupation des grands 2 . » 

La vie diplomatique de M. de Fourquevaulx en Espagne se trouve 
indiquée par les dépêches qui vont suivre, et que nous avons pui- 
sées à cette source. Elle est d'ailleurs confondue en quelque sorte 
avec celle d'Elisabeth : nous n'avons donc point à nous en occuper 
ici, puisqu'elle est écrite pour ainsi dire dans les pièces réunies en 
ce volume. 

Le chapitre XXIV de cette histoire a reproduit les paroles par 
lesquelles l'ambassadeur témoignait sa désolation de la perte que 
l'Espagne et la France faisaient à la mort d'Elisabeth. Il demandait 
instamment son rappel, reconnaissant son insuffisance à bien rem- 
plir une pareille charge, vu que ie moyen qui lapauvoit rendre aisée 
n'y était plus. 

Fourquevaulx ne tarda pas en effet à rentrer en France , et le 
reste de ses jours, auxquels la faveur royale demeura fidèle, fut 
employé à servir ses maîtres, soit dans le gouvernement des villes 
et des provinces qu'il avait jadis exercé, soit dans les conseils de 
l'État II mourut à Narbonne, à l'âge de soixante-cinq ans, en 1574. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *-}*, folio* 1 à 20. 
7 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ip, folio 1478. 



392 APPENDICE. 

N- 1. 
' Madame de Clermont à Catherine de Médicis. 

Madame , 

La santé de la roine voire fille est toujours allée de mieux en 
mieux , depuis que nous avons escript. Deux jours après que vous 
eustes la dernière dépalche, Ton luy fit prendre ungue petite mé- 
decine pour l'achever de purger, qui luy a fait si grand bien, que 
depuis elle n'a eu mal du monde, et toujours auparavant se plai- 
gnoit, ou de mal de cœur ou de teste ; il y a desjà cinq jours qu'elle 
ne s'est plainte de rien et de d'avantier , qui étoit jour de qua- 
resme prenant , elle alla en ùng jardin disner par l'ordonnance des 
médecins, ne fut la princesse sans manger autre chose que ce 
qu'elle a accoutumé, mais pour ce qu'elle avoit pris hier, il lui 
vint envie d'aller à ses affaires; mais parce qu'il y avoit deux jours 
qu'elle n'y étoit allée , il estoit deur, et est pour cette heure plus 
malésée d'y aller , à l'occasion des clisetaires qu'elle n'a accou- 
tumée qui luy font tant de mal à se tant éforcer sans y pouvoir 
aller , qui lui fit fort grand mal au fondement et luy fict fort enfler; 
qui me faict penser , madame , que ce sont amorides ; je lui étuve 
de lait et de sa franc, et fut contrainte là mesme de lui bailler ung 
clisetaire qui luy fict aller à ses affaires sans mal , et depuis elle 
s'est bien portée, sans s'en sentir, car devant elle ne pouvoit 
bouger. 

Les médecins lui ordonnent, pour lui tenir le vantre lâche, de 
manger toujours au commencement du repas des pruneaux de 
Tours que lui a donnés M. l'ambassadeur , qui me fait vous sup- 
plier , madame , lui en en voier par tous les courriers. Ils la font 
baigner pour lui venir ses besongnes. Le tems que nous avoas 
marqué qui estoit le grand mois s'est passé sans que nous aions 
rien veu. Elle a tout son visage asleure sans croûte , et lui lavons 
tous les jours de lait d'ànesse , et hier nous commençâmes à lui 
mettre du beaume sur le nés où elle a quelques fosses, mais j'espère 
qu'ils se racouteront avec ce beaume. Quant au demeurant du 
visage, il n'y paraissera pas, et ce qui les fait paraistre là est que, 
quand elle avoit la petite vérole elle étoit anrumée et se mouchoit 



APPENDICE. 393 

tant que cela les lui escarbouilloit. Elle se porte beaucoup mieux 
de cette migraine qu'elle ne soulloit ; mais j 'avons bien faute de 
marjolaine, qui me faict vous supplier m'an envoier par le pre- 
mier courrier, car le tems de la semer se passe ici; il n'est plus 
possible d'en trouver. 

Le roi n'est point encore venu coucher avec elle, de quoi je suis 
bien aise, pour ce qu'elle n'est point encore bien nette , etc., etc. ft . 



N- 2. 
Catherine de Médicis à la Reine Catholique. 

Madame ma fille, 

J'ai vu ce que me mandez touchant le mariage de la roine votre 
sœur et du prince. Et voyant que cela continue et qui semble que 
le propos s'est réchauffé, je suis d'opinion que si vous croyez que 
votre petite-sœur ne le puisse épouser, que vous aidiez à la prin- 
cesse en tout ce que vous pourrez afin qu'elle l'épouse, lui disant 
que la chose de ce monde que vous désirez le plus, ce seroit 
qu'elle épousât le roi votre frère , et votre sœur le prince : mais 
voyant que le mariage du prince et de votre sœur ne se peut faire, 
et que par même moyen aussi elle n'épouseroit pas votre frère, que 
puisque vous y voyez de la difficulté , qui n'y a chose qui vous en 
peut plus réconforter que si elle épousoit le prince , que pour l'a- 
mitié que vous lui portez et celle que vous connoissez qu'elle vous 
porte que vous désirez qu'elle soit la plus grande qu'elle pourra 
être, et avant, quand et quand de bien être toute la vie ensemble, et 
que vous lui priez de vous dire ouvertement en ce qu'elle pense 
que vous lui puissiez servir en'cela, et que vous lui ferez connoître 
comment vous l'aimez et son repos et sa grandeur. Et vous con- 
seille, ma fille, d'autant que vous nous aimez, de lui aider et faire 
tout ce que pouvez, afin qu'elle l'épouse, car vous ferez en cela 
deux effets. L'un si se doit faire , vous l'obligerez à vous de façon 
que toute sa vie vous aimera. L'autre que en lui disant que vous 
désirez qu'elle épouse son neveu , vous ferez que en tout ce qu'elle 

1 M. L. Paris, Négociations sou* François II, page 811. — Madame de 
Clermont à la reioe mère. 



394 APPENDICE. 

pourra , elle mettra peine d'empêcher celui de votre belle-sœur 
et aussi bien je ne vois lieu d'espérer qu'il épouse votre sœur; il 
n'y a pas grand fondement, et c'est le mieux qui vous puisse avenir 
et à nous. Que n'épousant pas votre sœur, il épouse sa tante, je 
ne vous en dirai davantage , car je m'assure que ne faodrai à foire 
ce que je vous mande; je vous ai déjà écrit pour parler, pour 
avoir quelque récompense pour le roi de Navarre. Si votre mari 
ne lui veut rendre son royaume et pour ce que j'en écris à M. de 
Limoges bien au long, ce que je désire en cela je ne vous en ferai 
redite; mais seulement vous prierai que, suivant ce que lui en 
mande , que vous lui aidrez en tout ce que vous pourrez d'autant 
que vous désirez faire quelque chose pour moi. Car , ma ûlle , il 
faut que je vous dise que tant plus je vois en avant, et plus j'ai 
occasion d'être contente de lui, et pour ce, ma fille, que en ce 
faisant, il seroit content, et aussi seroit un moyen pour parvenir à 
ce que désire votre mari, que il faudrait ayant cette récompense 
qu'il s'en allât au lieu où seroit son bien; pour ce , ma fille, con- 
sidérez en cela le bien que vous ferez. Si vous pouvez faire tant 
qui le voulut, et j'aurai plus de moyen de faire ici toutes choses à 
son contentement. 

Je ne vous ferai plus longue harangue, m'assurant que ferez par 
l'avis de l'ambassadeur tout ce que pourrez. Si je me porte bien , 
ainsi font tous vos frères et soeurs ; je prie Dieu que aussi fassiez 
vous, et qu'il vous continue votre bonheur et contentement aussi 
longuement que le vous désire. 

Votre bonne mère, Catherine. 

Au dos : Madame ma fille, la Reine Catholique *. 



M* 3. 

Catherine de Médicis à M, de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, vous entendrez par la lettre que le 
roi, monsieur mon fils vous écrit, les fâcheuses nouvelles que nous 
avons eues d'Ecosse, que je n'ai pas ouïes qu'avec un très-grand 
ennui, comme vous pouvez penser. Ne pouvant croire néanmoins 

1 M. Louis Paris, Négociations sous François II, page 862. 



APPENDICE. 395 

qu'elles ne soient déjà allées jusques-ià par autre voie que la nôtre, 
ce que je vous prie mettre peine de savoir pour m'en avertir , et 
comme le Roi Catholique, monsieur mon fils, les recevra , afin que 
je poisse tant mieux me résoudre en l'espérance qu'il y a au bien 
que je désire à ladite dame reine d'Ecosse. Je vous envoie une 
lettre que j'écris à la Reine Catholique, ma fille, par laquelle je 
remets sur vous à lui faire part de la nouvelle que nous en avons 
eue, et n'ai au demeurant de quoi vous faire plus longue lettre, 
sinon pour vous prier me tenir plus souvent avertie de ce qui sur- 
viendra par delà, et même si depuis le parlement du sieur de Vil- 
leroy que j'attends d'heure à autre, il sera rien venu du côté de 
l'empereur. 
Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc., etc. 
Cône, le 8 avril 1566*. 



»• A. 

Charles IX à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, je pensois que le sieur de Villeroy 
seroit plus tôt ici , et suis en peine du long tems qu'il demeure à re- 
tourner pour n'avoir cependant point de nouvelles de la reine ma 
sœur ni de vous; qui m'a fait tarder deux ou trois jours davantage 
à vous faire cette dépêche par laquelle vous sanrez que, grâce à 
Dieu, fai depuis mon partement de Moulins continué à me porter 
de mieux en mieux, ayant visité depuis mon pays d'Auvergne, où 
fai donné l'ordre qu'il m'a semblé nécessaire. A quoi je n'ai pas 
en grand peine pour l'avoir trouvé, Dieu merci, plein de paix , 
repos et tranquillité et de toute obéissance , et m'en vais faire la 
fête de Pâques à la Charité , pour delà , traversant le pays de 
l'Auxenrois, m'approcher de Paris, d'où j'ai nouvelles que toutes 
choses n'y sauraient être en meilleur état qu'elles sont, ni mes 
affaires de tous côtés, Dieu merci. Mais je veux bien vous avertir 
du déplaisir que j'ai de quelques nouvelles qui me sont venues 
d'Ecosse, que la reine dudit pays, ma belle-sœur, est fort tra- 
vaillée de ses sujets. Et afin que vous sachiez ce que j'en ai en- 
tendu , je commencerai à vous dire que je présuppose que vous 

1 M. Louis Paris, Ctotoef historiqwe, tome IV, page so. 



396 APPENDICE. 

avez çu le mariage d'icelle reine; depuis lequel, qui n'étoit pas 
agréable à tous les seigneurs de son royaume , elle fut contrainte 
mettre quelques forces sus, pour châtier aucuns d'entre eux qui se 
montraient désobéissants, se couvrant du prétexte de la religion 
nouvelle , et néanmoins montrant par leurs desseins tendre au gou- 
vernement du royaume. Dont elle eut telle raison qu'elle les con- 
traignit vuider hors d'icellui , s'étant retirés en Angleterre où ils 
ont demeuré assez de tems , et là fait tant de menées que finale- 
ment ils ont pratiqué le roi d'Ecosse son mari , sous espérance de 
le couronner roi. Lequel comme jeune qu'il est et mal conseillé , 
les a sans le su de ladite dame sa femme , mû de cette vaine 
attente , rappelés et réintroduits dedans le royaume , remis es tous 
leurs biens , honneurs , états et dignités , et déclarés innocents de 
toutes les fautes dont ils étoient chargés. Et comme ceux qui veu- 
lent mal faire n'ont point faute de prétextes, firent courir un bruit 
par delà que ladite dame se laissoit conduire en ses affaires par un 
secrétaire italien qu'elle avoit, auquel elle donnoit trop de faveurs, 
s'essayant par là d'en imprimer quelque soupçon au roi son mari; 
de quoi il advint que le neuvième du mois passé étant ce secrétaire 
en la chambre de la reine, sa maîtresse, en présence du roi et 
d'elle, entrèrent en icelle chambre aucuns seigneurs écossois ban- 
nis et retournés , où ils tuèrent fort malheureusement ledict secré- 
taire, ce que le roi ne fit aucun semblant trouver mauvais donnant 
par là assez à connoitre qu'il étoit de la partie. Ayant, depuis ce 
fait là ainsi advenu , été ladite dame reine tenue trois ou quatre 
jours prisonnière et gardée par ses propres ennemis, non sans 
grand danger de sa vie, destituée de tous ses serviteurs et même 
de la faveur et comfort du roi son mari , qui feignoit être fort mal 
content de toutes ces choses , et encore plus marri de n'y pouvoir 
pourvoir. Et fit elle tant que quelques jours après elle échappa une 
nuit de leurs mains et enmena avec elle le roi son mari en petite 
compagnie, jusques au château de Dumbar, qui est à dix-huit ou 
vingt milles de Lislebourg où ces choses étoient advenues. Et étant 
là, manda quelques seigneurs de ses bons serviteurs pour être se- 
courue d'eux en cette si grande nécessité. 

Cette nouvelle eûmes-nous dès le vingt ungnièmedu mens passé, 
venant de mon ambassadeur qui est en Angleterre, qui ne l'avoit 
entendue que des Anglais même d'autant que les passages d'Ecosse 
étoient fermés, et pour ce qu'elle me sembloit trop étrange, je ne 



APPENDICE. 397 

la pouvois ni voulois croire. Néanmoins, pour l'amitié que je porte 
à la reine ma belle-sœur, je fis en toute diligence monter à cheval 
an gentilhomme de ma maison pour aller passer en Angleterre et 
de là en Ecosse devers elle , pour entendre la vérité des choses, lui 
offrir tout ce qui est à mon pouvoir pour la secourir, et parler au 
roi son mari et aux seigneurs du royaume, s'il en étoit besoin , afin 
qu'ils sussent qu'elle n'aura pas faute d'aide en sa juste querelle, 
et faire en cet endroit tout office qu'un prince ami , tel que je suis, 
doit en semblable occasion. Et sur une autre recharge qui me vint 
de mon ambassadeur qui confirmoit ce premier avis, craignant que 
le gentilhomme allant par terre ne pût parvenir facilement jusqu'à 
elle, je lui en dépéchai un autre par mer, pour faire semblable 
office, que j'estimois comme chose aventurée, pour ne pouvoir 
encore croire une si malheureuse fortune. Cela m'a gardé de plus 
tôt vous en écrire, attendant toujours qu'il m'en vînt quelque cer- 
titude de lui dont je ne doutasse point. 

Hier arriva ici un courrier venant de Cluny , où mon cousin le 
cardinal de Lorraine est allé faire Pâques ; par lequel il m'a envoyé 
la copie de trois ou quatre lettres, que ladite reine sa nièce lui 
écrit , contenant bien au long et par le menu le succès de cette 
malheureuse tragédie plus pleine de mal , de cruauté et ingrati- 
tude que ne port oient encore les premiers avis; d'autant que le 
marché qu'avoient fait les méchants qui en sont coupables, n'étoit 
pas seulement de tuer le secrétaire, mais elle-même et l'enfant 
dont elle est grosse, avec promesse de couronner son mari roi de 
la couronne matrimoniale, et après sa mort héréditaire. La pauvre 
dame dit davantage qu'elle a été traînée, outragée et emprisonnée, 
et étoit en tel état qu'elle s'estimoit sans royaume. Nouvelle qui 
m'a tant déplu que je ne vous la puis écrire qu'avec un très-grand 
regret. Si ai-je bien voulu vous en avertir, afin d'en faire part au 
roi mon beau-frère, et à la reine ma sœur, si tant est qu'ils ne 
l'aient encore su , ayant remis au retour de mondit cousin le car- 
dinal de Lorraine , qui me doit incontinent venir trouver et y 
prendre résolution de ce qui devra faire davantage en sa faveur, 
pour essayer de la mettre hors de la peine où elle est. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc. 
Cosne, 8 d'avril 1566 '. 

1 M. Lovis Paris, Cabinet historique, tome IV, page 30. 



398 APPENDICE. 

K- 5. 

M. de Fourquevaulx à Charles IX. 

Sire, 

Ayant reçu le vingt-cinquième du présent de matin la lettre 
qu'il a plu à Votre Majesté me mander du huitième, je fus sur le 
soir vers la Reine Catholique, lui faire entendre le contenu d'icelle 
et par la même lettre a vu les outrages que la reine d'Ecosse a 
reçus par aucuns de ses mauvais sujets, de quoi ladite dame reine, 
votre sœur , a été bien fort déplaisante. Et combien , sire, qu'elle 
eût entendu auparavant que le roi et la reine d'Ecosse s'accor- 
dassent assez mal, néanmoins on ne lui avoit rien dit du secrétaire 
mort ni des autres rudesses et malheureux termes qui lui avoient 
été usés ; ce que semblablement j'ai dit au Roi Catholique, en l'au- 
dience qu'il m'a donnée le lendemain. Et comment c'est un fait pi- 
toyable du côté de ladite dame, que après avoir fait de son rebelle 
sujet son sieur mari, il se soit montré très-ingrat envers elle à la 
persuasion de ses propres ennemis jusque (comme l'on conjecture) 
à consentir la mort de sa femme et de son propre fruit , à laquelle 
femme il doit tout ce qu'il a, et peut espérer de grandeur et de 
bien. Et du côté des traîtres et des rebelles, l'exemple de leur 
témérité doit être considéré de près par tous les grands princes 
et princesses. Car si les Écossois ont osé attenter sur la personne 
de leur reine naturelle, en présence du roi son mari, soit du gré 
d'icellui ou non , il en pourroit être fait autant par autres nations. 
N'y ayant jamais faute des méchants et téméraires parmi le monde, 
ains sont-ils sans comparaison en trop plus grand nombre que les 
rois et princes ne sont. Parquoi tels traîtres et meurtriers en* 
semble leur trahison et meurtre ne doivent demeurer sans châti- 
ment pour la conséquence, et il n'y a gentilhomme de bon cœur 
qui ne dût aider à venger un tel outrage commis en la personne 
d'une des plus accomplies princesses qui sont en chrétienté. 

Le Roi Catholique , sire , m'a répondu qu'il avoit su dès le mois 
passé, par voie de Flandres, que les roi et reine d'Ecosse ne s'ac- 
cordoient pas bien , sur laquelle discorde le secrétaire avoit été 
tué. Mais c'était la première nouvelle que je lui disois qu'on l'eût 



APPENDICE. 399 

maltraitée et emprisonnée; car il n'en savoît encore rien. Et qu'il 
en est bien fort marri, et ne s'ébahit pas si Votre Majesté trouve 
étrange et malheureux un tel scandale comme il est, et digne de 
très-grave punition, ainsi qu'il veut croire; qu'icelle reine puis- 
qu'elle a su échapper des mains des méchants, de quoi il se dit être 
très-aise , ne faudra à les châtier et punir selon leur défaite , avec 
l'aide de ses bons amis et sujets. Toutefois il étoit averti , par la 
même voie de Flandres, que toutes choses y étoient pacifiées, et 
les roi et reine de bon accord. De manière, sire , que le roi votre 
beau -frère s'assure que Vos Majestés sont à cette heure hors de 
soucis à cet égard. 

Ce propos a été poursuivi quelque peu davantage , afin de voir 
si je lui pourrois faire dire et offrir qu'il l'aideroit de son côté à 
favoriser et porter la juste querelle de madite dame ; mais ce mot 
ne lui est point échappé maintenant. Jaçoit qu'il m'a été dit que 
du tems que les rebelles d'Ecosse s'étoient élevés, l'autre fois il 
avoit dit qu'il s'emploierait de tout son pouvoir pour assister la 
reine dudit pays à ce qu'elle fût obéie, et ses rebelles et mauvais 
sujets rangés à la raison... 

De Madrid , dernier d'avril 1 566 • . 



IV 6. 
Af. de Laubépine à Chartes IX. 

Sire, 

La Roine Catholique qui a été le lien de paix et le gage de l'al- 
lieoce entre ces deux couronnes , sera aussi un vrai et certain 
moyen de l'y conserver. Car d'un côté elle possède le roi son 
mari, et est aujourd'hui en toute privauté et autorité avec lui , et 
amie ; d'autre part elle honore tant cordialement le roi son frère et 
la reine sa mère , et le lieu dont elle est issue , qu'il ne faut douter 
qu'avec sa bonté et prudence et avec la grande valeur qui est en 
elle autant qu'en princesse de la terre, elle ne rabille et adoucisse 

• M. Loaif Paris, Cabinet Historique, tome IV, page *4. 



400 APPENDICE. 

toujours ce qui pourroit intervenir d'altération entre eux. De quoi 
ledit Roi Catholique fait bien son état, et eut naguère grand peur 
qu'il lui défailloit trop tôt, quand ladite dame vint à l'extrémité 
de mort , ainsi que , entre autres non feintes démonstrations, il 
fut par le duc d'Albe dit audit sieur de Saint-Sulpice. 

Que le jour de la mi-août il avoit fait appeler icellui duc, pour lui 
remontrer qu'ayant toujours été de coutume auprès des reines de 
Castille, lorsqu'elles commençoient se trouver mal mémement en 
leur grossesse , que l'on parloit de bonne heure de faire leur devoir 
envers Dieu et leurs dispositions envers le monde. De ce que pour 
la grande amitié et extrême affection qu'il portoit à la reine sa 
femme, il n'avoit, en cette sienne tant grande maladie , encore 
voulu permettre qu'on lui en en parlât, afin qu'elle n'entrât en 
peur ni défiance de sa santé. Car à la vérité il avoit , comme il 
disoit, grande occasion de l'aimer, honorer et bien traiter, et s'il 
lui advenoit de faire cette perte , il pouvoit bien dire que c'était k 
plus grande et la plus importante, et qui lui touchoit plus au coeur 
qu'autre qu'il eût jamais faite en sa vie, pour les vertus et grandes 
qualités qui étoient en cette grande princesse, et pour avoir elle, 
en toutes sortes , bien méritée de son amitié. Qu'il met peine de 
l'honorer et lui complaire , et ne permettre, à son pouvoir, qu'elle 
fût ennuyée de rien. Mais puisque les médecins disoient qu'elle étoit 
venue à telle extrémité , qu'il ne falloit plus espérer de sa vie, il 
ne lui avoit plus semblé raisonnable , ni que l'infini regret qu'il 
avoit à sa perte , ni l'affection qu'il en portoit dans son cœur , dût 
tourner au détriment de ce que sa grandeur et réputation devoit 
faire en ce dernier acte envers Dieu et le monde , afin qu'on eût 
après sa mort moindre estime de sa bonté , de sa religion et de sa 
vertu, que, vivante, elle avoit mis peine de l'acquérir et même afin 
que le roi son frère et la reine sa mère en eussent contentement 
Envers lesquels quoique advînt de leur fille et sœur , il vouloit de- 
meurer très-content et affectionné bon frère et roi , et très-bon 
obéissant fils à la reine , sans que de son côté l'on y vit jamais ni 
diminution ni changement, ainsi qu'il prioit Leurs Majestés Très- 
Chrétiennes de persévérer de même envers lui. Et que ledit duc 
notifiât cette sienne intention audit sieur de Saint-Sulpice, non 
comme à sujet et ambassadeur de leurs dites Très-Chrétiennes Ma- 
jestés , ni comme leur portant ce désir et affection qu'il avoit tou- 
jours montré de fidèle sujet et serviteur, mais comme un de ses 



APPENDICE. 401 

propres conseillers et creador. Voulant en cela user de sa même 
opinion et bon avis. Ce que ledit duc fit premièrement voir par 
ceux de son conseil, de combien ladite dame pouvoit disposer, et 
que du total lui sembloit être raisonnable et vouloit qu'elle ordon- 
nât en façon que la reine sa mère fût héritière des deux tiers , et 
que l'autre tiers fût employé en œuvres pies et payer des dettes et 
récompenser ses serviteurs, et qu'on lui portât par mémoire le 
nom des principaux desdits serviteurs qui n'étoient en grand nom- 
bre, et qu'on laissât les autres à l'arbitre des exécuteurs, afin de 
donner moins de peine à ladite dame. 

À quoi M. de Saint-Sulpice répondit qu'il mercioit très-humble- 
ment Sa Majesté Catholique de l'honneur qu'il lui faisoit de lui 
communiquer cette sienne intention , qui étoit en toutes choses si 
vertueuse et louable , qu'elle méritoit d'être célébrée par toute la 
chrétienté, et que, à la vérité, cela avoit été céant à la bonne 
nature et bonté siennes, et à la parfaite amitié qu'il portoit à la 
reine sa femme, de craindre tout ce qui la pourroit ennuyer, 
atterrer , ou lui donner appréhension de son mal , et maintenant 
aussi il appartenoit à sa grandeur et magnanimité de penser et 
ordonner ainsi dignement comme il faisoit ces choses qu'à sa fin il 
devoit faire, ce qui tournoit à grand honneur et réputation de l'un 
et de l'autre, et montrer à bon escient en cette extrémité, et donner 
acte combien il avoit prisé et eu agréables les vertueux déporte- 
ments dont elle avoit usé en sa vie, et combien il tenoit en grand 
compte l'amitié de Leurs Majestés Très -Chrétiennes. Qu'aussi ne 
falloit douter que le roi ne lui demeurât pour jamais, non-seule- 
ment frère, mais comme propre ûls, et la reine non-seulement 
belle-mère, ains propre et vraiment naturelle mère, laquelle il 
étoit très-certain s'il eût été présenté qu'elle n'eût jamais parlé ni 
pensé demander peu ni prou de cet héritage , qui lui seroit le plus 
dolent et luctueux qu'autre qu'advint jamais de fille à sa mère. 
Ains eût le tout remis à la bonne disposition du roi son beau-fils. 
Mais puisqu'ainsi lui avoit plu , il ne pouvoit faire qu'il ne louât et 
estimât grandement son intention , comme très-digne et vraiment 
royale , à laquelle il prisoit pour la reine par-dessus beaucoup de 
successions, encore qu'elles fussent plus grandes que celles dont 
on l'avertiroit par la première occasion et encore que le cas de sa 
disposition ne lui advînt, comme Dieu, par sa miséricorde, ne per- 
mettait la mort d'une si bonne princesse , si avoit la mère en infini 

26 



402 APPENDICE. 

contentement et satisfaction que sa fille eût eu souvenance d'elle , 
et que le roi son mari lui eût rendu un tel témoignage de son 
amitié qui la confirmoit davantage, si davantage se pouvoit en 
l'estime qu'elle lui portoiL Et lui sentiroit avoir cette obligation 
davantage, et aussi audit sieur duc qui s'assuroit y avoir prêté son 
avis et bon conseil. A quoi ledit sieur duc répliqua qu'il n'avoit 
fait en cela que offre de bon serviteur d'avoir suivi une si droite 
et si raisonnable intention de son maître. Puis ledit sieur de Saint- 
Sulpice ajouta qu'il étoit bon de différer les choses, puisque le mal 
s'étoit relâché et ne la pressoit plus si fort , et que Dieu nous la 
préserveroit pour son honneur et service , pour le repos de la chré- 
tienté, et pour la consolation des siens, et que si on y regardoit 
de près étoit aujourd'hui la personne de la chrétienté qui laisseroit 
plus d'agrément de regretter sa mort ; ajoutant aucunes choses 
pour la recommandation des dames françoises et serviteurs fran- 
çois. Et bien que pour ce jour cela fût différé , il fut néanmoins 
ainsi effectué le lendemain , et depuis ledit Roi Catholique en a 
parlé audit de Saint-Sulpice en termes qui ne sentent qu'augmen- 
tation et persévérance d'amitié, et qu'encore que les rois ne fussent 
sujets aux lois , ni à observer telles dispositions, qu'il avoit néan- 
moins bien voulu en cet endroit témoigner de sa bonne intention 
à la reine sa mère 

Bref, par toutes les conjectures que de présent ledit sieur de 
Saint-Sulpice peut faire des paroles, contenances et déportements 
dudit Roi Catholique, qu'il a notte avoir été toujours semblables 
depuis qu'il est auprès de lui, ains y avoir eu du plus ou du moins, 
selon que lui en donnoient diverses impressions. Il lui semble 
maintenant être très-bien disposé en l'endroit de Leurs Majestés 
Très-Chrétiennes, et ledit sieur de Saint-Sulpice, pour son regard 
en reçoit plus de faveurs, d'humanité, et de gracieux et privé 
entretien, que selon la coutume et gravité de ce prince, il ne l'eût 
espéré. Lui ayant encore fait dire plusieurs bonnes paroles par un 
de ses plus privés, de la bonne estime qu'il avoit de lui , et qu'il 
vivoit en grand repos et assurance de sa négociation, laquelle 
connoissoit et tenoit pour certaine et véritable, et qu'aussi il vou- 
loit traiter en vérité et rondeur avec lui , et avoit commandé à ses 
ministres d'en faire de même. 

Mais pour toutes ces bonnes démonstrations, ledit sieur de Saint- 
Sulpice ne peut pas , ains sait et connolt que ledit Roi Catholique 



APPENDICE. 40$ 

ne laissera de faire et procurer le bien de ses affaires et sa gran- 
deur en tous les endroits et par tous les moyens qu'il pourra, sans 
rien respecter que l'observation de la paix , laquelle il ne violera 
légèrement 1 . 



IV 7. 
Mémoire remis au duc d'AWe par Philippe IL 

11 sera besoin pour le bien , défense et augmentation de la reli- 
gion catholique et apostolique , que la vue future de deux si puis- 
sants et chrétiens rois, comme celui de France et celui d'Espagne , 
ne se fasse sans résoudre et accorder semblablement du contenu 
es articles suivants : 

Premièrement, 

De faire promesse mutuelle d'avancer, autant qu'il sera en leur 
puissance, l'honneur de Dieu, soutenir sa religion sainte et catho- 
lique, et pour la défense d'icelle employer leurs biens, forces et 
moyens , et ceux de leurs sujets. 

Ne permettre jamais es pays de leur obéissance aucuns minis- 
tres ni exercices de la religion nouvelle , soit en public ou en par- 
ticulier, et faire faire commandement à tous lesdits ministres sortir 
hors des provinces et terres desdits deux princes, dedans cinq 
mois, sous peine de la vie, sans qu'il soit loisible ni permis à 
aucun de les receler, cacher et supporter, sur les mômes peines, 
rasement de leurs maisons et confiscation de leurs biens. 

Faire publier en chacun de leurs dits pays f garder et entretenir 
le concile général dernièrement fait et célébré à Trente, et tenir la 
main que les décrets et cessions d'icelluy soient reçus et suivis 
sans aucun contredit. 

Faire protestation et promesse de ne jamais par ci-après pour- 
venir aucun personnage aux états royaux , soit de judicatures ou 
autres quelconques sans que le pourvu ait préalablement avoir fait 
profession de sa foi, et qu'il ait premièrement été connu être de 
la susdite bonne religion , et sera mis clause par toutes les lettres 
desdites provisions que les pourvus demeureront et continueront 
en la susdite religion sur peine d'être destitués. 

1 Bibliothèque Impériale, Mortemart, 39, n* 49. 

26. 



&0& APPENDICE. 

De purger et nétoyer leurs maisons et justices de toutes hérésies 
et religion nouvelle et ne souffrir en icelle ceux qui en seront déta- 
chés, et permettre aux villes de rembourser les juges et officiers 
royaux qui sont de ladite opinion nouvelle t si tant est que les dites 
Majestés ne le puissent faire de leurs deniers, comme il seroit bien 
nécessaire et requis. 

Casser tous gouvernements et autres grands seigneurs des con- 
seils privés desdites Majestés , et tous autres ayant charge , auto- 
rité et commandement es dits royaumes qui se trouveront être de 
ladite nouvelle opinion, ensemble tous capitaines, maîtres de camp, 
sergents, majors et autres qui sont à leur solde, et font néanmoins 
profession de religion contraire. 

De priver de l'État et honneur de leurs ordres et chevalleries, 
tous ceux qui ne veulent suivre * observer et entretenir les statuts, 
lois et ordonnances desdits ordres , et n'y recevoir désormais per- 
sonnages qui ne soient de qualité , expérience et religion requise 1 . 



N* 8. 
La reine Elisabeth à la reine Catherine de Medicis. 

Vous avez tant de puissance sur le Roi Catholique , qu'allant la 
religion comme elle doit, et vivant tous comme bons catholiques, 
tous ne sauriez rien demander que vous soit refusé, et qu'il vous 
supplie de ne vouloir dissimuler, ains châtier les méchants très- 
instamment, et que si vous avez peur pour être trop grande quan- 
tité, combien qu'il sache que la plus grande partie des princes 
chevaliers de l'ordre et gentilshommes sont bons chrétiens, que 
vous nous employez ; car nous vous baillerons tout notre bien, nos 
gens, et ce que nous avons pour soutenir la religion, ou que si ne 
les punissiez vous ne trouverez point mauvais que ceux qui deman- 
deront secours audit roi mon seigneur, pour garder la foi, il leur 
donne, car il lui est obligé et davantage ; il lui touche autant qu'à 
personne, car étant France luthérienne, Flandres et Espagne ne 
seront pas loin, et quant au roi, mon frère, nous savons bien qu'il 

1 Archives Impériales, C. K. 1393, B. 192. 



APPENDICE. 405 

vit comme bon chrétien , mais aussi savons-nous qu'il tient auprès 
de lui beaucoup de gens qui ne valent guère; et cela, je crois, lui 
faisoit grand tort, car l'on pense par deçà qu'il soit consentant à 
beaucoup de prêcbements et autres choses qui se font ordinaire- 
ment en la même cour, qui me fait supplier de ne les souffrir, ains 
faire bien châtier quiconque fera prêcher, et faire tant en son en- 
droit qu'il fasse connoître que lui-même les veut châtier et ne les 
veut souffrir, car s'il ne suit ce chemin, je ne puis rien espérer de 
bien. Mais il faut que ce soit d'oeuvres aussi bien que de paroles; 
car ici nous ne croyons que ce que nous voyons, vous assurant, 
madame, qu'il a fort mal fait de ne suivre le premier chemin, car 
il leur semble ici qu'il les voudroit menacer par bravades. Mais ils 
ne s'étonnent pas pour cela; il est vrai que s'il suit celui que je 
vous ai dit, démontre qu'il vous veut aider à punir les luthériens, 
il pourra rhabiller ce qu'il avoit gâté. Quant à vous, madame, si à 
cette heure vous ne commencez , je ne sais plus ce que je dois dire 
par deçà , car le duc d' Albe a fort bien dit à tous que à ce que vous 
êtes du tout au gouvernement que je ne puis plus trouver d'excuses, 
ce que je leur ai promis. Je vous supplie ne me faire mentir, 
puisque c'est une chose qui convient au service de Dieu, du roi 
mon frère, et de la chrétienté, et mêmement ayant plus de moyens 
de les châtier que jamais, vous offrant le roi , mon seigneur, toutes 
ses forces. C'est si vous temporisez, il y aura toujours plus de 
méchants, car ils savent bien ici que du tems du feu roi mon sei- 
gneur et père que l'on les châtioit, qu'il n'y en avoit point, et 
quand ils commencèrent à vouloir commencer du tems du feu roi, 
mon frère et seigneur, qu'on commençoit les châtier, il ne s'en 
parioitplus. Qui vous peut faire voir clairement que si l'on les châ- 
tient à cette heure aussi n'oseroient non plus lever le nez. Mais 
comme on leur laisse faire, ils ont raison de faire les braves. Je 
prends la hardiesse de vous dire tout ceci , m'assurant que vous ne 
le trouverez mauvais, sachant que ce que j'en dis est pour l'affec- 
tion que j'ai à votre service et pour votre commandement, et aussi 
que outre que j'ai l'honneur d'être votre fille, j'ai tant d'autres 
obligations que je ne ferois mon devoir si je ne vous écrivois tout 
ce que j'ai et que je pense '. 

« Bibliothèque Impériale, 39, folio 2. 



406 APPENDICE. 

N- 9. 

La reine Catherine de Médicis à M. de Fourquetaulx. 

J'ai parlé étant à Bayonne à la reine madame ma fille f et au duc 
d'Albe de deux choses, Tune f des mariages de mes enfants avec ceux 
du roi monsieur mon beau-fils, et de ceux de l'empereur et de la 
princesse sa sœur, avec mon fils d'Orléans, en leur baillant quelque 
État pour s'entretenir, et pouvoir vivre selon ce qu'ils sont, et sachant 
bien que c'est chose non accoutumée entre princes, quelque amitié 
et alliance qui y soit de n'avoir autant d'utilité pour l'un que pour 
l'autre, en faisant les alliances, et restreindre en tous événements 
l'amitié et parentelle qui est entre ces deux royaumes, qui est la 
chose du monde que je désire le plus. Cela m'ai fait parler, et 
aussi comme princesse chrétienne, voyant le Turc et son armée 
devant Malte ; afin que le roi, monsieur mon fils, connût que je 
n'étois pas tant mue de l'intérêt seul de mon fils d'Orléans, comme 
de ces deux raisons, je lui dis que, en faisant ces mariages et don- 
nant quelque État à mondit fils d'Orléans, qu'il nous falloit tous 
joindre ensemble. C'est à savoir le pape, l'empereur et ces deux 
rois, les Allemands et autres que Ton avisera. Et que le roi mon 
fils n'étoit pas sans moyens pour aider de sa part à ce qui serait 
avisé quand lesdits mariages seroient faits et ladite ligue conclue. 
Laquelle , pour notre intérêt, n'avons affaire de rechercher étant en 
paix comme nous sommes avec le Turc, et Dieu merci i avec tout 
le monde. Qui est à considérer que je n'en ai parlé que pour le 
zèle que j'ai au bien et conservation de la chrétienté. Et que tout 
ce royaume ne pourroit trouver bon que je fusse cause de mettre 
le royaume à la guerre sans qu'ils y vissent de l'utilité pour eux. 
Comme il y en aura en ce faisant pour l'empereur et le roi mon- 
sieur mon fils. Qui est pour retourner à ce que je dis à la reine ma 
fille et au duc d'Albe, qu'en faisant ceci il falloit faire quelque chose 
pour mon fils d'Orléans, et cela fait, nous ferons connoltre que je 
n'ai changé en rien de l'opinion ni de ce que j'ai dit audit Bayonne. 
Et quant aux autres mariages, je ne puis que grandement en 
remercier le roi monsieur mon fils, le priant de continuer cette 



APPENDICE. 407 

bonne volonté, et y faire selon ses offres le bon office conforme à 
notre commune amitié, à quoi nous correspondrons toujours en 
toutes choses de notre part f . 



N- 10. 

Lettre de M. de Fourquevaulx au roy. 

1565, 20 novembre. 
Sire, 

Une flotte de soixante vaisseaux étoit partie de Séville le mois 
passé, et contrainte par tourmente de mer de prendre port; elle a 
derechef faict voile, et au temps qu'elle a eu, on espère qu'elle sera 
arrivée pour le moins aux Canaries qui est leur vraie route. Il y a 
sur ces nefs quelques vivres et munitions pour Pierre Mélendez et 
des soldats pareillement qui riront trouver à Saint-Domingo-Réal, 
où il les attend, pour puis après passer outre vers la Floride. Je 
sais qu'encore il y a vers Cordoue six ou sept capitaines qui sont 
gens pour le suivre sur la flotte qui partira en mars, comme feront 
semblablement tous les Indiens de Mexico et d'autres lieux de la 
Neuve Espagne, qui sont en ce royaume, car il leur a été com- 
mandé se retirer, lesquels sont plus de 300. 

Il reste à voir si les Espagnols seront plus affectionnés à chasser 
les François de la Floride qu'à résister aux mahométans : car si la 
nouvelle qu'un courrier venu d'Allemagne raconte est véritable, il 
est à croire que le Grand Seigneur employera toutes ses forces 
contre cette Majesté, jusques à y envoyer les janissaires et toute 
sa garde, comme portent les derniers avis qu'on a de là. Et les 
navires que le roi fait fréter pour y embarquer au printems qui 
vient un nombre de gens de guerre biscaîens pour passer à la Flo- 
ride, serviroient mieux contre les Turcs que de les employer contre 
vos sujets *. 

« BibKotbèqne Impériale, suppl. fr., *-li, folio 64. Lettres d'État. 
* KbBotbèque Impériale, snppl. fr., *1±, page 53. Lettres d'État. 



(08 APPENDICE, 

N« 11. 
Le roi Charles IX à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx , 

J'ai été très-aise d'entendre par votre lettre du 5"" de ce mois 
les nouvelles de delà dont elle fait mention ! , et à ce que je vois 
les pays du Roi Catholique M. mon frère ne sont pas quittes de 
tumultes et de mauvais sujets non plus que les autres; mais le 
principal est que Dieu ait voulu que la mauvaise intention qu'ils 
avoient n'a point eu d'effets. 

J'ai vu ce que vous m'écrivez des déplaisirs qu'ils ont par delà 
de mes gens qui sont à la côte de la Floride, de quoi l'ambassadeur 
qui est ici n'a pas failli de faire la même plainte et bailler le mémoire 
dont je vous envoyé copie; sur quoi lui a été répondu que vous ver- 
rez et que vous pourrez suivre si le roi mon frère , ou ceux de son 
conseil vous en retournent parler, comme j'estime qu'ils feront; 
et quand tout est dit, je ne vois pas grand propos de me vouloir 
frustrer d'une chose où mes sujets ont passé si longtems, planté 
mes armes, et possédé sans aucun empêchement, et d'alléguer 
l'ombre qu'ils peuvent avoir pour leurs vaisseaux qui retourneront 
de plus avant. 

Entre amis cette considération-là n'a point de lieu, d'autant que je 
veux et entends que les actions de moi. et de mes sujets soient si 
sincères que non pas le Roi Catholique seulement, mais le moindre 
ami que je puisse avoir, y trouve la même sûreté qu'il saurait de- 
mander en ses propres sujets, et que s'il y en a aucun des miens 
qui fasse chose contre le devoir de notre amitié ni qui s'avance 
d'entreprendre contre la teneur des traités que nous avons en- 
semble, je le ferai si bien châtier qu'il connoîtra que je chemine 
clairement et candidement en toutes choses, comme je vous prie de 
l'en bien assurer. 

Son ambassadeur m'a baillé quelques articles de plaintes d'au- 
cunes dépradations faites, se dit-il , sur les sujets de mon dit frère, 
dont je vous envoie aussi copie, avec la réponse qui a été faite, 
pour s'il'en étoit parlé de là, savoir dire l'ordre que j'ai donné 

1 11 s'agissait des troubles des Pays-Bas. 



APPENDICE. 409 

pour en faire faire la raison autant que je désire qu'elle soit faite, 
à ceux des miens qui ont affaire à eux. 
Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc., etc. 
Écrit au Plessis les Tours, le 28 DOTembrc 1565 '. 



*• 12. 

Note de l'ambassadeur d'Espagne en France au sujet 
de la Floride. 

Que haviendo Su Majeslad intendido que algunos subditos del 
Rey Christianissimo su hermano hanian ydo à la Florida para usurpar 
aquella provincia tantos annos a por Su Majestad descubierta y pos- 
seida mando embiar à castigarlos como a pyratas fractores y per- 
turbatoresde lapaspublica, y con hauer hecbo esta provision, pen- 
sava no tratar, mas dello pero que la hermandad que tienne con el 
Rey Christianissimo y la claridad et anceridad con que a de procéder 
con el, y con ella entodas las cosas le hase no quereles callar, lo 
que en esto ay para que lo sepan y manden dar la orden que con- 
viene para retirar de aquella empresa a los que estan en la dicha 
Florida y que proyban y deffendan con el rigor necessario que no 
vayan mas subditos suyos en aquellas partes pues no parese cosa 
conveniente que estando a ca el Rey Christianissimo su hermano y 
el con el amor conformiandad y hermandad que estananden alla 
sus subditos guerreando los unos contra los otros *. 



N- 13. 

Note donnée par le roi Charles IX en réponse à celle 
de l'ambassadeur d'Espagne. 

Le roi n'entend point que ses sujets entreprennent en quelque 
sorte que ce soit sur les pays possédés et conquis par le Roi Catho- 
lique des Espagnes, son bon frère, en quelque lieu que ce soit; 
mais aussi ne seroit-il raisonnable que Sa Majesté Catholique voulût 

• Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *1*, n* 14, folio 58. 
3 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., tll, u° 14, folio 59. 



410 APPENDICE. 

tellement empêcher, brider et écarter aux sujets de Sa Majesté, la 
liberté de la navigation , qu'ils ne puissent aller naviguer et s'ac- 
commoder es autres lieux, même en celui qui a été découvert passé 
cent ans par ses sujets, et qui est dès ce tems en témoignage et 
mémoire de la découverte faite par les François, appelée la terre 
et côte aux Bretons. 

Mais si Sa Majesté Catholique a pensé que les François veuillent 
de là entreprendre, soit par mer ou par terre, chose qui soit au 
préjudice des sujets de Sa Majesté Catholique et des pays qui sont 
à elle , Sa Majesté sera toujours prête à s'entendre aux moyens qui 
seront propres pour y donner Tordre et la sûreté nécessaires; et si 
ses sujets viennent à l'oublier en cela et font chose qui soit au 
préjudice du traité de paix, elle le fera si rigoureusement châtier, 
que l'on connottra qu'elle n'a autre désir et intention que de vivre 
perpétuellement en la mutuelle , sincère et fraternelle amitié qui 
s'est conservée, et a continué entre Leurs Majestés jusqu'à ce 
jour 4 . 



W 14. 

Lettre de M. de Fourquevaulx à Charles IX. 

Sire, 

Quand j'ai parlé au duc d'Albe, il a trouvé le pire du monde que 
d'une province et pays dont les Espagnols, à ce qu'il soutient, sont 
possesseurs dès le règne du roi dom Hernando, les Français les 
soient allés troubler et déposséder; lequel lieu leur importe trop 
pour le laisser perdre ; et si la côte fût été saisie par vos sujets 
devant ou durant les guerres qu'il s'en fût parlé par le traité de 
paix , mais c'est une expoliation et usurpation faite de peu de teins 
en ça, et sait-on assez en Espagne par qui et comment l'on y a 
envoyé des ministres avec leurs femmes et enfants. 

Je lui ai répondu, sire, et dit la substance de votre réponse, et 
que j'ai vu trente ans, par cartes marines fort anciennes, que la 
côte où l'on dit que la Floride est assise et s'appeloit la côte des 
Bretons, et étoit grandement distante des isles de l'Espagnole, 
Cuba, et autres de la Neuve Espagne. De sorte que leur navigation 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., If*, n* 14, folio 58. 



APPENDICE. 411 

ne pouvoit être empêchée par les François, lesquels n'y étoient 
point allés par votre commandement, ni pour rien attenter ou les 
déposséder; ains comme prétendant aller sur leur propre conquête 
et à une navigation libre et accoutumée à eux de tout tems, et 
quant ainsi seroit que les vaisseaux d'Espagne seroient contraints 
passer par devant la Floride, ils se peuvent promettre d'y recevoir 
toute faveur et commodité; étant croyable, puisque vos deux si 
grands royaumes contigus vivent paisiblement et en bons voisins, 
qu'aussi feront vos sujets par delà, et seront plus puissants contre 
les Indiens ou autres qui viendront entreprendre à les molester. 
Le tout va que nos rois soient toujours bons frères et amis, comme 
ils sont; car leurs sujets le seront pareillement 

Quant à ce qu'il dit n'avoir été parlé de la Floride au traité de 
paix , ce ne fut que leur faute, et cela est signe qu'ils n'y alloient 
point encore en ce tems. 

Ledit duc m'a répliqué, sire, que le Roi Catholique employera 
toutes ses forces pour recouvrer sa possession, et que déjà les 
affaires des Français y vont mal pour la descente des Espagnols 
qui y furent envoyés l'été dernier, laquelle nouvelle est autre à 
Lisbonne et à Séville , car on dit que Pierre Mélendez s'est arrêté 
à Santo-Domingo de l'Espagnolle, attendant renfort de gens pour 
descendre en la Floride. 

Je ne sais maintenant, Sire, si la flotte, qui se remit à la voile à 
l'entrée de novembre , y seroit arrivée» car elle a eu fort bon vent, 
sur laquelle y avoit quelque nombre de soldats, vivres et muni- 
tions, et doit croire Votre Majesté qu'ils feront leur possible d'en 
chasser vitupéreusement vos sujets. 

Par quoi, si la conquête importe au bien de votre service, il 
leur faut envoyer un bon secours promptement. 

Touchant les autres plaintes des déprédations, le duc d'Albe ne 
m'en a point parlé; si ai bien moi à lui de la délivrance des soldats 
françois détenus en leurs galères , à quoi ce roi a commandé faire 
nouvelle recharge à son ambassadeur résidant à Gênes; qu'il voye, 
lui, en personne, de délivrer tous les François qu'il trouvera sur 
les galères d'André Doria et autres, et que les capitaines d'icelles 
soient tenus, si bon leur semble , prouver qu'ils les ont depuis le 
traité de paix, étant la présomption es faveurs desdits forçats '. 

• Bibliothèque Impériale, suppl. fr., i-}-*, n° 16, folio 70. 



412 APPENDICE. 

N* 15. 
Catherine de Médicis à Af. de Fourquevaulx. 

Je désire, plus que nulle chose , entretenir l'amitié qui est entre 
ces deux grands rois mes enfants, et voir cesser toute occasion 
contraire. J'attends en bonne dévotion, à savoir comme aura été 
prise par delà la réponse que dernièrement nous fîmes à Tours à 
l'ambassadeur d'Espagne sur l'instance qu'il faisoit encore du fait 
de la Floride , par où il aurait bien connu de quel pied nous y che- 
minons, car nous ne prétendons rien en cet endroit que conserver 
une terre qui a été découverte et possédée par des François, 
comme le nom de la Terre aux Bretons le témoigne encore assez, 
et non pas entreprendre sur le sien; en quoi si nos gens s'étoient 
oubliés, ils sont bien assurés d'être châtiés rudement, qui me fait 
croire que s'ils connoissoient après le commandement qu'ils en ont 
eu, et qui leur a été assez de fois réitéré depuis, y avoir mépris, 
qu'ils ne faudront à se retirer hors de ce qui ne sera dudit sieur 
roi d'Espagne. 

Car telle est l'intention du roi mon fils, qui entend, et moi 
aussi , que quand on vous parlera de cette affaire par delà vous en 
répondiez suivant ce que dessus, et que ce n'est pas chose dont 
nous ayons jamais autrement fait cas, sinon autant que les princes 
doivent ôtre jaloux de ce qui est leur, et regarde leur honneur et 
autorité , à quoi je m'assure aussi que de leur côté ils ne voudront 
toucher : qui est tout ce que vous aurez de moi pour cette heure. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc., etc. 
Écrit à Moulins, 30 décembre 45C5 '. 



X» 16. 

Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

M. de Fourquevaulx, 
Par ma dernière dépêche, je m'étois réservé à vous faire en- 
tendre ce que j'apprendrois de l'ambassadeur d'Espagne sur l'occa- 
sion de celle qu'apporte ici dernièrement de vous le gentilhomme 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ?A», n° 27, folio 130. 



APPENDICE. H13 

qu'envoyâtes, ce que j'estimois pouvoir être plus tôt; mais comme 
son indisposition Ta retenu de me venir trouver sinon depuis deux 
jours, je vous dirai qu'il n'est aucunement entré et ne m'a dit un 
seul mot des propos qui ont passé entre le Roi Catholique monsieur 
mon beau-fils, le duc d'Albe, le prince d'Éboli et vous, sur le fait 
des mariages dont le Mémoire que vous baillâtes audit gentilhomme 
fait mention. 11 touche chose qui peut faire accroire que l'on lui en 
ait rien écrit, comme aussi n'ai-je fait de ma part que attendre là- 
dessus que le temps et les occasions m'en donnent plus de lumières* 

Ce que m'a dit l'ambassadeur a été que son maître désire savoir 
si le roi monsieur mon fils a commandé, à ceux qui sont allés à la 
Floride , cette entreprise , et aussi commerce et trafic par delà. S'il 
ne leur a commandé, demande s'il les avoue, d'autant que ce 
seroit contre notre amitié commune et la bonne paix qui est entre 
nous. Ma réponse a été que son maître et lui ont assez pu connoltre 
par nos actions combien nous avons toujours désiré l'entretenu 
»ement de cette paix et amitié et la désirons singulièrement, 
estimant qu'elle est réciproquement utile à tous deux pour leur 
particulier repos et le bien universel de la chrétienté , chose qui 
lui doit bien faire croire que si quelqu'un des nôtres est allé ou 
a fait entreprise en lieu qui soit dudit sieur roi son maître, ce n'a 
pas été du sçu ni commandement du roi mon fils, ni de moi. 

Quant au commerce, nous avons estimé qu'il est libre entre les 
sujets des amis, et que la mer n'est fermée à personne qui va et 
trafique de bonne foi. Bien savois-je qu'aucuns des nôtres étoient 
allés en une terre qui s'appelle la Terre aux Bretons, piéça décou- 
verte par sujets de cette couronne, en quoi faisant n'ont pensé 
entreprendre chose préjudiciable à ladite paix et amitié, ne nous 
semble aussi qu'ils eussent aucunement failli pour être terre que 
nous estimons nôtre; mais que s'ils avoient en cet endroit mépris 
et touché à chose qui appartient au Roi Catholique, ils avoient 
piéça été admonestés et commandés d'y bien aviser, et si ainsi 
étoient s'en départir avec assurance que le roi mon fils leur feroit 
sentir combien ils l'ont offensé en ce faisant, qui a été l'intention 
que toujours nous avons portée en cet endroit. Aussi , s'il étoit sur 
le nôtre, estimons -nous que le roi son maître ne voudroit le mo- 
lester, ni empêcher le commerce, et aussi peu que les siens trou- 
blassent les nôtres; qu'il peut penser le semblable de nous. 

L'ambassadeur se montrant être peu satisfait de toutes ces rai- 



4U APPENDICE. 

sons, bien qu'elles soient et véritables et justes, est entré à me 
dire que son maître ne pouvoit tolérer telles façons de faire sans 
s'en ressentir, avec quelques paroles que j'ai prises pour menaces. 

Je lui ai dit qu'étant mère de ces deux rois, il étoit croyable que 
je serois trop marrie qu'il survînt occasion qui altérât l'amitié 
que je veux de tout mon pouvoir faire dorer entre eux , et me 
sembloit qu'il se devoit contenter de la vérité que je loi disois, et 
sincérité de nos actions en cet endroit, et tout autre où son maître 
ni lui ne trouveroient jamais rien à redire : qu'il se souvint aussi 
que les rois de France n'ont pas accoutumé de se laisser menacer; 
que le mien étoit bien jeune, mais non pas si peu connoissant ce 
qu'il est , qu'il n'y ait toujours plus affaire à le retenir qu'à le pro- 
voquer, à quoi j'estime que son maître ne gagneroit rien , duquel 
je voulois croire aussi que cette menace ne venoit pas. 

Cette réponse, qui est d'une mère qui connolt bien son fils, et 
qui ne voudrait pour rien qu'il eût moins de cœur ni d'honneur 
que ses prédécesseurs, a ramené ledit ambassadeur à plus douces 
paroles, disant que ce qu'il en faisoit étoit pour le désir qu'il a de 
voir que les affaires d'entre nous aillent toujours de bien en mieux, 
et que son maître n'a pas autre opinion de bonne volonté en son 
endroit; que nous nous devons assurer de la sienne, mais qu'il 
devoit entendre qu'aucuns parloient du fait de la Floride autre- 
ment. Si est ce qu'à la fin il s'est contenté desdites raisons, et est 
après venu à parler d'aucunes déprédations faites sur les sujets du 
roi son maître dont il poursuit ici la justice, qui sont choses parti- 
culières; en quoi je l'ai bien assuré qu'elle sera faite si bonne, que 
je ne la demande pas meilleure pour les nôtres quand ils auront 
affaire par delà. Et voudrois que ceux dont le mal vient en telles 
choses, fussent aussi loyaux observateurs des ordonnances et de la 
bonne volonté que le roi mon fils et moi portons en cet endroit 
qu'il seroit requis. 

Mais tant il y a que vous pouvez dire et assurer partout que je 
tiendrai toujours la main à faire châtier ceux qui seront trouvés 
coupables, si roide, que l'exemple y donnera l'ordre, ainsi que je 
désire qu'il se fasse de l'autre côté. 

Au demeurant il n'est autre chose à répondre à votre lettre du 29 
du passé, sinon que j'ai été très-aise d'entendre que les faux bruits 
qui couroient par delà se soient évanouis, parce qu'en avez au 
contraire fait entendre. Dieu merci, nous sommes en autres 



APPENDICE. 415 

termes et à un jour près de l'accord de la querelle qui est entre 
ceux de Guise et de Chàtillon, par où cesseront, Dieu aidant, 
toutes occasions de révoltes en ce royaume. 

A quoi je vois les grands si bien disposés, et à l'obéissance que 
le roi mon fils doit désirer d'eux, que je ne me suis, passé à six 
ans, vue plus contente que je suis du bien que Notre-Seigneur 
nous promet en cet endroit. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc., etc. 
De Moulins, 10 janvier 1566 ». 



N- 17. 
Lettre de M. de Fourquevaulx au roi Charles IX. 

Sire, 

Le duc d'Albe ne m'a pas averti comment Sa Majesté Catholique 
envoie sept ou huit grands navires à la Floride, avec lesquels pas- 
sera la flotte des marchands et autres particuliers, tant de Séville 
que de Biscaye, et porteront deux mille soldats et sept cents bons 
mariniers. Le chef de ces soldats est Biscayen, et s'appelle Sancho 
de Porto Galeto. Il y va pour substituer Pierre Melendez Jourda de 
Valdez, parent de l'archevêque de Séville. 

Us doivent se renforcer de mille hommes des lies et terre ferme 
des Indes, tous de leur nation, qui mèneront trois cents chevaux, 
et sera cette armée prête à faire voile en février, afin d'être audit 
pays devant le secours de France ; car ils sont avertis qu'il y va de 
Bordeaux, et d'autres endroits de votre royaume, quelques bons 
vaisseaux avec quinze cents hommes. 

Ils disent avoir avec eux un pilote et quelques Bretons qui étoient 
venus avec marchandises de Séville , lesquels ont promis de mener et 
guider dans les ports de la Floride, dont les entrées sont estimées 
fort dangereuses. 

Je ne sais si la nouvelle venue depuis quatre jours du côté de 
France, que les François y ont été défaits, retardera leurs desseins. 
De Madrid, M janrier 1566 2 . 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, n» 41, folio 162. 
1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^f 4 » n# J *« folio ,45 - 



416 APPENDICE. 

N- 18. 

Lettre de M. de Fourquevaulx au roi Charles IX. 

Sire, 
Encore qu'il n'y ait sinon sept jours que j'ai écrit à Votre Majesté, 
par le maître de la poste de Calais, ce que je sa vois de nouveau, 
je ne veux faillir toutes fois de lui faire entendre, comme je sus 
hier que pour vrai l'armée espagnole pour la Floride doit partir 
de Séville dans ce présent mois, laquelle consiste en dix-neuf 
navires, le moindre de soixante tonneaux, duquel nombre il y en 
a cinq de quatre et de cinq cents; les petits navires partiront de 
Séville le jour de Saint-Sébastien , et sont descendus à Saint-Lucas 
où ils attendent l'arrivée des grands. Cette flotte porte deux mille 
Biscayens, et charge artillerie, munitions et vivres en grosse 
quantité, faisant la meilleure diligence qu'il leur est possible de 
s'équiper; leur capitaine en chef s'appelle Sanche Chiniga de Porto 
Galeto en Biscaye, et n'est point arrivé à Séville aucune nouvelle 
de Pierre Melendez que celle qu'en a écrite de France, qu'il a pris 
le fort des François, au moyen de quoi l'on craint par deçà que le 
capitaine Jean Ribaud aura brûlé les navires de Melendez, les ayant 
trouvés mal gardés, puisque ses gens étoient descendus à terre, 
et, bien qu'il les tint assiégés en quelque détroit ou port, sans oser 
sortir, comme lesdits Espagnols ne l'avoient osé attendre au com- 
bat sur la mer; à tout le moins, Sire, la joie qu'on menoit ici à la 
première nouvelle qui vint de la prise du fort, n'a guère duré 
depuis qu'ils ont du contraire et n'en osent quasi parler mainte- 
nant. La certanéité n'en peut tarder de venir en bref. 
De Madrid , 11 février 1856 ». 



N° 19. 
Lettre de Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, 
Avant que l'ambassadeur d'Espagne ait dépêché son courrier, 
est arrivé votre premier paquet dont votre autre dépèche fait men- 

1 Bibliothèque Impériale, snppl. fr., ip, n<» 38, folio 156. 



APPENDICE. 417 

lion; par où j'ai été bien particulièrement avertie comme est passé 
ce malheureux massacre fait à la Floride, et les propos que vous 
en a tenus le duc d'Albe, avec la réponse que vous y avez faite, 
bonne et pertinente, et telle que requiert un cas si cruel et inhu- 
main, dont n'avois voulu faire aucun bruit, ni faire connoître que 
j'en susse rien jusqu'à hier, que ledit ambassadeur ayant demandé 
audience au roi, monsieur mon fils, et à moi, nous vint trouver, 
et, après plusieurs autres propos qu'il nous tint, nous dit qu'il 
avoit charge de son maître, monsieur mon beau-ûls, nous avertir 
qu'il étoit arrivé en Espagne un capitaine portant nouvelles ; que 
Pierre Melendez ayant trouvé en la terre de la Floride quelques 
François avoués et chargés de lettres de monsieur l'amiral, qui 
avoient en leurs compagnies quelques ministres qui plantoient là 
la nouvelle religion, il les avoit châtiés, comme il dit en avoir 
commandement du roi son maître, bien confessoit-il que ce fût été 
un peu plus rudement et cruellement que son dit maître n'eût désiré , 
mais qu'il n'avoit pu moins faire que de leur courir sus comme 
pirates et gens qui étoient là pour entreprendre sur ce qui lui 
appartenoit, disant néanmoins que le roi son maître demandoit 
justice dudit amiral; le roi mon ûls étoit encore dans le lit assez 
débile pour la maladie qu'il a eue, dont il est, grâce à Dieu, du tout 
guéri , voulut que je lui fasse réponse , qui fut que je l'a vois déjà 
bien sçu par l'homme qui nous étoit revenu , et ne pouvois comme 
mère commune , que je n'eusse une douleur incroyable au cœur, 
d'avoir entendu qu'entre princes si amis, alliés et apparentés que 
sont ces deux rois., et en si bonne paix lors, et autant que nous 
observerons envers eux tant et de si grands offices d'amitié, un 
carnage si horrible eût été commis des sujets du roi mon dit 
ûls auquel jusqu'alors, à cause de sa maladie, je n'en avois pas 
voulu parler; que j'étois comme hors de moi quand j'y pensois, et 
ne me pouvois persuader que le roi son maître ne nous en fît la 
réparation et justice; car de couvrir cela sur l'aveu dudit amiral, 
qu'il n'y a pas de quoi , étant bien croyable qu'il n'a pas laissé 
aller tant de gens hors de ce royaume sans le sçeu du roi mon ûls, 
qui estime que le commerce et la navigation est libre partout à ses 
sujets, et que cette terre où le fait s'est commis n'est point à lui, 
mais de si longtems découverte de nos sujets, qu'elle en porte 
encore le nom comme il en a été , et ses ministres aussi jà averti 
par vous. Et quand bien ils eussent été dans les propres pays du 

J7 



418 APPENDICE. 

roi son maître, faisant autrement qu'il n'appartient entre amis, qu'ils 
se dévoient contenter de les prendre prisonniers et les rendre au 
roi mon fils, pour les faire punir, s'ils avoient failli, sans en user 
ainsi, dont je ne pourrai croire qu'il ne rious rendit contents. 
Qu'il sembloit que l'on voulût brider le roi mon fils , l'enfermer en 
ce royaume et lui rogner les ailes, chose qu'il ne pourroit et ne 
seroit aussi conseillé de souffrir, lui apportant par là un argument 
d'autrement penser et pourvoir à l'affaire , comme il saura bien 
faire, si Dieu plaît, et ne lui en défaillent les moyens; de manière 
que j'espérois qu'il n'auroit que faire de ses voisins, et ne les 
respecteroit non plus qu'ils font lui ; grâce à Dieu , que son royaume 
étoit en bonne paix, et lui mieux obéi qu'il ne fut jamais, par où 
se pouvoit aisément croire qu'il ne lui sera malaisé de faire con- 
noître et sentir à ceux qui lui voudront mal faire, tpi'il n'a pas 
moindre moyen de s'en garder, que ont eu les rois ses prédéces- 
seurs; ledit ambassadeur essayoit toujours de couvrir le fait sur 
l'amiral, et qu'il y avoit des ministres de la religion qui étoit 
chose fort déplaisante à son maître ; mais je lui ai dit que nous ne 
sommes pas enquis quels gens alloient audit voyage, et que si 
c'étoit à soûeter, je voudrais que tous les huguenots fussent en ce 
pays-là, où il ne peut justement dire qu'il ait intérêt, puisque la 
terre est nôtre, comme nous la prétendons; nous faisant bien con- 
noître que l'on ne veut pas guère le repos de ce royaume, puisque 
l'on nous veut ainsi ôter le moyen de l'y mettre; mais, quoi que ce 
soit, ce n'est pas à eux de punir nos sujets, et ne disputons point 
s'ils étoient de la religion ou non , ains du meurtre qu'ils en ont 
fait, dont il est bien raisonnable que son maître fasse faire justice 
que nous lui en demandons : à quoi il m'a semblé que l'ambassa- 
deur a été bien empêché de répondre, et s'est avancé pour forti- 
fier ses plaintes de nous parler aussi de Corsègues, où il dit qu'il 
va ordinairement de Provence plusieurs barques chargées de vivres, 
munitions et gens dont les Genevois se plaignent, à quoi je l'ai 
très-bien satisfait et dit que ce sont des impostures accoutumées. 
Il m'a parlé aussi de quelques galères qu'il dit que l'on fait armer 
à Marseille, ce que je lui confessai, pour garder nos côtes infestées 
comme elles sont d'infinis corsaires que la querelle même nous y 
attire, et que nous avons doucement supportés pour son respect. 
Quand tout est dit, il avoit amassé un monde de plaintes pour 
donner couleur à celle de la Floride, où il y a aussi peu de fonde- 



APPENDICE. 419 

ment; mais ce qu'il en a rapporté est qu'il a beaucoup connu que 
nous l'avons trouvé très-mauvais, et ne pense pas que nous l'ou- 
blions, ce que j'ai bien voulu vous écrire ainsi au long de la part 
du roi mon fils, vous priant et ordonnant de faire bien entendre au 
Roi Catholique, en le priant très-affectueusement qu'il veuille pour 
le devoir et la raison en faire faire la justice et réparation que 
mérite un si énorme outrage, par démonstration digne de l'amitié 
et de la bonne paix qui est entre nous, et qu'il considère le tort 
qu'il y feroit, s'il ne nous en donne la satisfaction que le roi mon 
flls en attend , et que j'en désire de ma part : car je ne serai jamais 
à mon aise ne bien contente jusqu'à ce que je la voie conforme à la 
sincérité de nos affections et actions en son endroit dont il me 
fàcheroit trop qu'on abusât, et aurois un merveilleux regret d'avoir 
perdu tant de peine, de soins et de moyens que j'ai cherchés pour 
nourrir ces deux princes et leur couronne en perpétuelle amitié , 
et qu'au lien du bien que j'en espérois voir sortir, le roi mon Gis me 
reprochât un jour que, durant qu'il s'est reposé sur moi de ses 
affaires, j'aye laissé faire une telle escorne à sa réputation, dont 
je vous prie que par votre première dépêche je sois éclaircie, 
m'assurant que ledit ambassadeur n'oubliera rien à faire savoir de 
ce que je lui en ai dit , et du tort qu'ils font au bien que je cherche 
faire à ce royaume. 

Car, à vous dire franchement, je crois que les huguenots qui y 
sont n'eussent su demander une meilleure nouvelle, connoissant 
par là que l'amitié que nous nous promettons du côté de delà est 
fort mal assurée, puisque l'on traite ainsi nos sujets; ce que, j'es- 
père, Dieu ne laissera impuni , comme je veux que vous le faites 
très-bien entendre à la reine ma fille , outre ce que je lui en écris , 
et lui montriez cette lettre si elle la veut voir. J'ai , au demeurant f 
vu ce que vous m'écrivez du fait des mariages, à quoi je ne pense 
plus; le roi mon fils est assez jeune pour attendre mieux, et si 
grand prince qu'il ne peut qu'il n'ait toujours à choisir en toute la 
chrétienté , quelque empêchement que l'on y puisse donner, comme 
je sais et connois que l'on fait. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc., etc. 

De Moulins, le 17 mars 156C. 

Je ne puis me garder de vous dire qu'encore qu'il s'offre assez 
d'autres partis pour le roi mon fils, et des plus grands de la chré- 

27 



420 APPENDICE. 

tienté , tout le plus grand regret que j'aye est qu'il faille à la fin , 
pour le tort que Ton lui fait , qu'il en prenne quelqu'un qui ne soit 
pas de notre religion , ce que nous ne ferons qu'à l'extrême *. 



N° 20. 
Lettre de Af. de Fourquevaulx à Catherine de Médias. 

Madame, 

J'ai répondu que la suffisance dudit sieur amiral est telle, soit en 
conseil ou ailleurs, que quand bien il seroit Juif ou Turc, si méri- 
teroit-il d'être estimé et favorisé ; car même , outre le lieu qu'il tient 
d'amiral, qui est des plus grands états de votre royaume, il n'y a 
prince aujourd'hui ni seigneur plus digne de toute grande charge 
qu'il est, et que cela vous occasionne, Madame, faire grand cas de 
lui, et que c'est aussi pour l'induire davantage à demeurer bon et 
obéissant sujet. Sa Majesté m'a confessé l'avoir connu et réputé 
pour très-grand personnage, et l'avoir quelquefois ouï parler très- 
sagement d'affaires de grande importance; pourquoi elle pense 
bien que sa suffisance est plus cause de la faveur que Votre Majesté 
lui fait, et pour l'entretenir en obéissance, que ce qu'on en vou- 
drait soupçonner par deçà.... Et afin que je vous achève mon dis- 
cours, Madame, avec le Roi Catholique, je l'ai supplié, pour la 
conclusion, qu'il ne veuille préférer les opinions et passions de ses 
ministres (s'il y en a qui désirent la guerre ou bien la paix), car 
Vos Majestés n'ont faute non plus de personnes qui se fâchent du 
repos; mais comme le souci d'une guerre et la dépense tomberaient 
sur Vos Majestés, et non sur vos dits ministres, qu'il faut que 
soient elles qui résistent à la mauvaise intention d'iceux; comme 
pareillement si le châtiment de Mélendez peut satisfaire à la juste 
raison que Vos Majestés ont de se tenir offensées pour le susdit 
massacre, que Sa Majesté Catholique ne laisse à le faire bien châ- 
tier et les coupables, pour remontrance que l'on lui fasse au con- 
traire. Sa Majesté, comme dessus, m'a dit qu'il verrait le duc 
d'Albe, et m'en répondrait par lui, et semblablement à Vos 
Majestés par son ambassadeur. Sur cela, je me suis retiré vers la 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2|i, n° 57, folk» 190. 



appendice: 421 

reine votre fille l'avertir desdits propos, et l'ai suppliée de remon- 
trer au roi son mari qu'il doit faire en sorte que Vos Majestés 
demeurent contentes, pouvant bien croire madite dame que si 
cette cruauté usée sur vos sujets ne sera réparée ou vengée , qu'on 
dira publiquement en France que vous, Madame, êtes tant affec- 
tionnée à la reine votre fille, que son respect vous garde d'aviser 
à la réputation du roi et de son royaume. Votre Majesté, Madame, 
me pardonne si j'ai trop avant parlé là -dessus; toutesfois, madite 
dame a confessé qu'il étoit ainsi et le remontreroit au roi son 
mari*. 



N° 21. 

Mémoire envoyé par le roi Charles IX et la reine Catherine 
de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

Encore que par lettres envoyées par M. de Fourquevaulx, du 
9* du mois passé, le roi ait fort amplement entendu la grande et 
vive instance qu'il a faite envers le roi son beau -frère, pour 
faire faire réparation et justice de la cruauté exercée par Pierre 
Mélendez envers ses sujets, à la Floride, néanmoins Sa Majesté ne 
peut se désister de requérir encore avec toute instance en cette 
occasion que réparation lui soit faite d'un si cruel meurtre de ses 
sujets, espérant que le roi son beau -frère, après qu'il aura bien 
considéré le bien et le mal de l'acte, l'équité ou iniquité de la 
requête qui lui est faite , de soi-même choisir a la voie plus raison- 
nable, et aimera mieux contenter un si grand roi, son si proche 
allié et si utile ami, et faisant justice, que le mal contenter en 
pardonnant à des brigands de qui la vie ne lui peut apporter aucun 
bien à l'avantage de ses affaires. 

Et de cette requête et instance, quelque raison qu'on lui allègue, 
ne se départira jamais le sieur de Fourquevaulx, afin que, tant le 
Roi Catholique que son conseil , connoissent en premier lieu que 
Sa Majesté n'a le cœur moindre que ses prédécesseurs pour souf- 
frir une injure, ni si peu de jugement qu'il ne connoisse et ressente 
ce qui lui est honorable ou désavantageux, et ce qu'il doit trouver 
bon ou mauvais de son ami. 

1 Bibliothèque Impériale, snppl. fr., '-*-*, n* 61, folio 224. 



Û22 APPENDICE. 

Et si la réponse qui a été faite audit sieur de Fourquevaulx sur 
ce fait a peu jusqu'ici contenté Sa Majesté, la froide et peu perti- 
nente réponse qu'on a faite à tous ces articles contenus au Mémoire 
porté par le sieur de Villeroy Ta encore moins satisfait , car il a 
par là clairement connu qu'il ne faut rien espérer de leur bonne 
volonté que ce qui se fait pour leur grandeur ou pour leur utilité et 
des leurs, selon laquelle ils mesurent toutes leurs actions, dont 
Sa Majesté veut qu'il fasse entendre, tant à Sa Majesté Catholique 
qu'au duc d'Albe, qu'elle a trouvé bien étrange qu'on eût si froi- 
dement répondu à beaucoup d'articles contenus audit Mémoire, 
d'autant qu'il attendoit d'eux une même promptitude en la résolu- 
tion de ses demandes, comme il a toute sa vie désiré et voulu user 
en ce qui les a touchés. 

Car, encore qu'il y ait des doléances les unes plus pregnantes 
que les autres, si est-ce que sont tous moyens auxquels ne pré- 
voyant de bonne heure par succession de temps, ils apportent je 
ne sais quelle aliénation de volonté entre princes amis qu'après il 
n'est pas aisé d'accommoder, laquelle Sa Majesté veut éviter par 
tous moyens , et si du côté de deçà l'on usoit de telles longueurs 
et remises avec plaintes, qui sont quelquefois faites par l'ambassa- 
deur étant ici, comme celle qui est faite à nos doléances, je ne sais 
avec quelle patience elles seront comportées ; aussi n'ont-ils quelque 
chose que die duc d'Albe , nulle occasion de se plaindre des con- 
seils de Sa Majesté, et encore moins d'icelle ou de la reine sa 
mère , qui ont tout ce qui concerne l'union de ces deux royaumes 
et l'amitié d'entre eux en telle recommandation que peu de choses 
se présentent appartenant à cela, à quoi ils ne fassent donner 
aussi prompte provision , comme du côté de delà , elle est souvent 
tardive et de peu d'effet. 

Et afin de ressouvenir le sieur de Fourquevaulx des points con- 
tenus au Mémoire dudit sieur de Villeroy, il lui en est envoyé un 
petit sommaire , qui lui servira d'instruction pour en parler encore 
une fois, et essayer s'il y aura moyen d'y gagner quelque chose. 

Et pour ce que, tant par les propos de Sa Majesté Catholique 
que du duc d'Albe, il est aisé à voir qu'ils ont beaucoup plus mau- 
vaise opinion des affaires de ce royaume qu'ils n'en ont d'occasion, 
estimant que la division de religion soit pour nous ramener aux 
troubles dont nous sommes, par la grâce de Dieu, délivrés, en- 
core que le sieur de Fourquevaulx en ait très -sagement répondu, 



APPENDICE. 423 

si est ce que Sa Majesté désire qu'il lui fasse encore bien entendre 
que l'union de ses sujets est telle, et l'obéissance si universelle des 
uns et des autres, que jamais roi de ses prédécesseurs ne fut 
mieux obéi, et la perte, ruine et dommage, que ses sujets ont 
souffert de leur division leur est si apparente, et tant imprimée au 
cœur et en l'esprit, qu'il ne faut plus craindre qu'ils aient jamais 
envie de soi-même d'y retourner, ni qu'il soit aidé à qui voudroit 
les y remettre de les y persuader. Étant, outre cela, Dieu merci, 
les choses de ce royaume, quant à la religion, en si bons termes, 
qu'avec le bon exemple du roi et de la reine sa mère, et la main 
ferme qu'ils tiennent à l'entretennement de la religion catholique, 
en tout ce qu'ils peuvent, donne plus d'espérance à l'avenir d'une 
réduction générale à une même opinion que d'accroissement de 
division; aussi se voit-il par expérience que nous en sommes en 
paix et en grand repos , et le reste de la chrétienté n'est pas ainsi, 
laquelle paix et repos comme le bien plus utile qui sauroit advenir 
au roi et à ce royaume, il veut aussi le plus soigneusement main- 
tenir qu'il sera possible, sans permettre qu'elle soit aucunement 
altérée, et afin que le sieur de Fourquevaulx connoisse combien 
ce royaume est pacifique, et néanmoins abondant d'une noblesse 
incroyable , qui ne désire qu'à mener les mains ; il est certain qu'il 
est allé plus de deux mille gentilshommes tant en Hongrie qu'en 
Sicile et autres lieux, où ils ont pensé trouver la guerre, laquelle 
troupe , si demain la guerre étoit ici, et que le roi en eût besoin , 
revoleroit en une diligence extrême. 

Fait à Saint-Maur des Fossés, ce 12 mai 1566 ' . 



N- 22. 

Lettre du roi à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, 

Encore que par le Mémoire qui vous est envoyé vous entendrez 

bien amplement mon intention sur le discours qui est passé entre 

le Roi Catholique monsieur mon beau -frère, le duc d'Albe et 

vous, et comme je ne me veux contenter de leur réponse, si est 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *f*, lettre cotée 79, folk) *M. 



424 APPENDICE. 

ce que je vous ai bien voulu encore toucher ce mot, afin que vous 
connoissiez que ma volonté est que vous renouvelliez votre plainte, 
et requériez avec toute instance que pour le bien et union d'entre 
nous et l'entretennement de notre commune amitié , ils regardent 
de me faire faire réparation de tort qui m'a été fait, et de la 
cruauté dont Ton a usé envers mes sujets, qui ne se peut par moi 
souffrir sans trop de diminution de ma réputation. 

Je sais bien qu'ils ne faudront de vous faire une même réponse, 
et vous ne cesserez aussi de leur dire qu'il ne faut espérer que je 
sois jamais satisfait que je ne me voye une réparation telle que 
requiert notre amitié. Vous leur parlerez aussi des autres points 
contenus au Mémoire qui vous a été mandé, et au petit sommaire 
qui vous en est encore envoyé, afin d'essayer d'y gagner ce que 
l'on pourra, car il n'y a rien qui ne soit bien pertinent et qui 
ne m'importe infiniment , soit pour la conservation de mon 
autorité, ou pour le bien particulier de mes sujets. J'attendrai 
la réponse qui vous y sera faite, et cependant vous dirai -je 
que, Dieu merci, les affaires de mon royaume se portent bien et 
y sont toutes en telle pacification que je puis désirer, car non- 
seulement l'obéissance de mes sujets est telle qu'elle étoit aupara- 
vant les troubles, mais, les querelles des grands étant pacifiées, 
elles ont apporté une telle union partout qu'il n'est plus question 
que d'entretenir mes édits, et, d'une part et d'autre, regardera 
m'obéir. Lesquelles nouvelles je vous veux bien dire pour ce que 
je m'assure qu'elles vous seront aussi agréables, comme peut-être 
le seront-elles peu à d'autres qui voudroient bien que les choses 
fussent autrement. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc., etc. 
De Saint-Maur les Fossés, ce 12 mai 1 566 '. 



N° 23. 
Lettre de la reine à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx , 
Je ne répéterai point ce qui vous est mandé par le Mémoire qui 
vous est envoyé, mais je répondrai seulement à deux ou trois 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, n° 78, folio 287. 



APPENDICE. 425 

points contenus en votre lettre du 9*. Et, premier lieu , quant à ce 
que le duc d'Albe se plaint du peu de justice qui est faite par delà 
aux sujets du roi son maître , je ne sais sur quoi il fonde son dire , 
si n'est vouloir user de récriminations pour couvrir la mauvaise 
justice que jusqu'ici j'ai vu faire du côté de delà à cent mille 
plaintes qui ont été faites pour les sujets du roi monsieur mon ûls, 
car de pouvoir dire qu'à tout ce que l'ambassadeur du roi monsieur 
mon beau -ûls m'a proposé je n'aie fait satisfaire promptement et 
donner tout l'ordre qu'il a été possible, c'est chose que monsieur 
F ambassadeur ne peut avoir mandée, ni lui n'en peut alléguer un 
seul exemple en quoi l'on ne fasse apparoir du contraire, et 
l'évêque de Limoges, le sieur de Saint -Sulpice, et vous, depuis 
que vous y êtes, serez tous témoins combien de requêtes que vous 
ayez présentées vous ont été accordées. 

Combien de leurs sujets prisonniers vous avez fait mettre en 
liberté, et combien de marchandises prises et arrêtées vous leur 
avez encore fait rendre et restituer. 

Ce que je vous en dis, pour ce qu'il semble qu'ayant le principal 
maniement des affaires de ce royaume, cela procède ou que j'aie 
peu sçu donner ordre à chose de tel poids pour Tentretennement 
de notre commune amitié, ou bien que je ne l'ai voulu, et, Dieu 
merci, il y a prou de preuves du contraire et de l'un et de l'autre; 
ce que je vous prie, si jamais il vous en parle, lui faire bien sen- 
tir, et quant à ce que me mandez du malheur qu'il vous prédit 
pour la diversité de religion qui est en ce royaume , je crois véri- 
tablement qu'il y en a qui sont bien marris d'y voir tant de pacifi- 
cation qu'il y a , et de quoi nous avons été si sages de mettre fin 
aux troubles qui y avoient trop longuement duré; mais, Dieu 
merci, l'union est telle et l'obéissance de tous les sujets du roi 
mondit sieur et fils si assurée , et il la veut tant maintenir, qu'il est 
mal aisé qu'elle puisse être troublée, ni que par persuasion ils 
puissent être induits à y vouloir rentrer, toutesfois, d'autant que 
cela importe , comme vous pouvez penser, il sera bon , et je vous 
en prie, monsieur de Fourquevaulx , d'y avoir bien l'œil ouvert, et 
regarder s'il y aura moyen de découvrir s'il y auroit point pour ce 
fait quelque intelligence au côté de deçà , suivant ce que me man- 
dez. Et pour répondre à ce qui vous a été dit de M. l'amiral, 
encore que la réponse que vous en avez faite soit bonne et perti- 
nente , et que de ces choses là on n'aie pas à en rendre compte à 



426 APPENDICE. 

personne, si est ce que je vous veux bien dire qu'il n'a été ici, 
depuis Moulins, qu'à cette heure, et qu'étant officier de la cou- 
ronne , et des plus grands, l'on ne lui peut refuser sa venue en ce 
lieu , mais ce n'est pas à dire qu'il ait plus de maniement pour 
cela, ni qu'il s'entremette de plus de choses qu'il a fait jusqu'ici. 

Il ne me reste qu'à vous dire que j'ai commandé au trésorier de 
l'Espagne de vous traiter le mieux qu'il pourra , afin de vous don- 
ner le moyen de bien servir le roi monsieur mon fils. 

Et quant à la compagnie dont vous m'écrivez pour demeurer 
dans Narbonne, mais que M. le connétable soit ici, j'aviserai ce 
que nous y pourrons faire afin de vous satisfaire; car je ne veux 
pas que vous soyez plus mal traité que n'ont été vos prédécesseurs 
et que vous n'avez été jusqu'ici. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc., etc. 
De Saint-Maur, ce 12 mai i5Gft '. 



N- 24. 

Lettre de A/, de Fourquevaulx à Charles IX. 

Sire, 

La dépêche qu'il a plu à Votre Majesté me faire par le sieur de 
Laguian en mai, il me l'a rendue le 6 de juin. J'eus audience du 
Roi Catholique le 18, et lui ûs savoir votre bonne santé, ensemble 
l'heureux état de vos affaires et pacification de votre royaume, ce 
qu'il montra recevoir de fort bonne oreille, me disant qu'il ne 
pourrait entendre nouvelle qui lui soit plus agréable. 

Après, Sire, je lui remontrai que Votre Majesté avoit trouvé 
bien étrange la réponse qu'on avoit faite aux articles représentés 
par le sieur de Villeroy, et discouru article par article le peu de 
raison que l'on vous faisoit là-dessus, qu'il n'advenoit pas ainsi des 
doléances qui vous étoient aucunes fois faites par son ambassadeur, 
car Votre Majesté y répondoit, et la reine votre mère, de parole 
et d'effet, au plus tôt et le mieux qu'elles pouvoient penser, sça- 
chant fort bien que d'y procéder lentement et par dissimulation ne 
seroit sinon refroidir l'amitié d'entre Vos Majestés, de laquelle 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2?-*, n° 79, folio 289. 



APPENDICE. 427 

chose il vous déplairait par trop d'en voir le commencement : et 
tant s'en falloit que Votre Majesté se tînt satisfaite du peu de cas 
qu'il s'étoit fait de vouloir punir Pierre Mélendez et ses gens, qui 
ont cruellement meurtri vos sujets en la terre aux Bretons , qu'on 
appelle par deçà la Floride; que Votre Majesté me commandoit le 
plus chaudement qu'il lui étoit possible de refaire nouvelle instance 
d'en avoir justice et réparation, et la réitérer par infinies requêtes 
jusques à ce qu'elle ait obtenu la satisfaction qu'un tant indigne 
massacre mérite. 

Lequel, Sire, je ne lui ai de plus aigri qu'il m'a été dit, que 
ledit Mélendez avoit reçu vos sujets la vie sauve , et promis de les 
faire mener en Espagne pour y attendre l'aveu ou désaveu de Votre 
Majesté, car, sans cela, ils ne se fussent rendus ni désarmés 
comme ils firent , ains eussent vendu leurs vies chèrement. Cette 
remontrance fut bien nouvelle , ce me semble , à Sa Majesté , com- 
bien qu'il ne me répondit mot là -dessus, car il est quelque bruit 
sourd par deçà de ladite composition , et aucuns blâment Mélendez 
d'avoir usé tel massacre, et même contre sa foi, n'étant pas vrai- 
semblable que Jean Ribaud ni les autres se fussent laissés désar- 
mer, ni couper la gorge si pauvrement, si Ton ne leur eût promis 
les vies sauves. Votre Majesté le pourra savoir plus au vrai par 
ceux qui sont échappés. 

Sa Majesté me répondit qu'en lui baillant toutes lesdites doléances 
par écrit qu'il m'y feroit réponse. 

Enfin je lui demandai congé de le suivre à Ségovie , et à la reine 
sa femme , à laquelle j'avois deux ou trois mots à parler de la part 
de Vos Majestés , il l'a trouvé très-raisonnable. 

Je lui fis présenter, le 20 juin, las doléances, lesquelles il donna 
le soir même au duc d'Albe pour les voir et y faire réponse , et 
sont elles es propres termes qu'il est porté par mes instructions, 
parce que je n'eusse sçu y adjancer ni ajouter un seul mot du 
mien , tellement elles me semblent avoir été envoyées en la forme 
qu'il les falloit. 

Sire, ayant attendu jusqu'au 25"" du susdit mois de parler au 
duc d'Albe, je fus lui remantevoir la réponse de mes articles; il 
m'a répondu ne se pouvoir faire sitôt, ni devant que le Roi Catho- 
lique soit au Bosc. Dieu veuille qu'ils y satisfassent comme ils 
doivent; mais des propos dudit duc, je n'ai pas beaucoup d'espé- 
rance, car au lieu de faire réparation des griefs faits à vos sujets, 



(,28 APPENDICE. 

ils demandent justice de tout plein de doléances, même de deux 
courses faites naguère sur les confins de Catalogne, où l'on vola 
un prêtre espagnol sur la tête duquel on mit un înorrion ardent, 
et lui coupèrent les pouces et autres violences , dont il me promit 
à sa venue au Bosc me parler plus particulièrement. 

Je ne veux oublier d'ajouter ce mot à ma lettre que la flotte 
espagnole qui doit venir du Pérou et de la Neuve-Espagne, ne 
s'ose bonnement mettre à la voile, craignant la rencontre des 
François, et par deçà les redoutent à cause du bruit qui court en 
France, s'arment quelques bons navires pour aller au devant de 
ladite flotte, laquelle porte grandes richesses, et en or ou en 
argent, la valeur de 6 à 7 minions*. 
De Ségovie, 5 juillet 1566. 



N- 25. 
Lettre de M. de Faurquevaulœ à Charles IX. 

Sire , 

Encore que j'eusse écrit à Votre Majesté, du 5 de ce mois, que 
le Roi Catholique ne viendroit au Bosc deçà la fête de saint Jacques, 
toutesfois il y arriva le 8 m * et n'en est bougé depuis. Sa Majesté et 
la reine votre sœur sont, Dieu grâces, en très -bonne santé, car 
il n'est jour que j'en sache nouvelle par des gentilshommes qui sont 
auprès de moi, lesquels j'y envoyé souvent, et aussi par son mé- 
decin Montguion , qui fait son bon devoir de la conseiller à tenir 
bon régime, et sert fort diligemment, et prend grand peine en 
espérance qu'il plaise à Votre Majesté lui faire du bien. 

Madite dame s'est tenue tout son 8 aa mois assez coye et en 
repos pour ne rien gâter de sa portée , et vient d'entrer dans 
son 9 me ; il lui faudra vivre autrement et faire de l'exercice. Le roi 
fait fort le bon mari. 

Au regard, Sire, de la dépêche que la Cousture m'a apportée, 
je fais un extrait des plaintes auxquelles il a plu à Votre Majesté 
me commander que je demande être répondu , et les ai fait pré- 
senter à Sa Majesté Catholique et en écrivis une bonne lettre à la 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr , l\J, n* 64, folios 314 à 322. 



APPENDICE. 629 

reine votre sœur, afin de le remontrer comme il falloit, ce qui a 
été fait loi ayant fait réponse. Ledit sieur roi avoit commandé au 
duc d'Albe , qu'il eût à répondre aux premières plaintes et à l'ad- 
dition par môme moyen , car il désire contenter le roi , son bon 
frère, en tout ce qu'il lui sera possible. Et comme j'attendois de 
l'en aller supplier, est arrivé le paquet qu'il a plu à Votre Majesté 
m'écrire du dernier de juin. 

J'envoyai le lendemain 17 me du présent demander audience, 
espérant, encore que je fusse assailli d'une fièvre, ne faillir à l'assi- 
gnation, bien délibéré de n'oublier rien à lui dire, tant sur les 
plaintes que sur le contenu des dépêches. 

Ledit sieur roi me manda que j'y pourrois aller le 18"*, à quoi 
je n'eusse failli , mais la fièvre s'augmenta tellement la nuit et ledit 
jour avec les douleurs qui l'accompagnent, qu'il m'a été impossible 
m'y trouver : bien espérai-je dans 5 ou 6 jours réparer cette faute, 
ayant cependant emprumpté le secours et faveur de madame 
votre sœur, que j'ai très-humblement suppliée faire mes excuses ; 
et m'ont semblé les lettres de Vos Majestés, tant bien couchées, 
sans aucun masque ni déguisement, ains pleines de si bonnes in- 
tentions et offices que je les ai pu envoyer à la Majesté de ladite 
dame, pour faire entendre le contenu d'icelles au roi son seigneur, 
ou ne lui en parler point selon son bon jugement ; mais elle les a 
trouvées si à propos qu'elle les lui a montrées , ainsi qu'elle m'a 
mandé et a prié le roi , son mari , m'écrire et commander d'en 
remercier Votre Majesté de sa part 1 . 
SégoYie,2l juillet 1566. 



X* 26. 

Lettre de M. de Fourquevaulx à Charles IX. 

Sire, 

Ne me sentant encore assez fort pour monter à cheval , car la 
lièvre continue m'a tenu 18 jours, j'avisai hier de renvoyer un 
gentilhomme vers le Roi Catholique avec un placet pour le supplier 
de la réponse qu'il doit aux doléances que je lui ai présentées de 
votre part, et en avoir même écrit à la Reine Catholique. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. f r , 2|£, n« 91, folio 347. 



430 APPENDICE. 

Il répond, Sire, avoir donné cette charge plusieurs fois au duc 
d'Albe, et a fait dire au gentilhomme mien, qu'il aille savoir dudit 
duc d'Albe à quoi il tient qu'il n'y a satisfait. Le duc, avec sa froi- 
deur accoutumée, s'excusa sur les grandes affaires qu'ils ont à 
consulter et remédier, mais que sans nulle faute , en peu de jours 
il y répondra : je crois, quant à moi, qu'il n'y satisfera jamais, si 
négligent il est et lent en ce qui concerne tel négoce principale- 
ment. Je n'espère rien qui vaille du massacre de la Floride, car c'a 
été lui toujours qui l'a conseillé, et est certain, Sire, comme j'ai 
su par homme qui se trouva à l'exécution, que Pierre Mélendez 
a voit promis à Jean Ribaud et à ses gens les vies sauves , et qu'il 
ne reeevroit aucun mal , ains les feroit honnestement nourrir jus- 
qu'à ce qu'il eût réponse de l'Espagne de ce qu'il en devrait faire; 
les pauvres gens ne furent pas sitôt désarmés que son lieutenant 
commença par ledit Ribaud, un peu écarté des autres, lequel après 
avoir dit qu'il se confessât, il tua de 7 à 8 pogniallades dans le 
corps, tout le demeurant fut incontinent mis en pièces jusqu'au 
nombre de 873. 

De Ségovie, il d'août 1566 '. 



K* 27 

Déposition de Jehan Mennin, marinier, par-devant M. de 
Fourquevaulx, conseiller du roy et son ambassadeur en 
Espagne. 

Jehan Mennin, âgé de 23 à 24 ans, natif de la Rochelle, ûls de 
Guillaume Mennin , sieur du Viard , bourgeois d'icelle ville, ouï 
par serment de dire vérité : 

Interrogé de l'occasion pour laquelle il est en Espagne, a répondu 
être venu avec la flotte de 42 navires et 2 caravelles, venues de la 
Neuve-Espagne et autres lieux des Indes occidentales, au port de 
Saint-Lucas , le 26 du mois d'août dernier passé , s'étant embarqué 
au port de Saint-Domingue, en l'île espagnole (comme prisonnier 
d'un soldat espagnol nommé Herrere, natif de Pelagos, près de 
Séville), quelques jours avant la Saint-Jean. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2~p, n° 98, folio 363. 



APPENDICE. 631 

Interrogé pourquoi étoit-il prisonnier dudit soldat, a répondu 
qu'au mois de mai prochain, aura 3 ans que le capitaine Jehan 
du Bois faisoit des gens de guerre en la ville de la Rochelle, pour 
aller sur mer à la Floride porter vivres et mener secours aux Fran- 
çois, qui y étoient passés un an par avant, et lui comme jeune 
homme curieux de voir le monde, s'embarqua sur une robergue, 
qui s'assembla à Belle-Ile avec l'armée que conduisoit le capitaine 
Jean Ribaud, et leur route fut par les Canaries et l'île Dominique, 
où ils furent à l'ancre quinze jours pour faire aiguade , puis à File 
de la Monne, et ûnalement à la Floride , où ils arrivèrent sur la fin 
du mois de juillet , audit an , un vendredi , en nombre de 6 navires, 
c'est à savoir, le navire de la Truite de Dieppe, autre nommé 
Epaule de Mouton, la robergue sur laquelle il étoit, dont Jehan 
du Rois étoit capitaine, du nom des autres ne se souvient. 

Étant arrivés à la Floride, ils trouvèrent le capitaine Laudonnière 
et autres François au fort qu'ils avoient fait, auquel furent portés 
les vivres qu'ils avoient conduits sur l'armée, comme blés, vins, 
biscuits, chairs salées et autres provisions nécessaires; ensemble 
artillerie et munitions pour la défense du fort. 

Interrogé sur quel nombre d'hommes il pouvoit y avoir sur 
l'armée et dans le fort, et les noms des capitaines, a répondu 
qu'ils menoient aussi des femmes, enfants et des jeunes hommes 
pour travailler la terre, parmi lesquels, et tout le nombre de sol- 
dats de l'armée et du fort , ils pourroient être 600 bouches* ou 
environ, en tout, sous quatre enseignes : les capitaines étoient 
Jehan Ribaud, Loys Ribaud, son (ils, Jehan du Rois, Gros, Rellot, 
Martin, Pierre Rennat et autres, et y avoit pareillement des gen- 
tilshommes de Normandie , môme un nommé le sieur de Grandpré, 
lequel est encore vivant et prisonnier à la Havanne , et avec lui 
un enfant de Paris nommé Jacques , le père duquel est serviteur 
domestique de M. le cardinal de Bourbon. 

Interrogé de raconter le fait de la prise du fort et défaite des 
François , a répondu : « qu'environ quinze jours après leur arrivée 
par un jeudi matin, furent découverts 25 navires qui venoient 
droit an fort pour reconnoltre, lesquels Jehan Ribaud envoya son 
fils dans une patache pour voir de parlementer avec eux , mais 
approchant lesdits navires, lesquels étoient espagnols et portu- 
gais, leur furent tirés six pièces sans vouloir autrement parler. Quoy 
voyant ceux de la patache s'en retournèrent au port du fort : depuis, 



432 APPENDICE. 

les capitaines Jehan Ribaud et Laudonnière, s'accordèrent de 
mettre des soldats dans les navires pour aller voir et savoir qui 
étoient les 25 navires , et de fait les 6 navires firent voile pour 
aller trouver les 25, lesquels voyant venir les 6 navires françois 
droit à eux , se prirent à fuir si bien qu'on les perdit de vue f car 
ils se mirent dans une rivière à quinze lieues du fort, et pouf lors 
les mariniers françois s'en retournèrent au port près de leur fort, 
où la tourmente survint très-grande. Quoi voyant Jehan Ribaud , et 
que la tourmente augmentoit, il descendit à terre accompagné 
d'un nombre de ses gens, et s'en alla au fort avec des barques, 
où étant arrivé environ la minuit , la tourmente s'augmenta si fort 
que les câbles des navires, qui étoient demeurés à l'ancre, rompi- 
rent, dont les quatre allèrent à travers, se perdirent, et tous les 
gens furent noyés, excepté trois mariniers et un garçon, tous de 
Dieppe , lesquels sont en vie , captifs des Espagnols à la Havane. 
Les autres deux navires , dans lesquels étoient Laudonnière et Loys 
Ribaud , voyant la tempête si impétueuse , s'en allèrent à la mer, 
et dura la tempête deux jours et deux nuits. 

)> Cependant les navires espagnols s'étoient retirés en une rivière 
à quinze lieues du fort, mirent leurs soldats à terre pour le venir 
surprendre, comme ils firent, car la seconde nuit de la tempête 
s'étant avancée , un d'eux qui parloit françois s'approcha de la 
sentinelle, à laquelle disant qu'il étoit François, le tua, tandis que 
l'autre abusé de langage se laissoit entretenir de paroles , et incon- 
tinent , s'en retourna vers ses compagnons , lesquels tous ensemble 
arrivèrent au fort environ minuit, et entrèrent dedans, où ils trou- 
vèrent tous les François dormant, en firent belle boucherie excepté 
de quelques-uns en bien petit nombre , et d'iceux furent le dépo- 
sant et trois tambourins, l'un de Dieppe et les deux autres de 
Rouen, et quatre trompettes, trois de Normandie et l'autre de 
Bordeaux , qui s'appelle Jacques Dulac » ; des autres ne sait leurs 
noms , qui sont encore à la Floride ou aux îles de par delà. 

Touchant à Jehan Ribaud et environ soixante d'autres , ils furent 
gardés jusques au lendemain, puis les tuèrent à coups d'épée, 
ayant plutôt coupé la barbe audit Ribaud , disant la vouloir envoyer 
au roi d'Espagne : ceux qui furent tués, tant dans le fort qu'à une 
île qui est auprès, pouvoient être environ 350 hommes. Voyant le 
capitaine Laudonnière, la prise du fort et défaite de ses compa- 
gnons , s'enfuit en France avec un navire et une patache , et le 



APPENDICE. 433 

capitaine Loys Ribaud se retira à une rivière, à trente lieues de là, 
avec un navire et avec lui 36 hommes, tant soldats que mariniers. 
A ladite défaite et naufrage moururent les capitaines Jehan Ribaud, 
Jehan du Bois, Gros, Martin et Renat , et beaucoup d'autres, des- 
quels il ne se souvient. Les femmes et les petits enfants furent 
menés à l'île de Porto-Rico ; dit aussi que le sieur de Grandpré , et 
environ 17 ou 18 mariniers , sont vivants et prisonniers à la Havane* 
Les Portugais étoientà la défaite autant ou plus que les Espagnols, 
et ce furent ceux qui firent plus de meurtres et de cruautés. Le 
fort fut brûlé le lendemain et tous les vivres qui y étoient. 

Après la prise du fort, Mélendez envoya deux cents hommes jus- 
qu'à une montagne, trente lieues loin du lieu de la défaite, et le 
déposant alla en leur compagnie, en laquelle montagne il y a mines 
d'argent, puis au bout de quinze jours le menèrent & la Havane, 
où ils font un château de pierres taillées qui sera très-fort quand fl 
sera achevé, et n'a maintenant, sinon trois ou quatre toises de 
haut, au village ne saurait avoir qu'environ trois cents maisons, 
tout ouvert, où il dit avoir vu onze François pendus; mais il ne 
sauroit dire pour quelle occasion. Puis fut mené à Porto-Rique, qui 
est une ville forte, auquel lieu furent portés de la Floride huit 
femmes françoises et quatre petits enfants , Tune desquelles étoit 
femme d'un orfèvre de Rouen, et a épousé maintenant un Porta* 
gais : après fut transporté à Saint-Domingue , qui est une cité grande 
et forte, vers laquelle l'on l'embarqua avec la flotte qui est naguère 
arrivée en Espagne. 

Dît de plus que deux navires de ceux qui étoient allés avec 
Mélendez chargés de sucre et de cuir, portoient quinze ou seize 
mariniers françois et lettres au roi d'Espagne, mais les corsaires 
les ont pris auprès de Saint-Lucas. 

Interrogé d'autres particularités sur cette affaire , a dit n'en savoir 
que ce que dessus *. 

N* 28. 

M. de Fourquevaubc à Charles IX. 

L'occasion principale de cette dépêche est afin d'avertir Votre 
Majesté que tout le Portugal est en alarme pour la descente que 

' Bibliothèque Impériale, soppl. fr., ^f fc , folio 472. 

28 



434 APPENDICE. 

les François et les Anglois ont faite à l'île de Madère, au nombre 
de vingt-trois navires, sous la charge du capitaine Montluc, ainsi 
que Tavis reçu de Portugal au roy , le 28 du passé porte. 

Je lis lendemain la susdite visite sans qu'il m'en dit rien, mais 
la princesse sa sœur en est la plus marrie du monde, et toute cette 
cour trouve le fait très-mauvais. L'arrivée fut de nuit et l'assaut 
aussitôt , de sorte que ceux de la ville n'eurent loisir de se défendre. 

Il y avoit quatorze navires portugais à la plage, car il n'y a 
point de port, lesquels voulurent résister, mais leur résistance ne 
dura rien , et furent pris ensemble la ville; les uns disent que l'on 
y a tué beaucoup de gens sans épargner les prêtres, rompu églises, 
forcé nonains , rasé moulins à sucre, et fait tous les plus grands 
maux qui se peuvent faire en un sac de ville. Autres qu'ils n'ont 
fait sinon saccager, mais le butin a monté 2 millions d'or, et par- 
lent que les François et Anglois fortifient la ville et deux autres 
lieux. Le roi de Portugal, ou son conseil, en ayant su la nouvelle, 
a incontinent mis ordre d'équiper et armer les nefs et galères qui 
étoient à Lisbonne en intention de les envoyer défaire et menace 
de les massacrer comme ceux de la Floride; et parce que les habi- 
tants de l'île étoient désarmés, ils cherchent sur leur armée de 
quoi les armer. Il ne se parle d'autre chose par deçà, et est bruit 
que le Roi Catholique secourera son neveu et nièce s'il en est 
besoin. On discourt ici que c'est un petit commencement pour 
entrée des grandes guerres qui se renouvelleront entre Votre Majesté 
et ce roi , ne pouvant croire que telle descente soit sans votre man- 
dement; j'ai dit et soutenu le contraire à ceux qui m'en ont parlé, 
mais que cela peut arriver des occasions que les Portugais en ont 
données, non-seulement à vos sujets, ains aux Anglois, usant 
depuis longtemps de cruauté telle envers les uns et les autres, 
qu'il n'y a eu ordre de trouver justice ni réparation à l'endroit du 
roi de Portugal des torts faits à iceux : et même que des Portugais 
accompagnèrent Pierre Melendez à la Floride, et furent ceux qui 
firent la plus grande boucherie des pauvres François, dont la ven- 
geance commence à se faire par la Madère. Or, ne saurai-je dire 
si les François auront délogé, où s'ils s'opiniâtreront à tenir l'île 
qui est pour son étendue la plus fertile en toutes choses qu'on 
sache ; mais il est bien certain que si aucuns de vos sujets iront en 
Portugal en marchandises ou autrement, ils seront maltraités; 
pourquoi sera fort bon de les faire avertir par vos ports, comme 



APPENDICE. £35 

n'y aillent s'il est sage, et ne faut penser du moins que ce roi 
n'envoyé secours pour reprendre ladite île. S'il est ainsi, que les 
François la veuillent garder, car elle est de telle importance qu'ils 
la pourraient défendre, qu'elle tiendrait sujette la navigation de 
toutes les Indes, tant d'Espagne que de Portugal. Je mettrai en 
peine de découvrir si ce roi y enverrait de ses forces, afin d'en 
avertir tout incontinent Votre Majesté. 

On dit qu'un Portugais, nommé Galderon, sert de pilote, conduc- 
teur et guide aux François. Ne voulant faillir à dire à Votre Majesté 
qu'il y a environ huit jours qu'à la Gouroigne aborda un navire 
chargé d'arquebuses, arbalètes, piques, et autres armes dans des 
tonneaux. L'on veut ignorer que ce fussent François qui comman- 
daient le navire; mais il fut arrêté et pris, et ceux de dedans sont 
vus sujets'. 

De Madrid, 7 ■ombre 1566. 



W 29. 

Lettre de Charles IX à M. de Fourquevaulx. 

Quant à ce qui concerne le fait du jeune Montluc, je vous avise 
qu'après lui avoir par plusieurs fois refusé de sortir en mer, je me 
laissai vaincre à la remontrance qu'il me ût faire des grandes 
dépenses qu'il avoit employées en son équipage, et que son inten- 
tion n'étoit que de l'employer au fait de la marchandise, dont son 
père et autres ses plus proches parents , me donnoient toute sûreté , 
qui fut cause que je lui accordai son congé, mais ce fut avec 
expresse défense de n'offenser, envahir ni molester le pays et 
sujets du roi d'Espagne et de Portugal, mes bons frères, et autres 
mes amis et alliés, ainsi que vous verrez par le double de la lettre 
que j'en écrivis à son père dès le mois d'août dernier passé, que 
je vous envoyé. 

Depuis , ayant eu information des déprédations qu'il faisoit sur 
mes propres sujets , et senti quelque vent de l'entreprise et inva- 
sion qu'il a faite sur l'île de Madère, appartenant au roi de Por- 
tugal, j'en ai eu tout l'ennui et le déplaisir que peut un prince qui 

* Kbliotkèque Impériale, soppl. fr., *}*, n« 149, folio 494. 

28. 



436 APPENDICE. 

ne désire que la conservation de la paix et amitié qu'il a avec les 
autres princes chrétiens ses amis et alliés. Et avant la réception 
de votre dépêche qui m'a plus éclairci de ladite invasion , j'avois 
jà fait expédier un mandement que j'ai envoyé publier par tous les 
ports de mon royaume , par lequel je déclare que je tiens ledit 
Montluc, et tous ceux de la troupe, pour déprédateurs et violateurs 
de paix, et commande expressément que comme tels, l'on ne 
faille de les saisir et prendre prisonniers, en quelque lieu qu'ils 
puissent aborder en mon royaume, avec défenses très-rigoureuses 
à mes sujets de ne les aider et favoriser, ne se joindre avec eux 
ou les assister, ou renforcer aucunement. Ayant davantage ajouté 
à ce que dessus les autres choses que j'ai connues les plus néces- 
saires à cette fin, ainsi que vous verrez plus particulièrement par 
le double dudit mandement qui sera enclos avec la présente ; duquel 
mandement comme de ma susdite lettre, vous ferez entendre le 
contenu partout où vous verrez qu'il sera nécessaire pour justifier 
la sincérité de mon intention en cet endroit , et assurer un chacun 
que je suis si offensé, que si ledit Montluc peut tomber en mes 
mains , j'en ferai faire telle et si exemplaire démonstration et puni- 
tion, que l'on connoltra qu'il n'y a revanche de la Floride, ni 
autre considération, qui me sût faire trouver bonnes telles actions, 
desquelles il ne sauroit sortir qu'une altération d'amitié d'entre 
moi et lesdits princes , et enfin une rupture de ce que je mets 
peine d'entretenir et conserver avec si sincère intention. Par ainsi 
partout où il vous en sera parlé par delà , mettez peine par toutes 
les susdites raisons et remontrances, de louer l'opinion que l'on 
pourroit avoir qu'il y ait eu chose si inique et malheureuse, ni de 
mon commandement, ni de mon consentement; m'étant toujours 
montré trop sincère observateur de ma foi et de mes promesses, 
et jaloux de ma réputation pour venir à telles extrémités qui sont 
plus que barbares, et de gens qui sont sans foi et sans Dieu. Et si 
d'aventure l'on faisoit (sous l'occasion des déportements dudit 
Montluc et de ses déprédations) arrêter les navires françois qui se 
trouveront es côtes de là, poursuivez que délivrance en soit faite 
d'autant qu'il ne seroit raisonnable qu'ils pâtissent pour la faute de 
celui qui , comme ennemi conjuré de tout le monde , n'épargne 
non plus mes propres sujets que ceux de mes amis et alliés. 

Je ne sais que penser du vaisseau françois que vous me mandez 
être arrivé à la Gouroigne, chargé de diverses sortes d'armes. Si 



APPENDICE. b37 

vous pouvez savoir qui sont les François qui le commandent, en 
quel lieu ils portaient les armes , et pour quel effet vous jugerez 
si vous en devez poursuivre la délivrance, et me ferez service 
agréable de m'avertir de tout ce que vous en aurez appris : vous 
avisant que la réponse que vous m'avez donnée des affaires qui 
sont aujourd'hui sur le tablier, m'a tellement éclairci de tout ce 
que j'en désirais savoir, que je vous puis assurer avec juste occa- 
sion que j'en demeure fort satisfait et content, et vous prie qu'en 
même temps que vous entendrez quelque chose de plus particu- 
lier, vous continuerez à m'en donner ordinairement avis, princi- 
palement quant au fait du passage du roi d'Espagne, et l'entrevue 
du pape et de lui , et pour quel temps l'un et l'autre se pourra faire. 
S'il est vrai qu'il y ait quelque mauvaise satisfaction survenue entre 
l'empereur et ledit roi , comme l'on vous a fait entendre , et si elle 
sera pour continuer ; que c'est de ce changement et nouvelle forge 
qu'ils veulent faire de leur monnaie, dont vous mettrez peine de 
vous éclaircir, pour m'avertir d'heure en heure de l'empiremeot 
qu'il y aura, et m'en enverrez des pièces neuves, aûn que j'en 
fasse faire l'essai , et que j'y puisse pourvoir et donner ordre avant 
que le mal en soit répandu parmi mon royaume , comme il s'est 
fait assez souvent en semblable fabrication, qui est tout ce que 
j'ai à répondre sur le contenu en votre lettre, et l'endroit où je 
prierai Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc. 

ÉeritàSafeft-lUiirdesFottét, teUsorem^ 1566 1 . 



X* 30. 

Lettre de Catherine de Médias à M. de FourquevamLr. 

Vous faisant le roi, monsieur mon fils, ample réponse sur le 
contenu en la dépêche que lui avez faite du second de ce mois, je 
n'y ajouterai qu'une seule chose qui est que je suis si ennuyée et 
offensée de cette excursion et invasion, que le jeune Montloc a 
faîte en nie de Madère pour le tort qu'il fait en cela à notre répu- 
tation, et pour les autres déprédations qu'il exerce non-seulement 
sur les sujets des princes nos amis et alliés, mais sur les nôtres 

1 Bbtiotbiqwtlmpériêlt, mffl. ix., 1|», ■• 14*, UXm S17. 



&S8 APPENDICE. 

propres, que je ne désire que de le voir en liea où le toi, mon dit 
seigneur et fils, en puisse faire telle punition et démonstration que 
la' chrétienté connoisse combien nos intentions sont ennemies et 
éloignées de telles hostilités, et désirons vivre en amitié avec tons 
princes chrétiens nos amis, ne pouvant penser qu'il y ait homme 
vivant qui, considérant les déportements dudit jeune Montluc, sans 
passion, ne juge qu'ils ne peuvent procéder que de la rage d'un 
homme désespéré, lequel cherchant sa ruine, veut faire parler de 
lui aux dépens, indifféremment de tous ceux auxquels fl estimera 
pouvoir porter quelque dommage, comme il a fait depuis son par- 
tement Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez que 
la reine ma fille accompagnera le roi son mari en son voyage de 
Flandres, ou demeurant en Espagne, que ce sera avec l'autorité 
qui lui appartient, en quoi vous la conforterez et admonesterez de 
conduire ce fait avec toutes les gracieuses et douces prières et 
remontrances qu'elle connoltra les plus propres pour y conduire 
et persuader le roi son mari , et pour ce qu'il nous importerait de 
beaucoup d'être bien assurée et éclaircie de l'occasion de ce mécon- 
tentement , que vous nous mandez être survenu de l'empereur et 
du roi d'Espagne, vous ne ferez peu de service au roi mon dit 
seigneur et fils de l'en avertir, et si cela sera pour continuer ou 
non. Au demeurant quant au fait de l'Afanéide dont vous m'avez 
particulièrement écrit, je suis bien d'avis que vous lui dictez, 
qu'ayant ouï la dernière remontrance qu'il vous a faite et ses 
offres, vous vous êtes enhardi de m'en faire le discours, afin que 
joignant le tout avec le témoignage que m'avez continuellement 
donné de l'affection avec laquelle vous l'avez vu marcher en tout 
ce qui concerne le service du roi, j'y eusse telle considération 
qu'il me plairoit, et que là-dessus je vous ai fait réponse que je 
n'ai rien oublié de ses précédents services, comme je ne ferai 
jamais de ceux qu'il continuera pour considération desquels, et 
afin de lui faire connoître le contentement que nous en recevons, 
je lui ai fait accorder la pension qu'il demande, et dont je vous 
envoie le brevet pour lui bailler vous-même. Mais quant à l'état 
que je vous ai mandé tout cruement que je ne sais que c'est, sans 
vous y avoir fait autre réponse par laquelle vous ayez pu rien 
recueillir davantage sur ce point, bien le prier de vous faire con- 
noître s'il a bien fait par le passé qu'il ne veut continuer avec 
moindre foi et diligence pour l'avenir en toutes choses qui vien- 



APPENDICE. 639 

droDt en sa connoissance ; ce que vous n'êtes pour me celer 
jamais, ni moi comme vous vous assurez pour le lui laisser in- 
connu, selon qu'il s'en rendra digne. Si vous pouvez découvrir 
quelque chose davantage du courrier, que savez que ce que vous 
m'en avez écrit, mandez-le moi incontinent, et je vais prier Dieu, 
monsieur de Fourquevaulx, etc. 

Écrit à Samt-Maar des Fossés, le 14 novembre 1566 '. 



N« 31. 

Lettre du roi Charles IX à M. de Fourquevaulx. 

Il me déplaît incroyablement d'entendre que le jeune Montluc 
se soit si extraordinairement porté en son voyage, ayant comme 
il a pris l'île de Madère par force qui ne s'est pas fait sans qu'il y 
ait eu du sang de répandu : j'entends qu'il s'excuse sur ce qu'il y a 
été provoqué par les habitants qui ont tiré coups de canon sur lui 
et sur les vaisseaux passant là auprès, dont je suis après à savoir 
la vérité ; mais, comme se soit passée la chose, je ne puis que l'avoir 
à grand déplaisir pour le désir que j'ai toujours eu et aurai de 
maintenir la paix et amitié entière et sincère avec les princes mes 
amis et voisins. 

Et vous souviendra bien des défenses que je fis par infinies fois 
audit Montluc lorsqu'il partit de n'endommager aucun de mes amis, 
ce qui ne s'est pas bien observé, car j'ai infinies plaintes de plu- 
sieurs navires qui ont été déprédés de toutes nations. 

Je ne sais si c'est lui , car là ils n'ont non plus épargné mes sujets 
que les autres, et même à leur parlement firent ceux de son équi- 
page un ravage infini de tout le bétail qu'ils purent trouver sur le 
bord de la rivière, d'où ils partirent, qu'ils emportèrent quant 
et eux. 

Tout ce que je pourrai faire pour les châtier vous pouvez assurer 
partout qu'il sera fait, et jà, comme il vous a été écrit, ai mandé 
par tous les ports de mon royaume que s'il y arrive ou retourne 
quelqu'un dudit équipage, ou prise qu'ils aient fait, que tout soit 
arrêté et les hommes bien resserrés pour faire faire justice de leurs 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., Ip, s* 147, folio M*. 



440 APPENDICE. 

fautes, autant que la raison le requiert; par où je ferai bien con- 
noître à tout le monde que leurs déportements me déplaisent assez, 
et qu'il n'y a rien en cela de dissimulé. 

Je suis attendant la réponse qui vous sera faite sur nos plaintes 
des frontières qui sont d'un côté et d'autre assez tirées à la longue, 
et n'y a faute d'excuses, ayant vu aussi la déposition de celui qui 
est retourné de la Floride t que je ne trouve guère conforme ni 
accordante aux autres avis que j'en ai ci-devant eus; toutesfois le 
retour de tels gens qui parlent d'avoir vu et participé au malheur 
pourra toujours servir à faire tant mieux connoltre la vérité des 
choses quand il sera besoin. 

Cependant ce me sera service très-agréable que vous fassiez tout 
office pour essayer de faire mettre en liberté ceux qui restent de ce 
massacre aux Indes, où il y a grande pitié. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc. 
Écrit à Saint-Maur des Fossés, le 27 novembre 1566. 

P. S. Encore qu'avec notre dernière dépêche vous ayez eu ainsi 
que nous estimons , copie des lettres qu'avons ci-devant écrites au 
sieur de Montluc, contenant les défenses à son fils de ne faire aucun 
dommage à nos amis et alliés, et aussi de la publication générale 
qu'avons envoyé faire par tous nos ports et havres pour retenir et 
faire châtier ceux qui auroient fait au contraire, nous avons bien 
voulu encore vous les envoyer pour en parler partout, ainsi qu'il 
appartiendra, et donner claire lumière de notre dite droite inten- 
tion en cet endroit *. 



N* 32. 
Lettre de M. de Fourquevaulx au roi Charles IX. 

Sire, 

Au regard de la descente faite par le feu capitaine Montluc en 
l'île de Madère, cela va se refroidissant peu à peu, et m'a dit le 
sieur d'Arbousse (qui vient d'arriver de Portugal et de voir l'Anda- 
lousie), qui se trouva à Lisbonne quand la nouvelle de ladite des- 
cente y vint, que les Portugais en donnoient le plus grand tort au 

1 Bibliothèque Impériale, soppl. fr., *p, n« 155, folios 570 k 57S. 



APPENDICE. 641 

cardinal, pour avoir mis au désespoir certains Portugais, après 
qu'ils avoient longuement et bien servi leur roi les ayant très-mal 
récompensés, à occasion de quoi ils s'étoient rendus instigateurs 
chefs et guides des François , au dommage de ceux de leur nation. Et 
se loue fort ledit gentilhomme de don Jehan Pererez, ambassadeur 
résidant près de Votre Majesté, pour plusieurs bons offices qu'il fit à 
l'endroit du roi de Portugal , et de son conseil en faveur de vos 
sujets qui se trouvèrent lors de cette nouvelle en ladite ville, qui 
n'étoit sans y avoir grand tumulte, et du malcontentement contre 
la nation françoise ; toutesfois il ne leur fut fait ni dit chose dont ils 
se puissent plaindre , lequel respect ne fut pas gardé aux Anglois ; 
car, sur le premier bruit que c'étoient Anglois qui avoient invadé 
la Madère, ils furent tous emprisonnés et danger de leurs vies. 

Aussi est-il vrai que, sans les blés que vos sujets portent conti- 
nuellement à Lisbonne, on y mourroit de faim, et es autres villes 
maritimes de Portugal. 

Votre Majesté aura déjà su plus entièrement le fait de ladite des- 
cente, puis la flotte est de retour en votre mer de Guyenne. 

Il n'y a ici, sinon les Portugais espagnolisés qui en parlent, et le 
font pour flatter les Espagnols, lesquels pour la plupart voudraient 
que tout le monde voulût mal aux François. 
De Madrid, le 4 janvier 1567 '. 



M* 33. 

Lettre de M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 
J'entends que les gens qui furent avec Pierre Melendez à la Flo- 
ride se sont mutinés plusieurs fois contre lui , jusqu'à l'avoir voulu 
meurdrir, et comme désespérés à faute de payement et de vivres, 
ils se sont presque tous débandés, allant chercher leur aventure 
bien avant en pays, qui d'une part et qui de l'autre, en sorte qu'on 
estime qu'ils auront servi de carnage aux Indiens Caraïbes, et n'en 
sont demeurés au fort que les François perdirent, sinon environ 
cent, duquel nombre les trente sont desdits François qui sortirent 

1 Bibliothèque Impériale, soppl. fr., il*, n? 1M, folk» 578. 



m APPENDICE. 

de la défaite de Jehan Ribaud, lesquels ont donné la foi à Melendez, 
qui leur sauva la vie. 

Suis pareillement averti qu'il est venu aux Canaries, en l'île 
Lancelotte, n'étant osé venir jusqu'en Espagne de crainte de cor- 
saires, auquel lieu il attend deux compagnies de gens de pied que 
l'on lui doit envoyer de Séville, avec lequel renfort il reprendra sa 
route vers son gouvernement de la Floride, mais il retrouvera le 
fort en cendres ; car, outre qu'il fut brûlé le second jour après la 
prise, le feu s'y est mis n'a pas longtems, qui a tout, consumé ce 
qui avoit été rebâti. 

Sur ce propos, madame, je veux dire à Votre Majesté comment 
Francisco del Bagno, Lucquois, venant de Lisbonne, m'a parlé, pas- 
sant par cette cour, de certaine nouvelle terre très-riche et de très- 
grande étendue non encore découverte par les rois d'Espagne et de 
Portugal, ni comprise en leurs conquêtes et partitions. Icelui del 
Bagno m'a fait entendre qu'il va remontrer le fait à Vos Majestés, 
et lui faire voir par cartes et discours véritables ; Dieu veuille qu'il 
soit ainsi comme il promet, car il y auroit de quoi faire expérience 
du désir que vos sujets ont de voyager et conquérir nouvelle habi- 
tation, sans entrer en dispute ni querelle avec lesdits sieurs rois 
pour la Floride, qui ne vaut rieu que pour les corsaires, et moins 
la terre du Brésil, étant d'avis, s'il faut quereller contre. eux, que 
ce soit pour chose d'autre importance , qui leur touche plus au vif 
que lesdits déserts. Il est vrai , madame , que si le roi veut prêter 
l'oreille à l'ouverture des Lucquois, et entrer en dépenses pour 
envoyer découvrir et conquester la terre dont il parle , il est besoin 
que ce soit sous la conduite de tel personnage qui en sache rendre 
meilleur compte que ne firent ceux que le roi François I ,r envoya 
en Canada , ni les autres qui depuis sont allés au Brésil et à la Flo- 
ride, car en telles découvertes et conquêtes ne suffit à un capitaine 
d'être soldat expérimenté et bon marinier , car il faut que , outre 
cela , il soit politique et versé un petit en toutes choses de savoir, 
afin de bien fonder et bâtir une nouvelle province en un monde 
tout neuf, qu'il n'y faille rien désirer du côté du chef pour en tirer 
réputation et profit pour le roi et son royaume , à l'exaltation de 
l'honneur de Dieu. 

De Madrid , le 4 janvier 1 567 ' . 
1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr , *|±, n« 159, folio 586 



APPENDICE. M3 

N* 34. 

Lettre de M. de Fourqt$evaulx au roi Charles IX. 

Sire , 

Roy Gomez a voulu savoir de moi quelle provision Votre Majesté 
a mise pour satisfaction du roi de Portugal contre ceux de vos sujets 
qui ont si maltraité les siens à la Madère, ce que je lui ai dit , et 
qu'outre cela Votre Majesté étoit après à dépêcher un gentilhomme 
de sa chambre, outre autres personnages principaux, pour aller 
audit Portugal, pour le faire plus amplement savoir au roi et infor- 
mer de la vérité sur les lieux ; lequel ordre le prince d'Evoli a 
trouvé très-bien , et m'a averti davantage que hier matin au conseil 
de guerre avoit été fait plainte de quelques navires françois, qu'on 
dit être de la flotte du feu capitaine Montluc, lesquels ont pris à 
force deux barques de Flandres et deux nefs biscayes chargées de 
marchandises valant plus de 200,000 écus, dont les hommes ont 
été jetés en la mer, et qu'ils ont bonne information que le fer dont 
les biscayes étoient en partie chargées a été naguère déchargé à 
Saint-Jean de Luz, me priant ledit prince d'en avertir Votre Ma- 
jesté, afin qu'il lui plaise commander y être mis ordre, car on s'en 
tient par deçà pour fort offensé , aussi bien comme les Portugais le 
sont pour leur particulier; je n'ai pas oublié à lui remontrer la 
petite satisfaction qui en a été donnée à Votre Majesté, après une 
attente de six mois, sur ce mémoire des plaintes par moi présen- 
tées , dont le duc d'Albe mérite toute la coulpe , puisque la charge 
d'y répondre lui étoit donnée par le roi son maître. 

Ledit prince faisant la mine d'en être marri , Ton verra s'il fera 
mieux aux autres occasions qui s'offriront ci-après ; car toutes les 
affaires lui tomberont sur les bras lorsque le duc d'Albe sera parti, 
qui sera pour ce mois ou au commencement du prochain, selon 
qu'on dit; toutesfois, à le voir, il ne fait semblant ni contenance 
de se hâter. 

De Madrid, le 18 janYier 1567 '. 
1 Bibliothèque Impériale, «nppl. fr., *f*, n« 167, folios 622 à 629. 



hkk APPENDICE. 

N* 35. 
Lettre de M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

Je sois averti que, sans l'alarme de la Madère qui courut tantôt 
par toutes les lies sujettes au roi de Portugal , une flotte qui se 
dressoit aux Açores serait allée à la terre neuve de votre conquête 
ancienne, s'impatronner du pays et peupler en la grande baye de 
Canada , et n'y faudront pas cet été , car l'Espagne et Portugal veu- 
lent que tout le nouveau monde soit leur, et que les François n'y 
puissent naviguer ni même vers le nord, que les Bretons décou- 
vrirent plus jà de cent ans, et sache Votre Majesté que lesdits Por- 
tugais ont espérance de trouver leur chemin à la mer du Sud et 
Mollusques, trop plus court depuis Canada, traversant le pays par 
terre que non par la route ordinaire qu'ils font; car des Açores 
jusqu'en Canada, il n'y a pas plus de quatre cents lieues, et s'ils 
peuvent trouver ledit chemin , ils gagnent leur cause contre les 
Espagnols, sur la différence qu'ils ont des Mollusques que chacune 
des parties veut être de sa répartition. 

Il vau droit, madame, beaucoup mieux que telle découverte se 
fit pour votre couronne, et envoyer de vos sujets habiter et peupler 
ce nouveau pays que d'endurer telle usurpation; et si j'étois de 
moins de tems que je ne suis, je vous présenterais ce reste de mes 
ans pour les aller employer à quelque nouvelle conquête pour votre 
service, car il peut sortir tant d'utilité à votre couronne et à toot 
votre royaume de cette entreprise, que bienheureux celui qui don- 
nera commencement et bonne adresse à un si grand bien. 

Le roi Philippe II a été de retour à l'Escurial le 27 février, et a 
trouvé la reine un peu travaillée de la migraine qui l'a tenue deux 
jours ; mais elle est guérie, et tous se portent très-bien. 

Je n'écris point à Sa Majesté pour la hâte de ce courrier qui va 
à Lyon. 

De Madrid, le 2 mars 1567 '. 
1 Bibliothèque Impériale, suppl. fi\, £j£, u* 182, folio 690. 



APPENDICE. W5 

N» 36. 
/W/r* de M. de Faurquevaulx au roi Charles IX. 

Sire, 

La veille de la Madeleine est arrivé Pierre Melendez, qui a été 
bienvenu t car on dit que le roi l'a envoyé quérir à la Floride , 
afin de conduire le navire où ira ses personnes et toute la flotte ; 
car ils l'estiment très-bon marinier. Toutesfois un capitaine Miquel 
Henriquez, qui fut envoyé un an avec une compagnie d'Espagnols 
au port de Saint-Augustin en ladite Floride, m'a dit que Melendez 
vient pour se justifier de quelques malversations qui lui sont impu- 
tées, comme d'avoir laissé mourir de faim un nombre d'Espagnols 
qui se trouvèrent au massacre des François, et d'avoir vendu les 
farines et autres choses de la munition. 

Et est ledit Henriquez son ennemi pour querelle particulière. 

Je ne sais s'il y auroit lieu que je requisse cette Majesté de faire 
punir ledit Melendez , vu qu'il n'en a tenu compte aux autres ré- 
quisitions que je lui en ai faites, ains l'a avoué du massacre. 

11 a semé en cette cour qu'en venant on l'a averti que le fils de 
Jean Ribaud étoit à la Floride avec neuf gai lions, et a mené avec 
lui un trompette, qui m'a dit être de Montargis, qui m'assure n'y 
avoir aucun fort auxdits pays qui vaille rien : je suis après pour le 
foire délivrer des mains de Melendez , afin de vous l'envoyer, car 
il se vante connoltre mieux ladite terre , et d'avoir vécu et con- 
versé avec les Indiens plus avant que nul autre François qui y 
soit été 1 . 

Juillet 1567. 



N* 37. 

Lettre de M. de Fourquevaulx au roi Charles IX. 

Sire, 

Le partement du roi d'Espagne approche fort, car il a dit et 
assuré que tout incontinent qu'il saura l'arrivée à Saint-Andrest et 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., iji, n» 231, folio 900. 



m APPENDICE. 

Laredo des carraques et navires qui ont chargé les biscuits et autres 
vivres à Malques (et firent voile le 24 me du passé) , il s'achemi- 
nera sans nulle faute pour aller embarquer; et il n'y a considéra- 
tion qu'on lui ait su alléguer que c'est déjà bien avant sur l'automne 
qui l'en puisse détourner; car il a son Pierre Mélendez venu exprès 
de la Floride pour conduire son navire, qu'ils tiennent ici pour 
an Neptune en la mer. 

L'embarquement se devoit faire à la Cor oigne, mais ledit Mé- 
lendez l'a fait changer à Saint- Andrest et Laredo, pour être ports 
plus à propos et dont on peut sortir de tous vents, et a déjà ce roi 
fait rapporter en son palais de Madrid les meubles qu'il avoit au 
Pardo. 

Touchant à Mélendez , il partit de la Floride le jour de la Fête- 
Dieu, et arriva ici le 21™ de juillet; il dit avoir été mandé pour 
conduire le navire de ce roi, car il a bonne expérience de la navi- 
gation qui se doit faire, et est venu aussi pour rendre compte de 
l'état de son gouvernement et répondre à ce qu'il est accusé d'avoir 
laissé mourir de faim la plupart des Espagnols qui passèrent avec 
lui et d'avoir vendu les vivres de la munition. 

Nonobstant cela il a été si bienvenu, qu'un grand seigneur plus 
homme de bien qu'il n'est s'en seroit contenté. 

J'espère qu'il plaira à Votre Majesté que je vous dise de bouche 
ce qu'il dit davantage pour couper la navigation des terres neuves 
à vos sujets. 

il a fait croire à ce roi que, comme il passoit près de Cuba en 
venant, le gouverneur de l'île lui envoya deux frégates l'avertir 
qu'il y avoit neuf galions de corsaires françois bien équipés autour 
de ladite Cuba, qui guettaient la flotte de la Neuve-Espagne, la- 
quelle porte deux millions, et avoient pris deux navires espagnols 
chargés de cuirs, de quoi on est ici fort malcontent, tant il y a que 
personne ne m'en a rien dit de la part du roi , ni fait mention des 
autres qu'on dit être au cap Saint- Vincent. 

La flotte du Pérou ne viendra qu'en mars , et les autres fois elle 
s'assembloit avec la susdite pour venir plus sûrement 

Encore n'est point arrivé en ce lieu André Doria; on l'attend de 
jour à jour; cela me retient de bailler mon mémoire pour les for- 
çats, comme ma précédente fait aussi mention. 
De Madrid, le 2 août 1567 ». 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., U£, n» 233, folio 904. 



APPENDICE. hkl 

iV 38. 

Lettre de M. de FourquevavJx au roi Charles IX. 

Sire, 

Un Espagnol nommé capitaine Parra s'en ira bientôt à la Floride 
avec commission du roi d'Espagne de déterrer un trésor estimé 
400,000 écus ou plus, sur le donner entendu et relation de certain 
soldat françois qu'il tient secrètement en sa chambre, bien gardé, 
lequel soldat a promis de montrer ledit secret sur sa vie, disant 
que lors de la première arrivée des François à la Floride, il fut un 
jour, lui sixième, courre dans le pays, où ils s'encontrèrent sur 
une troupe d'Indiens, qui s'enfuyoient de peur desdits François, et 
étoient chargés de grandes pièces d'or et d'argent marquées du 
coin d'Espagne, de la valeur à son avis de 400,000 écus ou davan- 
tage et d'autres richesses, le tout étant venu au pouvoir desdits 
Indiens par bris et naufrages de navires qui avoient donné à tra- 
vers en ladite côte, comme ces dits six François surent par les 
fuyants en nombre de vingt, qu'ils tuèrent; cela fait, ils couchèrent 
sous terre le butin, avec grand serment entre eux de n'en dire mot 
au capitaine ni autre personne, ains le réserver pour eux six, 
quand ils verront leur commodité de le pouvoir sauver et s'en re- 
tourner en France; desquels six les cinq furent tués à la défaite de 
Jehan Ribaud, et n'en est demeuré que le dénonciateur, lequel 
offre de franche volonté de retourner à la Floride sur les belles 
promesses qu'on lui fait, s'il montrera ce qu'il dit. 

Pierre Mélendez partira cet hyver, et mènera environ quinze 
cents hommes, tous jeunes et la plupart mariés, et iront leurs 
femmes avec eux pour peupler la Floride et cultiver les terres; à 
ces fins feront besogne plusieurs navires. 

Il est tous les jours au conseil des Indes à consulter et presser 
ceux du conseil pour son embarquement et pour avoir les choses 
nécessaires, même qu'il ne laissa vivres dans les trois forts quand 
il partit, qui fut le jour de la Fête-Dieu, sinon pour trois mois, 
encore étoit-ce à vivre si sobrement, qu'ils n'auront pour homme 
que dix onces de farine chaque jour, et bien leur aura servi d'aller 
à la chasse et pécher du poisson, car leur portion est bien maigre 



668 APPENDICE. 

à durer longuement. Après qu'il aura rafraîchi lesdits ports, il 
donnera plus avant en pays pour découvrir et peupler, et mettra 
toute diligence de se bien assurer de ladite Floride et provinces 
adjacentes à plus de deux cents lieues au dedans, afin de jouir 
plus librement de la navigation des autres Indes découvertes et à 
découvrir, et le prennent ici fort à cœur; mais pour ce commence- 
ment ne leur seront envoyés que trois navires avec quelques vivres 
en attendant la flotte. 

De Madrid, le 12 septembre 1567 '. 



N» 39. 

Lettre de Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, 

Je vous prie faire bien entendre à la reine ma fille, à laquelle 
première vous montrerez le mémoire que je vous envoyé, écrit de 
ma main, le bien que particulièrement lui peut advenir et à ses 
enfants de pourvoir ses frères, afin qu'elle ait en tous événemens, 
comme il est arrivé à d'autres, plus de moyens de lui aider et à 
ses enfants; et faites-le-lui bien entendre et considérer. 
28 novembre 1565 '. 



!»• 40. 

Mémoire envoyé par Catherine de Médicis 
à M. de Fourquevaulx. 

J'ai parlé, étant à Bayonne, à la reine madame ma fille et au 
duc d'Albe de deux choseâ : l'une, du mariage de mes enfants avec 
ceux du roi monsieur mon beau-fils, et de ceux de l'empereur et 
de la princesse sa sœur avec mon fils d'Orléans, en leur baillant 
quelques états pour entretenir et pouvoir vivre selon qu'ils sont, et 
sachant bien que c'est chose non accoutumée entre princes, quel- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^p, n° 246, folios 975 à 979. 
> Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2LLi, folio 63. Lettres d'État. 



APPENDICE. 449 

ques amitiés et alliances qui y soient de n'avoir autant d'utilité 
pour l'un que pour l'autre, en faisant les alliances, et restreindre 
davantage en tous événemens l'amitié et parenté qui est entre ces 
deux royaumes, qui est la chose du monde que je désire le plus. 
Gela m'en fait parler, et aussi comme princesse chrétienne, voyant 
le Turc et son armée devant Malte , afin que le roi monsieur mon 
fils connût que je n'étois pas tant meue de l'intérêt seul de mon 
fils d'Orléans, comme de ces deux maisons; je lui dis qu'en faisant 
ces mariages et donnant quelque état à mon fils d'Orléans qu'il vous 
falloit tout joindre ensemble; c'est à savoir le pape, l'empereur et 
ces deux rois, les Allemands et autres que l'on avisera; et que le 
roi mon fils n'étoit pas sans moyen pour aider de sa part à ce qui 
seroit avisé quand lesdits mariages seroient faits et ladite ligue 
conclue: lesquels pour notre intérêt n'avons affaire de rechercher, 
étant en paix comme nous sommes avec le Turc et, Dieu merci, 
avec tout le monde, qu'il est à considérer que n'en ai parlé que 
pour le zèle que j'ai au bien et conservation de la chrétienté , et 
que tout ce royaume ne pourroit trouver bon que je fusse cause de 
mettre le roi et le royaume à la guerre sans qu'ils y vissent de 
l'utilité pour eux, comme il y en aura en ce faisant pour l'empe- 
reur et le roi monsieur mon fils; qui est, pour retourner à ce que 
je dis à la reine ma fille et au duc d'Albe, qu'en faisant ceci il fal- 
loit faire quelque chose pour mon fils d'Orléans; et cela fait, nous 
ferons connaître que je n'ai changé en rien de l'opinion ni de ce 
que je dis audit Bayonne ; et quant aux autres mariages, je ne puis 
que grandement en remercier le roi monsieur mon fils, le priant 
de continuer cette bonne volonté et y faire selon ses offres le bon 
office conforme à notre commune amitié, à quoi nous correspon- 
dons toujours en toutes choses de notre part '. 



N* 41. 
Lettre de M. de Faurquevaulx à Catherine de Mcdicis. 

Madame, 
J'ai expliqué à la Reine Catholique qu'il ne faut pas que la prin- 
cesse s'attende d'avoir le roi; car il s'est voué en Allemagne, et 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., If*, folio 64. Lettres d'État. 

29 



450 APPENDICE. 

jamais la France ne trouverait bon ni sortable qu'il prît femme tant 
avancée d'âge plus que Sa Majesté, et que l'exemple du Roi Catho- 
lique qui l'a choisie à elle de prime jeunesse, afin de la mettre à 
son pli et l'habituer à l'espagnole, sert au roi son frère d'enseigne- 
ment, d'en vouloir aussi une jeune pour l'accoutumer à la Fran- 
çoise, et que les François sont plus conformes de complexion, 
aux Allemands qu'ils ne sont aux Espagnols, et qu'en ce qui se 
traite de monseigneur d'Orléans, tout l'avantage est pour ladite 
princesse, car elle va contre le soir et il vient vers son jour, et 
pourroit-elle se vanter dans quatre ans d'avoir un des plus beaux 
et accomplis princes de l'Europe pour mari, et quelque difficile 
qu'on la fasse, je l'estimerais tant sage que si ce roi prenoit ce 
négoce à cœur, elle y consentirait mômement que les filles des rois 
et des grands princes sont nées pour prendre en gré ce qui tourne 
à bien et utilité aux maisons d'où elles sortent; au moyen de quoi 
on a vu souvent de belles jeunes princesses mariées avec des 
princes laids et vieux, et aussi, au contraire, lesquelles considé- 
rations et autres qu'on saurait alléguer sur ce propos induiront 
ladite princesse d'accorder la volonté du roi son frère, s'il l'avoit 
bonne lui-même, car davantage il pourrait advenir (ce que Dieu 
ne veuille) que la duchesse, elle pourrait être reine ou leurs en- 
fants parvenir avec le temps à la couronne, comme en la même 
maison d'Orléans est advenu. Le principal étoit que madite dame 
reine votre fille voulût embrasser vivement ce fait pour le faire 
trouver bon au roi son mari et lui en parler à bon escient quand 
ils sont en leur privante. 

Mais si cette princesse est résolue de ne se marier, me répond 
la reine votre fille, ne saurait- on trouver d'autre femme pour 
M. d'Orléans mon frère? Je lui fis réponse de n'en savoir point qui 
fût digne de lui, puisque Sa Majesté m'avoit quelquefois dit qu'il 
ne se marierait à la reine d'Angleterre pour tous les royaumes du 
monde, à cause du mauvais renom qu'on lui donne, lequel, à mon 
avis, est faux et controuvé; il faut donc, dit -elle, qu'il s'attende 
que Dieu m'ait donné une fille, comme je lui ai dit à Bayonne, et 
je la lui donnerai pour être sa femme ; et croyez , madame , qu'elle 
en parle de son meilleur sens, s'arrêtant à ce que' pour le plus 
tard Dieu lui en donnera une dans deux ans , et que de là à douze 
M. (l'Orléans n'arrivera pas à l'âge que ce roi avoit lorsqu'il l'épousa, 
ni à deux ans près, et vous assure, madame, que son médecin, 



APPENDICE. 4M 

maître Vincent, son apothicaire, Lacoulure, et autres, tiennent 
pour certain qu'elle est enceinte depuis avoir été baigner; mais Sa 
Majesté ne me l'ose assurer, de peur qu'elle a de n'en être point; 
Dieu veuille mener son fruit à bon port, car vous verrez, madame, 
que l'empereur n'en sera pas fort content, et en deviendra plus 
accostable et trai table, en ce qui concerne votre alliance, qu'il 
n'est aujourd'hui ayant tout son cœur par deçà. C'est, madame, 
en substance , tout ce qu'a été dit en mon audience, au partir de 
laquelle la reine a voulu que j'aie vu la lettre que Votre Majesté 
fan a écrite. 

Quant au mariage du roi avec la seconde fille de l'empereur et 
de Madame avec le fils aîné, il (le prince d'Éboli) pensoit avoir 
entendu qu'il n'en falloit point parler, et pris congé de lui après 
Tavoir prié de faire bon office en ce négoce, à quoi il m'a promis 
Caire son devoir 

Madame, il me faddroit une main de papier pour rédiger par 
lettres tous les discours que le duc d'Âlbe m'a faits l'après-dînée 
du même jour, l'étant allé trouver en une petite chambre qu'il a 
dans le palais, et ce que je lui ai répondu et répliqué. Parce que 
ce ne sont propos qui servent an fait. Je toucherai bien vivement 
les paroles pins snbstancieuses. 

Assez de raisons avons-nous débattues, le duc d'Albe et moi, 

sur la réponse de ces trois points, et lui ai dit que 

. . . . touchant au mariage du roi mon maître Charles IX , 
un fils de si bonne maison trouvera toujours femme, et que lui 
empêchant son désir pour cette heure, ce sera lui allonger sa vie, 
comme si l'on lui abrégeoit en le mariant trop jeune, témoin le feu 
roi François son frère et le père de ce roi de Portugal, qui sont 
morts pour avoir été mariés trop tôt 1 . 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. f r , ***, n« 17, foHoe 75 à 105. 



29. 



452 APPENDICE. 

N* 42. 
Af. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

Il n'a point tenu à moi que je n'aie découvert ce que le Roi Ca- 
tholique a répondu à l'empereur sur les mariages, toutefois il est 
impossible les découvrir, à cause qu'il a toujours écrit de sa main, 
et madite dame même n'y a pu pénétrer peu ni prou : bien m'a 
dit qu'ayant entendu de ce roi son mari qu'il se parle publiquement 
en France et en sa cour de marier Madame au roi de Portugal, il 
le désiroit entendre d'elle, qui lui répondit n'en avoir ouï parlé ni 
le pourroit croire, vu que Votre Majesté avait prié ledit sire roi de 
proposer le mariage de madite dame avec le prince dom Rodolphe 
de Portugal. Quant à moi, madame, ce que j'en ai pu apprendre 
d'ailleurs, c'est, que les affaires des mariages sont aujourd'hui en 
même état qu'ils souloient, et que l'empereur ne fera, sinon tout 
ce que le roi votre beau-fils voudra ; de sotte que mon diseur croit 
que de ce côté ne désisteront rien au sujet de la princesse de leur 
prétention, l'ayant traitée et poursuivie si chaudement comme ils 
ont fait. L'empereur a montré grande perplexité en ses réponses, 
comme s'il vouloit tenir deux cordes à son arc, étant, madame, 
trop plus facile à découvrir du côté du dit empereur ce qui lui en est 
conseillé par ce roi , car il est à présumer que plusieurs y tiennent 
la main , que non devers deçà qu'il n'y a que le seul roi et le duc 
d'Àlbe qui le sachent, car à peine l'entend la princesse , lequel sire 
roi répond par écrit de sa main sans le communiquer ni par sem- 
blant à l'ambassadeur dudit sieur empereur. 

Il y a un sien gentilhomme nommé don Jehan Henriquez , qui a 
été en Portugal demander secours et pour faire compliment, ainsi 
que je pense quelquefois avoir écrit à Votre Majesté, lequel gentil- 
homme s'en doit retourner dans quatre ou cinq jours en Alle- 
magne, et faut croire qu'il rapporte quelque résolution dudit ma- 
riage de la princesse. J'ai supplié ladite dame reine de le supplier 
là-dessus, ce qu'elle m'a promis de faire quand il prendra congé de 
Sa Majesté. Pourroit être, madame, qu'ayant ledit roi de Portugal et 
son conseil refusé de secourir l'empereur en occasion si nécessaire, 
c'est signe qu'il ait son désir de votre côté, et non en Allemagne, 
d'où l'alliance ne peut de rien profiter à lui ni à son royaume. 



APPENDICE. 453 

Ainsi les Portugais désirent autant celle de la France t comme 
ils sont soûls et dégoûtés de celle d'Espagne, pour beaucoup de 
raisons qu'ils peuvent imaginer; au moyen de quoi l'allée dudit 
Portugal du sieur Pererez, ambassadeur dudit sieur roi en votre 
cour, a donné à discourir à tous les Espagnols, et donné cause de 
jalousie à ce Roi Catholique d'y être allé pour rompre son marché , 
ce que Votre Majesté doit savoir mieux que tout autre. Si celle-là 
étoit, il y en auroit de manques, car il faudrait que l'empereur 
vous recherchât de marier sa fille. Alamedo me donna un sien paquet 
le mois passé, lequel je fais courre vers Votre Majesté par la voie 
de Narbonne; il écrivoit, ce me dit-il, par icelui, tout ce qu'il en 
avoit appris, et pour ce qu'il me semble se garder de moi, je ne 
le pressai point de me le dire; car possible soupçonneux il est que 
je vous cèle, madame, les avis qu'il m'a donnés quelquesfois; 
mais Votre Majesté étoit à la vérité , et s'il vous eût plu accorder 
ma très-humble requête, ledit gentilhomme jouiroit de sa pension 
de deux mille livres sur Comminges, car l'évêque n'en a que trop 
selon le peu qu'il mérite. 

La nouvelle est grande par deçà que monseigneur le duc d'Anjou 
viendra visiter la reine en ses couches , et beaucoup de personnes 
m'ont demandé si je le savois ; je leur ai répondu que non , comme 
aussi je ne le sais pas; ce roi même l'a demandé à la reine sa 
femme, qui ne le sait non plus, et à dire ce que j'en pense, 
excepté madite dame, j'ai opinion que l'on n'a par deçà trop grande 
envie ni désir de l'y voir. Il est arrivé un courrier après le mar- 
quis de Berghes, qui dit que tout Flandres est en armes, et qu'ils 
s'entretuent les uns les autres ; laquelle nouvelle pourrait avancer 
le voyage de cette majesté qui ne doit venir au Bosc qu'après 
la fête de Saint-Jacques. Les princesses et les princes de Bohême y 
arrivèrent hier '. 

K* 43. 

M. de Fourquevatdx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

Étant averti que le duc d'Albe et don Jehan Manrique ont parlé 
à la reine votre fille de faire son testament , je l'ai bien voulu de- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., £~p, n° 86, folio 3?6. 



4*4 APPENDICE. 

mander à Sa Majesté, laquelle m'a confessé être vraie; et qu'elle 
le fera avant son parlement de cette ville; car c'est la coutume 
des reines de Castille, quand elles sont en coaches , de tester long- 
temps devant leur terme d'accoucher* 

Je lui ai dit qu'ils le font pour ce par aventure, qu'ils ne se 
contentent point de celui qu'elle fit en sa grande maladie , ou pos- 
sible afin que Sa Majesté gratifie quelques dames siennes oo antres 
personnes qui espèrent amender du mal d'autroi, toutesfois que 
Dieu la préservera et la fera vivre plus longuement qu'eu, et puis 
qu'on la recherche de telle chose qu'il lui faut remenfevoir k 
raison qu'elle a d'avoir toujours Vos Majestés en sa banne sou- 
venance. 

Ladite dame m'a répondu, que lors de son testament, son corps 
étoit si fort outré de mal et de douleurs, qu'elle ne sa voit ce qu'elle 
faisoit, mais qu'à cette fois , y avisera mieux. Je n'ai pas osé , ma- 
dame, entrer plus profond en ce propos sans votre commande- 
ment et savoir plus tôt ce qu'il plaît à Votre Majesté que je dise 
ou fasse là-dessus , et pour ce que testaments de rois et de reines 
ne se font ni défont légèrement à cause des solemnités et des per- 
sonnes qui interviennent en les faisant, je n'ai voulu faillir de dé- 
pêcher promptement ce courrier à Votre Majesté afin que s'il est de 
retour avant que le testament soit fait je sache ce qu'à vous plaît, 
madame , que je dise et remontre à ladite reine de votre part; et 
me semble qu'une lettre vôtre qui lui en parle librement, vaudra 
mieux que tout ce que je lui en saurois jamais remontrer ni dire. 
Et si cependant je vois l'opportunité je ne faudrai à prendre la 
hardiesse de lui remontrer combien Sa Majesté vous est obligée, 
et lui en parlerais plus franchement si je savois ce qui fat accordé 
par le traité et convention de son mariage ou par les articles de la 
paix , dont je n'ai pu avoir copie, parce que M. de Saint-Sulpice ne 
les avoit point, quand je vins de par delà. Ce néanmoins qu'il 
seroit nécessaire que j'eusse pour plusieurs respects. 

De Madrid, 5 mai 1566 •- 
1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 1U, n° 69, folios 269 à 272. 



APPENDICE. 455 

N* 44. 

Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx , depuis que ma dernière lettre a été 
fermée , le courrier bailla votre paquet particulier par lequel je me 
suis trouvée satisfaite de ce que je désirois savoir quant à celle qui 
remplit la place que tenoit auprès de la reine ma fille , la comtesse 
d'Ureigna qu'il faut recevoir de bonne part , puisqu'il a plu ainsi 
à ceux qui y ont puissance, et crois que ce n'a pas été que la 
reine madite fille ne Tait eu pour agréable , mais je suis en peine 
de ce que vous m'écrivez du testament , et me semble que ce sont 
choses dont on ne doit pas affliger et crucier l'esprit d'une jeune 
femme, étant en l'état où est ladite dame ma fille, vu mêmement 
que là elle l'a fait. Si c'est la coutume de ce pays, il y faut avoir 
moins de soupçon ; ce que je vous prie mettre peine de savoir au 
vrai et m'en avertir au plus tôt, regardant en tout ce que vous 
pourrez de la consoler et conforter, afin qu'avec plus de vigueur 
et espérance en la grâce de Notre-Seigneur, elle puisse supporter 
ce qu'il en faut espérer de sa volonté; et que jour pour jour et à 
toutes occasions je sache de ses nouvelles : je lui en écris mon 
intention et fais réponse à ses lettres, qui me gardera vous faire 
celle-ci plus longue. 

Priant Dieu , monsieur de Fourquevaulx , etc. 
Écrit à Saint-Maur des Fossés, 13 mai 1566 '. 



IV 45. 

M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame , 
Ainsi que j'ai écrit à Votre Majesté que ces Majestés Catholiques 
avoient résolu d'aller au Bosc de Ségovie , en est-il advenu , car le 
roi partit d'ici le quatorzième du passé et la reine l'a suivi le 19. 
J'en eusse fait autant, mais la même reine fut d'avis que j'atten- 
drois le retour du roi son mari en cette ville. Elle se porte très- 
bien, selon que son médecin m'a écrit, non toutesfois sans languir 
beaucoup , car elle est à bien petite compagnie. La princesse est à 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *-p, n* 82, folio 311. 



456 APPENDICE. 

Aranchois dès le 20 dudit mois, et les reines de Bohème avec elle ; 
elle s'est blessée au bras et au pouce, et égratignée au visage d'une 
chute, mais elle en est presque guérie maintenant. 

Je suis averti , madame , qu'on a envoyé prendre inventaire des 
joyaux et bagues de la reine votre fille en ce lieu, ensemble de ses 
meubles pour à l'arrivée dudit inventaire procéder à faire son testa- 
ment; j'ai averti Votre Majesté par Simon, courrier du 5 mai, com- 
ment on étoit en termes de lui faire commencer; j'espère que ceux 
qui lui en parlent mourront les premiers, et me sembloit que je ne 
devois faillir de vous en donner avis; aussi ai-je écrit du huitième 
à Vos Majestés ce que j'avois appris du voyage d'un homme allant 
exprès en Flandres pour faire venir des barques bien pourvues; le 
bruit court maintenant que cette Majesté n'entreprendra rien nulle 
part ceste année ; si est ce que j'ai entendu que le tambourin bat 
en Andalousie pour faire des gens de pied, et ne sais comment cela 
se peut accorder avec ce qu'on dit que les Allemands et les Ita- 
liens sont cassés en Italie; au reste , madame , n'a point été encore 
pourvue de camérière-maior, au lieu de la feue comtesse d'Urei- 
gna. La duchesse d'Albe arrivera au Bosc au premier jour, laquelle 
à ce que j'entends fera cet office durant les couches. 

^e sieur de Sanctonay a écrit à l'ambassadeur de Portugal tou- 
chant le mariage de son roi que les François sollicitent tous les 
jours et pressent fort l'empereur pour avoir la seconde fille pour 
eux. La princesse s'en retourne en ce lieu achever de guérir ses 
blessures, et les petits princes lui feront compagnie jusqu'au com- 
mencement d'août qu'ils s'en iront tous au Bosc. 

Je verrai, madame, d'entendre à la journée ce qui me sera pos- 
sible des nouvelles , puisque le roi votre beau fils est de retour , 
en attendant ce qu'il vous plaira me commander devant que j'aille 
à Ségovie 1 . 

5 juin 1 566. 

N* 46. 
M. de Fourquevaulœ à Catherine de Médicis. 

Pour le présent la reine votre fille se porte le mieux du monde, 
excepté qu'elle est un peu maigre et blême. Le docteur Montguion 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 32 t s , n° 73, folio 275. 



APPENDICE. 457 

son médecin prend cela en très-bonne part, et ne veux faillir, 
madame , de supplier très-humblement Votre Majesté qu'il lui plaise 
lui faire du bien , car il prend une grande peine auprès de la reine 
votre fille, laquelle a reçu votre caisse, et en remercie, comme 
je crois , Votre Majesté , car elle a eu ce qu'étoit céans fort agréable, 
ainsi que je veux bien croire qu'elle en fait mention par ses lettres. 

La Cousture , qui parle souvent plus qu'il ne devroit , lui avoit 
fait entendre qu'elle y trouveroit un fort beau pavillon, à lui servir 
quand elle se baigneroit durant ses couches , et eût été Sa Majesté 
fort aise qu'il se fût trouvé véritable. 

L'on attendoit que la duchesse d'Albe dut venir servir de camé- 
rière-mayor en ses couches; j'entends qu'elle n'y vient point pour 
ce qu'on ne lui a voulu donner logis dans le Bosc digne d'elle; elle 
est à cela près de venir ou de demeurer; il ne se sait encore qui 
fera ledit office; il est vrai qu'il est déjà arrêté que madame la 
princesse de Portugal , la femme de don Jehan Manrique , dona 
Elvira Carilla et les gardes mayor et menor seront présentes à 
l'enfantement, et la grosse sage-femme sans nulle autre ni la prin- 
cesse d'Evoli pour ce qu'elle est enceinte. 

Les médecins du Roi Catholique et les siens y ont été occupés et 
y vaquent encore à choisir quelque bonne nourrice d'entre une cin- 
quantaine qui en sont venues de divers endroits : toutes de lieu assez 
honnête et surtout que leurs ancêtres ne soient été Juifs ni Maures, 
et il y avoit grand presse, car chacune désiroit ce bien et honneur. 

Je ferai entendre au sieur de Savonières, lequel est demeuré à 
Madrid, ce que Votre Majesté m'a répondu par sa dernière, et ne 
lui avois pas déjà flatté ce que j'en espérois; car il me semble que 
Loches ne l'a point fait devenir plus sage par les paroles malson- 
nantes de sa femme, laquelle feroit bien de lui donner quelque en- 
tretennement convenable par deçà ou ailleurs , loin d'elle , car ils 
ne s'accorderont jamais. 

La reine votre fille, madame, a reçu le privilège pour ses livres 
du docteur Navarre, et a été bien aise qu'il soit été gratifié en cela 
pour la bonne opinion qu'on a de lui en Espagne. 

Mademoiselle de Santenac fiance aujourd'hui le marquisCastillon de 
l'Estivère, et feront les noces au retour de Leurs Majestés à Madrid. 

SégOYÎe, 21 juillet 1566 '. 
' Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *p, »• 92, folio 353. 



458 APPENDICE. 

»• 47. 

A/, de Fourquevaulœ à Catherine de Médias. 
Madame, 

L'on avoit espérance que s'étant délivrée la reine votre fille de 
son gros ventre, la fièvre la dût laisser, qu'elle a gardée depuis 
en tierce-double, à faute, à ce que disent les médecins, de s'être 
assez suffisamment purgée, lesquels la firent saigner d'un pied la 
veille de Notre-Dame, lui causant avec ce remède un excès bien 
rode avec vomissement; mais le dernier qu'elle a eu depuis n'a été 
comme rien , et sans le lait qui lui donne du tourment , la fièvre 
en seroit du tout allée, pour faire résoudre lequel lait les médecins 
n'ont osé y appliquer les remèdes convenables, pour ce qu'ils 
disent que ce sont toutes choses chaudes qui pourraient augmenter 
la fièvre. J'ai averti le docteur Montguion de la présente dépêche, 
afin de rendre compte par une lettre sienne à Votre Majesté de 
l'état de ladite malade, sans oublier à dire quelles de vos recettes 
ils ont appliquées, et quelles non , car j'entends que ces médecins 
espagnols en ont méprisé la pluspart comme grosses bêtes qu'ils 
sont, n'ayant rien que présomption et arrogance en eux. 

Je fus vendredi dernier, seizième de ce mois, féliciter la nais- 
sance de l'infante à Leurs Majestés Catholiques , et eus les propos 
avec le Roi Catholique, tels en somme que j'écris au roi, ne voulant 
passer plus avant sans vous dire et assurer, madame, qu'il s'est 
montré le meilleur et le plus affectionné mari qu'on eût su désirer, 
car en la nuit de douleurs et d'enfantement, jamais il ne quitta 
l'une des mains de ladite dame, la confortant et lui donnant cou- 
rage du mieux qu'il savoit et pou voit; peu de temps avant les 
grands coups, il lui donna de sa main le breuvage que vous, ma- 
dame, avez ordonné, lequel eut telle force qu'elle se délivra bien- 
tôt après, sans sentir comme rien de peine, tellement qu'elle dit 
que grâce à Dieu , le travail d'enfanter n'étoit pas si extrême qu'on 
le faisoit; ce fait, il voulut voir l'infante, et la fit voir à la reine 
sa femme, puis s'en alla à la chapelle remercier Dieu fort dévote- 
ment , disant à tous qu'il étoit le plus content des princes du monde, 
et trop plus aise d'avoir une fille que si ce fût un infant, il a con- 
tinué de visiter toujours cinq ou six fois ladite dame de nuit ou de 
jour, et lorsque j'y arrivai sur les quatre heures après midi, il 



APPENDICE- 439 

étoit avec elle et me dit en mon audience qu'il était assuré que 
Votre Majesté sera très-aise d'entendre la délivrance de la reine sa 
fille , pour le grand souci où elle en étoit et qu'il espérait en Dieu , 
que ladite dame sera bientôt guérie, afin que la joie soit entière de 
toutes parts. Ledit sieur roi me fit mener par don Diego de Cor- 
dova visiter la reine sa femme, que je trouvai en une chambre 
bien chaude tapissée, et me sembla d'écarlate à grandes feandes de 
velours cramoisi , et de fil d'or en broderie , elle sous un grand 
pavillon carré de damas cramoisi , si chaudement qu'il n'est pos- 
sible «le mieux. Sa Majesté avoit bien la parole bonne et le sou- 
rire accoutumé, néanmoins son visage étoit bien maigre et blême; 
elle me demanda si mon courrier arriverait tost vers Votre Majesté; 
je lui répondis qu'étant parti d'ici lundi à haute heure, il y serait 
plus tôt du même jour prochain ou mardi, et après l'avoir assurée 
de la bonne santé de Votre Majesté , et l'avoir exhortée de mettre 
peine à recouvrer la sienne, afin que tout le monde se réjouit de 
son heur, je lui dis trois belles paroles de la joye que Vos Majestés 
sentiront et toute la France de son heureuse délivrance, et de la 
grâce que Dieu lui faisoit, lui donnant une très-belle fille, après la- 
quelle viendront des enfants de pleine maison ; elle m'a dit que 
toujours lui aurait été indifférent d'avoir fille ou fils (et a plus de 
cinq mois, madame, qu'elle m'en dit autant à Madrid). Môme j'en 
ans aise, fait-elle parce que le rai mon mari me fait entendre qu'il 
en est plus content que d'un mâle. 

Les médecins lui avaient défendu le trop long parler, cela me 
fil dire adieu, après l'avoir avertie que je dépéchois vers Vos 
Majestés, auxquelles elle me commanda présenter ses très-affec- 
tueuses et plus humbles recommandations, sans oublier messet- 
gneurs, les ducs d'Anjou, d'Alençon, madame de Lorraine et Ma- 
dame, me recommandant au partir d'aller voir l'infante, ce que 
je fis, et la trouvai logée cinq ou six chambres loin de la sienne, 
donnant aous un petit pavillon de damas cramoisi garni de fran- 
ges d'or, et ne le dis point par flatterie, mais elle est fort belle ; le 
front large , le nez un peu long, comme celui du père, donteUe 
ae ressemble de la bouche encore qu'on la juge un peu grandette; 
bref, ses traits et son teint promettent une grande beauté et Maa- 
r, et sans tache quelconque au visage : il y a cuidé avoir du 
• pour ce que de tant de nourrices qui avoieot été visitée* 
uo n'eu avoit retenu une seule ; mais pour complaire à quelque 



460 APPENDICE. 

crieur, en étant arrivé une de quelques lieues loin sur l'heure que 
la reine accouchoit, on lui donna l'infante à nourrir, mais son lait 
ne dura que la nuit ensuivant , et sans le déceler à sustanter l'in- 
fante de rien jusques qu'on s'aperçut qu'elle ail oit mourant, mais 
de bonne fortune l'on lui en donna une des trois premières qui 
avoient été jugées meilleures par les médecins, qui s'appelle donne 
Béatrice de Madose , laquelle abonde en lait, et très-bon , une belle 
grande jeune demoiselle de vingt-cinq ou vingt-sept ans, qui a 
restauré et remis en nature cette belle fillette. 

La reine sa mère me demanda si je serois point au baptême, je 
lui répons que plutôt je m'y traînerais s'y l'on m'y appelloit, ce 
qu'elle m'a assuré qu'on fera. Lors je pourrai mieux juger de sa 
beauté que je n'ai pas fait, bien que je ne puisse faillir à vous l'a- 
voir déjà dépeinte belle et blonde , ne voulant faillir de vous dire, 
madame, qu'il n'y a eu dame ni sage-femme qui plus ait pris de 
peine à servir et secourir la reine votre fille qu'a fait dès le com- 
mencement de la maladie, la femme du sieur don Jehan Manrique , 
laquelle a nom dona Anne Faiardo, sœur du marquis de Yelles, 
et toujours contenue de jour et de nuit , et lui est à ce qu'on m'en 
a témoigné Sa Majesté infiniment obligée particulièrement parce 
que c'est elle qui s'apperçut de la faute du lait de la première nour- 
rice, vous ne lui devez pour le moins épargner, madame, une 
bonne lettre et une autre à don Jehan son mari , lequel s'acquitte 
fort bien de son devoir. 

Le roi n'est parti du Bosc le 8 e ou 9 e juillet qu'il y arriva; l'état 
de la reine à présent est tel qu'elle fut saignée de l'autre pied, le 
vendredy 16* , sur les huit heures du soir, et lui ont tiré huit 
onces de sang qui lui avoit un peu allégé sa fièvre ; toutesfois à 
faute de la purgation et du lait qui la suffoque, ladite fièvre tour- 
mente encore beaucoup la reine votre fille; elle eut samedi der- 
nier, sur les dix heures, un grand redoublement de son accès avec 
un pesant dormir. Elle s'est hier un peu mieux trouvée, on l'a 
fait dîner, et après lui vint un accroissement sans froid, ni trop 
grande chaleur qui lui a duré jusqu'à six heures du soir. Les méde- 
cins lui vouloient appliquer des ventouses, ce qu'elle n'a voulu 
souffrir. Le docteur Montguy on, qui prend une merveilleuse peine, 
proposa hier au conseil des autres médecins de la purger, ce qui 
fut trouvé bon, et commenceront dès demain. Je suis le plus marri 
du monde qu'il y ait lieu d'écrire ces mauvaises nouvelles, et aime- 



APPENDICE. 461 

rois trop mieux l'avertir de la guérison, mais je sais que la vérité 
plaît à Voire Majesté, laquelle je ne lui cèlerai de ma vie. On fait 
tirer et sucer le lait de ladite dame, mais ils ont commencé un peu 
tard à mon avis d'y appliquer ces remèdes ; ce sont gens faits à 
leur tête. Je crois que Montguyon rend compte du tout à Votre 
Majesté, et M. Castellanus, l'apothicaire, et sa femme, ont fait et 
font service continuellement et ne s'épargnent pas les uns ni les 
autres en rien. Sa Majesté a reposé assez bien cette nuit passée ; on 
Ta fait dîner matin, attendant si l'accroissement de la ûèvre retour- 
nera , ce qu'à Dieu ne plaise ! 

DeSégovîe, 18 août 1566 '. 



N- 48. 
Catherine de Médias à Al. de Fourquevauix. 

Monsieur de Fourquevaulx , 
Vous nous avez grandement consolés par la dépêche que Laguian 
nous a aujourd'hui apportée de votre part; car il faut que je vous 
dise que nous étions toujours sur les épines en attendant de savoir 
des nouvelles de l'accouchement de la Reine Catholique madame 
ma fille; or, je loue Dieu dont elle en est délivrée par sa grâce 
sainte , et encore que nous eussions bien autant aimé un ûls, si est 
ce que s'il lui plaît que la mère et l'enfant se portent bien, nous 
avons de quoi le louer et remercier en abondance et de quoi nous 
grandement contenter. Cette petite fièvre tierce nous met en quelque 
peine, et a été occasion que, pour savoir plus certaines nouvelles 
de sa santé et comme elle se sera portée depuis le parteraent de 
votre homme, nous avons avisé de vous dépêcher ce courrier en 
extrême diligence, lequel je vous prie de retenir le moins que vous 
pourrez, et nous le redépêcher au plus tôt avec bien amples nou- 
velles et avis du mal ou de la guérison de ladite reine ma ûlle, à 
laquelle vous ne faudrez de faire tout soudain tenir les lettres que 
je lui écris, et au demeurant tandis qu'elle sera en couches et jus- 
ques à ce que vous la voyez de tout guérie , relevée et remise en 
sa première santé , vous nous en donnerez avis toutes les semaines , 

1 Bibliothèque Impériale, soppl. fr., *]*, n« 104, folio 387. 



W APPENDICE. 

eî ne craignez point pour cette occasion de dépêcher an courrier 
exprès, voir deux et trois s'il en est besoin, sans vous arrêtera 
envoyer vos paquets par la voie de Bayoïme, qœ servira pour 
quand eRe sera comme dît est relevée. Quant à votre particulier 
dont vos lettres font mention touchant la pension que vous deman- 
dez, assurez-vous que je ne FoubBerai point, comme aussi don- 
nerai-je ordre qu'avant que Laguian s'en retourne vous serez ac- 
commodé de quelque argent, considérant très-bien la dépense que 
vous êtes contraint de faire, i taquette nous aurons égaré. Et en 
cet endroit je prie Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc., etc. 
Écrit à Monchi, le 22 d'aoïut 1566 1 . 



M. de Fowr qne vm t Lt à Catherine de Médias. 

Madame , 

Four ne faMr à tenir Votre Majesté avertie le plus souvent qu'il 
me sera possible de l'étal de ta reine voire fille, je n'ai voulu failtir 
de vous écrire que je fus hier au Bosc mandé par Leurs Majestés 
Catholiques pour me trouver au baptême de madame Vinfaate 
d'Espagne , lequel se lit à trois heures après midi par le nonce <k 
pape, archevêque de Possane; le prince fut parrain, la princesse 
marraine; don Juan d'Autrice la porta, la tint sous les aisselles 
aux fonts, et la rapporta en la chambre de la reine sa mère; elle 
s'appelle fsabelle-Claire-Eugénîe, et vous assure qu'il faisoit beau 
voir la princesse en son habillement accoutumé, et les dames toutes 
parées, et les deux princes de Bohême, lesquels peuvent bien 
commencer à perdre l'espoir de succéder à ce roi, car la reine 
fera, si Dieu plaît, chacun an, fils ou fille. Je lui fus baiser la main, 
et lui trouvai la parole très-bonne et le visage moins défait que je 
n'eusse pensé, vu les maux qu'elle a soufferts. On l'avoit un peu 
tourmentée en parant son lit et sa tête, car elle voulut être bien 
coiffée; son lit étoit de drap d'or incarnat, elle vêtue de blanc, 
mais son manteau couché sur le Ml, ne l'ayant voulu changer à 
cause qu'elle étoit en son quatorzième, et que les médecins crai* 

1 Bibliothèque Impériale, snppl. fr., i-Ji, «• lis, folio 422. 



APPENDICE. m 

gnent on accroissement de ûèvre, et même pour l'avoir tourmentée 
comme j'ai dit; mais tant s'en fallut, car la fièvre alla toujours en 
diminuant, et depuis trois jours Sa Majesté mange raisonnablement, 
repose et amende de mieux en mieux; elle me commanda et pria 
faire entendre au roi et à vous, madame, le baptême et la santé 
de l'infante sa fille , et l'espérance qu'elle a d'être dans peu de 
jours du tout guérie et relevée. Les médecins ont temporisé tous 
ces jours de lui donner une médecine , détournée une fois à cause 
d'une faiblesse, et les autres pour des raisons que vous appren- 
drez en la lettre de son médecin. 

Le roi est plus réjoui qu'à l'accoutumée, et fera un passage à 
l'Escurial aussitôt que la reine sera mieux reconvalue, mais c'est 
pour retourner incontinent et la mener à Madrid, où se délibérera 
du voyage de Flandres, lequel, à ce que j'entends, il entreprend 
à son corps défendant, et s'en excuserait volontiers s'il n'étoit né- 
cessaire qu'il est. Le duc d'Albe ne put hier assister aux bapti- 
sailles, à cause qu'il a la goutte à un pied; je le visitai sans lui 
parler des négoces, car il n'étoit pas en trop bonne disposition d'y 
entendre. Don Jehan Manrique a eu deux accès de fièvre; il en est 
guéri. Sa femme, ainsi que j'ai jà écrit, mérite d'être remerciée 
et rémunérée pour la peine prise à servir la reine en sa maladie, 
; s'y épargner non plus qu'une simple femme de chambre. 
De SégOTie, 26 août 1566 '. 



X- 50. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Alêdicis. 

Madame , 
Ce courrier arriva ici samedi dernier d'août avec les lettres qu'il 
a plu à Vos Majestés m'écrire du 20 et 22 dudit mois. Il a vu la 
reine votre fille et parlé longuement à elle le même jour, car je 
voulus satisfaire à votre commandement au plus tôt qui est de le 
redépêcher, et si ladite dame n'a écrit une longue lettre , c'est pour 
lui avoir été défendu par les médecins, afin de ne travailler son 
esprit; car quant à pouvoir écrire. Sa Majesté n'est pas si foible 
qu'elle ne l'eût pas aisément pu, aux enseignes qu'elle doit com- 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, n° 107, folio 401. 



A6& APPENDICE. 

mencer cejourd'hui à se lever, et dedans quinze jours sa maladie 
ne lui paraîtra plus : sur quoi je ne serai prolixe à Votre Majesté, 
me remettant à ce qui lui est écrit par M. de Saint-Étienne et le 
médecin maître Vincent. 

Quant à ce qu'il plaît à Votre Majesté me commander lui donner 
avis toutes les semaines de la santé de la reine, jusqu'à ce qu'elle 
soit relevée et par courrier exprès, il n'y aura point de faute, et 
si je ne l'ai fait, c'étoit pour suivre l'ordre et commandement qu'il 
vous avoit plu me donner, de vous tenir avertie par la voye de 
messager à pied d'ici à Bayonne; le courrier aussi a vu Madame 
l'infante, et m'a semblé embellie depuis son baptême, et son vi- 
sage n'a plus cette première jaunisse, et lui ai remarqué la bouche 
et tous les traits bien proportionnés; mais j'avois, par ma lettre 
du 26"", prise l'impératrice vivante pour la mère de ce roi qui 
s'appeloit Isabel , et c'est en souvenance d'elle et de la reine Isabel 
qu'on a imposé ce nom à l'infante. 

Gomme je poursuivois d'achever la présente pour faire partir le 
courrier hier matin, qui étoit lundi devant jour, je reçus lettre de 
l'apothicaire de la reine votre fille; m'avisant que le dimanche, 
premier de ce mois, ayant Sa Majesté bien reposé la nuit, et dîné 
à son accoutumée entre neuf et dix heures, il lui étoit venu un peu 
de froid lent, environ deux heures après-midi, et, peu de temps 
après, une petite chaleur qui la tint jusques à huit heures du soir. 
On la fit souper à neuf heures, d'un peu de racines lingttas bovis, 
et conserves, et un potage de far, et n'eût guère bon repos la nuit; 
mais lundi , cinq heures du matin , elle a pris quelques tablettes 
avec certaine décoction apéritive, et s'est endormie bien douce- 
ment jusques à neuf. Sa Majesté a dîné à dix, et, après-midi, 
on l'a levée et couchée sur des matelas pour refaire son lit, où elle 
s'est voulu tenir pour se réjouir; puis, à ce que le docteur Mont- 
guyon m'écrit, lui est retourné le froid sur les quatre heures; 
toutefois si petit que rien , et a été passé incontinent , de sorte que 
quasi son poulx n'en a point fait mutation. 

Ledit médecin pareillement assute que ce froid signifie que la 
fièvre retournera double tierce, de laquelle les autres docteurs ne 
lui en font pas de cas, et appréhendoient beaucoup davantage la 
petite lièvre lente et continue, et de fait elle est tierce double fort 
foible, et n'en faut craindre, sinon qu'elle lui pourra durer quel- 
que temps. 



APPENDICE. 465 

On la fait dîner d'un orge mondé à sept heures du matin, le 
froid lui est venu à semblable heure comme hier, non toutefois si 
grand. Par quoi, suivant l'opinion de tous les médecins, la fièvre 
ne sera si véhémente à beaucoup près comme étoit l'autre. 

La présence du roi son mari , qui fut hier soir de retour de la 
Chartreuse, lui a grandement allégé son mal; il a fait porter l'in- 
fante dans sa chambre , et lui a tenu longue compagnie pour lui 
faire passer le temps, et Fa visitée deux fois cette après-dînée, et 
ne se parle plus qu'il doive aller à Escurial, et à grand peine; s'il 
y va, sera ce que la fièvre ne s'en soit allée entièrement. 

Lesdits avis m'ont fait retenir ce courrier jusqu'à présent pour voir 
quel chemin prendroient ces diversités, afin d'en écrire au vrai et 
sans déguisement à Votre Majesté ce qui en est. Il y a pour perdre 
son escrime, car ores madite dame se porte bien, et tantôt mal; 
je vous avois avertie du vingt-neuf d'août, par un courrier du Roi 
Catholique, en quel bon état étoit sa santé pour lors; il m'est fort 
amer qu'il me faille maintenant écrire ce changement, car je la 
tenois pour guérie dans huit jours; toutefois, madame, les méde- 
cins, qui l'ont en charge , ne font non plus de cas de ces fièvres que 
de rien, s'étant émerveillés, disent-ils, qu'une personne malade, et 
naguère accouchée, sente diverses mutations et altérations en sa 
maladie. 

SégoTie , 3 septembre 1 566 ' . 



X- 51. 

M. de Fourquevaulx à Catherine de MédicU. 

Madame , 
J'avois délibéré de retourner visiter ce dimanche passé la reine 
votre fille, mais elle me manda le samedi par ma femme, qui rétoit 
allée voir, que ce seroit pour le lundi que j'y pourrais aller, car 
Sa Majesté devoit prendre des pilulles la nuit du samedi , et ne se 
laisserait voir le lendemain, pour n'empêcher leur opération. Ladite 
dame derechef me fit dire le dimanche par l'abbé de Saint- Etienne 
que les pilulles l'avoient tant tourmentée qu'elle me prioit attendre 

* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., il*, ■•118, folio 433. 

30 



466 APPENDICE. 

jusques à hier mardi, qu'elle me fit écrire par le docteur Mont- 
guyon que je la tinsse excusée pour ledit jour, à cause que tout 
le lundi et la nuit suivante elle avoit été travaillée de douleurs de 
l'amarris et de mal d'estomac, tellement qu'elle étoit contrainte de 
vomir tout ce qu'elle mangeoit et bnvoit. 

Ainsi, madame, je n'ai vu la reine votre fille depuis le dernier 
d'août, bien que je désirasse fort de la voir, et l'avertir de cette dé- 
pêche, afin que Votre Majesté fût mieux informée de son état. Ladite 
dame m'a envoyé commander ses très -humbles recommandations 
aux bonnes grâces du roi et vôtres, et qu'étant en meilleure dispo- 
sition Vos Majestés auroient de ses lettres bien longues et amples : 
son médecin et son apothicaire m'écrivent qu'elle est grandement 
amendée , et que sa fièvre n'est à beaucoup près telle qu'elle étoit 
(ainsi qu'ils rendent compte à Votre Majesté par plusieurs lettres), 
et n'est tierce ne double , ains continue , croissant ou décroissant, 
selon que sa amarris ou son estomac la vexent, et cessant du tout 
les douleurs causées de ces parties; l'on pense que la fièvre cessera 
aussi. Et quoi que les médecins sachent alléguer, elle se portait 
samedi assez bien et étoit joyeuse , et prenant plaisir à deviser avec 
ses dames, et se fit porter madame l'infante, qu'elle tint un espace 
de teins entre ses bras. 

La princesse de Portugal y étoit, et s'en promettoient toutes en- 
semble la santé d'elle à peu de jours ; néanmoins les pilulles qu'elle 
prit contre la fièvre lui ont ému et irrité la cause de son vomisse- 
ment. Cela, madame, à ce que disent ses médecins, durera trois 
ou quatre jours, mais qu'après elle améliorera en toutes sortes, et 
a été ainsi vexée à cause que ses pilulles étoient composées d'agaric 
et agrégatif. 

Je remets le reste des particularités de son mal à ceux qui en 
écrivent; ce que j'en remarque n'est que pour vous témoigner, 
madame, avec combien de soins je m'enquiers de ce que vous 
affectionnez, étant tout assuré que Dieu aidant, ma première dé- 
pêche vous annoncera de meilleures nouvelles que ne fait celle-ci, 
et que les deux Majestés Catholiques seront en certaine et appa- 
rente voie de guérison. 

De Ségovie, il septembre 1566 '. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., !]-*, n» 120, folios 412 à 447. 



APPENDICE. 467 

N- 52. 
M. de Fourqttetaulx à Catherine de Médicia. 

Madame , 

Votre Majesté se peut assurer qu'il y a grand apparence de gué- 
rison en la reine votre fille ; aussi m'a-t-elle commandé vous écrire 
qu'elle n'a sinon si petit de fièvre lente qu'on sauroit dire, et bien 
peu de douleur d'estomac , que le vomir qu'elle a fait lui a causé 
en façon que ses yeux en sont enflés, et ne les ouvre pas à son 
aise, mais son amarrisne la tourmente point depuis deux jours; 
il lui déplaît d'avoir perdu le goût de la chair, car n'y a ordre 
qu'elle mange que de la gelée , des œufs mollets ou des substances 
de chapon , se sent aussi bien faible : mais en récompense elle a 
recouvré le dormir, et est sans inquiétude de nuit et de jour, vous 
suppliant, madame, ne vous donner souci pour sa maladie, car 
elle s'assure avec l'aide de Dieu d'être guérie en brief. 

Je lui ai dit qu'il ne tardera guère à venir quelque seigneur de 
France pour visiter Leurs Majestés Catholiques , et leur féliciter la 
naissance de madame l'infante sa fille, lequel lui portera toutes 
bonnes nouvelles de Vos Majestés. Elle m'a demandé si ce seroit 
pas M. le maréchal de Danville. Je lui ai répondu n'en savoir rien. 
A cela m'a dit ladite dame que je fisse savoir à Votre Majesté 
qu'ayant entendu que ce seroit mon dit seigneur le maréchal qui 
viendroit, elle s'en étoit extrêmement réjouie. 

Au regard de l'infante, je l'ai vue et se porte de bien en mieux, 
belle comme le beau jour. 

D'autres nouvelles, madame : je pensoîs parler hier au duc 
d'Albe , tant pour lui demander la réponse des doléances qu'afin de 
traiter avec lui d'autres négoces contenus es lettres qu'il a plu à 
Vos Majestés m'écrire depuis quelque temps; mais il avoît pris 
médecine à cause de la goutte qui l'a repris. Ton m'a répondu 
aussi qu'il dormoit, et je vois bien au peu de semblant qu'il fait de 
dépêcher ladite réponse, que je n'avancerai rien avec lui durant la 
maladie de ce roi, ainsi me renverra à sa guérison. Je protesterais 
volontiers comme de refus de faire la raison qu'ils doivent si Vos 
Majestés ne le dévoient trouver mauvais. 

La princesse d'Evoli s'est accouchée depuis deux jours d'une 

30. 



668 APPENDICE. 

fille ; je suis certain au surplus que le docteur Montguyon écrit à 
Votre Majesté, en laquelle disposition étoit hier la reine quand j'en 
pris congé; lequel docteur ne s'épargne en rien, et crois qu'il sait 
plus que tous ces docteurs espagnols. 

Quant au Roi Catholique, ses médecins le vouloient saigner hier 
matin pour la tierce fois, mais ils ont avisé de le purger, et sa 
médecine avoit fait bonne opération hier sur le tard, quand je partis 
du Bosc. Ce sont cinq grands accès de fièvre qu'il a eus, il faut 
croire que les nouvelles qu'il reçoit de jour en jour du côté des 
Pays-Bas ne servent pas pour les lui faire perdre. 

Je ne faudrai en peu de jours d'avertir Votre Majesté du succès 
de ces maladies, n'ayant pour cette heure que je sache à dire 
autre chose. 

De SégoTie, 13 septembre 1566 '. 



N* 53. 

M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

Ainsi que j'ai donné bonne espérance à Votre Majesté de la 
convalescence de la reine votre fille, par le gentilhomme que j'ai 
dépêché le 13 du présent, l'effet s'en commence à montrer si bien 
qu'il ne faut plus douter de sa santé , car dès ledit jour elle se leva, 
et fut deux heures vêtue, assise sur une chaise, et les deux jours 
ensuivant de même : montrant par là qu'elle reprend sa force, et 
sera prête dans ce mois pour s'en retourner à Madrid; même elle 
fut hier visiter le Roi Catholique; son appétit lui est retourné, et 
ne sent à cette heure aucune douleur, dont Dieu en soit loué, car il 
est vrai, et Votre Majesté le peut croire, que sa bonté divine Ta 
ressuscitée, comme de mort à vie, par deux fois depuis son en- 
fantement. Laquelle heureuse nouvelle je n'ai voulu faillir faire 
entendre au roi et à vous, madame, par la voie accoutumée d'un 
homme de pied jusqu'à Bayonne. 

Touchant le sieur Roi Catholique, sa fièvre s'est amoindrie de la 
moitié : de sorte qu'il sera guéri au premier jour. Don Juan d'Au- 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr. v If* v »• 121, folio 447. 



APPENDICE. 469 

triche va partout. Le duc d'Albe a encore la goutte ; don Juan Man- 
rique fut hier saigné la seconde fois, et parce que je n'ai rien 
appris de nouveau depuis sa dépêche de Trégoin, Votre Majesté 
me fera grâce de se contenter pour le présent de cette petite lettre. 
De Ségorie, 17 septembre 1566 '. 



N- 54. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

La reine ne m'a su dire au vray si le roi son mari passera en 
Flandres , ni aucune particularité touchant son voyage ; bien m'a 
dit qu'il lui a promis sa foi de la mener s'il y va , ou en cas qu'il fût 
contraint la laisser par deçà pour bons respects, elle demeurera 
régente avec l'assistance accoutumée des grands et conseil royal , 
nonobstant que la princesse et ceux de son parti , duquel nombre 
est Ruy Gomez, faisoient des pratiques secrètes pour persuader 
qu'elle y demeurât régente. 

Et pour ce que j'en avois été averti, je ne voulus faillir de 
remontrer à ladite dame reine le tort qu'elle se feroit, et à la cou- 
ronne de France, demeurant en Espagne, de souffrir la princesse 
pour plus grande qu'elle, ni pour sa compagne au gouvernement. 

Elle me répondit en avoir déjà parlé au roi son mari, et en avoir 
eu telle réponse qu'elle désiroit comme j'ai dit ci-dessus. 

11 pourra bien être que le prince d'Espagne demeurera avec 
ladite charge, car on conseille au roi son père de le laisser pour 
plusieurs bonnes considérations, et la reine accompagnera le roi ou 
le suivra tost après. 

Des autres nouvelles particulières, Votre Majesté sera servie de 
les voir par les avis que j'envoye avec cette dépêche, et je puis 
dire, après plusieurs autres, que le Roi Catholique n'a pas tous les 
contentements qu'il désireroit. Car en neuf jours qu'il a été en cette 
ville, ne s'est point laissé voir, sinon à l'entrée de son palais quand 
il vint, et à son partement le 30 e du passé; il n'avoit que trois 
chevaux en 6a compagnie ; ne même il n'est sorti pour ouïr la messe, 

1 Bibliothèque Impériale, soppl. fr., m, *> 123, foUo 4M. 



47^ APPENDICE. 

ains Ta toujours ouïe de sa salle par des treillis qui voient en la 
chapelle. 

Et des requêtes et pétitions qu'on lui avoit à présenter, il les a 
fait prendre par ses valets de chambre, et envoyées sans les voir 
aux sieurs de son conseil , et ne s'en est voulu mêler *. 

En une autre assemblée du conseil général d'État, a été dit que 
le Roi Catholique doit faire ledit voyage de Flandres, mais le duc 
d'Albe ira le premier ; et le prince d'Espagne sera juré roi d'Ara- 
gon , et demeurera lieutenant général de ce royaume ; car n'y a lieu 
que père et fils«le laissent au gouvernement d'une femme ni d'autre 
que de l'un des deux '. 

Madrid, 2 novembre 1566. 



N # 55. 
Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, 

Par la lettre du roi monsieur mon fils, vous verrez la colère où 
est entré l'ambassadeur d'Espagne : je ne .sais sur quoi elle est 
fondée, ni si elle procède de sa maladie, ni de quelque autre occa- 
sion , mais je la trouve bien hors de propos, et lui bien éloigné des 
termes de la raison; or je ne doute point que, puisqu'il en est 
venu si avant, ce ne soit pour passer outre et en écrire par cjelà. 

Le roi mon dit seigneur et fils, vous écrit la vérité du tout, et 
vous puis assurer qu'il ne m'a jamais si tost fait plainte de quelque 
chose que je n'en ai été plustôt plus prompte à y faire donner 
Tordre que l'on a pu, que trop tardive à y pourvoir. 

Vous essayerez de savoir de la reine madame ma fille, ou par 
quelque autre moyen, si elle en aura rien entendu, et si elle en 
aura rien mandé par delà, et si l'on vous en parle, vous en répon- 
drez de façon que l'on connoisse qu'il n'a occasion de se plaindre, 
mais n'en pariez point si l'on ne commence; et cependant pourrez 
dire à la reine madame ma fille , que je trouve merveilleusement 
étrange cette façon de faire dudit ambassadeur, vu qu'ayant men- 
tionné jusques ici de faire de bons offices, je ne puis penser qu'il 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^p, n° 143, folios 499 à 502. 
* Bibliothèque Impériale, suppl. fr., *p» n° 143, folio 508. 



APPENDICE. 671 

s'en détourne maintenant, si ce n'est que cela vint de quelque autre 
occasion, et que Ton eût envie du côté de delà de nous brouiller, 
à quoi vous le prierez de prendre garde, comme chose qui touche 
à son repos et de touts ces deux royaumes, et vous, de votre côté, 
y travaillerez aussi , afin de sentir s'ils auroient point d'envie de 
rien remuer sur cette occasion pour nous en avertir. 

Au demeurant, le roi monsieur mon fils écrit à la reine madite 
dame et fille, en faveur du prieur de l'Église de Malte, qui lui a 
été recommandé infiniment par beaucoup de grands personnages; 
je vous prie vous y employer et faire en sorte que nous en ayons 
quelque réponse. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx , etc. 
De Paris, 26 janvier 1567 '. 



N* 56. 
Le roi Charles IX à M. de Fourquevaulx. 

Monsieur de Fourquevaulx, 

Je vous ai ces jours passés écrit comme l'ambassadeur d'Espagne 
s'étoit mis en toutes les colères du monde, je ne sais pourquoi, et 
mandé prendre garde s'il n'écrivoit rien par delà. Depuis il est 
advenu qu'un docteur, qui est son principal ministre, et que je 
puis vous assurer être un très-mauvais garçon, a fait un voyage en 
Flandres secrètement, mais que j'ai néanmoins découvert à son 
retour, a, comme j'estime, remué cette première colère dudit 
ambassadeur, et cejourd'hui est venu trouver la reine madame ma 
mère, et lui a repris, entre les plaintes qui avoient mis son maître 
en action , le peu de justice qu'on fait aux sujets du Roi Catholique» 
s'est plaint de ce que je souffre que tant de bannis des Pays-Bas 
du roi son maître vivent et commercent dans mon royaume, comme 
ils sont, et que durant nos troubles il n'en usoit de cette façon, 
car s'il s'en fût retiré un seul en Espagne, il les eût fait pendre et 
par les pieds et par la gorge , .et qu'en cela il avoit toutes les occa- 
sions de se plaindre de moi , qui ne correspondois point à la bonne 
amitié qu'il m'a voit montrée, avec beaucoup d'autres belles paroles 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., '-}*, n» 174, folio 662. 



472 APPENDICE. 

pleines de colère et peu de respect : lesquelles elle a toutes écou- 
tées , et puis lui a répondu , quant au fait de la justice, qu'il ne se 
pouvoit rien faire davantage que ce qui s'y étoit fait et faisoit ordi- 
nairement, qui étoit de mander aux juges des lieux de faire prendre 
le délinquant, saisir la marchandise pour en faire restitution à ceux 
à qui elle appartenoit, et tenir la main la plus ferme qui étoit pos- 
sible, que justice leur fût administrée la plus prompte et la plus 
favorable qu'on pût ; et quant à la retraite et demeure des bannis 
en mon royaume, qu'il savoit bien que l'Espagne et ceci étoit 
chose différente , et qu'en Flandres même ils ne pouvoient pas faire 
ce qu'ils faisoient en Espagne ; que c'était de môme ici , où il falloit 
suivre la façon dont Ton avoit accoutumé en pareilles occasions se 
gouverner : mais tant il y a qu'il lui sembloit que son maître 
n'avoit point aucune raison de se plaindre, d'autant que j'avois fait 
jusques ici, tant par la première déclaration que je fis, dépêches 
dont je vous envoyé le double, que par une que j'ai faite depuis 
huit jours pour faire défense à tous mes officiers de ne souffrir 
aucun étranger en mon royaume qui n'y soit habitué depuis deux 
ans, comme vous pourrez voir parla copie de ladite défense que je 
vous envoyé présentement. 

A quoi il a répliqué que tout cela étoit beau, mais qu'il ne s'en 
exécutoit rien, et a continué se plaindre qu'on faisoit arrêter tous 
les courriers et venir ici pour avoir leurs passe-ports ,' chose non 
accoutumée, sur quoi madite dame et mère lui a répondu que cela 
se faisoit par tout le monde, chez le moindre prince que soit, que 
la coutume étoit telle et qu'il la falloit tolérer. Somme que pour la fin 
il lui a dit qu'il s'en alloit en Espagne, et, lui ayant demandé que 
faire, il a répliqué que son maître l'y envoyoit pour supplier qu'on 
le retirât d'ici , d'autant qu'il n'y pouvoit vivre pour le peu d'amitié 
qu'il voyoit qu'on portoit au roi son maître, et le peu de justice 
qu'on faisoit à ses sujets. y 

Elle lui a dit qu'elle excusoit la maladie de l'ambassadeur qui lui 
faisoit tenir ce langage, et qu'elle s'assuroit qu'il parleroit d'une 
autre façon quand il seroit sain; tout ce discours nous fait croire, 
avec la condition du docteur, qui est un hargne et le factotum 
dudit ambassadeur, qu'il ne va point par-delà pour une légère 
occasion , et qu'il faut ou qu'il aille rendre compte de ce qu'il a 
appris en Flandres, ou bien, chose que nous croyons plus aisé- 
ment, pour y faire quelques mauvais offices contre nous. A quoi il 



APPENDICE. 473 

nous faut bien prendre garde , et si vous avez quelques moyens de 
savoir de leurs nouvelles, s'y employer pour cet effet, et faire que 
s'il est possible vous sachiez quelque chose de son allée par delà. 
Mettez donc peine de l'observer, et sachez d'en découvrir ce que 
vous pourrez , et si l'on vous parloit desdites plaintes , répondez 
conformément à ce que par ma précédente et par la présente je 
vous en écris, m 'assurant que quand le maître dudit docteur ne 
sera mû d'autre chose que des occasions qu'on lui donnera ici de 
se plaindre, il ne fera faute par delà ; à quoi il ne soit fort aise de 
satisfaire; mais je crains que le mal vienne d'ailleurs, et qu'il ait 
quelque autre dessein dont il faut, pour le bien de mon service, 
que vous mettiez peine de savoir des nouvelles, et d'y voir clair, 
pour l'importance dont vous pouvez penser que cela est au bien de 
mes affaires. 

Priant Dieu, monsieur de Fourquevaulx, etc. 
De Paris, 50 janrier 1567 *. 



IV* 57. 
M. de Fourquevaulx à Charles IX. 

SlBE, 

Le docteur Lambège est arrivé en cette cour le 16 e de février; il 
m'envoya le soir la dépêche de Votre Majesté, et m'est venu voir 
le lendemain ; il se loue bien fort de Vos Majestés , et magnifle les 
choses de France jusqu'au ciel, et le repos qui y est; toutesfois. 
Sire, il m'a discouru par manière de plainte les outrages et pille- 
ries que les corsaires de votre royaume ont faits aux sujets du roi 
d'Espagne son maître ; nommément la flotte du feu capitaine Mont- 
lue. Sur deux barques flamandes qui portoient vaillant cent cin- 
quante mille écus, qu'il ne s'est trouvé d'or resté que pour treize 
mille écus ; le surplus tout volé. Dit avoir vu le capitaine Arnauld 
de Bordeaux , atteint d'avoir pillé sur la mer contre dix sujets pour 
très-grosses sommes, dont les plaintes ont été faites à Votre Majesté. 
Néanmoins il se promène librement par ladite ville , et a vu les 
Roberge du sieur Strossy et du vicomte de Ppmpador.sur la rivière 
dudit Bordeaux, lesquelles ont été à la prise des deux barques. 

• Bibliothèque Impériale, soppl. fr., U* f n<> 175, folio 664. 



474 APPENDICE. 

Ledit docteur m'a nommé davantage le capitaine Sordeval et son 
frère , qui ont pillé et retiré à Belle-lsle la valeur de trois cent mille 
écus, et combien qu'il fut mandé de Tholoze de venir vers Votre 
Majesté s'en justifier, il n'en a tenu compte. 

Aussi un borgne Portugais, condamné par deux fois à perdre la 
vie à Rouen, on l'a vu pilote et conducteur de la flotte dudit 
capitaine Montluc à la Madère, 

Sans oublier Pietro Paulo, qui feignant avoir une lettre démar- 
que, pille un navire flamand chargé de sucres, il a été constitué 
prisonnier et promis de le faire mourir; mais il est encore* vivant 
en voie d'absolution. 

Toutes ces plaintes, Sire, sont fondées sur lesdi tes déprédations, 
et me prioit d'en écrire à Vos Majestés pour les supplier d'en faire 
faire justice. 

Je lui ai répondu que si le Roi Catholique, m'en dira ou fera 
dire quelque chose, que lors j'en écrirois sans faillir; et n'ai voulu 
trop contredire à ses paroles en espérance qu'il me dût ou doive 
encore découvrir son cœur plus avant. Je ne l'ai vu depuis, bien 
qu'il m'avoit promis de me tourner visiter, et si le duc d'Albe me 
parle desdites plaintes, je lui sais que répondre; car à peine si le 
sieur Roi Catholique m'en dira mot, lequel est parti d'ici pour 
Escurial le vingtième du présent, et ne sera de retour de huit ou 
dix jours. 

Touchant audit docteur, Sire, j'ai entendu que devant qu'il soit 
allé en Flandre, il désiroit et cherchoit de trouver une bonne occa- 
sion d'avoir un voyage par delà, et lui sembloit que les nouvelles 
et les doléances qu'il pourroit entasser du côté de France ne suffi- 
soient pas, par quoi il a voulu premièrement donner jusqu'audit 
Flandres, afin d'en savoir parler quand il seroit ici, et apporter tous 
les avis qu'il en a pu arracher, entre autres que le comte Palatin , 
le Landgrave et autres princes de leur ligue et nation , ont corres- 
pondance avec Votre Majesté, et, qu'ils traitent et moyennent de 
faire tomber en vos mains le Rhinstain , que sont certaines villes 
amies au long du Rhin , et pareillement qu'il y a secrète intelli- 
gence des Allemands, Flamands et François, comme le monde 
verra au clair dans peu de temps. 

Le demeurant des choses qu'il a dites en deux longues audiences 
qu'il a eues du roi votre frère, je n'y ai pu pénétrer; mais j'assure 
bien à Votre Majesté que son but principal , et l'occasion qui Ta 



APPENDICE. 475 

fait venir est pour être créé auditeur général du camp qui se doit 
assembler ; car un sien grand ami me l'a dit au moyen duquel état 
et par cette entrée, il se promet de parvenir au pins haut degré : 
il en a bonne espérance, car il a porté lettre de faveur de Flan- 
dres, et de don Francis d'Alava en sa recommandation. 

An demeurant , Sire , je me suis informé tant et si dextrement 
que j'ai pu avec des ambassadeurs et des agents qui résident ici 
par manière de discours, lesquels peuvent avoir intérêt en l'en- 
treprise qui se dresse, môme avec celui de Venise, afin de savoir 
s'ils pensent au vrai que ce soit pour Flandre sans autre fin , on 
bien si quelque potentat d'Italie ou autre prince pourrait avoir la 
vernie , à quoi tous répondent qu'il ne fait à propos au roi d'Es- 
pagne de commencer aujourd'hui guerre , à qui que ce soit desdits 
potentats, et moins à Votre Majesté, car il a d'autres fusées à 
démêler, tant contre le Turc qui envoyé son armée de mer très- 
puissante , que pour réduire les Pays-Bas. 

Sire, je ne sais autre chose digne de Votre Majesté pour le pré- 
sent, elle aura le sieur du Lys en bref, car il est délivré de prison 
par commandement du roi d'Espagne depuis hier matin, et contera 
au vrai à Votre Majesté le succès de la Floride , car il en est parti 
ce mois d'octobre dernier. 

De Madrid, 23 février 1567 \ 



V 58. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame , 

Ce que j'ai pu savoir par la reine d'Espagne de l'occasion qui a 
fait venir le docteur par deçà , n'est autre chose , sinon qu'il est 
venu pour affaires particulières de l'ambassadeur, et crois que elle 
l'écrit par sa lettre à Votre Majesté, vous assurant, madame, que 
j'ai fait et fais ce que je puis pour découvrir quels offices ledit 
docteur aura fait, et je n'ai pu pénétrer plus avant que du contenu 
en la lettre que j'écris au roi : et touchant au dessein qu'on peut 

' Bibliothèque Impériale, toppl. fr., tp, »• igo, folio 678. 



476 APPENDICE. 

avoir de ce côlé, je ne trouve qu'il soit autre que pour passer eu 
Flandres, si est ce qu'il y a de quoi demeureur perplexe. 

Madame, j'ai dit à la reine d'Espagne, aux sieurs ambassadeurs 
et autres, l'ordonnance du 17 janvier, que le roi fait publier contre 
les étrangers qui se sont retirés depuis un temps en votre royaume, 
et ai ajouté que vos sujets la trouvent étrange et trop rigoureuse 
pour être contraire aux franchises d'icelui, vu que Turcs, Mores 
et esclaves, s'ils y entrent , sont faits libres , et leur étant à eux la 
France si débonnaire , à plus forte raison le devroit être à ses voi- 
sins avec lesquels vos sujets ont commerce, communication et tra- 
fique de tout jamais, sinon au temps de guerre, laquelle n'y est 
point à présent : par quoi ils en parlent diversement , et tant ladite 
dame reine que les autres susdits, louent grandement les bonnes 
démonstrations dont Vos Majestés usent pour favoriser les affaires 
du roi votre beau-fils , et plût à Dieu , le prît tout le monde en 
aussi bonne part comme la raison voudrait bien. 

Toutes les galères, madame, seront au premier jour à Rozes et 
à Barcelone, excepté celles de Florence et de Malte, car don 
Garcie n'attendoit que le bon temps à partir de Gênes, l'on verra 
bientôt si c'est pour aller en Barbarie ou autre part. 

23 février 1567». 



N« 59. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

Selon le fruict que Dieu donnera à la roine votre fille, on prendra 
résolution et parti. Le Roi Gatholique n'est pas moins affectionné 
au Roi Très -Chrétien que s'il étoit son frère propre, et à vous, 
madame, que si vous l'aviez porté en votre ventre, de manière qu'il 
faut espérer de luy œuvres et offices, tant qu'il vivra de bon frère 
et bon fils. 

Ce propos me fait songer s'il voudroit point entendre que si la 
reine votre fille faira un fils, ils ayent icy peine de donner au roy 
la fille aisnée de l'empereur, laissant le prince d'Espagne en blanc, 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ^, n* 181, folio 687. 



APPENDICE. 477 

comme aussi, dit-on, qu'il ne peut avoir génération, ou bien 
encore (ce que je croy mieulx) de traicter du mariage de madame 
l'infante, nonobstant son bas âge, étant croyable que le Roi Catho- 
lique aura plus cher d'attirer le roi à son alliance, et le faire tout 
sien que d'en faire part audit empereur. 

Car s'il auroit fils de cette dame pour hériter de ses royaumes, 
défaillant le prince duquel on ne faict état, ce roy ne faira diffi- 
culté de donner ou pour le moins promettre l'infante au roy mon 
seigneur et maître, et vouldroit par même accord, madame Mar- 
guerite, pour don Rhodolfo, fils aisné dudict sieur empereur m'ayant 
la royne déclaré, en devisant avec Sa Majesté n'a pas fort long- 
temps, que madame l'infante n'est point née pour don Rodolpho ; 
mais que ce pourroit bien estre madame sa sœur. Tout seroit , 
madame, que le roy voulût porter une patience d'onze ans ou de 
douze , et faire sacrifice de sa plus verte jeunesse en attendant que 
cette belle petite princesse soit d'âge compétent 

Et puisque le prince d'Evoli use d'une si courte rémission que 
d'icy auxdites couches, il faudra doucque voir ce qu'il veut signifier 
par ses paroles, n'y ayant plus lieu de s'attendre à la fille deuxième 
de l'empereur, car j'entends que pour sûr elle est accordée au roy 
de Portugal. 

Aultre que Sa Majesté ne peult mettre empêchement d'impor- 
tance à ces desseins, car ils sont les maîtres comme seroit à dire 
du susdit mariage d'une fille d'un an avec le roy, qui aura tantost 
besoin d'une femme qui le fasse père de tout plein de beaux enfants. 

23 septembre 1567 '. 



X- 60. 

M. de Fourquecaulx à Catherine de Mêdicis. 

Madame , 

Le retour du Roi Catholique a été le dix-huitième du présent; la 
reine étoit toute mélancolique pour si longue absence, mais depuis 
sa venue , elle me semble , et à maintes autres, être embellie de la 
moitié et si joyeuse, qu'on lit en son visage une partie de son 

' Bibliothèque Impériale, soppl. fr., 2 -f*, n« 253, folk» 1002 à 1008. 



478 APPENDICE. 

contentement. Je lui ai parlé au partir de l'audience du roy, aûn 
de la supplier de remantevoir la rechange qu'il me venoit de pro- 
mettre pour la liberté des forçats françois, et savoir si elle avoit 
rien appris de nouveau touchant son voyage. À cela ne m'a Sa Ma- 
jesté dit autre chose sinon qu'elle a mieux opinion de faire ses 
couches en ce lieu que plus loin : toutesfois ses lettres parleront 
possible à Votre Majesté d'autre sorte, lesquelles vont avec cette 
dépêche par un homme de pied de Bayonne, qui m'a apporté celles 
que le roi m'a commandé envoyer à l'infante de Portugal ce que 
j'ai fait le vingt et deux de ce mois, par un marchand qui m'a 
promis de solliciter la réponse. 

Et au vrai , madame, il est impossible de savoir juger encore de 
ce voyage qu'on ne soit plus avant, et que le duc d'Albe ne soit 
en Italie. Bien m'a voulu assurer un qui ne bouge de la chambre 
de ce roy, que son maître ira en Flandres indubitablement et pas- 
sera par la mer de Ponent, car cette voie est sans comparaison 
plus aisée et moins coûteuse pour lui et pour sa cour, que par 
l'Italie, et que l'entrevue du pape; c'est une fable, car Sa Majesté 
n'en a jamais eu envie quelque semblant qu'à en ait fait ajoutant 
encore ce mot que la reine feroit ses couches en Espagne , et après 
entrera par Bayonne et passera par France le droit et grand che- 
min de Flandres , où elle ira trouver le roi son mari. 

Aussi, madame, les avis de mes dépêches ne s'entre suivent pas 
bien, ains se changent tous les huit jours, selon le changement et 
diversité d'opinions qui couvent en ce lieu, et n'y a meilleur 
remède que d'attendre le temps assigné du délogement, il aura 
effet ou non. 

Quant au passage du Ponent, j'entends que le sieur Mendibal, 
qui partit déjà en mars par la poste pour contrôleur général, 
chargé de faire venir quelques bons navires à Laredo ou à la 
Couroigne bien équipés , outre la flotte dudit pays qui vient toutes 
les années audit port et à Séville , de laquelle flotte le personnage 
de la chambre m'a dit que son maître fait état certain , et qu'à 
cette descente, où qu'elle soit, se présenteront cinq cents chariots 
pour conduire la cour et toutes ses hardes fort commodément. 
24 avril 1567 J . 

1 Bibliothèque Impériale , suppl. fr., ^p, n° 201, folio 766, 



APPENDICE. 479 

N- 61. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 

II sera bon qu'il vous plaise écrire un mol à la duches3e (TAlbe 
pour lui recommander la personne et santé de la reine votre fille , 
et de lui faire faire exercice ; car ses gens ici ne voudraient qu'elle 
fît jamais un pas, sinon en litière ou portée sur une chaise, et 
néanmoins Sa Majesté voudrait cheminer modérément parmi le 
palais ou au jardin quand elle y est. Ce qu'il sera bon qu'il vous 
plaise pareillement écrire à don Johan Manrique, car l'exercice, 
comme Votre Majesté lui a écrit, fera grand bien à sa graisse, et 
d'autre part je pense que ladite duchesse sera très-aise d'avoir 
lettre de Votre Majesté , mêmement si elle a quelque opinion de 
vous être agréable en la charge de camérière-mayor. 

Et pour faire fin , il y a quelques dames au palais qui ont la rou- 
geole , et a été avisé par la reine d'envoyer madame l'infante hors 
de là au monastère de la princesse. 

De Madrid, 24 d'avril 1567 '. 



IV 62. 

Xote adressée par Catherine de Médicis à M. de Laubépine. 

Suivant l'avis du sieur de Fourquevaulx, la reine a écrit à 
madame la duchesse d'Albe et au sieur don Johan Manrique, pour 
les remercier du grand et soygneux devoir qu'ils font auprès et au 
service de la reine sa fille , en les priant de continuer à son endroit; 
parlera à eux le langage que lui dira le sieur de Fourquevaulx pour 
le bien et satisfaction du service de ladite dame Reine Catholique, 
à laquelle icelui de Laubépine saura bien faire part et rendre 
compte de toutes choses , en l'assurant que le plus grand aise et 
plaisir que puissent avoir Leurs Majestés est d'entendre que sa 
santé et son contentement aillent de bien en mieux. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., ?-]-*, n° 198, folio 756. 



480 APPENDICE. 

Et se conduira en tout et partout , tant à l'endroit dudit sieur 
Roi Catholique que la reine sa femme, et autres choses portées 
par ce présent mémoire , par l'avis et conseil dudit sieur de Four- 
quevaulx, l'assurant que de lui et de ses actions Leurs Majestés 
ont entier et parfait contentement comme ils lui feront connoîlre 
s'offrant occasion. 

A Saint-Maur les Fossés, 4 mai 1567 '. 



N- 63. 
Note de M. de FourquevauLr adressée au roi. 

Le roi a délibéré de faire son passage en Flandres par la mer du 
Ponent. 

Le prince d'Espagne et les princes de Bohême iront avec lui en 
navires séparés pour le danger qui pourroit survenir. 

La Reine Catholique demeurera en ce lieu ou bien pourra aller 
faire ses couches à trois lieues près de Valladolid , et donnent espé- 
rance qu'après s'être accouchée elle suivra le roi son mari par la 
mer ou par France. 

La princesse sera gouvernante en l'absence du roi son frère, 
comme elle fut quelque temps , lui étant en Flandres : mais si la 
Reine Catholique demeure en Espagne, ce sera Sa Majesté qui aura 
le gouvernement. 

Touchant aux noces de la fille aînée de l'empereur, elles se 
feront à Bruxelles, duquel mariage on a été assez longtemps irré- 
solu, d'une part et d'autre, doutant l'impuissance du prince. Il est 
maintenant en quelque opinion de demi-homme naturel , il est à 
présent bon fils, de sorte qu'il a de son père tout ce qu'il veut; 
les conseils d'État et de guerre se tiennent en sa chambre, et 
commande absolument en beaucoup de choses, et veut être obéi 
sans réplique *. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., m, folios 793 à 805. 

2 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 2J-§, folios 830 à 835. 



APPENDICE. 481 

IV 64. 
Catherine de Médicis à M. de Fourquevaulx. 

. Monsieur de Fourquevaulx, encore que vos lettres dernières 
m'aient grandement satisfait de toutes les nouvelles de delà, si 
suis-je attendant en grande dévotion le retour de Laubépine, 
lequel, à ce que j'ai vu par celle du trentième de mai, n'avoit 
point encore vu le Roi Catholique pour savoir plus certainement la 
vérité des choses, et l'espérance qu'il y a au passage dudit roi, et 
venue de la reine ma fille , et ce que vous aurez pu découvrir de ses 
desseins, où jusqu'ici il y a peu de lumière, qui me fait quasi penser 
qu'il n'est pas bien résolu de ce qu'il a à faire , n'ayant rien comme 
il me semble qui l'appelle expressément à sortir de là où il est. 

Le temps nous fera voir plus clair, cependant j'aurois plaisir qu'a- 
vec votre soin et vigilance accoutumés vous mettiez peine de savoir 
comme tout ira par delà pour m'en donner avis au jour la journée. 

Vous avez très-bien fait d'avoir averti le sieur de Montluc de 
l'armée que font les Portugais, et la délibération qu'ils ont de faire 
un ravage quelque part en ce royaume, afin d'y prendre garde, 
comme aussi, n'ai-je failli d'en faire écrire partout et donner ordre 
qu'ils ne pussent rien trouver d'importance à découvert. 

Je ne sais pas comme le roi de Portugal se veut porter en cet 
endroit, mais s'il entame la paix que nous avons ensemble par ce 
moyen, peut-être qu'il n'y gagnera rien ne voyant pas que ce qui 
est advenu à la Madère lui soit cause suffisante pour être chose 
survenue par l'insolence des siens, en quoi les gentilshommes qui 
furent au voyage prétendent avoir été provoqués. 

Je sais que là où vous êtes, ils seront toujours bien aises que 
nous ayons peu d'amis, et point de ce côté-là, mais il y a beau* 
coup à dire de n'être pas ennemis, et s'il y avoit moyen que puis- 
siez découvrir en quel endroit seroit pour tomber leur nuée pour 
nous en avertir, ce seroit un service fait fort à propos. 

C'est tout ce que j'ai à vous faire savoir pour le présent, sinon 
que grâces à Dieu les affaires du royaume , quelque chose que Ton 
en puisse écrire, sont en très-bon état. 

12 juin 1567 '. 
• Bibliothèque Impériale, suppl. fr., if*, n» 218, folio 819. 

ai 



482 APPENDICE. 

$• 65. 

AT, de Fourquevaulx au roi. 

Sire, 

Depuis ma dépêche du jeune de Laubépine, j'ai parlé deux fofc 
à la reine d'Espagne, une fois à Ruy Gomez et aux principaux ambas- 
sadeurs, pour voir s'il seroit possible que je susse précisément à 
quel jour le roi d'Espagne fait état de s'acheminer vers le port <Jb 
la Coroigne , mais il n'y a personne d'iceux qui me l'ait sçu dire. 

Bien m'a dit la reine que les préparatifs de l'embarquement se 
vont faisant à grande diligence et pour le délogement aussi : Ruy 
Gomez m'en a parlé comme s'ensuit. 

Que le roi son maître ne sauroit lui-même acertainer le jour 
qu'il délogera d'ici pour infinies affaires auxquelles il est contraint 
de mettre ordre plutôt que partir ; néanmoins ce sera dans les dix 
premiers jours d'août pour le plus tard, et comme ledit Ruy Gomez 
pour le devoir de son état de grand chambellan (et do tout en 
l'absence du duc d'Albe), lui demandoit quels officiers Sa Majesté 
vouloit mener ensemble, quels meubles, tant de chambre que autres, 
il feroit mettre en ordre, ledit roi lui fit réponse qu'il veut sa 
garde accoutumée, et le moins d'officiers dont il se pourra passer, 
car il désire d'aller avec petite cour et à ces fins s'il est possible, 
ne veut qu'un seul valet de chambre, et un officier de chacune 
sorte , car il va en sa maison , où il trouvera gentilshommes de la 
chambre et de la bouche , et de toute autre condition, 11 leur laisse 
même son garde-joyaux, et ne mènera grands chevaux ni cour- 
taux, car on lui en fournira assez étant arrivé en Flandre, 

Touchant aux meubles et ornements de toute sorte, il trouvera 
ceux des feux ducs de Bourgogne , qui sont beaux et riches % et en 
grande abondance. Et lui parlant de faire acheter quelques mulets 
pour porter ce qui lui est nécessaire pour sa chambre et pour tout 
le demeurant, car les siens ne sont pour faire un si long voyage* 
il a répondu qu'on en prenne à louage jusqu'à la Coroigne * et qu'au 
débarquement à Gand, se trouveront des chariots pour charger 
gens et bagages jusqu'à Bruxelles, et sera grande épargne^ 

Quelques ducs et seigneurs principaux se sont offerts à Sa Majesté 
de l'accompagner ; il les a remerciés, et leur a fait réponse qu'il 
ne va en Flandre pour guerre pour nous, ni pour entrevue, ains 



APPENDICE. 483 

seulement pour traiter et négocier de ses particulières affaires , par 
quoi il n'a besoin de suite que la moindre qu'il pourra mener : cela 
leur feroit dépense sans occasion, et ne serviroit par delà qu'à 
faire l'amour, à promener et à jouer qui sont toutes choses inutiles. 

Aussi n'avertira-t-il un seul ambassadeur qu'un jour devant son 
département, car leur doit suffire pour avis qu'ils savent le mande- 
Osent qu'il fait faire de ses domestiques. 

Je sais néanmoins que l'ambassadeur de l'empereur a été averti 
)§ premier, et a envoyé ses tapisseries et autres meubles à Tolède 
pair les vendre , et ont déjà vendu les provisions qui avoient été 
faites pour la maison des princes de Bohême. 

La maison du Roi Catholique a connaissance d'être payée de 
•es gages ce quatorzième de ce mois , et les vont payant tous les 
jours. 

Le prince d'Espagne fait extrême diligence de s'apprêter pour 
son voyage, se tenant assuré de le faire quoique l'on ait voulu 
dire qu'il ne bougeroit, et attend dévotement le passe-port dont 
Votre Majesté a été suppliée, comme font don Joban d'Autriche et 
l'ambassadeur de l'empereur. 

L'évêque de Cuença avoit espérance de s'aller reposer en son 
évêché , il lui fut commandé le quatrième du présent de s'apprêter 
aussi bien pour faire le voyage. 

Autre lumière, Sire, que des apparences susdites n'ai-je pu 
fivoir touchant l'allée du roi , et ne voudrais point m'obliger de la 
vie qu'il passe en Flandre : car il peut feindre et faire semblant 
qu'il lui plaît à ses dépens , étant chose vérifiée, et le président de 
conseil royal qui fait profession d'homme de vérité a dit en bon 
lieu, que le passage du duc d'Albe et cet embarquement coûtent 
jusque aujourd'hui douze cent soixante-quinze mille écus. 

Je suis venu à l'audience le quatorzième de ce mois, ne l'ayant 
pu obtenir plustôt à cause des grandes affaires , que cette Majesté 
me fit répondre qu'il avoit à dépêcher, en laquelle audience j'ai 
remontré à Sa Majesté la promesse que le duc d'Albe m'avoit faite 
à son partement de ce lieu et commandement très-exprès qu'il ne 
fit faute de délivrer les forçats ses sujets qu'il trouverait es galères 
d'Andrié, et d'autres capitaines, lesquels furent détenus du temps 
de la guerre, dont j'avois averti Votre Majesté, et que sur ma 
lettre, Sire, aviez dépêché au sieur Ludovic de Birague pour 
requérir ledit de sa promesse quand il désembarqueroit Toutesfois 

34. 



484 APPENDICE. 

qu'au lieu d'exécuter la commission et commandement du sieur 
roi son maître, il s'étoit rendu avocat ou arbitre pour Andrié, 
ainsi qu'il appert par ses lettres; sur quoi Votre Majesté m'a voit 
écrit et commandé faire nouvelle poursuite, et remontrer la mau- 
vaise et injuste cause dudit Andrié, de vouloir retenir pour bien 
achetés les hommes qui ne pouvoient être vendus, et de tenir 
toujours à la chaîne ceux que la paix et la foi de Sa Majesté avoient 
fait libres; que c'étoit grande charge de conscience pour qui étoit 
cause que tant de pauvres gentilshommes et soldats soient morts 
misérablement en captivité et de la misère que les vivants ont 
souffertes et souffriront es galères contre la teneur de ladite paix, 
confirmée par serment. Je supplié très-humblement Sa Majesté ne 
se laisser vaincre de l'avare obstination du capitaine, ni vouloir 
refuser au roi son frère une demande tant sainte et due. 

Cette Majesté, Sire, parce que je lui avois déduit quelques 
petites raisons, selon mon faible sens de soldat, pour soutenir ma 
cause, m'a répondu que je lui ferois plaisir de lui bailler par écrit 
mesdites raisons, afin de les montrer au sieur Andrié, auquel il 
les enverra , ou qu'il soit , avec intention qni est qu'il délivre vos 
sujets, ou s'il vient en ce lieu comme il l'a promis d'y être au pre- 
mier jour, il les lui fera voir de façon que Votre Majesté demeure 
contente. 

Je mettrai peine de satisfaire au commandement du roi, le 
moins mal que je saurai, et lui ai représenté qu'il m'a voit der- 
nièrement prorais de faire répondre par Ecasse , à quatre ou cinq 
articles que je lui avois présentés par-devant le partement du sieur 
de Laubépine, à quoi ledit Ecasse n'avoit satisfait pour s'être 
trouvé malade comme il l'est encore. 

Je suis au partir de cette audience allé faire le discours de tous 
ces propos à la reine votre sœur, qui m'a dit qu'elle en est en 
débats avec don Diego de Cordoue , et quelques autres amis partial 
d' Andrié , lesquels voudroient bien moyenner avec Sa Majesté, de 
ne parler point pour lesdits forçats; car outre l'excuse portée par 
les lettres du duc d'Albe , ils mettent en fait que ledit sieur Andrié 
a acheté d'aucuns capitaines de vos galères, les forçats nommés au 
rôle des quarante par moi présentés au prince d'Evoli , qui seroit 
une grande méprise de ses capitaines d'avoir osé vendre vos sujels. 
Si cela est vrai , il est possible que tel*oinme qui étoit condamné 
seulement pour un an à vos galères, ne sortira de sa vie de celie 



APPENDICE. 485 

diklit Andrié ou d'autres aussi peu vos serviteurs qu'il est; et si 
justice étoit faite en cela, il faudrait que les capitaines français ren- 
dissent compte des personnes que vos parlements ou autres de vos 
cours leur ont délivrées pour y servir à temps limité. 

La Reine Catholique toutesfois continuera de faire bon office pour 
vos pauvres forçats, nonobstant les remontrances des susnommés 
amis d'Andrié, et s'il vient en cette cour, j'ai espérance qu'il se 
rangera au devoir, mais il faudra que le roi votre frère lui en rende 
autant d'autres pour mettre en leur place , ou bien qu'il les lui 
paye à cent écus chacun , comme il dit les avoir achetés. 

Au demeurant, Sire, je reçus, il y a sept ou huit jours, un petit 
paquet de madame l'infante de Portugal, pour don Johan Pererez, 
ambassadeur, dans lequel Son Altesse m'écrit y avoir lettres pour 
Votre Majesté. 

De Madrid, 6 juillet 1567. 

P. S. Sire, comme je voulois cacheter ces lettres, m'a été donné le 
paquet qu'il a plu à Votre Majesté m'envoyer du second de ce mois, 
et parce que le roi d'Espagne est depuis soir allé aux champs pour 
trois ou quatre jours, j'attendrai son retour, et lors ne faudrai de 
lui exposer ce qu'il plaît à Votre Majesté me commander par ladite 
dépêche 1 . 



X- 66. 
Mémoire envoyé par Charle* IX à M. de Fourqueraulr. 

Au retour du jeune Laubépine, le roi a été bien a\ant et par le 
même averti des affaires de delà.... semblablement du différent de 
la rivière et port de Handaye , et de la délivrance des forçats fran- 
çois qui sont toutes réponses générales, et en quoi ne se voit pas 
plus grande satisfaction que auparavant. 

Il eût bien désiré Sa Majesté que pour le moins il eût plu au sieur 
Roi Catholique le gratiûer de la délivrance desdits pauvres forçats, 
dont la demande est si juste et raisonnable que lui semblent n'en 
devoir être refusé, y ayant peu de raison, et l'occasion de leur dé- 
tention proposée par le sieur Johan André Doria, comme le temps 
en fera plus avant connoltre la vérité ci-après. 

' Bibliothèque Impériale, suppl. f r , *■*-*, n* ?2fi, folio 875 à ««9. 



m APPENDICE. 

Quant aux plaintes des pirates et corsaires , il est certain que 
par tout ce qui en est venu à la connoissance du roi et de son 
conseil , il à commandé et ordonné en être faite la plus prompte et 
meilleure justice et réparation qu'il a été possible, et bè saurait 
rien désirer de plus être fait de l'autre côté ; biais comme ce sont 
choses qui d'une part et d'autre passent par asses de confusion et 
peu de lumière pour l'insolence dont usent , et la licence que pren- 
nent beaucoup de méchants de toutes nations qui pillent indiffé- 
remment sur qui que ce soit , le roi désire singufièrement qu'il se 
puisse prendre un bon expédient, entre les ministres de tous les 
deux côtés pour pouvoir faire dorénavant cesser tels désordres, 
comme déjà a été prise résolution de Ce faire avec l'ambassadeur 
d'Angleterre, estimant que icelle arrêtée avec tous les autres 
princes, ce seroit un remède qui y apporterait Tordre nécessaire, 
et que le sieur de Fourquevaulx fera entendre au Roi Catholique, à 
ce que s'il trouve ce moyen-là bon, il donne charge, et en écrive 
à son ambassadeur qui est résident par deçà pour y aviser. 

Présentement sont envoyés au sieur de Fourquevaulx les passe- 
ports dont ledit de Laubépine a apporté les mémoires, l'un pour 
le prince d'Espagne qui le demandoit seulement pour cinquante 
chevaux, et néanmoins pour le gratifier et lui faire connoître qu'il 
peut user en toute liberté des commodités de ce royaume , a été 
expédié pour cent , voulant la reine que ledit sieur de Fourque- 
vaulx le mette entre les mains de la Reine Catholique sa fille , pour 
elle-même le bailler audit sieur prince. 

Les deux autres sont pour le sieur don Johan d'Autriche et le gou- 
verneur des princes de Bohême , auxquels icelui sieur de Fourque- 
vaulx les fera bailler, voulant Sa Majesté qu'il soit averti que depuis 
l'arrivée de Laubépine , l'ambassadeur d'Espagne est venu trouver 
Sadite Majesté en ce lieu avec une lettre dudit sieur de Fourque- 
vaulx du dix-huit du mois passé , faisant mention du passe-port 
que demandent les gens du feù marquis de Berghes pour emporter 
le corps dudit marquis , dont lui a été fait la dépêche qui sera 
mise entre les mains dudit ambassadeur, duquel Sa Majesté n'a pas 
eu guère plus grande lumière et certaineté sur le passage du Roi 
Catholique de deçà que ce qu'en avoit apporté ledit de Laubépine. 

Pour ce que le roi tient pour certain le passage dudit sieur roi 
d'Espagne es Pays-Bas, et que la saison est déjà avancée qu'il faut 
que ce soit bientôt , l'intention de Sa Majesté est que le sieur de 



APPENDICE. 487 

Fonrquevaulx attende son partemént pool* sfcvoif Comme toutes 
choses seront passées à son embarquement , et l'état en quoi il 
laissera ses affaires dtidit pays d'Espagne, et quelques jours après 
ayant pris congé de la ftôittè Catholique & s£Ur, le mettra par 
terre en ehemin pouf venlfr trouver Sa Majesté et lui rendre compté 
de sa négociation. 

Et pour lui donner moyen de satisfaire aux Trais de son voyagé, 
loi envoie en or la somme dé 1,000 écus, et par le sieur de 
Laguttn, auquel il a aussi fait bailler G deniers de ses parties 
extraordinaires, avec assignation de ce qui lui est dû pour son état 
de tonte cette année, et le désir qUe Sa Majesté a d'êlre continuel- 
lement averti de ce qui s'olfHra par delà, attendant la venue dudit 
sieur de Foorquevaulx. 

D'Kcouen , 1 8 juillet 1 567 ■ . 



\° 61 
M. de Fourqttetanlx à Calhttine de J/rt#Hfc. 

Madame, 

La lettre que la reine d'Espagne a écrite à Votre Majesté répon- 
dra aussi pour moi à ce qu'il vous a plu me commander lui faire 
trouver bon qu'un médecin lui soit envbyé de votre part pour la 
secourir, si besoin sera, durant ses couches, non pour plus dé 
temps, et avec condition qu'il seroit catholique, car je crois bien 
que Sa Majesté dira par sa lettre ce qu'elle m'a dit de bouche, 
c'est qu'il n'y a lieu d'envoyer ledit médecin, tant pour ce qu'il ne 
pourroit arriver assez à temps pour l'heure de sa délivrance , que 
aussi pour autant que les autres médecins espagnols seroient jaloux 
et contraires à son opinion eii toutes choses , et n'y auroit jamais 
accord entre eux, ains envie et dépit. Je n'eusse faUlide le remon- 
trer au Roi Catholique , s'il fût ici , combien que ce seroit et c'est 
en vain ; car il n'oseroit déplaire à Jehan Gutierres , son premier 
médecin, qui veut ces honneurs pour soi, et la reine votre fille 
l'estime le plus suffisant sous le ciel. J'en ai parlé au prince d'Évoli, 
qui m'a répondu les mêmes raisons. 

* Bibliothèque Impériale, siippl fr., ^-*, n- ni I à 917. 



488 APPENDICE. 

Ladite dame envoya au roi son mari, le quinzième du présent, 
la lettre que Votre Majesté lui écrivoit, ne voulant faillir de vous 
dire qu'elle commença une neuvaine ledit quinzième, et va tous les 
matins ouïr messe à Notre-Dame de Toche, excepté le vingtième, 
que la duchesse d'Albe y a été pour elle, occasion de quelques 
douleurs que Sa Majesté avoït senties le jour par avant, qui lui ont 
passées aussitôt. A cette cause, elle m'a commandé retarder cette 
dépêche deux ou trois jours, afin de voir s'il lui surviendrait autre 
chose , car elle ne sait bonnement jour ne terme de s'accoucher, et 
si ce sera dans ce mois ou non ; bien que je croie que nous serons 
environ le sept ou huitième d'octobre pour le plus tôt avant qu'elle 
se délivre ; car comptant du vingt et deux décembre que le roi son 
mari partit d'ici pour aller passer Noël à Escurial , si die eût conçu 
audit temps, son terme seroit déjà venu; mais puisqu'elle est en- 
ceinte du retour, qui fut du neuvième de janvier, elle ira jusqu'au 
sept ou huitième du mois qui vient, ou plus loin, et les douleurs 
et tranchées que Sa Majesté a senties procédaient de froid, parce 
que les matinées se sont rafraîchies depuis un nombre de jours, 
mais cela ne sera rien. Elle est travaillée à cette heure-ci fort d'une 
dent qui lui mène douleur. Au demeurant, elle se porte fort bien 
et se moque du docteur Menié, qui l'avoit jugée être à terme d'en- 
fanter il y a deux jours ; son Guttières est plus résolu en tels négoces 
que lui. Madame, ma dépêche étoit toute prête du vingt et unième, 
s'il eût plu à la Reine Catholique m'envoyer ses lettres comme elle 
m'avoit promis; mais les douleurs de dents qui l'ont travaillée ces 
deux ou trois jours, après que les tranchées du ventre l'ont laissée, 
l'ont gardée d'écrire jusques à cejourd'hui que j'ai reçu ses lettres, 
vous assurant, madame, que ladite dame reine est sans douleurs, 
sauf qu'elle a la joue et gencives enflées , et se promène par le 
palais pour faire exercice. La duchesse d'Albe a ce matin achevé 
la neuvaine de Toche pour Sa Majesté , et par l'opinion de la sage- 
femme et d'aucunes de ces dames, les couches ne seront deçà le 
dix-neuf ou vingtième du mois prochain. 

Ne voulant oublier de vous dire , madame , que Ruy Gomez me 
dit hier soir que aucuns des navires qui partoient pour l'embarque- 
ment à Larcdo sont arrivés seulement à Lisbonne à cause des vents 
contraires, et je crois, quant à moi, que c'a été de propos délibéré, 
afin de mieux et plus promptement débiter lesdits vivres en Por- 
tugal qu'ils n'eussent fait en Biscaye ; car c'étaient vivres sujets à 



APPENDICE. 489 

se gâter, qui me Tait penser qu'ils songent à Taire ledit voyage 
l'année qui vient, comme ils l'ont fait à présent, car aussi l'armée 
turque qui leur donnera en quoi s'occuper ailleurs, vers la Gou- 
lette en Sicile, si elle n'approche jusques en Coroigne, comme ces 
Genevois soubitement en ont eu belle peur. 
De Madrid, 23 septembre 1567 '. 



X* 68. 

M. de Fourqiieraulx à Catherine de Médicis. 

Madame , 

Votre Majesté me pardonne, il n'y a voit point lieu de penser si la 
reine se fût trouvée mal quand je dépêchai , du douzième d'août , 
que je vous l'eusse caché, car je sais qu'il vous plaît que je vous 
écrive la vérité; aussi aimoi-je de l'écrire et de la dire, et me fie 
que par ma dépêche du vingt septembre sont allées lettres qui 
auront témoigné que jamais Sa Majesté ne se porta mieux qu'elle 
se porte, et a fait toujours depuis , et vu que, par l'opinion de ses 
femmes, ladite dame reine est entrée au neuvième mois, son exer- 
cice, par l'avis des médecins, est un petit peu pénible qu'il n'étoit, 
étant bien délibéré d'en suivre et croire entièrement le régime que 
Votre Majesté lui a dressé, et se tient pour dit que son terme 
d'accouchement entrera peu de jours dans octobre, je ne ferai 
faute, madame, d'avertir Vos Majestés de la santé tous les huit ou 
dix jours jusqu'à ce qu'elle soit délivrée; mais ce sera, comme je 
crois, par courrier à cheval ou par message à pied d'ici à Bayonne , 
et après par estafette. C'est une diligence trop lente; aussi ne m'a 
semblé besoin de retenir davantage ce courrier, avec ce qu'il a plu 
à Votre Majesté m'écrire du vingt-sixième du passé, car il y a déjà 
quinze jours de ma dépêche dernière. Leurs Majestés déjà ont 
ordonné des loges de madame l'Infante, et du fruit qu'elles atten- 
dent, et les logements au quartier que Ruy Gomez voulait tenir 
sous la salle de ladite dame reine (car il loge toujours en la ville). 
Mais la porte qui va au quartier du prince, qui est tout joignant , 
sera condamnée , et descendra lors vers le quartier des Infants par 

1 Bibliolheque Impériale, mippl. fr., 1±£, n° ?52, folio 999. 



490 APPENDICE. 

le logis de ftiadite dafflê, et y bomméfièênt ufi eseàliëf, afin c{ue 
pertôttne m piiiste Butter dudit côté. 

Le roi ë§t parti le deuxième jbUf pouf le Prâdtt, Escurtàl et 
Bttoc de SégOVië. H h*à gârdë de faillit 1 à §ê tKmVëf âti*ditës 
couches. 

De Madrid, 12 septembre 1567 •. 



N* 69. 
J/. d*? Fourquevatdœ à Catherine de Médias, 

Madame, 

Depuis avoir dépêché le sieur de Ugttîàn Vers Vos Majestés, le 
deuxième de ce mois, la reine d'Espagne sebUt urie petite ûèVrê, 
environ minuit, qui la tint deux heures. C'est pour soh lait, qiii 
lui donne tin peu d'ennui ; mais elle est si bien set-vie et secourte 
de médecin et choses nécessaires, que Sa Majesté il'ett ehdiiré 
coitime rien, ni serait possible de se pbrter mieux ètt rétât dû 
elle est. 

Je suis été le treizième du présent baiser là main au Roi Catho- 
lique, lequel est aussi joyeux et content d'avoir cette Seconde 
infante comme si ce fût un lits. Il a eu bon plaisir d'entendre que 
l'alarme que ceU* de là nouvelle religion s'étaient dbttttéë n'ait 
point fait aucun scandale , et fort aise de la santé de Vos Majestés, 
comme je lui ai dit suivant la lettre qu'il vous a plu m'écrité du 
dix-huitième de septembre , au partir dudit sieur roi. Je suis àitë 
faire révérence à la reine, laquelle m'a semblé plus belle t)ùé 
devant ses couches. H ldi plut que je descendisse voir soft tioUVéati 
fruit, et vous puis assurer, madame, que c'est uhe très- belle* 
petite princesse, et qui a pour à cette heUro les traits du visage 
plus doux que l'aînée : je ne pus voir les yeux, car elle dohnoit; 
mais* à ce que j'di vu, ils sont verts, et les cheveUx tirent sur le 
brun. Il n'est possible de voir une petite créature plus jolie. Sa 
nourrice a été choisie parmi plusieurs autres, et dona El vire Carille 
est gouvernante de toutes deux. 

1 Bibliothèque Impériale, suppl fr., 2 } 5 , n° 247, folio 979. 



APPENDICE. 491 

J'ai vu leur logis, qui est où logeoit fluy Qotnet , lequel ils ont 
fort bien accommodé contre l'humidité et le froid. 

Ladite dame reine a la joue droite un peu enflée , et n'a d'autres 
douleurs qu'une démangeaison aux tétins, sur lesquels on applique 
du jus de persil pour faire résoudre le lait. 

Au regard du baptême, j'entends qu'il se fera dimanche 19"°° de 
ce mois; son nom sera Catherine , pour l'amour de Votre Majesté, 
Françoise, pour être née dans les octaves de saint François, mais 
de tous les deux le vôtre en demeurera seul; si c'eût été un fils, 
on l'eût nommé Heraando Francisco. 

Quant à la caisse du ménage de madame Elisabeth , la reine l'a 
reçue ensemble les lettres de Votre Majesté; ceux de Victoire l'ou- 
vrirent; je ne sais si quelque besoigne s'en seroit égarée là ou par 
les chemins, par quoi s'il vous plaît vous faire envoyer un record 
des pièces, je les ferai reconnaître, si quelqu'une s'en faut; car la 
plus petite mérite d'être consignée fidèlement, n'étant possible 
d'avoir rien de mieux fait, au jugement des dames, reine et prin- 
cesses et d'autres, et je crois aussi de la même infante, laquelle 
retint la coupe sans la vouloir rendre ni mettre en son étui. 

Touchant les lettres, madame, je ne saurais dire si Sa Majesté 
en aura encore parlé au roi son mari, ni quelle réponse lui en sera 
été faite; mais à peine si les sieurs pour qui elles prient sortiront 
si promptement ni plus tôt que les Pays-Bas ne soient réduits net- 
tement à l'obéissance du Roi Catholique, et qu'il y soit en per- 
sonne, car ils servent comme d'otages et de tenir en crainte et 
devoir tous ses autres sujets, bien que de leurs personnes et biens, 
selon le dire du monde, ne faut craindre; le sieur de Montigny a 
toujours le château de Ségovie pour prison , où il est servi de trois 
ou quatre de ses gens. Le valet de chambre Vanlenez est au fond 
d'une tour, pour avoir donné avis au comte d'Aiguemont des affaires 
du roi son maître et lui être échappé quelques paroles contre le 
duc d'Albe et contre les Espagnols, car il est Bourguignon de Hai- 
nault, et sa femme et ses biens sont à Gand, et lui, entre autres 
choses dont on l'accuse, c'est d'avoir dit que, comme il s'étoit 
trouvé une pistollade pour tuer feu M. de Guise, il n'était pas im- 
possible qu'il s'en trouvât une semblable pour tuer le duc d'Albe 
devant qu'il sorte de Flandres. 

Qui sont toutes les nouvelles que je saurais écrire par cette lettre 
à Votre Majesté , ne voulant oublier que ce roi m'a derechef assuré 



492 APPENDICE. 

que les François des galères seront délivrés cet hiver, et qu'il n'y 
aura point de faute. 

Nouvelles sont venues de Biscaye que les huguenots avoient 
intelligence dans Bayonne, et disent du Languedoc qu'il va de la 
sédition tant et plus , même qu'ils ont tué l'évêque de Nîmes. 
De Madrid , 17 d'octobre 1567 '. 



X° 70. 

M. de Fourqueraulx au Roi. 
Sire, 

Désirant le Roi Catholique qu'il ne soit donné à entendre à Votre 
Majesté que la vérité de ce qui est advenu sur le prince son fils, 
il m'a fait dire par Ruy Gomez, le 27 me du mois passé, qu'il y a 
plus de trois ans que ce roi s'apercevoit bien que ledit prince étoit 
encore plus mal composé de son cerveau que de sa personne, et 
qu'il n'auroit jamais l'entendement bien remis, ainsi que ses actions 
depuis en çà journellement l'ont donné à connottre par expérience, 
ce que Sa Majesté a longtemps dissimulé , espérant que les ans lui 
emmèneroient sens et discrétion. Ce qui a succédé au contraire, 
car il est allé tous les jours empirant ; de manière qu'ayant perdu 
entièrement l'espérance que son fils devînt sage ni digne de la sur- 
cession de ses royaumes et États, lesquels lui laissant seroit vouloir 
la dissipation et ruine manifestes d'iceux et de ses sujets. 

Sa Majesté, par longue et bien considérée délibération, et avec 
un regret si extrême qu'il ne se peut exprimer, a avisé de prendre 
autre voie, qui est de loger ledit prince en une bonne chambre 
d'une grosse tour de ce palais de Madrid, et proprement sous la 
chambre où la princesse loge , où il sera dorénavant servi et traité 
en prince de bonne maison, touchant sa personne, mais si soi- 
gneusement gardé qu'il ne pourra endommager aucun, ni échapper 
et fuir d'Espagne , ni s'éloigner du sieur roi son père , ainsi qu'il 
en avoit délibéré. 

Me priant ledit Ruy Gomez écrire ce propos à Votre Majesté, ce 
que je lui ai promis. Et je sais d'ailleurs qu'il pensoit s'en aller à 

1 Bibliothèque Impériale , suppl. tv , 2 J 5 , n° 262, folio 1031. 



APPENDICE. 493 

Gènes, pour étant arrivé en Italie (où il n'y auroit eu faute de gens 
qui l'eussent poussé à troubler toutes choses), sommer et con- 
traindre cette Majesté lui accorder certains articles hors de toute 
raison, et a pressé longuement, selon que j'entends don Johan 
d'Autria , qu'il voulût être le premier à se signer au rôle des sei- 
gneurs qui promettoient le suivre, favoriser et soutenir son parti ; 
ce qu'il lui a toujours refusé, et, pour fuir telle importunité, 
s'étoit absenté de lui ces fêtes de Noël, s'étant allé retirer à Escu- 
rial , près dudit sieur roi , d'où il n'a bougé jusques à son retour : 
duquel éloigneraient le prince a été si jaloux et mal content que le 
soir que Sa Majesté arriva en ce lieu, qui étoit un samedi, il 10 * dé- 
cembre, il trouva moyen d'attirer ledit don Johan d'Autria en un 
certain endroit du quartier de son logis, passant par onze portes 
que ledit prince ferma après eux , et être qu'ils furent audit lieu 
tout seuls, il ût des efforts de tuer ledit don Johan avec un pistolet, 
lequel le lui ôta et se retira en la chambre de ce roi, qui n'en fit 
aucune démonstration pour lors. 

Et le lendemain que je fus à l'audience, il me sembla d'aussi bon 
visage que les autres jours, combien qu'il étoit résolu de mettre la 
main sur son fils la même nuit, ne voulant dissimuler ni pouvant 
souffrir davantage ses folies et jeunesses trop débordées, dont la 
dernière a été de vouloir tuer le prince , s'il fût passé plus outre 
dans le quartier et logis. On veut dire qu'il y avoit céans un des 
hommes du prince caché derrière la tapisserie avec une arquebuse 
pour le tuer ; mais Dieu l'inspira de n'y entrer point. Et la même 
nuit celte Majesté alla en personne saisir son fils et le consigner à 
Ruy Gomez et au duc de Feriès, qui lui en ont répondu sur leurs vies ; 
il prit ses papiers et écritures par lesquels il a vu son dessein ; car 
tout ce qu'il pensoit il l'écrivoit de sa main, de façon que par 
ce moyen il s'est découvert lui-même de dix mille folies et rêveries 
bien étranges qu'il avoit conçues en son esprit, non toutesfois qu'il 
ait songé d'attenter sur Sa Majesté ni de la Reine Catholique, comme 
le bruit commun a élé par cette cour. On lui a trouvé quelques 
écus et un nombre de désirez de Portugal, mais en petit nombre, 
voilà tout son trésor ; vrai est qu'il avoit des bagues et rien ne lui a 
été pris, mais en peut encore disposer à sa volonté. Sa maison a 
été cassée le 26*\ et ceux qui le servent n'ont ni épée ni dague, on 
les change souvent, et la viande qu'on lui porte est coupée : car il 
n'a pas seulement un petit couteau pour son pain. Les garçons de 



m APPENDICE. 

cuisine portent ses plat# jusques à la porte de sa chambre , qu ceux 
qui le servent les reçoivent, et n'a pour tout son (ogis que ladite 
chambre, et la fenêtre bien grillée de fer, tint quil pkîraàVote 
Majesté entendre pkia perlii iiMh— irt pi hum de Fm t : 
pprtew. 

Dt Hririé, ft février 1568 ! . 



N* 71. 
M. de FourquepQulx à Catherine de Médiets. 
Madame, 
Il sera procédé contre le prince d'Espagne par voie de justice 
pour le faire déclarer inhabile à succéder. 

Par quoi tes enfants de la reine votre fille, Dieu aidant, succé- 
deront, lequel seul respect, quand il n'y aurait autre raison, doit 
perpétuer l'amitié et bonne intelligence qui est entre Vos Majestés. 
Et combien que le dommage dudit prince soit profitable à ma- 
dite dame et aux siens, elle néanmoins est si sage qu'elle n'en 
montre aucun semblant de joie , sinon de se conformer à la volonté 
du roi son seigneur, et jusques à ce qu'il lui a défendu les pleurs, 
elle n'a cessé de pleurer deux jours la disgrâce de son beau-fils. 

Tout est pour le mieux, et, Dieu pour vous, de conduire les 
affaires par meilleur chemin que Votre Majesté n'espéroit. 
De Madrid, 8 février 1508 '. 



N° 72. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 
Le prince d'Espagne est toujours enclos et gardé dans une 
chambre ; il mange bien peu, et à regret, et boit moins que rien, 
qui n'est pas pour lui amander son entendement. Il devient maigre 
et sec à vue d'œil , et les yeux enfoncés en la tête. On lui donne 
parfois quelques bouillons substancieux et des presses de chapon, 

1 Bibliothèque Impériale, suppl. fr., 1|*, n° 294, folio 1168 à 1175. 
1 Bibliothèque Impériale, supph fr., - 2 -*i, n* 295, folk» 1175 à 1179. 



APPENDICE. 495 

avec de l'ambre et autres poudres cordiales détrempées parmi, 
afin qu'il ne s affaiblisse et dessèche du tout. Lesdits potages se 
fopt secrètement en la chambre de Ruy Gomez , qui loge tout tenant 
la susdite et y entre par la sienne. Mais ledit prince demeure conti- 
nuellement enserré sans sortir, ni pouvoir seulement mettre la tête 
à la fenêtre. 

Il m'a pareillement été dit que certains députés d'Aragon , Va- 
lence et Cataloigne, doivent arriver pour savoir l'occasion de cette 
prise, et supplier pour sa liberté, et que cette Majesté trouve fort 
mauvaise cette légation. 

Je ne saurais prophétiser, madame, s'il y aura des gens si 
curieux de nouveauté qui veuillent un jour brouiller la tranquillité 
de ce royaume sous couleur de ladite délivrance ; mais, à quelque 
occasion que ce soit, il faudra que l'Espagne tente un jour sa part 
de révolutions et émotions qui travaillent cejourd'hui le monde. 

L'on parle que le connétable de Castille a dégorgé qwkfMft 
propos sur ladite prise, disant qu'il y devoit et doit 6|fe appelé 
comme le premier des grands qui ont juré le prince pour héritier 
et successeur de ce royaume. 

Assez de choses semblablement se vont disant, desquelles je 
crois que ce roi fait peu d'estime; car tant que Vos Majestés et cou- 
ronnes seront de bon accord, il ne pourra survenir trouble dont il 
ne vienne à bout. 

Je ne sais a quelqu'un le viendra visiter de la part de Vos Ma- 
jestés pour le consoler de l'ennui qu'il sent, tant y a qu'il n'en 
montre aucun semblant de mélancolie, 
Madrid, 18 férfkr IMS'. 



»• 73. 

M- de PourqucrauLt m Roi. 
Sus, 
La détention du prince d'Espagne ne peut empêcher le voyage 
de Flandres, quoiqu'il semble que si : car pour lui n'est rien à 
craindre que ce royaume ne fasse petite ni grande nouveauté do- 
rant l'absence dudit roi pour délivrer le prince son fib, parmi le 

1 Rbtiott^iK Impériik, soppi. fr., *}>, ■• 301 , Ma 1111 à 1117. 



/,96 APPENDICE. 

bon ordre qu'il laissera de le garder; même que du côté dudil 
prince défaillent les choses pour animer les Espagnols à faire dés- 
ordre ni prendre les armes en sa faveur, ores qu'il y eût quelqu'un 
entre les grands seigneurs de Castille qui fût homme tempétueux et 
ami de sédition , ce qui n'est point pour ce fait ; ains craignent bien 
fort le règne de ce prince, pour son esprit variable et terrible; 
de sorte qu'il n'y a seigneur ni personnage de qualité qui voulût 
avoir hasardé sa vie ni son bien pour lui 

Lequel prince s'est trouvé mal quelques jours sans vouloir man- 
ger ni rien prendre, jusques à tant que son père, comme l'on dit, 
l'est allé trouver un matin', deux heures devant jour. 

11 se porte bien à présent, et a la liberté d'ouvrir les fenêtres de 
sa chambre, et de voir la campagne et les passants ; aussi les mé- 
decins le voyent aucune fois, et son confesseur fort souvent, et est 
devenu plus traitable et patient qu'il n'étoit des commencements de 

sa détention 

Madrid, 9 mars 1568 ! . 



N° 74. 

M. de Fourquevaulx au Roi. 

Sire, 

Au regard du prince d'Espagne, il est comme auparavant, 
m'étant fort difficile de savoir ce qu'il fait, car si hardi et sur la 
vie homme qui entre dans sa chambre de rapporter ce qu'il fait et 
dit. La même reiue n'en peut savoir, sinon autant que le roi son 
mari lui en veut dire; il est néanmoins vrai qu'il fait toujours céans 
quelque folie, et entre autres il tenoit, naguère de tems, en sa 
bouche , un de ses anneaux , où est enchâssé un gros diamant en 
table, et sans y penser l'engloutit comme une pilulle, et a été uu 
bon nombre de jours à le chercher, et songer ce qu'il en pourroit 
avoir fait. Finalement on jugea qu'il le devoit avoir avalé , ce qui 
s'est trouvé véritable, et Ta rendu à force de médecines le dix-sep- 
tième jour après. 

11 fait assez de semblables tours , et quoique le bruit ait couru 
que son père l'avoit visité un matin , j'ai su depuis le contraire, et 

1 Bibliothèque Impériale, 6uppl. fr., 2X*, n<> 303, folio 1238 à 1250. 



APPENDICE. 497« 

qu'il ne passa point outre la chambre du prince d'Evoli , car de là 
en hors il pouvoit clairement entendre, et je crois, voir aussi ledit 
prince par une séparation de bois qui est entre deux. 

11 se porte bien de sa santé, encore qu'il a la couleur jaune, 
mais très-malade de contentement et déconfit de liberté, sans qu'il 
se puisse tenir de faire toujours et de dire des folies, et de mal 
parler du roi son père ; lesquelles l'accusent et le condamnent 
d'être quasi fou du tout, et si ce roi passe en Flandres, je le vois 
confiné en la tour d'Arevalos, comme la reine dona Joanne le fut 
pour semblable humeur. La diversité et répugnance du naturel et 
complexion du roi son père est si grande, et leurs volontés et in- 
clinations si différentes, qu'il faudroit miraculeusement que l'un 
d'iceux devint tout un autre avant qu'espérer que le fils sorte de 
prison tant que le père vivra. Si est ce que la prière de l'Église 
continue comme elle souloit par ces propres mots : Et famulos tuos 
papam, Pkilippum regem nostrum, reginam, et prinàpcm nottrum 
cum proie régi*.... 

Et pourra Votre Majesté, par une copie qui va avec la présente, 
voir en quels termes le roi votre frère a écrit aux ducs et grands 
seigneurs d'Espagne, ayant fait défense à tous prêcheurs de ne 
nommer aucunement ledit prince ni en faire mention en leurs pré- 
dications , et aussi s'en va être mis en oubli qu'il ne s'en parle quasi 
plus, comme n'étoit jamais né.... 
Madrid, 26 mars 1&68*. 



N* 75. 
M. de Fourquevaulx au Roi Charles IX. 

Sire, 

Le prince d'Espaigne se porte bien de sa personne ; je suis adverti 
qu'il s'est tant satisfait cette semaine sainte, tellement que ses amis 
disent que Dieu y a mis la main ; car depuis quatre-tems et caresme 
jusqu'au jour de Pâques, qu'il pensoit recevoir le corps de Notre- 
Seigneur, il a fait le devoir de bon chrétien par abstinences, s'étant 
réconcilié quatre fois avec grande contrition et repentance ; et 

1 Bibliothèque Impériale, snppl. fr., : ~p, n« 311, folio 1269. 

3) 



498 APPENDICE. 

après qu'il lui sembla de s'être dignement préparé» il requit la 
communion à son confesseur, qui délaya deux jours à la lui donner, 
attendant certaines demandes et réponses du Roi Catholique» qui 
étoit à Escurial, et au bout de cela étant advis audict prince qu'on 
laissoit de luy donner le Saint-Sacrement pour aucuns notables 
respects, il commença de s'affliger et s'attrister avec pleurs et gé- 
missements, ce que voyant le confesseur, et duquel ressentiment il 
prenoit lesdictes délations , il print excuse que c'étoit à faute qu'il 
n'a voit appareil nécessaire pour parer la chapelle, étant chose 
requise à tel effet. A cela * le prince lui dict que s'il ne laissoit à 
le communier pour autre raison « qu'il n'y avoit lieu de laisser pour 
cela, car sufflsoit de le traiter comme il feroit à un particulier, et 
ainsi ce faict, et ledit confesseur se revêtit et chanta la messe, et 
sur le point de communier, il vouloit que le prince sortit de la 
chambre où il est arrêté, et qu'il entrât en une petite salle où il 
disoit la messe, ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il ne sortirait de 
sa chambre sans l'exprès congé de son père , mais qu'il le pouvoit 
communier par les barres et treillis de bois* qui sont entre ladite 
chambre et la salle où est la chapelle , et qui fut faict par ledit con- 
fesseur, qui loua grandement que le prince n'eût voulu passer les 
limites que son père lui a mises. 

A cet acte furent présents Ray ûomez, don Jean de Borge* 
qui ayda à dire la messe, et don Gonzalos Nagon, duquel acte il 
est devenu doux et humain contre sa coutume. S'en faict grande 
fête par ceulx qui désirent sa liberté , mêmement par ses serviteurs 
domestiques, prenant argument là-dessus que ledict prince n'a pas 
la faute de jugement et discrétion que le roy son père et autres pré- 
tendent. Car s'il n'étoit capable de bonne raison on ne lui eust pas 
administré le Saint-Sacrement, par quoy ils espèrent que panny 
cette détention, qui lui sert de pénitence et d'amendement, qu'il 
plaira à sondict père le délivrer et recevoir en grâce devant qu'il 
passe guères de tems. 

Nonobstant toutes ces allégations, j'ai apprins d'ung seigneur 1 
qui sçait tout ce qui a passé et plus des affaires dudict prince que 
ceux qui en devisent, qu'en ce qui touche la communion, il a été 
advisé par le théologien qu'il le falloit faire ainsi , pour oster l'opi- 
nion à beaucoup de gens, nommément aux sacramentaires, qui 
publient que ledict prince est de leur secte (ce qui n'est, ains la 
hait mortellement), et ont dit iceux théologiens que , aux personnes 



APPENDICE. m 

travaillées de l'entendement par intervalle , en quelque jugement 
et connoissance de raison , leur peut être donné le Saint-Sacrement 
lors dudict intervalle, comme il a esté administré audict prince; 
mais, en effet, il n'y a en luy aucun espoir qu'il soit jamais sage 
ni digne de succéder, car son entendement empire tous les jours, 
et par conséquent n'y a lieu d'attendre sa liberté. 

Un autre personnage m'a dit que les officiers et domestiques qui 
ont suivi le prince auront leur congé plustôt que le Roi Catholique 
n'aille à Aranjuez, et seront payés et satisfaits, qui est mauvais 
signe que leur maître doit sortir, comme ils l'espèrent. 

Madrid, 8 mai 1568*. 



N° 76. 
M. de Fourquevaulx à Catherine de Médicis. 

Madame, 
Encore que la très-mauvaise nouvelle qui a couru par cette cour 
durant ces jours funèbres du prince d'Espaigne fût sans fondement, 
la crainte toutesfois qu'il en fût quelque chose s'est du tout éva- 
nouye du cœur de ceulx qui désirent vous voir vivre longuement, 
par les lettres de Votre Majesté à la reine votre fille, et parce qu'il 
vous a plu m'escripre du 20 e du passé ; laquelle me fut hier donnée 
du matin , ensemble celle de votre main pour ladicte dame reyne, 
lesquelles deux lettres je lui envoyé aussitôt , la suppliant de faire 
l'office qui m'estoit commandé envers le roy son seigneur, veu que 
je ne pouvois , à cause qu'il s'est retiré au monastère de Saint- 
Hiéronime quelques jours après le trépas de sondict fils, où per- 
sonne ne le va visiter. Ce que ladicte dame reyne fait volon- 
tiers, et les luy envoya montrer qui fut très-aise des nouvelles. Je 
fus, madame, hier, aussi visiter ladite dame, sur le soir, pour me 
condoloir avec la reine pour la perte de sondict beau-fils, qui est 
une perte très-utile pour elle et pour les siens. Elle, madame, 
voudroit et de bon cœur qu'il plust au roy et à vous de faire une 
apparente démonstration de deuil pour ledict prince , et même que 
Vos Majestés le chargeassent et se trouvent aux honneurs, car le 

1 BibUotfaèqiie Impériale, aoppi. fr., Ifl, folio 1313. 

32. 



600 APPENDICE, 

roy sod mary le fit pour le trépas du feu roy François son frère, 
et combien que ledict prince ne fust roy couronné , néanmoins il 
étoit juré , et reconnu pour l'estre après le décès dudict seigneur 
son père , et icy usent autant de cérémonies pour le deuil comme 
s'il fust esté roy. Ouy, madame, que les habitants de cette ville, 
que je ne dict ceulx de la cour, sont contraints , hommes et femmes, 
de porter le noir durant les neuf jours, et toute la cour et tous les 
officiers porteront ledict deuil tous un an, si ladicte dame reine 
n'accouche d'un enfant mâle ; mais si ce sera un mâle, on laissera 
ledict deuil, et monstrera l'Espaigne alors partout signes de joie, 
l'extrême désir que grands et petits ont d'avoir ce contentement 
que Sa Majesté lui donne un prince. Et si elle étoit aimée et res- 
pectée devant la mort dudict prince son beau-fils, elle le sera 
dorénavant au double ; car, bon gré ou maugré, il faut que la ligue 
règne sur eux : aussi confessent-ils que l'amitié entre toutes Vos 
Majestés, vos successeurs et royaume, va être perdurable, puisque 
vous serez tantost un même sang. Ce que j'escript, madame, se 
dict publiquement ; et, reprenant mon propos de ladicte dame reine, 
elle n'a mal ni douleurs, sinon quand il lui survient quelque éva- 
nouissement , lequel luy fait trembler le bras et la jambe gauches, 
et vomit quelquefois. On espère que, sortie qu'elle soit du troisième 
mois dont elle en sortira dans quatre ou cinq jours, lesdicts acci- 
dents passeront. Il la faict fort bon voir avec ledict deuil à l'espa- 
gnolle. Elle s'assure que le roy son mary n'esloignera pas Madrid 
de plus loin que l'Escurial de cette année , ce que je crois pareille- 
ment avec beaucoup d'autres, bien qu'on parle de Mousson pour 
septembre prochain. 11 a mandé venir don Jehan d'Autriche, qui 
n'a pas perdu un petit ennemi quand ledict prince est mort , pour 
ce qu'il avoit descouvert ses desseins ; la naissance d'iceluy se faict 
ce soir, et demain matin les honneurs se feront environ la Notre- 
Dame. J'espère avec la première commodité d'aller baiser la main 
dudict seigneur roy. 

Ladite dame reine m'a dit qu'elle vous prie, madame, par les 
lettres, d'envoyer personnages de qualité et cognus pour venir 
faire l'office de consolation , car ce sera l'honneur et réputation du 
roy , et je me tiens assuré que ladicte dame escript de toutes parti- 
cularités à Votre Majesté 

Madame , je ne veux faillir à vous dire que la Reyne Catholique 
doulte fort que le roy soit plus mal disposé que Votre Majesté ne lui 



APPENDICE. 501 

a escript , et est en grand soucy, comme est pareillement le roy son 
mari, qui seront très-aises de savoir sa convalescence par toutes 
les commodités qui s'offriront. Di